‹ En Asie Mineure: La Turquie du GhaziChapitre 14 sur 21 · DIARBÉKIR. LA VILLE NOIRE · texte numérisé non relu

DIARBÉKIR. LA VILLE NOIRE

L'Euphrate,

DeMalatia à Diarbékir « septjours de marche ». Et la route est si difficile que le chauffeur exige que Fon couche à El Aziz, au tiers du chemin.

La ramification du Taurus défendant Malatia étage une succession de seuils de plus en plus élevés, jusqu'à cette minute impressionnante où apparaît, immense et vide, la plaine de TEuphrate, étendue au pied des hautes chaîn^^s et seulement occupée par le fleuve légendaire. Sans hâte, il déploie ses longues courbes d'argent qui luisent dans la profondeur. Il promène de la lumière d'un bout à l'autre de l'horizon. Il divague paresseusement : rinfiî)i des terres lui appartient.

Nous descendons vers lui, le rejoignons, le traversons sur un long pont de planches, terminé par une porte qu'on ferme, la nuit tombée.

L'Euphrate coule au ralenti, laissant découvertes de grandes étendues de gravier. Très clair, d'un bleu léj^er oii transparaît le gris des sables, il roule avec majesté ses eaux qui nous paraissent abondantes et inépuisables après l'aridité des plateaux désertiques.

Que d'images il traîne après lui, ce fleuve qui refléta tout Je long de son cours l'effort des hommes en marche vers l'ordre et vers la beauté ! Législateurs, grands artistes dont la Grèce, beaucoup plus tard, devait recueillir les secrets et nous les transmettre.

Est-ce le sentiment de cette ascendance lointaine qui fait trembler nos voix, tandis que nous exigeons d'arrêter la voiture, et nous jette sur la rive, tendus vers le flot, impatients de le toucher, de tremper nos mains dans le courant?

L'Euphrate... autour de lui, les ténèl res humaines se sont éclairées. Dispensateur de vie, il a vu la terre et les hommes fleurir à son passage, comme cette plaine qui se couvre sur ses bords d'herbages, de verdures, de grands arbres, — jusqu'à cette montagne escarpée où les champs montent à l'envi.

La route passe en corniche au-dessus de son lit qui se resserre. Ses eaux deviennent glauques et profondes. Les montagnes rapprochent leur chaos de rochers. L'Euphrate tourne court à

l'entrée d'une gorge étroite, s'engouffre entre de hautes parois sombres. Nous le regardons s'éloigner. Une vallée montante nous emporte à l'assaut d'une autre chaîne. Nous ne le voyons plus.

El Aziz apparaît au centre d'une vaste étendue baignée d'azur. Ville neuve au pied de la colline qui dresse les ruines de l'ancienne Kharput.

Le défilé du Tigre.

La route ne quitte plus les sommets, suit une série d'arêtes, et ces arêtes, parfois vertigineuses, tournent entre des abîmes. Elle flirte entre deux plateaux qui s'enfoncent à des distancer^ infinies.

Voici qu'à droite se déploie un ovale d'un bleu frémissant, le lac Gueldjik, sauvage, aux rives désertes, comprimé entre des chaînes pelées; c'est là, derrière ces montagnes, que le Tigre prend sa source. A gauche se creuse une plaine où l'Euphrate, sortant d'un défilé, étire ses courbes miroitantes. Tour à tour, et parfois simultanément, s'offrent le fleuve fuyant dans le lointain et le lac clos, qui semble tirer à lui tout le rayonnement du ciel.

Le Tigre est né.

