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LE LION HITTITE

Le chef de la mission américaine, qui a entrepris des fouilles aux environs d'Alichar et se propose de rechercher les Hittites dans toute FAnatolie, nous avait dit:

— N'oubliez pas le lion hittite d'Ordussu !

Ordussu est un village entouré de jardins, proche de Malatia.

A mi-hauteur d'une éminence sablonneuse, piquée de touffes d'herbes sèches, dans une cavité, sous la terre légère qui le protège, nous avons découvert le lion hittite, sculpté en relief le long d'une dalle couchée,

A mesure que la pelle déblayait le sable, nous l'avons vu paraître, de minute en minute plus vivant. L'encolure, le mouvement des reins abaissés, l'admirable courbe du dos, le rythme des pattes musclées : il est en marche, sans se hâter, sûr de sa force. Le cou brisé porte en avant la tête absente. Elle a été tranchée, nous

dit-on, et envoyée au musée de Stamboul. Cependant, le corps est tellement expressif, il s'appuie si bien sur les membres paissants, il avance avec tant de majesté, la queue nerveuse battant le sol, que l'on oublie l'affreuse mutilation.

Pieusement, nous balayons de la main sa crinière, dessinée en creux par une série de spirales, et les signes hiéroglyphiques marquant le sommet de la dalle. Sans doute, s'agit-il là de l'écriture figurée des Hittites, cette pictographie autochtone que les savants n'ont pas encore déchiffrée. Quelle parole expriment ces signes où l'on reconnaît un oiseau parmi des formes étranges? Une invocation? Une prière du sculpteur à jamais inconnu qui exécuta ce chef-d'œuvre ?

Ce lion, je ne puis en détacher mes yeux. Il règne. Il prend possession du vaste paysage qui n'est plus là que pour lui servir de cadre. C'est ce caractère de noblesse royale que l'arliste a élu, qu'il a fixé en un saisissant raccourci, avec une simplicité de grand maître.

Je voudrais que Malatia ne consentît jamais à se séparer de son auguste gardien. L'apparition du lion hittite vivant sur sa couche de terre, au tlanc de sa colline, dans le cadre qui lui appartient depuis six mille ans peut-être, c'est le don le plus émouvant qu'elle puisse offrir à ceux qui passent.

De Test à Touest, du nord au sud, la terre d'Anatolie a sou sous-sol occupé par les Hittites, peuple mystérieux dont on ne sait pas grand' chose, sinon qu'ils possédèrent trois écritures, qu'ils furent de grands artistes, et consiruisirent des villes aux portes monumentales défendues par des lions.

Les auteurs grecs ne les connurent point. La Bible seule mentionne leur nom.

Les Hittites ne s'imposèrent à l'attention des archéologues qu'à la fin du siècle précédent, à partir du moment où la mission Chantre sonda divers tells hittites (1893) ; dès lors, les assyriologues des deux mondes se sont misàlabesogne. Il n'est pas très facile de se frayer un passage parmi leurs hypothèses contradictoires.

De la race des Hittites, on ne sait à peu près rien; de leur histoire la plus ancienne, rien encore. Peut-être furent-ils apparentés à ces Élamites qui, au quatrième millénaire, témoignent d'une civilisation très avancée, dont Suse est le foyer. Mille ans après, on constate dans tout l'Élam et dans le nord de la Mésopotamie l'existence d'une civilisation suméro-élamite.

« Si nous ne pouvons exactement la saisir à ce

moment en Gappadoce et en Syrie, dit le dotteur G. Contenau (1), nous rencontrerons un peu plus tard dans ces deux pays une civilisation qui est la conséquence d'une culture analogue à celle de Sumer, au début de l'époque historique, v

Ainsi, nos Hittites, au moment où ils se laissent étudier, c'est-à-dire au deuxième millénaire, révèlent de longues ascendances, une antique culture dont les savants n'ont pu reconnaître encore les éléments. Les analogies relevées entre la céramique des Élamites et celle des Hittites, entre les cachets plats dont se servaient les deux peuples, semblent appuyer l'hypothèse d'une origine commune.

