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Six jours de marche.
— Combien de kilomètres de Sivas à Malatia?
— Six jours de marche... répond Tanier avec résignation.
Tandis que le chauffeur s'affaire autour de la voiture, nous regardons la caravane chargée,^ prête à partir. Six jours de marche... Nous aurons donc cinq jours à vivre de plus que ces hommes, cinq jours au cours d'une seule semaine...
C'est ainsi que Ton évalue les distances, en Anatolie, par jour de marche. Six jours... sept jours... dix jours... Que de fois nous les avons entendues ces paroles, rendant sensible Tantique mesure des relations humaines ! Pour ces cara-, vaniers, aujourd'hui comme au moyen âge, la route de Sivas à Malatia, c'est six jours de marche.
EN ASIeJmINEURE
Un soir que nous nous attardions à regarder des caravanes arrêtées autour d'une fontaine, notre compagnon turc appela le chauffeur :
— Dépêchons-nous ! Nous sommes en retard ! Alors un ânier s'étonna ingénument :
— Vous êtes en voiiure et vous parlez d'être en retard !
Eux, ils ne sont jamais en retard. Leur marche lente est ordonnée par les fontaines et les han, par lardeur du soleil, par la rigueur du temps. Ils savent bien qu'ils arriveront à leur heure, une heure qui peut se reculer selon la volonté des éléments; qu'importe une nuit de plus? Ils ne songent point à s'impatienter ou à se plaindre : leur destinée n'est-elle pas de marcher toujours?
Les jardins de Malatia.
— Malatia, c'est le paradis, affirmait sans convoitise le vieux sage du médressé bleu, car il savait bien qu'il est plusieurs paradis et que lui en porte un dans son cœur.
C'est vers ce paradis de Malatia que nous sommes en route. 11 n'est pas aisé de l'atteindre.
Un col abrupt, au sud de Sivas, donne accès sur une suite de hauts plateaux immenses et vides
ÈN ASIE MINEtRE
d'humanité, séparés par des montagnes qu'il faut gravir. La route, vertigineuse parfois, est bossuée de rochers, percée de trous, traversée de coupures. Il arrive que l'on envie les âniers qui ne risquent pas de s'elTondrer avec une automobile rétive dans quelque précipice... Il y a des ponts trop dangereux que l'on contourne, des lits de rivière qu'on passe à gué.
Des plaines à 1.600 mètres d'altitude, bornées de montagnes, qui semblent assises en rond autour d'une table trop vaste ; des étendues où l'on ne voit point d'eau, seulement les miroirs blancs des lacs de sel; point d'arbres, à l'exception de quelques peupliers qui barrent de traits sombres la silhouette pauvre d'un village de torchis ; dans les endroits favorisés, des champs de blé abritent leurs épis maigres au revers d'une ondulation.
Lorsqu'après des espaces et des espaces de terre aride quelques saules paraissent dans un creux où s'oublie un fil d'eau, lorsqu'un champ couleur de cendre verte se découpe au sein des rochers rouges, comme un bouquet dans une potiche, les yeux s'arrêtent longuement à contempler ce prodige. En raison de quelle aventure trois graines errantes nous ont valu, au fond de ce ravin, ces trois bouleaux graciles?
Ce petit veau qui découvre une touffe d'herbe
vive entre deux pierres, j'ai envie de le féliciter.
Longue vallée ardente du Kouroutschaï, dont le fleuve, à cette heure, est absent; dédale de montagnes à pic, terre et roc, parois, surplombs ; aucun mouvement dans ce paysage de pierre, si ce n'est le vol des aigles qui dépècent le cadavre d'un cheval au bord de la route, et que l'auto dérange au milieu de leur festin. Les deux villages que nous traversons, deux sous-préfectures aux maisons de pisé, paraissent plus séparés l'un dej'autre que les capitales de deux grands pays, — trois jours de marche, diraient les âniers. Dans le second, Hekim Han, nous buvons un verre de thé autour d'une table dressée au bord de la route. Les habitants se rassemblent aussitôt ; ils nous regardent prendre des notes. Un jeune homme s'étonne :
Ils écrivent ce qu'ils pensent de nous. Et ils
diront chez eux : les Turcs sont comme ci et comme ça...
La route aborde des chaînes plus âpres, grimpe encore, après tant d'ascensions! Je regarde le soleil mourir sur les pics tourmentés.
La montagne s'abaisse tout à coup, et le désert de cimes se déploie jusqu'au fond de I horizon, Des cônes, des aiguilles, des massifs
échelonnés comme un peuple immobile, gigantesques vagues dont Félan formidable fut brusquement enchaîné. Les plus proches livrent le secret de leur face déchirée, de leurs sommités vierges. Quelle solitude est comparable à leur solitude éternelle? Le soleil couchant les inonde, fait saillir les durs reliefs, rend plus aiguës les arêtes ; il allume des feux sur leurs pointes, il lutte avec les ombres qui comblent les ravinements ; il exalte les rouges, les ors, les cuivres verts. Au sein de ce resplendissement sauvage, en face de ce monde en convulsion, on se croirait ramené au début des temps, alors que la terre cherchait ses rythmes, une terre bouleversée, mais jeune, farouche, ardente — et dont les couleurs ne sont pas encore défraîchies.