Au fond de la gorge où nous entrons, il roule

ses jeunes eaux limpides, sur un lit trop large pour lui, brodé de fils de verdures. L'escarpement des montagnes ne laisse même pas s'insinuer une terrasse; elles sont tourmentées, fissurées: Teaudes pluies doit descendre en avalanche le long de ces parois. Le versant que nous suivons est à peine moins rapide. La route s'accroche comme elle peut aux aspérités, surplombe le gouffre, accomplit d'effroyables virages. Nous nous enfonçons avec le Tigre dans un dédale de gorges tournantes, d'un rouge ferrugineux. Parfois s'ouvrent des perspectives toutes droites, et l'on voit le fleuve tendre son flot transparent entre ses murailles de rochers. Solitudes infernales où la mort s'installait à son aise, retraite préférée des brigands, naguère.

Des brigands, on en rencontre encore, sur ces routes de l'Est. Mais ils sont encadrés de gendarmes et de fusils chargés. Leurs poignets réunis dans le dos par des menottes énormes, pesant à leurs épaules, ils ont l'allure fatiguée de pauvres hères trahis par la chance. Ils vont, les yeux à terre, indifférents à leur domaine. Le Tigre ne les reconnaît plus.

D'où lui viennent ces eaux plus vigoureuses? Il ne se contente pas d'humecter le mince cordon de saules penchés sur lui. Sitôt que la rampe au-dessous de la route s'infléchit, des fouillis

d'arbrisseaux et de vignes sauvages se logent dans les creux. Et voici, au fond d'un ravin, tout un verger inextricable, des noyers, des figuiers, reliés par des cordons de vignes, poussés là, dans l'haleine du fleuve.

Brusquement la montagne d'en face se met à flamber. Au lieu des ocres monotones, elle se couvre de bronze et d'or, de chrome et de pourpre. Et elle s'écarte, livre passage à une gorge latérale, très étroite, bordée par un village et des constructions modernes qui paraissent égarées au sein de ce désert en feu. C'est Arghana, dont les mines de cuivre sont entre les plus riches du monde, paraît-il, et qui, jadis, envoyait ses minerais jusqu'en Perse. Elles semblent à demi abandonnées. Nul doute que les caravanes de petits ânes n'arrivent plus à lutter avec les moyens de transport modernes.

On dirait que tout le cuivre de cette montagne est répandu sur les rampes, rutile au bord de chaque arête, descend jusqu'au Tigre en coulées précieuses. Et le Tigre lui-même est chargé de cuivre, il roule de lourdes eaux jaunes et dorées. On dirait que la chaleur écrasante de ce matin de canicule devient soudain visible... On dirait... Mais comment dire la puissance de cette floraison minérale, les fastes de la lumière jouant sur ces flancs de métal, les accords éclatants rompus par

les sourdines des gris verts et des gris bleus, qui reposent un instant le regard ébloui?

Le cirque de cuivre rose s'éloigne. D'autres défilés nous recueillent, nous portent à d'autres cols. Montagnes couleur de lie de vin, rochers violets, cimes bleues multipliées à Tinfini. En arrière, dans l'extrême lointain, les chaînes du Taurus échelonnent des forteresses de plus en plus hautes, à peine visibles sur le ciel.

La route, à présent, aborde une suite de sommets crayeux dont les moutonnements semblent remplir le monde. Tout à coup le massif s'arrête net au bord du désert. Ses derniers ressauts vont mourir dans l'immense étendue, océan d'azur où passe encore une vague attardée, une coulée de basalte toute noire. Nous plongeons dans la chaleur torride, nous rejoignons un sol horizontal, difficile, hérissé de rochers et de pierres, mais .où l'on n'a plus à disputer ses chances entre deux abîmes. On retrouve des traces humaines, les tentes des nomades : des étoffes étirées par des cordes au-dessus de palissades en roseaux. Le chauffeur, à bout de forces, me passe le volant.

Une ombre se lève dans le lointain, se précise, devient cubique et rigide comme un îlot de pierre bleue. D'instant en instant, elle apparaît plus foncée. Bientôt les yeux identifient une haute

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muraille sombre, développant impérieusement ses crénelures, flanquée de tours, jaillie du sol, sans rien qui dépasse, sans une maison imprudente laissée au dehors, rien qu'un aqueduc qui pousse à perte de vue ses arches grises, — Tenceinte noire d'une ville fermée comme une prison, solitaire, méfiante, et qui se défend contre l'agression du désert, Diarbékir.

