KONIAH, LA VILLE SAINTE
A travers le Désert salé.
Nev-Chéhir, la petite ville turque, le han aux cellules suspectes où nous avons dormi, l'ancienne bibliothèque à coupole peinte de couleurs claires, délicatement enchevêtrées, et qui garde des manuscrits précieux, ornés de miniatures, tout cela est déjà loin derrière nous. Le plateau désolé se couvre de blocs de laves et descend à la rencontre du Désert salé dont il est un avant-coureur. Les hautes montagnes en demi-cercle s'écartent ; le bourg d'Ak-séraï à leur pied s'enfouit sous une ligne de peupliers, dernier effort de la végétation avant le désert.
Il apparaît dans la profondeur comme une mer violette aux veloutés inattendus. Les dômes des collines, qui vont se rapetissant, échelonnent sur
le ciel des gibbosités couleur d'indigo presque noir. Nous roulons vers un infini mystérieux qui n'est ni de la terre, ni de Teau. Puis ces jeux de lumière se sont dissipés et la plaine sans limite s'est étalée.
Grise, rase, nourrissant pauvrement des touffes épineuses, clairsemées sur la terre saumâtre, elle est tout habitée de mirages : larges avenues d'eau qui paraissent et s'évanouissent ; bois de taillis imaginaires ; majestueuse citadelle transformée soudain en un modeste cube de pierre abritant une fontaine. Les yeux hésitent entre tant de silhouettes incertaines qui se défont à notre approche. La monotonie de cette solitude comblée de silence est sans cesse rompue par de nouvelles illusions, aussitôt dissipées.
Vaste dépression au cœur du plateau d'Anatolie, à mille mètres d'altitude, le Désert salé est le lit d'un lac immense qui a disparu. Ses dernières eaux, plus saumâtres que celles de la Mer Morte, résistent éncore aux appels du soleil, rassemblées au nord-est, dans une faille sans profondeur, le lac de Ïuz-Ghôl.
iNous suivons une piste sablonneuse qui traverse le désert d'Ak-Séraï à Koniah, impraticable aux voitures les jours de grandes pluies. On est en train de construire une chaussée.
Que trouvent-ils à brouter, ces troupeaux de
chèvres blanches à la longue fourrure soyeuse? et ces moutons dont la queue grasse vacille à chacun de leurs bonds comme un coussin mal attaché? De quoi vivent-ils, les rares habitants de ces huttes de torchis éparses à de si longues distances? De loin en loin se dresse un han oii les caravanes trouvent un refiuge pour la nuit. La plupart sont en ruines. Les énormes piliers soutiennent encore les arcs d'une voûte à demi écroulée. Ces han seldjoukides sont tous construits selon un ordre identique* : un mur d'enceinte formidable les défend contre les agressions ; la porte le domine, très haute, sculptée en stalactite, de la même pierre friable, aux tons cuivrés ; la cour intérieure se déploie autour d'une petite mosquée et d'une fontaine; des rangées de piliers supportent la voûte hospitalière qui abritera les hommes et les bêtes. Ces han, à la fois forteresse et lieu de culte, où Ton a prévu le rafraîchissement des âmes aussi bien que le repos des corps, jalonnent l'immense étendue des plateaux anatoliens où les caravanes ne se sentent jamais tout à fait abandonnées.
Le plus beau de ces refuges est Sultan Han. La porte, presque intacte, offre au voyageur ses grandes fleurs sculptées, reliées par des entrelacs encadrant un verset du Coran. Quel artiste vint au fond du désert ouvrer cette merveille?
Pour les pauvres âniers et les conducteurs de chameaux, il découpa dans la pierre ces fins pétales multiples avec autant d'amour que s'il eût dû contenter un seigneur et orner un palais. Ce temps-là et ce pays-ci ont toujours ignoré le terme affreux « d'art populaire »...
