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UNE HISTOIRE DE BRIGANDS

Kerkenos, une colline fortifiée, non loin d'Alichar, à 1.500 mètres d'altitude, où la mission archéologique américaine a planté ses tentes. L'enceinte de pierres sèches en partie écroulées, qui emboîte le sommet et dégringole un versant sur un pourtour de sept kilomètres et demi, enfermait une ville « plus grande qu'Athènes », assure le professeur hongrois, hôte de la mission. Oui, mais une ville « pré-classique ».

Les cent ouvriers turcs et kurdes qui fouillent le sol n'ont encore rien trouvé de hittite. Le jeune chef, déçu, n'a guère fait honneur au charmant déjeuner servi sous une tente. Puis il s'est éloigné seul et, tout l'après-midi, il a suivi

le mur d enceinte, essayant de raviver son espoir.

Allongés sous un pommier sauvage, nous rêvons à cette ville pré-classique, un peu dédaignée puisqu'elle n'a pas de grands secrets à révéler, comme ces Hittites qui sont une aventure toujours nouvelle et passionnante.

De longues ondulations enchevêtrent au-dessous de nous leurs lignes harmonieuses ponctuées par les têtes arrondies, les verdures grises des pommiers sauvages, semblables à celui qui nous abrite : courtes feuilles dures, fruits ramassés comme des noix. Ce pays fut la patrie des pommiers. Comment les bergers toujours en quête de bois ont-ils épargné ceux-ci?

— Il est arrivé, m'explique-t-on, qu'un paysan, ayant coupé un de ces pommiers, vit son bœuf mourir tout de suite après. Depuis lors, personne n ose toucher à ces arbres.

Déjà ce n'est plus au pommier jeteur de sorts que je songe...

La colline proche se bosselle de distance en distance, aligne toute une série de tumuli. .

Ces tumuii, que livreront-ils? La tête de cette montagne de Kerkenos, qui figure un trapèze, est peut-être une citadelle? Peut-être... Toute cette vie profonde, endormie dans les sous-sols, cet inconnu perpétuellement offert à nos rêves, mystère que foulent nos pas, que pressentent nos

ËN AÈXÈ MINËtmÉ

yeux, ces voix puissantes qui se sont tues et pourtant nous sollicitent de plateau en plateau, n'est-ce point une des formules magiques que FAnatolie ne cesse de murmurer à Toreille des voyageurs, un des secrets de ses enchantements?

Il se fit un remous parmi les groupes. Un gendarme, qui conduisait un homme aux mains liées derrière le dos, abordait les jeunes archéologues. Il demandait la faveur d'être ramené à Alichar dans leur camion automobile avec son bandit. Ils acquiescèrent; le gendarme et le brigand s'assirent côte à côte en face des tentes, suivant des yeux les allées et venues des ouvriers avec la même expression de patience.

A la tombée du jour, la petite Ford prit les devants, et le camion suivit, conduit par Tun des jeunes Américains. Une dernière fois nous avons contemplé, du sommet de Kerkenos, au-dessus des houles bleues, la fugitive apparition de TArgée, cône immense, à peine visible dans l'azur rose. Les deux voitures descendirent à peu près sans chemin la côte escarpée, se tirèrent de tous les obstacles. La nuit était venue quand nous vîmes, derrière nous, le camion en panne.

— Qu'y a-t-il? cria le chef de la mission en arrêtant la Ford.

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Une voix s'éleva des ténèbres :

— Rien! nous avons égaré quelque chose. Allez toujours!

La Ford reprit sa course difficultueuse.

A Alichar, dans la petite maison des Américains, nous étions à table, un peu inquiets de ne pas voir arriver le conducteur du camion. Le temps passait. Il entra enfin, rompu de fatigue, s'assit à sa place, et, sans mot dire, commença de manger.

— Qu'aviez- vous donc égaré? lui demanda le chef.

— Oh! c'est seulement le brigand qui avait laissé tomber son revolver... Et le gendarme est descendu pour le chercher.

Un éclat de rire général lui répondit. L'archéologue-chaufïeur acheva de vider son assiette. Alors, réconforté, il ajouta :

— Ensuite . . . nous avons perdu aussi le brigand.

— Perdu le brigand? Vous plaisantez!

L'honnête figure, où se peignait quelque confusion, nous regarda tour à tour.

Mais non, je ne plaisante pas. J'ai dû

m'arrêter encore pour prendre de l'eau. Tout le monde est descendu. Il faisait très noir, vous savez. Quand nous sommes remontés, nous n'avons plus trouvé le brigand.

— Mes félicitations! se récria le chef.

Le jeune homme, sans s'émouvoir, allégua, comme une excuse :

— Ce bandit... c'était un anormal, vous savez, une espèce d'innocent. Le gendarme m'a dit qu'il savait à peine s'exprimer... enfin, un être pas du tout intelligent...

Alors « Lumière d'Allah », notre compagnon turc sortit de sa rêverie pour demander :

— Mais, monsieur, s'il avait été intelligent, que vouliez-vous qu'il fît de plus?