LêL forteresse noire.

Une cohue de petits ânes, de chameaux, une foule de femmes et d'hommes, la tête enveloppée de voiles blancs, campent aux abords de la citadelle formidable. Qu'attendent-ils sous le soleil pesant? Sans doute Je papier mystérieux que leur délivrera le fonctionnaire veillant devant la porte : un arc clair, inséré dans la muraille, au-dessous d'une inscription coufique, entre deux tours, — deux donjons édifiés par des géants.

Diarbékir, l'ancienne Amida, Kara Amid, Amid la Noire, comme on l'appelait au moyen âge à cause de son rempart en basalte, tasse à l'intérieur ses maisons de pierres, ses mosquées, ses églises en ruines, ses rues tortueuses qui s'efforcent de prendre le moins de place possible. Rien

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que des moellons, des dalles, des pavés, des façades aux frises couleur d'ébène, sans verdure, sans jardin, si ee n'est Tétroit jardin municipal, alignant les tables d'un café dans Tombre pauvre des jeunes arbres.

On demeure interdit devant la grandeur de cette muraille noire qui étreint la ville entière. Jusqu'à ce jour, je n'avais vu en Orient que des citadelles en partie ruinées. Même les tours d'Angora dominent des amas de décombres. Celle-ci se dresse dans toute sa force intacte. Elle s'offre à nos regards, telle qu'elle s'offrait à ceux des combattants du vi® siècle, des voyageurs du xi".

(c En Arabie, en Perse, en Turkestan, en Inde, j'ai vu un grand nombre de villes et de forteresses, mais nulle part je n'en ai trouvé une qui pût être comparée à Amid », écrivait en 1046 un voyageur persan, Nâsiri Khusrau.

On peut en dire autant aujourd'hui : Diarbékir a gardé ses murailles, construites en gros blocs assemblés à joints vifs, ses courtines, son parapet crénelé, son chemin de ronde, ses quatre portes correspondant aux quatre points cardinaux, ses quatre-vingt-deux tours.

Et pourtant, depuis que les empereurs Constance et Justinien ont édifié ce rempart, en dure pierre volcanique, quelle ville fut plus disputée que' celle-ci? Les Byzantins et les Sassanides,

cette audacieuse dynastie perse, puis les Arabes, les Abbassides, les Seldjoukides de Perse, les Croisés, Saladin, les Kurdes, les princes de Syrie, les Seldjoukides d'Asie Mineure, les Mongols, les Turcomans sont venus tour à tour assiéger la forteresse noire, Font possédée, Font perdue, — jusqu'au jour où Soliman y implanta la puissance ottomane.

Timour, lorsqu'il Teut conquise, eût bien voulu la raser : ses soldats « montèrent sur les murailles avec des haches et des outils et se mirent à les détruire, dit un témoin oculaire; mais elles étaient si solides qu'ils eurent beaucoup de peine à en arracher une petite partie. Et comme il eût fallu un siècle pour en venir à bout, ils se contentèrent de démolir une partie de leur couronnement ».

Contraint par les nécessités de la guerre, Mustapha Kémal décida de faire abattre un pan de l'enceinte. Il dut y renoncer : ce massif défie les forces humaines. Il n'a fallu rien moins qu'un tremblement de terre pour effondrer l'une des tours.

Ce n'est pas seulement à cause de ce caractère de puissance que ces murailles devraient demeurer intangibles : c'est aussi pour les trésors d'épigraphie déroulés le long des courtines, au-dessus des portes, au flanc des tours : inscriptions couliques, arabes, turques, ottomanes, parfois déco-

rées de rinceaux, souvent encadrées par des lions et des aigles. Chaque conquérant, en réparant la muraille, expliquait et signait l'œuvre accomplie au nom d'Allah. Ces inscriptions relevées et traduites (1) ont permis de suivre Thistoire compliquée et tumultueuse dWmida.