De loin, Sultan Han nous était apparu enveloppé d'arbres et de jardins. Mirage... Autour de ses murailles dorées, il y avait quelques huttes de terre, et, dans l'eloignement, une ligne de saules rabougris et courbés par le vent.
Impossible d'obtenir un verre de thé, un peu de pain, ce pain d'Anatolïe, sans levain, qui se cuit en minces feuillets. Le pays souffre de la disette. Les quelques habitants de Sultan Han n'ont point de pain pour eux-mêmes.
Plus loin, devant un autre han, un nègre, sous un abri de torchis, prépare du thé pour les caravaniers. L'eau bout sur un feu de tések (1) qui répand une odeur nauséabonde. Le nègre nous accueille avec un large sourire et nous tend des verres fumants. Je lui demande s'il a été jusqu'au lac invisible et si proche derrière la ligne de l'horizon. Il répond :
— A quoi bon aller dans ce trou?
(1) Combustible des steppes: fiente d'animaux pétrie avec de la paille hachée.
Le jour passe. Seuls varient les jeux de la lumière sur Fétendue continuellement pareille. Encore un puits à balancier qui lève son bras comme la vergue en détresse d'un navire immergé; encore un misérable village, aux huttes aplaties, ressemblant à une île battue par les flots immobiles de la terre.
La plaine s'incline vers des montagnes qui grandissent. Deux pointes jumelles, deux cônes de volcan, reliés par un plan incurvé, s'écartent peu à peu, laissant paraître d'autres chaînes superposées comme les gradins d'un escalier gigantesque.
Est-ce encore un mirage ? Des arbres très pâles commencent de s'effiler au pied de ces montagnes. Déjà nous sommes habitués à récuser le témoignage de nos yeux. Pourtant le désert semble bien s'arrêter net, endigué par ces massifs qui prennent de plus en plus d'ampleur. Et la ligne d'arbres se précise, allonge une frange délicate envahissant tout l'horizon.
Un peu d'herbe tapisse la terre entre les toutïes grises. Les troupeaux plus nombreux ralentissent la voiture.
Des minarets prolongent, en découpures blanches, sur le fond violet des montagnes, la sombre dentelle des arbres : silhouette légère et discrète d'une ville presque irréelle, laissant paraître ses minarets et ses coupoles avant de
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révéler ses maisons enfouies sous la verdure. Nous ne les apercevrons qu'à l'instant où les vignes s'avanceront jusqu'au bord du désert: modestes maisons de , pisé qui regardent avec intérêt passer les files de buffles lourdement en marche vers la ville.
Koniah? Oui, c'est Koniah.
Koniah, la ville sainte.
Quartiers neufs. École primaire luxueuse. Vaste École normale. École des Arts el Métiers. Banque agricole Je regarde ces bâtiments qui émerveillent notre compagnon turc, avec la même surprise déçue que l'on éprouve en découvrant aux abords de Florence ou d'Assise des cheminées d'usines... Ne s'imagine-t-on pas qu'on retrouvera intactes les villes qui furent des centres rayonnants d'ardeur spirituelle? Patries inconnues dont nos cœurs ont rêvé, et que l'on approche avec une tendresse mêlée de gratitude et d'espérance : recueillir quelque reflet de leur vie d'autrefois...
Koniah, point sensible de culture psychique, ville élue — où trouve-t-on, en Europe, une toile continuité, une tradition qui se maintienne vivante jusqu'à nos jours, un maître engendrant
d'autres maîtres, une ardeur que sept siècles n'ont pas éteinte? — Koniah, reléguée entre ses montagnes et son désert, n'était-elle pas prédestinée à s'absorber silencieusement dans la contemplation des choses qui ne passent point?
Nous abordons enfin la vieille ville et nous l'interrogeons rue après rue. Des médressés, des mosquées, des tombeaux sous de grands arbres. Celle d'Ala-Eddin, au sommet d'une butte où s'appuyait la citadelle disparue, semble tenir la ville sous son étreinte. Elle fut terminée l'année même oii arrivait, à Koniah, Djélal-EddinRoumi, le plus grand poète de son temps, Tun des grands poètes de tous les temps, et le fondateur de l'ordre des derviches Mévlewi, qui multiplient leurs extases en se livrant à des danses rituelles : Djélal-Eddin, son souvenir confère à Koniah une mystérieuse grandeur.
