LES PARADIS DÉVASTÉS
La vallée du Méandre
La région d'Afium-Karahissar est défendue au sud par une suite d'étroits défilés tournant entre des parois déchiquetées. Ils donnent accès au plateau, toujours pareil, déroulé sans fin entre les montagnes lointaines. La route est mauvaise. Il faut plus de dix heures d'automobile pour couvrir 124 kilomètres.
Brusquement la vallée que nous suivons débouche sur un plateau étroit et transversal , qui s'arrête net, comme un palier soutenu par des rampes pierreuses et toutes roides. Tandis que la voiture s'engage dans les descentes, on a l'impression de quitter un pays, d'être saisi par une autre terre, entraîné dans une autre région de montagnes : nous quittons le plateau d'Anatolie. Déjà nous ne
AêlÈ MINÈURÉ
le voyons plus. La formidable muraille qui le porte développe en hémicycle une succession d'étages. A ces hauts contreforts s'adosse la vallée du Méandre.
On le voit sourdre tout au pied des rochers. Peut-être vient-il de là-haut, lui-aussi; peut-être ses eaux, patiemment filtrées, ont-elles trouvé leur chemin à travers le dédale du soutènement? Elles jaillissent à deux places rapprochées, s'épanchent en deux larges ruisseaux: ils cheminent, Fun, dans la verdure, Fautre, à travers les pierres, et se rejoignent bientôt en un seul cours limpide, qui déjà commence à divaguer. Il descend vers Dinaïr, une bourgade dont les grands arbres apparaissent avant les maisons. Elle s'abrite aux rampes arides, dressées comme un demi-cercle d'échelles jusqu'au plateau qui la surplombe.
Le Méandre sinue à travers les roseaux. La légende veut que ce soit à cette place, tout près de Dinaïr, que le roi Midas connut l'infortune de voir ses oreilles transformées en oreilles d'âne, pour avoir préféré la flûte de Pan à la lyre d'Apollon. Evidemment Midas n'avait pas tort. Dans ces régions sauvages, domaine du dieu Pan, que venait faire Apollon ? Sa lyre dépaysée devait laisser échapper des fausses notes... Et les roseaux du Méandre, c«s ancêtres des journalistes,
au lieu de tenter une campagne en faveur de Midas, livrèrent à tous les vents le secret de sa honte, information qu^ils tenaient de l'indiscret barbier royal.
Sans hâte, le Méandre va, vient, se détourne, étend des courbes infinies. On dirait qu'il veut multiplier ses bienfaits, qu'il travaille à transfigurer cette vallée sévère, ces montagnes encore désertiques, ces falaises sculptées par l'érosion, ces terres nues piquées de touffes grises et où s'allonge un lac salé.
Et le prodige commence.
D'abord ce sont les grands sycomores du village de Kodja Oluk qui abritent magnifiquement d'humbles maisons d'argile. Et voici que la plaine se couvre de broussailles. Bientôt les yeux s'ébahissent de reconnaître, égrenés au flanc des montagnes, répandus sur la plaine, des chênes qui se rapprochent.
Des champs de pastèques accumulent leurs grosses boules à la peau lisse et soyeuse, des plantations de jeunes figuiers montent à l'assaut des espaces encore vides. Mais c'est à partir de Gondjéli que les arbres remporteront partout la victoire. Au-dessous d'un plateau où se profilent les arches d un aqueduc, — les ruines de Tantique ville d'Hiéropolis, — on voit luire, entre des moraines, les fameuses cascades pétrifiées, très
blanches au soleil, étagées comme les marches d'un glacier. Longtemps je me retourne pour les regarder encore. Et je reçois l'adieu de ces farouches montagnes où Teau se change en pierre, où les lacs sont saturés de sel, où le sol laisse affleurer du métal.
A présent, d'autres chaînes, plus douces, s'écartent lentement, s'abandonnant à la verdure, et des figuiers moutonnent jusqu'à leur pied. Comme des bataillons, un jour de revue, ils alignent des rangs impeccables qui n'en finissent plus. Ces arbres disciplinés ne rêvent pas, ni ne jettent de mauvais sort. Il ne leur arrive guère d'être stériles comme aux temps bibliques et d'encourir Fanathème... Solidement attachés à la terre, ils lui versent l'ombre compacte de leur toiture puissante et ronde qui ne monte pas bien haut et s'empresse de rejoindre ses voisines. Les fruits innombrables, protégés par les amples feuilles, brunissent lentement, et, lorsqu'ils sont lourds à point, doivent tomber d'eux-mêmes, sécher à l'ombre avant d'être entassés dans des sacs et confiés soit aux wagons, soit aux chameaux qui les transportent à Smyrne. Ces figuiers du Méandre ne s'écartent parfois que pour laisser la place aux vignes rampantes autour des aires, où les raisins sont exposés au soleil, puis amoncelés et ensachés, sitôt que les pulpes
EN ASIE MINEUBÊ
dorées, très petites, sans un pépin, prennent des tons de bronze clair.
