LA ROUTE DU VALI
L'à^e de la. pierre taillée.
— J'ai déchiré les montagnes, j'ai suspendu ma route au-dessus des précipices, nous disait le vali de Malatia, poète qui s'ignore. En cinq heures vous pourrez atteindre Adi-Yaman où vous verrez des sculptures hittites, dans les rochers, tout près
du pont... ■ f i,-
Nous sommes partis. Il s'agissait de franchir
la dernière chaîne duTaurus.
Au sud de la plaine close de Malatia, une longue vallée que nous mîmes plusieurs heures à remonter, brûlante entre des rampes de calcaire, habitée par les tentes noires des Kurdes, nous amena au pied du massif abrupt qui la fermait.
La route du vali... certes, elle faisait des prodiges, s'insinuait dans ce chaos de rochers nus,"
bordait les parois à pic, tournait au-dessus des abîmes, et, parfois, se tendait comme une échelle. Mais qu'elle était peu rassurante !
Une fois le col vaincu, elle ne nous laissa pas longtemps contempler le hautain tête-à-tête des géants qui s'opposaient, à droite et à gauche du passage, la double corne impérieuse que dressaient un pêle-mêle de roches éblouissantes. Elle s'engagea le long d'effroyables rampes sans se laisser intimider par Tenchevêtrement des massifs roides, en face, qui l'attendaient. Déjà, nos yeux épouvantés distinguaient de l'autre côté de la vallée, tout au sommet de ces montagnes, un fil clair, vertigineusement tendu, et que nous n osions pas désigner : notre route, la route du vali. Elle acheva la descente, franchit sans pont le lit tumultueux d'une rivière invisible et rebondit à l'assaut du rempart.
Le chauffeur s'insurgeait. La voiture était à bout. Je tremblais que l'ordre ne fût donné de revenir en arrière.
— Le vali nous envoie nous briser les os ! Ah ! la route de vali !
Elle ne cessait plus de monter, de tourner, de multiplier les acrobaties.
Derrière nous un massif à trois têtes continuait de grandir. A ses pieds déferlaient, en vagues énormes et rouges, des mamelons, des pyramides,
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tout un chaos de terre et de rochers en révolte, comme si le Taurus les avait projetés vers la vallée, d'un mouvement furieux qui a broyé ces blocs, tordu ces strates, bousculé l'ordre secret de la terre.
A mesure que nous montions, nous voyions se lever d'autres chaînes, et il y en avait de toutes blanches, des surfaces lisses ressemblant à des glaciers, des arêtes aiguës, des parois déchirées, un monde immaculé, inaccessible.
Dans la profondeur, de rares villages kurdes accrochaient aux rampes leurs pauvres huttes
Depuis dix heures nous étions en chemin dans la chaleur que les roches ardentes nous versaient au passage. Encore un col. Cette fois nous aperçûmes laplainebleue par delà les montagnes abaissées, comme une houle qui se calmait.^ Au pied de leurs dernières marches, un cours d eau s est frayé un passage entre des ondulations de calcaiie. L'auto descendit, s'engagea sur le pont,
s'arrêta. x Ao.
Des sculptures hittites? Non: une série de tombeaux creusés dans la falaise par les Grec^ des arcs grossièrement équarris, indignes d êtie comparés à ceux de Gueurémé. ,
Mais là, en amont du ruisseau, il y a des abris de rochers, des grotles, une terrasse. Et sur cette
terrasse nous ramassons des silex. Des silex taillés ! Aucun doute. Voici des pointes retouchées, un grattoir, un burin, et d'aulres, d'autres ! des outils portant la marque de Fâge paléolithique. Répandus sur le sol au-dessous des abris, mis au jour par l'érosion, glissés dans les creux, parmi des éclats sans nombre, ils révèlent Texistence d'un atelier de Fépoque aurignacienne. Nous les recueillons fiévreusement, toute fatigue oubliée, nous attardant jusqu'au crépuscule. Demain, nous reviendrons faire des sondages avec des équipes d'ouvriers.
Qu'elle nous apparut miséricordieuse, cette fin de jour qui s'attardait si doucement sur les cimes lointaines du Taurus et comblait le ciel d'une profusion de roses!
Jamais, jusqu'à cette heure-ci, on n'avait reconnu en Asie Mineure les restes d'une industrie paléolithique. En Syrie, des stations de l'âge de la pierre taillée avaient livré des outils appartenant aux diverses étapes du quaternaire ancien... La théorie actuelle, formulée par de Morgan, affirmait que l'Anatolie, défendue par ses barrières de glace, n'avait été peuplée que beaucoup plus tard, à la période de la proto-
histoire, peut-être par les Sumériens, remontant vers le nord. D'autres savants pensaient que les ancêtres des Hittites, ou les Hittites eux-mêmes, étaient venus de Sibérie, ce « réservoir d'hommes ». Et voici que ces outils que nous tenons dans nos mains renversent toutes les théories, assurent aux Hittites une ascendance autochtone, vieille de quelque cinquante mille ans !
Il faudra désormais reprendre toute la question des rapports humains entre l'Europe et l'Asie Mineure.
Les découvertes faites en Suisse avaient prouvé que les barrières de glace ne suffirent pas toujours à arrêter les hommes. Pourquoi la civilisation paléolithique ne se serait-elle pas développée aussi dans la région des sources du Tigre et de l'Euphrate ? Nous étions partis avec l'espérance de vérifier cette hypothèse en ces lieux pointés d'avance sur la carte. Mais jusqu'à ce jour-là toutes nos recherches étaient demeurées vaines.