11 a dû prier et enseigner sous cette coupole. Sans doute a-t-il bu à ces antiques fontaines décorées de laïences. Ici, dans le bazar, il fut arrêté par des passants qui lui posaient des questions. Dans la rue des Batteurs d'or, il daasa au rythme des marteaux devant l'échoppe de Çalah- Eddin. L'artisan, ébloui, continua de battre ses feuilles d'or sans souci de les émietter, malgré les protestations des apprentis, jusqu'à ce que la danse s'arrêtât, à l'heure de la prière du soir.
« Un trésor s'est formé dans cette boutique de batteur d'or... »
A cette place, tandis que Djélal-Eddin expliquait un verset du Coran, à la tombée du soir, les chiens du marché formèrent un cercle autour de lui, et ils semblaient écouter, agitant la tête et la queue.
D'une rue à l'autre on croit percevoir le rappel discret de la vie religieuse qui fut si longtemps la vie essentielle de Koniah.
Quelques-unes de ses mosquées sont occupées par les soldats (1). Celles qu'on peut visiter témoignent d'une splendeur inouïe. L'art le plus * parfait des faïenciers était mis à contribution afin d'orner les coupoles sacrées. On dirait que, travaillant pour Koniah, ils se soient surpassés eaxmêmes, demandant à leur imagination toujours plus de richesse, multipliant sans fin les combinaisons de fleurs et d'arabesques.
Ainsi la coupole du Karataï Médressé où les bleus et les verts se fondent en accords d'une somptuosité délicate, apportant à la sévère architecture islamique toute la diversité, toute la douceur de la vie. Ces artistes du xm« siècle ne cessent de vous plonger dans l'étonnement : la
m L'Anatolie manque de casernes. Et l'on est obligé, provisoirement, de loger les troupes dans des mosquées.
précision de leurs pinceaux, la pureté de leur dessin, cette invention, cette minutie, cette patience qui accumule les heures pour donner aux faïences le brillant d'un vitrail, la souplesse et le velouté d'un tapis, pour ciseler comme un bijou ces portes en marbre des sanctuaires. Le moindre détail d'une fenêtre, d'une galerie, d'une plinthe, est une merveille achevée. Car l'œil de Dieu est partout...
Djèlal-Eddin.
Koniah, la capitale d'un prince seldjoukide, était déjà une ville lettrée et savante, lorsque, vers 1221, le père du poète, Béhà-Eddin Wéled, vint s'y fixer avec son fils Djélal-Eddin ; la chronique raconte que tous les hommes de plume, tous les érudits, ainsi que les habitants de la ville, se portèrent à la rencontre de cet homme de grande réputation qu'on appelait « le Sultan des savants ». Il avait épousé la fille du roi du Khorassan. Les leçons qu'il donnait à Balkh étaient célèbres. Une disgrâce l'éloigna. Il se mit en route à travers la Syrie, pour le pays de Roûm (PAsie Mineure). C'est ainsi que Koniah reçut le privilège d'abriter une dynastie de saints. Elle ne suivit pas l'exemple de Jérusalem qui lapidait ses prophètes...
lis
EN ASIE MlNÈURË
Pendant un demi-siècle et davantage, Koniah vécui, comme le saint lui-même, enivrée de musique et vit le ciel penché sur elle. long de ses rues, dans sa campagne, elle regardait passer le grave « Sultan des savants », et la figilre rayonnante du poète suivi de ses disciples. Il s'arrêtait, modulait des vers qu'ils recueillaient précieusement. Il lui suffisait d'un sourire pour gagner les cœurs etles affamer de véritéséternelles.