D'autre part, le docteur Contenau remarque que la civilisation des Sumériens « suggère le souvenir d'un ancien habitat en pays montagneux... »

Vers l'an 2850, des documents retrouvés simultanément en Egypte et en Assyrie mentionnent l'expédition du vieux roi de Babylone, Sargon, en Gappadoce, pour secourir une colonie de marchands, — les uns disent assyriens, les autres babyloniens, — installés à Ganesh (Gul- Tépé), près de Césarée.

(1) Manuel d'Archéologie orientale, par le docteur G. Contenau.

M. Contenau voit, dans l'art assyrien, « la suite logique de la glyptique propre à la colonie assyrienne de Cappadoce de la fin du troisième millénaire ». M. Otto Weber (1) va plus loin. Pour lui, si les Babyloniens sont des Sémites (( sumérisés », les Assyriens, dit- il, sont des Hittites « babylonisés ». Peut-être, le pays d'origine de ces Hittites « babylonisés » était-il la région de Gul-Tépé sur FHallys. « Dans cette région, en effet, le dieu Assur est autochtone, et c'est peut-être de là que la ville d'Assur a été colonisée au début du troisième millénaire. »

Car ces Hittites étaient un peuple entreprenant. « Ces terriens invétérés, dit M. René Dussaud (2), ne connaissent pas l'obstacle des chaînes escarpées, et c'est par les défilés de la Cornmagène qu'ils s'étendent vers l'Euphrate, jusqu'en Mésopotamie. »

Déjà, vers l'an 2000, on les trouve en pays de Chanaan, puisque Abraham s'adresse aux Hittites, les possesseurs du sol, pour obtenir un sépulcre où il ensevelira Sara. Et les Hittites de répondre avec courtoisie :

« Tu es un prince de Dieu au milieu de nous; enterre ton mort dans celui de nos sépulcres qui

(1) LArt hittite, par Otto Weber, traduction de Georges Taboulet.

(2) Les Civilisations pré helléniques, par René Dussaud.

te plaira le plus ; aucun de nous ne te refusera son sépulcre pour enterrer ton mort (1).

Alors Abraham se prosterne devant les Hittites.

C'est par ce trait d'élégance qu'ils entrent dans l'histoire.

La Bible les mentionne à plusieurs reprises : Esaû épousa Judith, fille de Beeri le Héthien. Enfin, le malheureux Urie, dont le roi David prit Ja femme, celle Bathscheba si belle, qui donna le jour à Salomon. Urie était un Hittite.

Cependant, les Hittites avaient repoussé en Assyrie la colonie de Cappadoce. Vers 1925, ils saccagent Babylone. Ils s'infiltrent dans la Syrie. Ce furent les Égyptiens qui les arrêtèrent. Ramsès II leur imposa un traité d'alliance, dont les termes sont connus, et épousa la fille du prince de Chatti. Les Hittites conservaient leur ville de Karkémish, dans la haute Syrie, où ils se maintinrent longtemps après que leur contédération d'Asie Mineure eut été submergée par les Perses.

C'est alors qu'ils sortent de l'histoire, aussi discrètement qu'ils y sont entrés. Pendant deux mille cinq cents ans, personne ne parlera plus des Hittites.

(1) Genèse, XXIII, 6.

Les importantes fouilles de Boghazkeui avaient révélé l'existence de la ville de Chatti, qu'on a prise quelque temps pour la capitale des Etats hittites. En 1906, Winckler et Macridy Bey mirent au jour — découverte plus sensationnelle que la découverte des palais — des milliers de tablettes hittites gravées de signes cunéiformes. Ces tablettes prouvent que la ville de Ghatti fut soumise dès le troisième millénaire à l'influence babylonienne et qu'elle adopta l'écriture étrangère : Ghatti, visitée tour à tour par des influences babyloniennes et indo-européennes, ne peut être considérée comme le type d'une cité hittite.