Les rires de nos amis ne me parviennent que de loin. Mes yeux sont attirés vers la petite fenêtre qui découpe un rectangle du ciel d'Anatolie, le plus étoilé des ciels : l'homme évanoui au fond de l'ombre le possède à présent tout entier. Il a entendu retentir en lui-même, irrésistiblement, l'appel voilé de la nuit, de la terre, et peut-être aussi les appels de cette âme primitive qui sourd de colline en colline, de plaine en plaine, de partout.

Peut-être la reconnaît-il, ce simple, dans les demi-ténèbres de sa conscience, et la sent-il rejoindre la sienne?

DE KOUTAYA A AFIUM-KARAHISSAR

Koutaya, la ville des faïenciers artistes.

Eski-Chéhir, Koutaya, Afium-Karahissar, trois orteresses avancées qui veillent sur les marches occidentales du plateau d'Anatolie. De vastes étendues ondulées les séparent et des chaînes de montagnes.

Un chemin de fer, branché sur la ligne Gonstantinople- Angora, passe au pied de leurs collines. Il semble ne leur enlever rien de leur solitude et de leur silence. Tout au plus donne-t-il quelque essor aux industries locales. A Eski-Chéhir, s'installent en pleine nuit, le long de la voie, au passage de Texpress, des boutiques improvisées, des évenlaires chargés de sautoirs, de chapelets, de colliers, de porte-plumes, de pipes en écume de mer très blanche que des mains emprêssées

viennent offrir, avec un verre de thé fumant, aux voyageurs endormis.

Koutaya apparaît de loin, serrée autour de sa haute colline qui dresse sur le ciel les crénelures d'une citadelle byzantine. Ses rues tournantes, enroulées aux premières rampes, révèlent une richesse ancienne et qui s'est installée. Ses maisons spacieuses, avec leurs ailes en encorbellement, portent à leur troisième étage un balcon défendu par des grilles de fer forgé. Les larges fenêtres ont conservé leur élégant moucharabieh. De vieux érables dispensent leur ombre aux fontaines décorées de faïences, des vignes tendent leurs treilles d'une muraille à l'autre.

Capitale des sultans de Garamanie, Koutaya garde des souvenirs de splendeur, de vastes mosquées, des minarets bagués de bleu. Elle a deux bibliothèques, des écoles, des médressés. De tout temps elle fut un centre de culture. Sans doute doit-elle une part de son aisance à ses faïenceries qui, déjà à Fépoque des Seldjoukides, travaillaient à orner les mosquées, les médressés, les tombeaux de l'Asie Mineure. Les artistes,' de père en fils, se transmettaient des secrets, perdus à l'approche des temps modernes : formule de ces bleus qui font rêver à un pan d azur dérobé à la voûte du ciel, et de ces bleus turquoise rejoignant les verts par gradations si

délicates qu'on ne sait plus où finissent les bleus, où commencent les verts; formule de ces incrustations d'or enflammant la mosaïque, de ces motifs en relief par quoi un carreau de faïence ressemble à un morceau de sculpture. Ils arrivaient à une domination totale de leur matière, à la fois résistante comme le marbre, et flexible. Ils la paraient de reflets irisés, de veloutés inconnus. Sans cesse ils inventaient de nouvelles combinaisons de feuilles, de gerbes et de corolles. Avec quelle fraîcheur de sentiment, quelle liberté ils les prodiguaient à leurs ouvrages 1 avec quelle fantaisie ils déliaient leurs guirlandes et s'enchantaient de tous ces pétales envolés! Eux aussi habitaient « le pays délicieux de la joie ». Ils voyaient l'argile fleurir sous leurs doigts ingénus et savants.

Nous les évoquons, ces artistes, dans l'atelier d'une de ces faïenceries qui n'ont guère dû changer depuis le xm^ siècle. Ils travaillaient là, accroupis sur leurs talons, penchés devant un rectangle de terre — comme ces trois jeunes hommes qui promènent avec application leurs compas sur le dessin qu'ils sont en train de relever.

Vint-il ici, « Mehmed Medjoun », qu'on appelait le (( fou », parce qu'il ne s'occupait que de son art? Peut-être est-ce dans cette chambre qu'il prépara les maquettes destinées à la Mosquée verte de Brousse : la vision de la pluie de

EN ASll'ù MINEURE

fleurs blanches contenues par des chaînes d'or remplit-elle un jour cette cellule où souriait le fol de génie ? Près de lui, un gamin délayait ses couleurs, tout pareil à Fenfant que nous venons de voir, remuant des pâles grises dans des pots alignés, les couleurs minérales qu'on va recueillir sur les montagnes, mais qu'on ne sait plus préparer comme alors.

Et les chefs-d'œuvre de Mehmed s'en allaient cuire dans un four à bois, semblable à celui-ci (le même probablement), dont on évalue la température avec les moyens de fortune employés depuis des siècles.

