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UN CENTRE DE CULTURE ISLAMIQUE, SIVAS

Sivas,

A 400 kilomètres de Koniah, à l'est, et remontant vers le nord, après avoir franchi des plateaux de plus en plus élevés, le dernier col atteint, ou découvre Sivas dans la profondeur.

Elle apparaît toute petite au milieu d'un plateau circulaire, entourée d'un cirque de sommités qui se haussent les unes derrière les autres, et, par-dessus d'interminables épaulements, contemplent cette blancheur réduite, ceinturée^de verdure, — la ville, si peu de chose, écrasée par son formidable univers de montagnes, et cependant plus vaste que lui, car elle est un centre de pensée humaine.

Autour d'elle divague le Kizil-Irmak qui traîne le peu d'eaux que l'été lui a laissées. Les yeux

cherchent en vain le défilé par où il força l'entrée de ce plateau hermétique : ils ne discernent que des parois à pic, rapprochant leurs éboulis et leurs rochers dans la confusion du crépuscule.

Tandis que la voiture est aux prises avec les abrupts tournants de la descente, Sivas allume comme à regret de pauvres lumières clairsemées.

La première impression, dans ces rues toutes noires, au pavé inégal, où l'on chemine derrière une lanterne, c'est ce murmure d'eau courante qui accompagne nos pas précautionneux. On dirait un lacis de ruisseaux invisibles suivant le passant avec une discrète chanson de bienvenue.

Au grand jour, nous contemplerons chacune de ces fontaines de pierre, parées de sculptures et ressemblant à des vieilles secourables, assises à l'angle des murailles. Elles épanchent une eau vigoureuse qui court sous le pavé.

Sivas, ville de montagne, rafraîchie par des sources,' a des arbres pour l'éventer. Ses peupliers développent tout autour d'elle, comme une enceinte vivante, des rangs de crénelures vertes, au bord de la plaine brûlée.

Toutes les maisons de Sivas sont en pisé, blanchies à la chaux : des bois noircis soutiennent les encorbellements. Elles se coiffent de bonnes toitures inclinées qui défient les neiges. Elles ont une modestie pareille. Aucune ne se laisse remarquer.

Son konak, son lycée datent déjà de loin; leurs longues façades s'assortissent à la simplicité des vieilles maisons turques. Tout le luxe est réservé auxmédressés et aux mosquées. Une construction la dépare, d'une laideur prétentieuse et toute moderne : la villa du vali. Ne la regardons pas.

La cité se rassemble autour d'une butte qui portait jadis la citadelle. Aujourd'hui ne demeurent plus là-haut que la tour de l'horloge et quelques pauvres maisons de terre, rappelant celles des paysans d'Anatolie. La cuisine et le ménage se font en plein air : des femmes écrasent du grain avec un lourd pilon de bois.

Sivas, alors qu'elle s'appelait Cabira, fut un moment la capitale de la Petite Arménie. Elle vit se battre Mithridate et LucuUus. Elle assista aux défaites du terrible et héroïque ennemi de Home. Sous la protection romaine elle fut la résidence d une reine du Pont qui voulut être sa marraine et lui donna le nom de Sébaste. Sébaste est devenu Sivas. Affranchie du joug latin, Sivas devint une des cités préférées des Seldjoukides.

Lorsqu'au xiv^ siècle Tamerlan la détruisit, ses sanctuaires furent épargnés. Elle reprit sa vie d'étude et de méditation et sortit de l'histoire. Elle vient d'y rentrer.

EN ASIE MINEURK

Une salle de lycée.

C'est en septembre 1919 que se tint à Sivas le congrès qui élabora le pacte de la République turque et prépara le transfert du gouvernement national à Angora.

Une longue salle de lycée, à six fenêtres, sévèrement peinte en gris, alignant des panneaux ornés de fleurs géométriques en grisaille, et dont le plafond cloisonné est fleuri de petites corolles aux tons vifs répandues entre les baguettes dorées : tel est le décor où s'acheva le premier acte du drame qui devait se dénouer magnifiquement.

C'était peut-être l'heure la plus critique de la Turquie. A Constantinoplo, le découragement démoralisait les élites aussi bien que le peuple. Les Grecs occupaient Smyrne. Les Anglais parlaient en maîtres. Le Sultan paralysait les eff'orts des patriotes. On le savait prêt à signer un traité qui serait la déchéance définitive. La Turquie envahie, trahie par son chef, sans armée, sans ressources, semblait à bout...

Mustapha Kémal et sa poignée de fidèles siègent dans cette salle. Us groupent les éléments de force. lis constituent un faisceau de volontés inébranlables. Ils rompent les relations avec

Stamboul. Lorsqu'à la fin de septembre les membres du Congrès quittent Sivas, un comité permanent est formé, revêtu des prérogatives du Gouvernement, et prêt à lutter jusqu'à la mort. Désormais, la résistance s'organise : cinq semaines après l'occupation de Constantinople, Mustapha Kémal pourra convoquer à Angora, le 23 avril 4920, l'Assemblée nationale.

Les autorités municipales de Sivas ont décidé d'installer, dans cette salle historique, un musée delà République; tout d'abord on lui restituera les quinze fauteuils et les tapis, prêtés au Congrès par des notables et qu'un comité de patriotes a rachetés. Et l'on consacrera aussi l'étroite chambre austère qui, pendant près d'un mois, fut celle de Mustapha Kémal, où flottèrent ses grands rêves, oîi chaque soleil levant voyait grandir ses espérances.