Ce fut un temps de bonheur où le divin affleurait sur ce coin de terre. Le « Sultan d^^s savants » vécut très âgé. Koniah, comme Balkh naguère, écoutait ses leçons admirables. Au prince Ala- Eddin qui lui montrait le mur d'enceinte dont il venait de doter Koniah, il osa répondre :
« Tu as construit une forteresse solide ; mais que peux-tu faire contre la flèche des prières des opprimés qui traverse cent mille tours et courtines et ruine tout un monde? 0 Dieu ! fais des efforts, pratique le bon combat pour élever la citadelle du bienfait et de la justice, et te procurer l'armée des bonnes prières; cela vaudra mieux pour toi que mille forteresses inexpugnables ; de là dépend la sécurité du monde et la sauvegarde du peuple. »
Paroles que le prince comprit : « Jusqu'à sa mort, dit le chroniqueur, il s'etlorça de répandre la justice et le bien. »
Djélal-Eddin reprit renseignement de son père. Une tradition veut qu'il soit retourné en Syrie pour y achever son initiation. Une autre rapporte que le Seyyid, <( le Connaisseur des mystères », averti en Perse, par un songé, de la mort du « Sultan des savants », se rendit à Koniah auprès de Djélal-Eddin qui s'évanouit en le voyant.
(( Tous deux avaient appris à nager dans la mer ; les deux âmes étaient reliées intimement sans qu'il y eût de couture. »
Le Seyyid lui dit :
« Tu as dépassé ton père... Je désire que tu te plonges dans les sciences ésotériques, afin que tu fasses paraître au jour la perle de la science transcendante. Je veux que tu fasses retraite eii ma présence. »
Au bout de quarante jours, le Seyyid ouvrit la porte de la cellule où Djélal-Eddin était plongé dans la contemplation intérieure.
« Tout ce qui existe dans le monde n'est pas en dehors de toi ; cherche en toi-même tout ce que tu veux être. »
Le Seyyid laissa passer encore detix périodes de quarante jours. Puis il brisa la porto de la cellule et il vit Djélal-Eddin « sortir à sa rencontre ayant sur les lèvres le sourire de cent manifestations divines ; ses deux yeux bénis étaient pleins
de rivresse causée par l'océan tumultueux de la divinité. »
(( Dans ses deux yeux vois l'image de notre amie, dansant sur le fond noir de ce regard. »
(( Le « Connaisseur des mystères », prosterné, laissa échapper un cantique de Siméon :
« Louange à Dieu dans ce monde et dans l'autre! Moi, pauvre créature, je suis parvenu à ce bonheur éternel et je t'ai vu. Donc, mets-toi en route avec le concours divin, et plonge l'âme des humains dans une nouvelle vie et dans une miséricorde infinie ; mène à la réalité et à l'amour les pauvres hommes du monde des apparences. »
Une tradition situe cette scène à Gésarée, où le « Connaisseur des mystères » aimait à demeurer, où il a son tombeau. Nuit et jour il priait sur la montagne d'Ali.
Dès lors Djélal-Eddin vécut dans l'enchantement de son âme aventurée jusqu'à Dieu. Cette inondation du divin qui transfigure toutes les parcelles de la vie, il n'a cessé de la magnifier dans ses poèmes :
(( C'est ainsi que la présence du printemps est mélangée à toutes les particules composant l'univers; c'est par lui que toutes sont vivantes et souriantes : toute fleur, tout morceau de glaise, toute pierre, toute couleur sont illuminées et ornées par lui... »
EN ASIE MINEUHE
Personne ne s'étonnait de le voir échapper aux lois habituelles de Vexistence, et commander au monde matériel : le plus grand miracle, c'était la présence du saint. Les gens de Koniah le définissaient ainsi: un homme « qui a renoncé à tous les plaisirs en dehors de Dieu, a renversé de fond en comble la boutique des deux existences et s'occupe nuit et jour du service de Dieu; il est, en matière d'exhortations et de gnose, l'océan des pensées ».