Et il y a encore tous ces détails naïfs et charmants épaxs d'un bout à Tautre du formidable appareil de guerre : à droite et à gauche de la porte de Kharput, les niches à colonnettes inscrivant dans leur arc une coquille sculptée, ces tigres et ces buftîes de pierre qui sont là comme des gardiens enchaînés ; le pur fronton de la porte d^Alep dont la moulure protège des caractères coufiques autour d'une tête de taureau élevant un aigle entre ses cornes ; et cette porte de Mardin aux vantaux de fer garnis de clous, qui s'ouvre magnifiquement sur le Tigre déployé au pi.ed des escarpes de roches noires, le Tigre, devenu large et profond entre ses rives hautes tout occupées par des jardins.

La porte franchie, on le suit des yeux sur la plaine vide. Un pont antique, aux arches rapprochées, lenjambe. Et puis plus rien, son ruban d'azur pâle seul vivant à travers Tétendue. Il est

(i) Àmida, matériaux pour Tépigraphie et l'histoire musulmanes du Diyar-Bekr, par Max van Berchem.

en marche vers le sud. On voudrait s'enfoncer avec lui dans ces mystères du lointain.

Au pied des énormes tours rondes qui défendent la porte, des nomades cara pent parmi les stèles d'un très vieux cimetière. Couchés sur le sol brûlant, ou adossés aux marbres funèbres, ils ne cessent de contempler le fleuve, et je crois retrouver dans leurs regards cette même nostalgie qui embue le mien. Seulement eux pourront céder à leur désir.

Sans doute le mieux logé de tous les valis d'Anafolie est celui de Diarbékir. Son palais, de pierres noires et dorées, en amont de la porte de Mardin, appartient à un premier système de fortification. Les fenêtres surplombent le Tigre. Du jardin en terrasse, on le voit venir de très loin, descendu de ses montagnes, allongé à travers la plaine, dont les ors s'appellent d'une rive à l'autre.

Les rues.

Il est amusant de flâner dans ce lacis de ruelles. Les maisons rapprochées, aux parements de pierres noires, d'allure féodale, hérissées de

gargouilles, ont une physionomie noble et secrète. Les portes sculptées, le détail des façades rappellent d'anciennes magnificences. Toutes se défendent contre l'embrasement du soleil. Les cours étroites entre de très hauts murs guettent la fraîcheur d'un bassin circulaire, le luxe préléré des belles demeures d'Amida.

Chez ce bey qui nous offrit à déjeuner, je regardais une suite d'échafaudages à paliers superposés montant à ciel ouvert, et où Ton accédait par des échelles.

— C'est là que nous dormons, expliqua-t-il. Moi, je dors tout en haut.

Chaque soir, les maisons se vident de leurs habitants qui s'installent sur leurs toits en terrasse afin de ne rien laisser perdre des souffles montant du désert.

La grande rue est trop étroite pour l'incessant défilé des caravanes, pour la cohue des Kurdes nomades, des Syriens tout noirs dans leurs burnous, qui tirent après eux des ânes chargés, et s'arrêtent devant les échoppes du bazar. Très grands, la tête enveloppée de voiles flottanis, les Kurdt s laissent pendre sur leurs épaules leurs nattes de cheveux noirs. Leurs profils hardis ressemblent aux effigies des bas-reliefs hittites. Les femmes marchent en arrière, ployées p^r des sacs, un petit enfant aux yeux de braise porté sur

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le dos, leur corps étroit, moulé dans des étoffes rouges ou noires. Un turban sombre, des voiles blancs encadrent leurs bruns visage» aux traits purs. Des paillettes, des colliers, des bracelets» scintillent autour de leur beauté.