Le Médressé bleu.

Pourquoi cette petite ville d'Asie, enfermée entre ses montagnes, éveiile-t-elle en moi des images insistantes et baroques? C'est Oxford, qui apparaît dans ses pelouses vertes; c'est Louvain, avant l'incendie criminel; c'est Jassy, toute blanche, sérieuse, à peine déridée par un cortège

d'étudiants... Les cadres et les figures sont différents, mais quelque chose les apparente qui s'attarde dans leurs rues, un peu de pensée errante, une tenace odeur d'intelligence... Les beaux rêves studieux, repris génération après génération, entre les mêmes murailles, finissent-ils par devenir sensibles ?

Sivas, recueillie, sommeillante un peu, n'a pas oublié qu'elle fut un centre de haute culture, une sorte d'université coranique. Dans les séminaires, spécialisés conme des facultés, on enseignait la médecine, la jurisprudence, la philosophie, la théologie.

Aujourd'hui elle est déchue de cette grandeur. Mais, en Turquie, les souvenirs vivent longtemps...

Tous ses médressés sont fermés : ses étudiants ont pris le chemin des universités laïques. Les charmants séminaires, pleins de sourires, qui alignaient avec bonhomie leurs cellules autour d'un jardin, ont reçu de nouvelles destinalions. Il en est qui les attendent encore, comme celui des médecins, dont l'huis entrebâillé laisse apercevoir une cour envahie d'herbe. Un autre sert de dépôt pour les soldats. Celui-ci, tout proche du beau minaret en briques roses, penché comme la tour de Pise, a cédé la place à une école primaire. Du moins peut-on admirer le grand style

de sa porte que surmontent deux minarets décapités par un tremblement de terre. Quelle école, en Europe, pourrait s'enorgueillir d'une telle porte? Le sculpteur seldjoukide a prodigué les entrelacs tout le long des bandeaux qui encadrent une ogive élancée.

Les étudiants, en franchissant un tel seuil, devaient se sentir acheminés vers un monde où Tintelligence, Fart, la poésie se rencontrent; la beauté vivante des lignes était comme un premier degré de l'initiation aux beautés abstraites de la pensée.

Enfin, voici le Gueuk Médressé, le « médressé bleu », presque intact depuis le xiii® siècle. Ses hautes murailles, en pierres lisses et dorées, flanquées de tourelles rondes dont les plus rapprochées de la façade sont ornées de sculptures, l'enferment hermétiquement. Il évoque, en raccourci, la silhouette de ces villes du sud-est anatolien, qui se dissimulent derrière une enceinte d'allure cyclopéenne.

Encastrée dans cette muraille austère s'épanouit la porte, comme une œuvre d'art parfaite, comme le symbole de la grandeur des lois, de la richesse de la vie de l'esprit. Les caractères arabes d'un verset du Coran imposent le thème linéaire de la décoration. Saisis dans un réseau d'une délicieuse élégance, ils se confondent avec

les arabesques, se répandent sur tout FensemWe, régnent en maîtres parmi les rosaces et les dentelles. L^ordre rigoureux qui répartit ces motifs n'exclut ni la fantaisie, ni la profusion, une fantaisie qui se soumet à la spiritualité dominante.

Cette porte du médressé bleu... on voudrait connaître le nom de Tarchitecte mystique et génial qui l'a conçue. Elle élève, comme deux flambeaux, ses minarets de briques, renflés sous leur galerie, ornés de losanges que dessinent des angles en relief sur le fond de briques unies, entre des coulées verticales de faïence bleue.

Nous entrons. Un jardin rectangulaire auiour d'une pièce d'eau; trois longs peupliers minces confrontent leurs colonnes vertes avec les colonnes roses des minarets. Protégées par un rang d'arcades de pierres, les logettes des étudiants se suivent sur le pourtour, encadrant deux turbés, vis-à-vis Fun de lautre, dont la voûte est revêtue de faïence bleue, ce bleu au reflet de turquoise, le bleu seldjouk, dont le secret est perdu.

La figure du vieillard qui nous accueille, comme elle s'accorde à la sérénité de cette retraite ! entre ces yeux clairs que le temps a laissés intacts, et le médressé bleu où il a passé les deux tiers de sa vie, il y a de mystérieuses

affinités. Pendant quarante ans, ce hodja fut le gardien bénévole du sanctuaire qu'il n'a pas cessé de vénérer et de servir, auquel il prodigue ses soins : c'est lui qui ramasse pieusement les faïences tombées, relève les sculptures et les range dans la cour. Il dessert Ja mosquée que nous découvrons dans Talignement des logetles. Il a installé un petit musée où il a rassemblé des marbres, des objets rituels appartenant aux derviches, des vêtements sacrés. La jeune République, en désaffectant le médressé, nomma le hodja conservateur de ce musée et lui alloua un traitement modeste. Pour la première fois de son existence, la soixantaine dépassée, il dispose d'un peu d'argent. En souriant, il apporte des verres de thé parfumé; personne comme lui ne sait préparer le thé. Je regarde sa demeure : une cellule, une banquette revêtue d'un tapis, un réchaud dans une excavation de la muraille... — et la fontaine du jardin, les plantes, le silence du médressé bleu où l'âme en paix se rapproche des grandeurs invisibles.

J'ai connu à Sivas un homme parfaitement heureux.

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