LES CHUTES DE L1GUAZU
Derrière l'hâtellerie, des selles et des harnais sont jetés pèle-mèle; pour nos futurs repas, de la viande coupée en lamelles, sèche, accrochée à une poutre. Desrnules attendent commeaous que le déluge s'apaise un peu pour être sellées et aKelées; un gamin, sons la pluie, attrape trois poules étiques dont il lie les pattes et qa'il emporte sur son dos pour notre dîner du soir.
Enfin, on décide de partir. Un domestique, ancien soldat argentin, qui porte encore son képi et son pamtalon garance à bandes bleues, selle les mules et attelle un break maculé de boue rouge.
Les cavaliers nous précèdent sur les mules trotteuses. Nous préférons le break od nous serons plus secoués, mais moins crottés et moins mouillés si la pluie continue.
Nos bagages casés, la guimbarde s'élance au trot de ses six moles dociles. L'une d'elles est montée par notre soldat. Il a les reins serrés par une ceinture rouge où an long couteau est glissé, et ses pieds sont nus. La pluie tombe sur son bnste couvert d'une mince chemise de couleur; il n'y prend pas garde. EX nous voilà partis i travers la foi^t viciée. Car, i part la picada qu'on a tracée entre Puerto-Aguirre et les chutes, la forêt que nous traversons est encore inexploilée. La route est mauvaise; les fondrières et lesrocs jouent avec nous à la balle; le break grince, craque, gémît, bondit.
La pluie cesse, et nous pouvons jouir enfin de cepremier contact avec la forêt vierge. De chaque c6lé del'étroite picada s'élève unemultitude serrée d'arbresgrèles mtûs très hauts, qui s'élancent vers le ciel,, cooune pressés de se délivrer de l'étreinte des bam->
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bous et des lianes qui les étoufTent i leur b«se. Des orchidées et des philodendrons aux feuilles luisaole, larges et découpées comme celles de l'acanthe, les poursoirent jusqu'aux branches supérieures. Dai lianes les enlacent étroitement, escaladent leurs ramure*, sautent d'un arbre à l'autre en courbes Aé* gantes, les emprisonnent de leurs torsades et de lenis nœuds. Puis elles retombent jusqu'au sol conune de longs serpents gris, lisses et rigides* ou tissent d'^^ rideaux de verdure, aux entrelacs encbeTêtrés.TUnerle gigantesque piquée d'une multitude de fleureUts hiancbes. Des jets de bambous grêles et souples sw- |[isseat de la terre humide, enfermant parfois le mac des arbres dans une hutte vivante, ou bien, fati|nés de leur élan, ils ploient, au-dessus du sous-bois, leurs arcs gracieux en un désordre agreste, se penchent sur la picada et nous aspergent au passage. La Heurs rouges des caSas, les héliotropes sauvages* les fougères, les capillaires, les bégonias et les dracénu lavés par l'orage s'avivent de gouttelettes de cristal, et da sol détrempé monte une violente odeur d'bnmus. Ou n'entend aucun cri. La forêt semble déserte. De temps en temps apparaît une nuée épaisse 4e papillons jaunes ou le vol solitaire et saecùlé de larges papillons bleus, nacrés. Parfois la picada dispandt sous une végétation ardente, née d'bier, ^ l)ro3Se le ventre des mules.
L'hfttelier, roublard, qui conduit l'attelage, voyant ie crépuscule approcher, se met, pour exdter les b&tes, à pousser quelques énergiques bip! bipi hourrahl puis & entonner la MarseiUaise; 1^ poi^ Ions font tournoyer dans l'air la lanière de cuir qû ieur sert de fouet, et nous arrivons, i force de cabols.
LES CRDTES SE L'IGUAZU 875
an bout du chemia. La guimbarde s'arr&te devant IHiôtel-hangar. Nous sommes aux chutes de l'Iguaza
Alors na groDâernent puissant, que tes cris des muletiers nous anient empêchés d'ent«Ddre, frappa DOS oreilles.
Nous sautâmes k terre, et, sans prendre d'antre soaci, nous nous dirigeâmes vers le bruit. Je craignais pour ma part, je l'avoue, une désillusion, et tout le long du chemia je m'y étais préparé. J'eus le bonheur de m'ètre trompé. A la lueur du crépuscule finissant, nos yeux per(urent la ligne blanche des cataractes et le doux et formidable glissement des eaux argentées. Une Taltée couverte d'une forêt profonde s'étendait à nos pieds. En face, une falaise également boisée. A notre droite, au niveau du sol que nous foulions, un rasle angle droit formé par la ligne des deux chutes, brésilienne et argentine, sur un développement de plusieurs kilomètres. Dans le ciel demi-nocturne, d'un bleu très pur, le croissant de la lune se découpait nettement parmi le fourmillement des étoiles et mettait de son éclat sur la gaze d'argent des cascades. Un oiseau, un seul, perché sur la plus haute branche d'un arbre, sifUait sa chanson solitaire. Aucun autre bruit que le grondement des eaux et le chant mélancolique de l'oiseau. Nous étions, du premier coup et sansanalyse, gagnés par la poésie de ce spectacle, et peu à peu notre émoiion devenait cette sorte d'ivresse suave qui fait s'ouvrir le cœur et qu'on voudrait voir durer toujours.
Hais la nuit nous ravit cette vision magnifique.
Bientôt OD ne peut plus qu'entendre l'orgae prodigieux des chutes qui, dans l'ombre, semble plus meuacant et plus proche. Il faut s'abriter dans cet hôtel de riguazu, grande cabane de planches couverte de tôle ondulée et divisée intérieurement par des cloisons de bois brut en six compartimenta. Ob soupe, A la vague clarté d'une lampe fumeuse, d'une fricassée de poulet, de conserves de pèches et de galteta dure servies par notre muletier, puis on s'organise pour la nuit. Une dizaine d'X de bois avec oi matelas sont rangés dans une des pièces pour soi compagnons de route, et nous avons l'avantage, un femme et moi, d'être logés dans la réserve d'épicerie qui possède deux chaises bancales. L'une d'elles, ornée d'une cuvette de fer émaillé, servira de table de toilette. Les traversins manquent; nos valises ks remplacent sous l'oreiller. Point d'autres couvertnrei que de minces couvre-lits de coton. Il fait froid. L'orage a considérablement rafraîchi l'atmospbire. Le vent, qui souflle à travers les planches mal jointes, éteint notre bougie.
Après une mauvaise nuit, nous nous réveiUAmei de bonne heure. Le soleil dardait ses plus chauds rayons dans le ciel pur. Nous revîmes avec une jwe aussi intense que la veille, mais dégagée de son mystère, la ligne brisée des chutes.
Les cataractes de liguazn sont formées par ni dénivellement brusque du cours du fleuve, quî croule  pic des falaises basaltiques, hautes de soixante i soiiante-dix mètres, sur un développement de quatrs
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