Toute cette humanité qui vient du désert et près dy retourner, ces fardeaux, le déballage des caravanes sur la petite place autour d'une fontaine, ce rythme qui ne s'arrête pas, ce piétinement continu des gens et des bêtes, tout cela remplit les rues de la dure cité muette d'une éternelle vision de voyage.

Eatassés devant les boutiques, ces pêches, ces raisins, ces melons, qu'on dirait des fruits forcés d'exposition, viennent des jardins arrosés par le Tigre oîi les prodiges paraissent naturels. Les pastèques de Diarbékir pèsent jusqu'à 80 et 100 kilos. 11 faut un sabre pour les couper, un chameau pour les porter.

Les mosquées d'AmidsL.

Ulu Djami, la grande mosquée, ouvre son parvis sur la rue principale, à égale dislance entre la porte de Kharput et la porte de Mardin, ce qui donne à penser que ce sanctuaire, au cœur de la

forterc^sse, fut édifié à la même date, temple avant d'être une église, église avant d être une mosquée. A cette place, depuis quelque seize cents années, sous des noms différents, les liommeB n'ont pas cessé d'invoquer Dieu.

Quelques marches, un portique, donnent accès dans une cour immense qui inscrit son rectangle entre des façades toutes chamarrées de broderies de pierre, où des arcs, en double rang superposé, alternent avec de hautes colonnes. La plus belle de ces façades, la plus ornée, refaite au xu* siècle, et qui fut peut-être celle d'un palais, est la plus délabrée : ses fenêtres quadrangulaires, au premier étage, se découpent sur le ciel. Un siècle et demi avant cette restauration, le voyageur persan Nâsiri Khusrau déclarait : « La grande Mosquée est aussi en pierre noire, en sorte qu'il ne peut y avoir rien de plus régulier ni de plus solide. . . plus de 200 colonnes la soutiennent, toutes monolithes. »

En marbre rose et veiné, en marbre rouge, en marbre blanc, elles se profilent sur les dalles foncées : quelques-unes ont leur fût décoré, minutieusement travaillé, comme une tapisserie géométrique : rosaces, filets, losanges, cannelures en spirale, zigzags à angles droits; elles portent des chapiteaux corinthiens taillés dans la sombre roche volcanique. Le long des entablements

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courent des bandeaux où sont sculptées des inscriptions, séparées par des frises de feuilles de vignes et de raisins. Ces tiges légères, ces souples rinct^aux, comme ils s'accordent à la splendeur décorative des caractères coufiques et arabes !

Colonnes fleuries, détails parfaits que Tœil ne cesse de découvrir, débris antiques, utilisés par les architectes de l'Islam, tous ces éléments de beauté s'assemblent et se coordonnent le long de ces étonnantes façades, que le voyageur du XI* siècle trouvait déjà si régulières, sans rien détruire de leur unité ni des justes proportions qui assurent leur grandeur.

Une des inscriptions, entre deux fenêtres, peinte en noir sur le fond gris du mur, concerne la fontaine, cette fontaine, demeurée là, sous un toit pointu, derrière un rang de colonnes, au centre du parvis, dans Taxe de la tour de basalte qui porte le minaret.

Il s'agit d'une fondation pieuse constituée au début du XVI® siècle par (c le très puissant, très noble seigneur Ibrahim », en faveur de la fontaine, « afin qu'on y boive de Feau rafraîchie de glace et de neige durant les jours de Tété, depuis le 1" juin jusqu'à quatre-vingt-dix jours plus tard... ainsi qu'Allah ait pitié de qui boira de cette eau de la Mosquée ».

Gomme elle me plaît, cette sollicitude du sel-

gneur Ibrahim! Il a pensé aux caravaniers traversant le désert qui rêveront durant des jours à la fontaine rafraîchie d'Ulu Djami.

On s'enfonce dans le dédale des ruelles à la découverte des mosquées. Les maisons les enserrent et Ton n'a pas de recul pour contempler le haut minaret où s'enroulent, de la base au sommet, des guirlandes de fleurs et d'arabesques sculptées.