Le paradis... Ne Tavons-nous point entrevu, lorsqu'au sommet du dernier col, nos yeux saisirent, par delà l'immensité de la plaine, le déroulement de montagnes toutes roses, ciselées, presque irréelles, sur le ciel bleui par les approches du crépuscule? Une douceur étrangère flottait autour d'elles. Et c'est à travers cette douceur que nous avons contemplé cette ombre, à leur pied, mollement allongée.
Malatia, vers laquelle nous glissons maintenant d'une allure folle, le long des pistes de lœss, Malatia, jardin des hauts plaleaux d'Anatolie,
pays de vignes et d'arbres fruitiers, opulentes cultures au bord des ruisseaux.
Après ce dévidage de terres incultes, de poussières et de chaumes, ces plateaux nus, ces cols, ces labyrinthes de montagnes brûlantes, quelle sensation de fraîcheur, lorsqu'on voit, pour la première fois depuis des semaines, la route se border de grands arbres et de jardins ! Après les impondérables beautés des lignes et des nuances, l'humble beauté tangible des feuilles.
La nuit est venue. La ville s'est piquée de lumières. Mais je les distingue, ces jardins humides h travers leurs bordures de maïs. Et je me retourne vers eux lorsque la route aborde un boulevard en construction.
Depuis six semaines, Malatia est dotée de la lumière électrique. Elle flambe à cœur joie, de toutes ses ampoules neuves. Une pancarte, au travers d'une rue, porte cette inscription en caractères arabes :
Maintenant, tu es inondée de lumière; Tu es heureuse, Malatia!
A l'entrée de la ville, un café tout neuf, aux longs vitrages, brille comme un ptiare. Blanchi
EN ASIB MINEURE
à la chaux, orné d'un portrait tissé dans un tapis, le portrait du Ghazi, il est rempli de consommateurs, qui boivent en silence du café ou des limonades, autour des tables rapprochées. Ceux qui parlent n'élèvent pas la voix. Quelques-uns ont déposé leurs babouches sous la chaise où ils se tiennent accroupis. Rien que des hommes : les seules femmes sont les deux chanteuses étrangères aux cheveux trop frisés qui occupent l'estrade et débitent avec ennui des mélopées turques d'une tristesse obstinée.
Je distingue des jupes immobiles derrière les vitres, et, de l'autre côté de la route, posées sur le terrain vague, des silhouettes alignées, voilées de blanc, comme un rang de statues. Les femmes sont venues, elles aussi, recueillir des bribes de musique et regarder de loin leurs maris et leurs fils. Mais elles demeurent dans l'ombre, invisibles, anonymes. Les coutumes séculaires ne se brisent pas en un jour.
Il avait raison, le vieux sage du médressé bleu. Ce que j'ai retenu de Malatia, ce n'est pas le vaste projet d'agrandissements déjà commencés : les boulevards, la promenade où l'on vient de planter des arbrisseaux, ni son lycée à peine
inauguré, ni l'école primaire toute neuve, ni Fhôtel dont les fondations sont prêtes et qui remplacera une auberge indescriptible... pas même son bazar installé sous des toiles tendues et des berceaux de vignes, et où se presse une foule bigarrée, le pêle-mêle des caravanes, les femme kurdes aux longues nattes pendantes, aux turbans rouges — c'est la profusion de ses jardins.
Ils interposent, entre la ville et sa plaine large de 60 kilomètres, une bordure de frémissantes oasis. Le long des vieilles rues, on voit déferler leur verdure par-dessus les lîiurailles d'argile séchée. Les maisons, qui n'ont passé au lait de chaux que leurs façades, baignent leur rez-dechaussée dans les feuilles. Les fruits les plus beaux s'entassent aux devantures des boutiques ; à chaque pas, c'est un écroulement de pommes, de poires, dépêches, de brugnons, de pastèques. Quant à ces raisins de Malatia, que les petits ânes transportent à travers les montagnes, ontils leurs pareils quelque part dans le monde ? Ces grappes trop pesantes, ces longues pulpes dorées aux sucs trop capiteux... Il est vrai que, lorsque nous connaîtrons les raisins roses d'El Aziz, nous les trouverons plus parfumés encore.
Si l'Anatolie avait seulement de l'eau, elle deviendrait la vigne préférée, l'espalier de choix le jardin fruitier de l'Europe.
Malatia, dont rêvent les âniers sur les pistes brûlantes, tout enveloppée d'ombre heureuse, Malatia, où chacun possède sa part de verdure, où l'on respire une sorte de bonheur paisible... le paradis.