Il disait :
« Mon cœur et mon âme, dans le monde du témoignage, sont devenus comme un fil, afin que l'extrémité du fil se manifestât pour moi. »
Et encore :
(c Partout où il y a la blessure de l'amour, elle se montre sur son visage comme une lumière. »
Il exprimait ainsi le transport de son être ivre d'avoir rencontré Dieu :
« Je suis débarrassé de mon corps... je me promène dans les extrêmes jouissances de la passion. »
Seul, peut-être, entre tous les saints, celui-ci sentit que l'art, loin de contrecarrer les secrètes manifestations du divin, parvient à les rejoindre et n'est pas indigne de les exprimer.
Ses plus beaux vers lui échappaient lorsqu'il était en extase; ils étaient la voix même de l'âme
montée à son plus haut diapason. La poésie seule et la musique pouvaient rendre sensible l'ineffable dè tels colloques. Pour lui, le chant du violon était le bruit de la porte du paradis qui s'ouvrait. (( La harpe de la sagesse, quand elle se met à exprimer un chant agréable, on dirait qu'une porte s'ouvre sur les jardins du paradis. » Poésie peut-être unique, modulant la joie des communions spirituelles : « Lorsque tu me cherches, cherche-moi vers la joie, car nous sommes les habitants du pays délicieux de la joie.
Cependant Djélal-Eddin ne devait monter ce aux stations du ciel suprême » et atteindre une a perfection qui est le terme du désir et là fin de la pensée des mystiques parfaits », qu'après sa rencontre avec Chems-Eddin Tébrizi, (( le Volant » qui vint de la Perse le rejoindre à Koniah. Ghems, le soleil de ïébriz, « n'avait pas de semblable sur la terre pour l'astrologie, les mathématiques, la théologie, la philosophie, l'astronomie, la logique et la dialectique, mais quand il conversa avec les hommes de Dieu il mit tout cela sur le registre des choses nulles. »
(( Depuis que je me suis procuré un feuillet de ton amour, j'ai oublié trois cents feuillets de science. »
Un jour qu'à Tébriz il priait, disant : « 0 Seigneur, je voudrais que tu me montres un de tes
êtres aimés et voilés », il entendit le nom de Djélal-Eddin de Koniah. « Que me donneras-tu comme récompense? » demanda la voix. Ghems, radieux, promit sa vie et partit pour Koniah.
Ils se rencontrèrent et se reconnurent. Pendant trois mois ils demeurèrent enfermés dans la cellule de l'isolement, s' interrogeant, plongeant ens'emble au plus profond de l'ivresse intérieure. Et Djélal obéissait à toutes les injonctions de Chems. Désormais, leurs cœurs ne devaient plus se quitter. Leur puissance s'exalta l'une par l'autre. Ils avaient rencontré l'ami vrai qui est aussi le vrai mystique, selon la définition de Çalah-Eddin, le « Batteur d'or » : « C'est celui qui te parle de ton mystère pendant que vous vous taisez ».
Ils se révélaient mutuellement leur mystère. La plus haute manifestation de leur amitié apparaissait dans leurs extases, alors que leurs âmes rejointes s'embrasaient au fond du silence, toutes mêlées à Dieu.