C'est ainsi que le vali de Malatia, orgueilleux de sa route, nous envoya découvrir, à cinq kilomètres d'Adi-Yaman, au bord d'un affluent de l'Euphrate, l'âge de la pierre taillée en Asie Mineure.
Un village d^aveugles.
Adi-Yaman, bourgade de 4.000 habitants, serrée autour d'une colline, s'adosse aux dernières vagues du Taurus et regarde la plaine sans limites : Ourfa, le désert de Syrie... En arrière, les cimes s'effilent sur le ciel pâle ; la haute pyramide du Nemrout Dagh dresse une pointe régulière qu'on nous dit édifiée par les hommes pour appuyer une série de statues gigantesques. Quel regret de n'avoir pas le temps de monter jusque-là !
Du sommet de la colline, sur l'esplanade de la citadelle disparue, nous regardons le crépuscule éteindre les blancheurs des mosquées. Les quatre minarets, décorés de sculptures sous leur galerie, et dont l'un penche, boivent les restes de clarté. Un peu à l'écart, isolées autour d'une église sans clocher, ces façades soignées, pierres et torchis, longues fenêtres en arc, appartiennent aux Syriens catholiques.
De l'autre côté de la colline, la ville musulmane descend les rampes et se répand sur la plaine. Je suis des yeux la course des petites maisons d'argile, à la fois éphémères et éternelles : les rues de Babylone devaient ressembler à celles d'Adi-Yaman,
Les toits en terrasse sont si rapprochés qu'il serait facile de passer de Tun à Tautre en suivant les chemins de ronde des hautes enceintes de pisé et de surprendre les secrets les plus jalousement enfermés.
Mais voici qu'à la tombée de la nuit, sur la toiture de cette ville qui, tout à l'heure, semblait morte, on distingue des mouvements insolites, une agitation silencieuse gagnant de terrasse en terrasse. Par les ouvertures qui dessinent des trous d'ombre sur les revêtements de torchis, des têtes se haussent, des silhouettes émergent, des jupes remuent, vont et viennent, des tapis s'étalent, des mains habiles jettent des étoffes sur des cadres de bois, ajustent des couvertures en manière de paravent. Les plus pauvres se contentent, comme les cigognes, d'une touffe de roseaux secs. Bientôt les nichées humaines s'allongent et s'endorment sous les étoiles.
Djélal-Eddin n'a-t-il pas dit :
« Montez... il vaut mieux s'endormir en contemplant le toit des cieux. »
A peine les quatre minarets se colorent-ils au soleil levant, qu'Adi-Yaman est accablée de lumière et de chaleur. Les grands vents du plateau ne visitent pas la bourgade brûlante au bord de sa plaine, abritée par les rochers du
Taurus qui l'enveloppent de leur réverbération.
Mais de cette lumière prodiguée, une partie des habitants ne s'aperçoivent point; ils sont aveugles. Dans une proportion de 90 pour 100, les Turcs aussi bien que les Kurdes de cette région accusent des yeux malades, lentement détruits par le trachome. Et cela, de tout temps, puisque déjà au premier siècle de notre ère le médecin Dioscoride, qui naquit non loin d'Adana, donnait le nom de trachome à cette conjonctivite granuleuse, répandue surtout dans l'Anatolie du sudest, en Syrie, en Afrique du Nord. Aujourd'hui, on n'est guère plus avancé qu'au temps de Dioscoride, on ignore l'agent pathogène du trachome. On sait que cette infection est virulente et très contagieuse, que les mouches la transmettent, que les larmes des malades sont empoisonnées. On essaie de lutter, de soigner; la Turquie, dès 1925, a entrepris la lutte en créant à Malatia un hôpital spécial de vingt lits, une policlinique, des équipes mobiles d'infirmiers qui visitent les districts.
Adi-Yaman a son dispensaire... Mais comment empêcher la contagion de se répandre? Comment séparer les enfants malades des enfants sains et déjà condamnés? Tous les villages kurdes aux alentours sont atteints. Je me représente l'unique chambre, livrée aux mouches, où la famille dort sur la même couverture...
On ne peut faire un pas dans les rues d'Adi- Yaman sans rencontrer des êtres qui vont à pas incertains, en s'appuyant aux murs. Leurs yeux sont morts, disparus entre les paupières rapprochées; on voit passer de petits aveugles conduits par une sœur aînée, malade aussi, la démarche déjà vacillante; des mères qui portent un nouveau-né, aux prunelles coulantes, aux cils souillés, où des mouches s'acharnent.
Des gamins se rassemblent autour de nous : yeux clignotants qui s'éteindront bientôt, visages sans joie, gestes hésitants ; ces petits lèvent le menton pour mieux saisir un rayon de cette lumière qui déjà leur échappe. Beaucoup ont leurs paupières badigeonnées d'un rouge vineux, le remède qu'on leur applique et qui guérira peut-être les moins malades. Mais ils sont tant!
Sur la route, ces processions en quête de l'hôpital... ces enfants tristes, qui ne jouent pas... qui ne courent pas, ces menottes tâtonnantes...
Adi-Yaman, si claire dans les feux convergents du ciel, du désert et de la montagne, quelle vision de douleur!