M. Otto Weber déclare que les cinq temples de Ghatti « n'ont pour ainsi dire rien de commun dans leurs caractères généraux avec les autres éditices hittites ».

Parmi ces tablettes gravées de caractères cunéiformes et qu'on a pu déchiffrer, se trouvait un code, datant peut-être du xiu^ ou du xiv^ siècle. Ge recueil de lois porte la trace d'un remaniement, les sanctions sont adoucies, il y a des adjonctions, des améliorations. Ges lois tendent à protéger l'agriculture, à réprimer les délits contre

Tordre public. Elles font allusion à une législation beaucoup plus ancienne dont elles procèdent, constatation qui vient appuyer une fois de plus la thèse de la haute antiquité de la civilisation hittite.

C'est cette ancienne civilisation autochtone que Ton voudrait tant connaître !

Le sol de TAnatolie est jalonné de ces tells ou yuyuk qui dressent leurs lignes régulières sur les lieux élevés. Là, sous des épaisseurs de terre, dorment encore des villes inconnues. « Rares, dit M. Weber, ceux qui, à Theure présente, ont été touchés par la bêche. » On en a décapé quelques-uns cependant; ils ont livré des inscriptions en écriture pictographique, l'écriture proprement hittite qui avait cours peut-être dès le troisième millénaire et qu'on n'a pas réussi encore à déchiffrer; ils ont livré les restes d'une architecture et d'un art très anciens qui se développèrent avant que l'influence babylonienne ne pénétrât en Anatolie et peut-être parallèlement à cette influence.

Il n'est pas facile de transporter 'lans les musées, de rendre accessibles au grand public les restes d'une architecture aussi colossale.

Les lions de Ghatti, aux roides corps stylisés, que possède le musée de Stamboul, furent brisés en plusieurs morceaux pour faciliter le voyage et

EK ASIE MINEURË

recollés tant bien que mal. 11 est vrai qu'on ne pouvait demander aux petits ânes ni même aux chameaux de se charger d'un lion entier.

Les savants ne sont pas toujours d'accord lorsqu'il s'agit de caractériser le « style hittite ï>. M. Weber tient pour assuré que les éléments essentiels de ce style sont les grandes portes gardées par des animaux géants et les façades sculptées des palais que décorent de longues rangées de carreaux à reliefs. De telles portes et de telles façades se retrouvent dans toutes les ruines proprement hittites. L'habitude d'orner de sculptures les façades aurait pris naissance chez les architectes d'Anatolie ; les Assyriens les auraient donc imités sciemment, comme sembleraient le prouver certaines inscriptions de Khorsabad et de Nimrud glorifiant les rois assyriens d'avoir élevé des constructions de style hittite, ou bien ils obéissaient à une tradition obscure, « à des penchants héréditaires, puisqu'ils descendaient eux aussi de la grande souche primitive des Hittites ».

Les Hittites se révèlent d'admirables sculpteurs d'animaux. Les animaux incarnant les forces divines et qui devaient protéger la ville ou le palais, ils les observaient avec un scrupule, une finesse, un sens de la réalité surprenants. Hs ne se contentèrent pas de copier la nature ; ils créèrent une multitude d'êtres fantastiques, à la

fois hommes et bêtes, dieux à têtes d'animaux, lions à faces humaines; ils les évoquaient avec autant d'assurance que les animaux véritables dont ils savaient saisir le caractère et la démarche. Les auraient-ils contemplés, les génies bienfaisants, les démons, les sphinx qu'on dirait évoqués de visu ? Ces créatures surnaturelles sont marquées d'une telle vérité, témoignent d'une vie si complète, qu'elles semblent procéder d'une vision plutôt que d'un art idéologique, tel que celui des Égyptiens, qui sculptaient des sphinx sans avoir lair de croire à leur réalité.