Ensemble ils dansèrent et jouèrent de la flûte. Et tandis qu'ils fouinaient, perdant la notion de leur corps, ils voyaient s'ouvrir les jardins du paradis :
« Je monte, je vais vers le ciel. »
Ensemble, ils instituèrent ces concerts spirituels qui devinrent le rite de l'ordre des derviches
Mévlewi. Ainsi espéraient-ils gagner à Dieu Koniah, la ville lettrée, éprise de musique et d art : « Il y a plusieurs chemins, disait Djélal-Eddin, moi^j'ai choisi ce chemin pour conduire l'homme à Dieu. »
Lorsqu'un soir, Chems, assis auprès de son ami, vit quelqu'un au dehors lui faire signe, il comprit que l'heure de payer sa dette était venue. Il se leva et sortit en disant: « On m'appelle pour le supplice. »
Des envieux l'attendaient dans l'obscurité du jardin. Ils se jetèrent sur lui et le poignardèrent. Djélal-Eddin demeura immobile, en silence. Lorsque tout fut accompli, il récita des versets du Coran. Et il s'admonestait lui-même :
(( Chems-Eddin avait promis. Il avait mis sa tête en gage en signe de reconnaissance pour notre mystère. »
« C'était inscrit dans le livre. »
« Si l'homme s'acquitte de l'engagement du pacte, il dépassera toute description que tu pourras faire. »
Puis il se mit debout, en proie à un grand trouble et commença de chanter :
« Si les yeux de ma tête pleuraient autant que j'ai du chagrin, ils pleureraient jour et nuit, jusqu'à l'aurore. Chems-Eddin de Tébriz est parti ...»
Pendant quarante jours il ne trouva pas de repos. 11 se promenait sans arrêt dans la cour du collège, dit le chroniqueur, et il prononçait avec effort ces quatrains :
« Qui dit que ce vivant éternel est mort? Qui dit que le soleil de l'espérance s'est éteint?
« L'ennemi du soleil est monté sur la terrasse de la maison, il a fermé ses deux yeux et s'est écrié : Le soleil est éteint ! »
Jusqu'à sa mort, Djélal, en deuil, garda la pensée de son ami unie à la sienne, à ses danses, h ses extases. La figure de Chems-Eddin hante les 40.000 strophes du Mesnéwi, Et les brûlants poèmes du Divan, que Djélal dicta au cours des années qui suivirent la mort de Ghems, sont tout imprégnés de son amour mystique qui se confondait avec l'amour divin.
Il devait vivre longtemps encore sans que se refroidit un seul jour son ivesse inspirée. Il accueillit la mort comme une initiation nouvelle, comme il avait accueilli Chems-Eddin, avec la même joie :
« Avance-toi, avance-toi plus près, ô mon âme! ô messager venu de la cour de mon souverain! »
Ses derni<^^ 5 vers furent ceux-ci :
(c Hier soir, en rêve, j'ai vu un vieillard dans la rue de l'amour; il me fit avec la main un signe qui voulait dire : Viens avec nous ! »
Et ses disciples le pleurèrent en disant :
(( Ce roi de la pensée sans trouble est parti en dansant vers une autre lumière. »
Parmi la foule qui accompagna son corps, tête nue, poussant des cris, se lamentant, les vêtements déchirés, il y avait des chrétiens et des juifs qui lisaient à haute voix, tout en marchant, des versets des Psaumes, du Pentateuque et de TEvangile. On leur demanda, dit la chronique, quel rapport cet événement pouvait avoir avec eux, puisque ce Souverain de la religion était le directeur et Timan obéi des Musulmans. Ils répondirent : « En le voyant, nous avons compris la vraie nature de Jésus, de Moïse et de tous les prophètes ; nous avons trouvé en lui la même conduite que celle des prophèfes parfaits, telle que nous Tavons lue dans nos livres; si vous autres. Musulmans, vous dites que notre Maître est le Mahomet de son époque, nous le reconnaissons de même pour le Moïse et le Jésus de notre temps; de môme que vous êtes ses amis sincères, nous aussi nous sommes mille fois plus ses serviteurs et ses disciples. »
Djélal-Eddin, le saint joueur de flûte, le génial poète, qui aimait à tirer des cœurs réconciliés ses plus belles harmonies, n'avait-ii pas dit : (( Soixante-douze sectes entendront de nous leurs propres mystères ; nous sommes comme un^
flûte qui, dans un seul mode, s'accorde avec deux cents religions. »
Le fils de Djélal, Sultan Wéled, son petit-fils, Amir Arif, entourés de ses disciples, continuèrent la tradition de sainteté. « Quelle belle lignée et quelle belle descendance! » s'écrie le chroniqueur Aflaki que M. Clément Huart a traduit excellemment (1). L'ordre fondé par Djélal-Eddin se répandit dans rOrient islamique. En souvenir du saint qui avait conféré le sabre et la couronne au chef des Osmanlis, le Tchélébi, le supérieur des derviches, n'a jamais cessé de remettre aux padischah, dans la mosquée d'Eyoub, après leur couronnement, le sabre sacré.