Aujourd'hui, les potiers deKoutaya s'inspirent des modèles anciens, les copient, les transposent. Cette faïence moderne, d'un fort beau style, serait digne d'orner les maisons luxueuses de l'Occident.

Le jardin des Français.

Un chemin raide, à travers des escarpements déserts, mène à la citadelle dont la couronne de tours ruinées domine la ville.

Perrot signale qu'un coin de la citadelle, rempli d'amandiers, porte le nom de « Jardin des Français » en souvenir de ceux qui les plantèrent, un

détachement de prisonniers, internés là-haut, après que fut violée la capitulation qui protégeait le départ de Tarmée française d'Égypte.

Sitôt dépassée la première enceinte, on voit de pauvres maisons s'abriter sous des amandiers. Quelques-uns, le long d'un mur en pierres sèches, sont très vieux. Leurs troncs énormes étendent sur nos têtes des branches tutélaires. Il me plaît de penser que des mains françaises les ont plantés, et que ces soldats en exil, pour tromper leur nostalgie, créèrent un jardin au-dessus du désert*

C'est à eux que je songe en cueillant un rameau d'amandier : jour après jour, ils venaient se pencher sur ce parapet où je m'appuie.

Le soleil verse ses dernières pourpres sur la plaine étalée jusqu'à Fhorizon. Les minarets sont des colonnes d'or rouge ; la ville est baignée de rose; déjà guette la grande ombre d'azur qui monte insensiblement.

A cette place où devait les surprendre le crépuscule, ces prisonniers français, amoureux de jardins, assistaient à l'illumination quotidienne. Tournés vers l'Occident, ils regardaient ces longs rayons obliques, coulés d'un bout à l'autre de la plaine, inscrire sur le sol la roule de leur patrie. Ils suivaient des yeux cette lumière venue de « làbas » et il leur semblait qu'en s'éteignant elle emportait un peu d'eu^ç-mèmes-

Le Château noir de V Opium.

La route accompagne un moment le Poursak, une rivière étroite, profonde, entre deux ourlets de vieux arbres.

Le plateau qui le domine est peuplé de thuyas, isolés, dont les troncs noueux portent très haut un bouquet de sombre verdure. Puis c'est de nouveau une succession de plateaux desséchés séparés par des montagnes claires. A leur pied, de loin en loin, des villages s'allongent comme des rubans verts.

La piste est encombrée de caravanes, files de petits ânes, processions de chariots tendus d'étoffe noire, dans lesquels s'entassent des familles et des marchandises. Les roues pleines tournent à regret avec des gémissements affreux. Les conducteurs dorment parmi leurs ballots, si bien assourdis par les plaintes de leurs véhicules qu ils n'entendent pas le clakson. Où vont-ils tous ces gens? Quelles songeries promènent-ils à travers le désert? L'interminable déroulement de leurs chars primitifs réveille en nous les troubles réminiscences de voyages iaconnus, Técho de l'éternel exode humain, à des mille ans d'interveiUe, demeuré dans notre chair^

Curieuse ville, cet Afium-Karahissar, le « Château noir de TOpium », appuyée à un demi-cercle de montagnes et répandue autour d'une haute pyramide qui porte à 1.200 mètres d'altitude la citadelle. Les géologues appellent « dyke » cette érection déroche volcanique, en jet vertical, qui a percé Técorce terrestre et a surgi solitaire, monstrueuse protubérance. Les chaotiques parois de basalte, dorées par les lichens, se hérissent de crénelures. Tout au sommet les murs de la forteresse, emboîtant le rocher, apparaissent tel un jouet d'enfant oublié par mégarde. D'autres « dykes », moins élevés, se dressent dans la projection du premier, s'érigent, face à la ville, plus tourmentés encore, rapprochant leurs piliers comme des tuyaux d'orgue, presque noirs, sous l'ardente lumière.

Afium-Karahissar rassemble h:es rues anciennes, ses mosquées, son bazar, entre les lignes de défense que lui font ses tours volcaniques. Ses abords sont envahis par les caravanes au repos qui se taisent enfin. Des hommes étendus sur des tapis dorment au milieu de la rue. Le seul rappel de son activité commerciale, c'est l'hôtel qui s'inquiète du confort des voyageurs, dispose ses tables dans une cour ombragée autour d'un bassin. Au printemps, lorsque les dykes émergent d'un océan de pavots en fleurs, la ville sort de

son demi-sommeil. Le travail l'attend. Sitôt les pétales fanés, il faut inciser les ovaires, recueillir le suc épais qui s'écoule, le malaxer, le réduire en boulettes. Et ces boulettes d'opium seront expédiées à Smyrne par centaine de mille kilogrammes. Ensuite, récolter les semences, les ensacher. Dans tous les villages, dans toute la région, les femmes secondent les hommes et les enfants s'en mêlent aussi. Les petits ânes sont sur les dents...

Mais aujourd'hui, écrasée de soleil, la ville de l'Opium, endormie avec tous ses habitants, ressasse on ne sait quel rêve moyenâgeux, entre les pyramides noires qui montent la garde autour des champs vides.

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