Cette fantasmagorie des Hittites est d'autant plus étonnante que leur art apparaît, en général, soit comme un art ornemental, obéissant à des thèmes officiels, soit comme un art descriptif, soumis au fait immédiat, racontant une histoire, un combat, une chasse, — commentaire très élargi de leur écriture pictographique aux images parlantes. Mais leurs sculpteurs, visionnaires audacieux, savaient s'évader des schémas imposés et se livrer à leurs propres révélations.

Je songe à la légende de Gilgamesh, le dompteur de fauves, qui appartient aux Hittites aussi bien quaux Babyloniens; lorsque je contemple l'admirable figure (1) de Gilgamesh entre deux

(1) Base de statue datant de la fin du troisième millénaire et trouvée à Sendschirli.

lions énormes, dociles et asservis à ses côtés, puis-je m'empêcher de voir en lui le symbole de cette puissance des sculpteurs hittites, qui savaient non seulement s'emparer des formes vivantes et les emprisonner dans la pierre, mais encore saisir et fixer pour Féternité les fugitifs visiteurs émanant d'un monde qui échappe aux entreprises humaines ?

En revanche, les personnages représentés sur les bas-reliets hittites sont figés dans une attitude rituelle. Le plus souvent, les artistes évoquent les hommes selon un mode toujours le même : visages impénétrables, aux traits inexpressifs, figures solennelles de rois et de guerriers que l'on retrouve jusque sur les hautes montagnes, dressées près des sommets. Elles habitent le pays désertique, laissées à leur solitude plusieurs fois millénaire, défendues par leurs fondations de roches qu'on ne peut songer à éventrer.

A soixante kilomètres d'Angora, aux flancs d'une colline, nous avons été contempler deux silhouettes de guerriers, debout, l'un derrière l'autre, sculptés à même le roc vif. Ces géants, à l'allure pareille, de profil, la barbe longue, vêtus de tuniques flottantes, montent la garde auprès

d'une muraille cyclopéenne enserrant la colline. En face d'eux, une troisième figure, féminine peut-être, mystérieuse effigie usée par Férosion, s'inscrit et s'évanouit tour à tour, selon le caprice de la lumière.

Je pense aussi à cette longue silhouette de femme, sculptée sur une dalle, que nous avons vue dans la cour d'un caravansérail à Césarée : petite iace triangulaire aux traits simplifiés, à l'expression énigmatique, et qui rappelle certains visages en relief sur les sarcophages égyptiens. Cette voyageuse, dont cinquante siècles n'ont pu altérer la jeunesse, et qui repose, échouée dans l'auberge misérable, était sans doute une Hittite.

Les jeunes membres de la mission archéologique américaine, animés d'une belle ardeur et travaillant avec une sûre méthode, viennent de découvrir près d'Alichar, un village perdu en pleine terre, au nord de Césarée, un habitat hittite au fond d'un yuyuk qu'ils avaient décapité.

Des murs solides plongent dans la pénombre de l'excavation, construits en grosses pierres non cimentées. Adossés à cette muraille s'ouvrent les étroits rectangles qui étaient les maisons. Elles

sont accolées comme une guirlande d'alvéoles le long de la citadelle protectrice.

Nous nous penchions sur elle, attentifs et bouleversés, imaginant saisir une radiation de cette humanité si longtemps à l'œuvre entre ces murs, un peu de l'âme des Hittites bâtisseurs de cités. Lentement nous fîmes le tour de l'enceinte, et lorsque nos pieds, par mégarde, heurtaient un des fragments de poterie répandus sur le sol, nous tressaillions comme au contact de quelque mystérieux héritage.

A qui appartiendra-t-il de restituer au grand jour de l'histoire ce peuple étrange, constructeur et visionnaire, réaliste et mystique, qui sut rejoindre, dans une création frémissante, le rêve et la vie?

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