Il semble que ces architectes d'Amida, luttant avec les pierres dures, aient voulu, par contraste, réserver àl'intérieur des mosquées les recherches les plus subtiles, les correspondances les plus délicates entre les nuances. Les plinthes en faïences de bleus différents figurent des champs où se lèvent des fleurs roses et blanches, aux pétales sertis d'un rouge sombre rompant les bleus. Les mirabs sont des joyaux tout enveloppés d'harmonies précieuses : mirab revêtus de mosaïques en faïences, mirab de marbre ajouré et peint de couleurs chaudes qui ont la somptuosité assourdie des anciens lapis persans. Les escaliers en dentelle de marbre, les bordures, les médaillons, toutes les beautés de ces mosquées ne semblent là que pour encadrer la beauté parfaite du mirab, point sensible du sanctuaire, le mirab, la porte symbolique ouvrant sur l'au-delà.

L'hôtel de Dîarbékir,

Un han, aux arcades élégantes, qui concède à la civilisation ses lits de fer, rangés côte à côte sous la coupole du ciel. De la logette qui nous est réservée, au premier étage, nous constatons bientôt qu'ils sont tous occupés. Dès l'aube, on assiste involontairement à de multiples allées et venues. Les chemises blcinches se pressent autour d'un robinet d'eau courante : ces hommes sont bien obligés de faire leur toilette en public... Entre leurs groupes passent en silence des habitants du désert, à la peau foncée, aux yeux brûlants.

Si l'on consent, soir après soir, dans les auberges d'Anatolie, à dormir dans un bain de « fly tox », on se lève à peu près indemne de piqûres. 11 est vrai qu'on a la peau brûlée... Mais tout vaut mieux que la vermine.

Le retour à Sivas.

Ce fut à l'heure où, dans sa plaine limpide, le Tigre reflète les clartés changeantes de l'aurore, que nous avons quitté Diarbékir. Le retour. Les

fêtes de la lumière à des heures différentes, les merveilleux paysages revus en sens inverse, — et, dans le défilé du Tigre, la mort rencontrée à l'improviste et qui voulut bien s'écarter.

L'Anatolie ne possède que 2.000 automobiles, y compris les taxis d'Angora et de Smyrne, y compris les cars fatigués qui assument entre les villes, lorsque les voyageurs sont en nombre suffisant, un service aventureux, coupé par les nuits dans les hans. On ne peut blâmer le chauffeur s'il néglige le clakson le long de ces routes désertes aux tournants innombrables. Lorsqu'à un coude de l'étroite corniche surgit une automobile lancée comme la nôtre à une vitesse qui ne permettait pas l'arrêt immédiat, ce fut la stupeur qui retint notre cri. Le chauffeur jeta sa Chevrolet sur le pan de montagne : entre deux séries de pans rocheux à angles vifs, celui-ci était d une terre schisteuse oîi les roues purent mordre et s'arrêter. La voiture se renversa et nous sortîmes sains et saufs. Elle nous fit même grâce d'une panne. Les automobiles d'Anatolie, habituées à tout, sont capables de tout.

Un soir que nous atteignions le sommet d'un col, Sivas apparut comme au fond d'un entonnoir, entre ses peupliers, avec le Kizil Irmak qui lui faisait à distance une ceinture d'or et d'argent.

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Je me retourne vers le cercle immense des montagnes : pyramides de rochers, s'abaissant pour laisser grandir l'aréopage bleu des cimes lointaines. Un massif solitaire ressemble à un grand lion couché, la poitrine entaillée par une longue déchirure saignante. Quel pâtre assez téméraire Ta gravi un jour, sans souci de trouver un brin d'herbe pour son troupeau?

Des rayons rouges traînent encore sur les arêtes. De tout ce monde de pierre s'élève comme un appel vers le jour qui s'en va... De quel élan mon cœur participe à cet appel, s'attache à ces montagnes que je ne verrai plus!

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