Lorsque, en 1914, Maurice Barrés se rendit à Koniah, il eut le privilège d'être reçu par un descendant du poète, le supérieur des derviches, qui devait être le dernier Tchélébi, puisque la République turque a fermé les dervicheries. Maurice Barrés nota les conversations, il assista au concert et aux danses. Il fut impressionné par la spiritualité des visages. « Que c'est beau, ce moment où le grand poète est l'objet commun, le centre, le cœur de toute cette activité! Il est mort depuis sept siècles, mais ses fils se décla-
(1) Les saints des derviches tourneurs, récits traduits du persan et annotés par Clément Huart.
rent liés à lui et reçoivent de son génie, de sa personne, un secours, un rythme sur lequel, sans plus tarder, les voilà qui s'ébranlent. »
... « Il tourne, tourne, enveloppé de son bonheur inexprimable... »
Bonheur que définissent les vers sublimes du Divan :
(( Je ne savais pas que tout le visible et tout Finvisible, c'était toi. Dans les corps, dans les âmes, c'est toi toujours.
« Dans ce monde, je demandais un signe de toi. Après j'ai appris que le monde tout entier était toi. ))
Non sans se demander si (( ces moyens mécaniques » étaient légitimes, et tout en opposant à la' joie du derviche en extase l'activité philanthropique des congrégations catholiques, Barrés rendit un bel hommage au Tchélébi qu'il connut et à la figure éthérée du fondateur de l'ordre.
(( Il viendra un temps où cette dervicherie sera totalement détruite, avait prédit Djélal-Eddin, mais ceux qui passeront sur son emplacement n'iront pas en enfer. »
Le temps est venu... La dervicherie, transformée en musée, a fermé ses cellules. Du moins
peut-on contempler le tombeau du saint et ceux des grands Tchélébi qui lui ont succédé.
De même que les sultans reposent entourés de leurs fils au fond des larbés impériaux, Djélal- Eddin dort au milieu de ses descendants et de ses disciples : auguste appareil que pourraient revendiquer les Padischah les plus illustres.
Les catafalques sont rangés dans Tune des trois nefs, sous une coupole, habillés d'étoffes précieuses. Dominant cette imposante phalange, revêtu de faïences bleues et vertes oii sont inscrits des versets du Coran, s'élève celui du poète immortel. Une lumière atténuée tombe des vitraux, coule dans la pénombre, favorisant cette impression de mystère et de grandeur.
Et l'on a peine à s'arracher d'eux pour admirer tous les trésors de la dervicherie. Un grand nombre des religieux de l'ordre étaient des orfèvres et des artistes. On peut s'émerveiller sans fin devant leurs ouvrages parfaits, en or et en argent ciselé, ces candélabres, ces lampes, ces coupes, devant ces étoffes, ces tapis sans prix, l'un particulièrement, aux sourdes harmonies bleues et vertes, dont les Anglais ont acheté un lambeau pour une fortune; devant ces parchemins enluminés, ces vieux manuscrits aux reliures incrustées.
Le directeur du musée est un homme charmant
qui écrit l'histoire des derviches. Le musée est ouvert depuis vingt mois; il en a mis cinq à l'organiser. 11 a classé avec tact et science tous les objets, il a catalogué ces reliques vivantes, les a pourvues de numéros...
Le sourire d'extase des derviches ne me sera pas restitué... reflet lointain de cette flamme divine qu'était Tàme du saint de Koniah.
« Ta vue charmante est le miroir de la grâce de Dieu : c'est cette grâce que je contemple en toi. »