Aux abords des villages, on voit des jardins d'orangers; les boules rouges des grenades pendent au milieu des verdures comme des lanternes vénitiennes. Les maisons émergent à peine, tout enveloppées de ces richesses.
Puis les figuiers recommencent leur déroulement sans lin. Et cette monotonie leur confère de la beauté : ils évoquent une mer, à peine ondulante, envahissant l'étendue, possédant toute l'immense vallée jusqu'à la côte oîi ils viennent déferler au pied des collines de Smyrne.
Les paradis dévastés.
Pourrait-on croire que cette petite ville de Nazeli sur le Méandre, toute neuve, aux rues droites, plantées déjeunes eucalyptus, aux maisons pimpantes, n'était, il y a six ans, qu'un monceau de ruines? Les Grecs, en se retirant, n'en laissèrent pas pierre sur pierre. Les habitants durent loger dans les baraques du Croissant Rouge. Il en reste une encore, fermée, demeurée là comme une relique. En trois ans, ces propriétaires de figuiers, soutenus par une municipalité active, ont recong-
truii leur ville. Ils sont généreux et exubérants. Ils viennent de dépenser 1 . 700 livres turques à la seule fin d'élever ces arcs de triomphe en bois découpé, enjolivé de peintures, pour commémorer le 5 septembre 1922 qui fut la date de leur délivrance.
Aïdin, au sud de Nazeli, est plus lente à réparer son désastre.
« 0 visiteur, arrête-toi un moment à cette « place et pense à ceux qui ont dit adieu à leur « amour et à leur rêve, pour la patrie.
« C'est ici la patrie des victimes, des veuves, « des orphelins.
« C'est le monument élevé en souvenir de « ceux qui sont morts pour Findépendance de la (( patrie. »
Nous avons suivi le conseil donné par la colonne blanche et nous sommes montés sur le plateau qui domine Aïdin. Décombres, maisons éventrées, figuiers morts entre des murs croulants, minarets découronnés, mosquées aplaties sur le sol, tout cela qui descend les rampes de la colline à la rencontre des quartiers neufs à peine reconstruits. Entassement de ruines, confusion inimaginable; on dirait que les maisons se sont battues entre elles, que ce pan déchiqueté, au milieu d'un monceau de pierraille, a vendu chèrement sa vie, que cette villa criblée de bles-
sures a demandé qu'on abrégeât ses souffrances... que ces jardins, dévorés par les flammes, râlent encore... Cette vision désolée confirme les récits obtenus ici et là : Aïdin, prise et reprise, brûlée deux fois, vit, au cours de l'occupation, massacrer ses habitants, saccager ses mosquées, subir le feu des mitrailleuses grecques installées sor les minarets, et, pour finir, lors de la débandade des envahisseurs, les bombes des avions.
Au sommet du plateau les restes antiques de Tralles contemplent avec nous ces ruines toutes neuves et se confrontent avec elles. Le temps a une façon à lui de détruire en beauté : il ne touche aux vieux murs qu'avec douceur, il a le secret des patines, il sème des plantes folles aux flancs d'où il a retiré une pierre — tandis que les ruines d' Aïdin ne portent que la marque de la sauvagerie contemporaine.
« 0 visiteur, arrête-toi un moment... »
Je suis sur la terrasse de la mairie toute neuve de Malissa, l'ancienne Magnésie, au pied du Sipylos rocheux. La ville s'allonge sur les plus basses rampes, tournée vers une plaine de vignes toute bleue, et faisant déjà pressentir la mer qui n'est plus qu'à 63 kilomètres.
Autour de nous, des amas de décombres
J'écoute des hommes graves et tristes qui prononcent des chiffres, étendent le bras sur le cimetière de maisons pour montrer quelque chose.
— Vous dites ? Sur 8.000 maisons 6.500 ont disparu, et 2.000 magasins et 28 mosquées ?
— C'est bien cela. Nous avons déjà reconstruit 2.500 maisons et 800 magasins.
— Pourtant, ici, on ne s'est pas battu ?
— Non. Les soldats grecs de la garnison ont mis le feu avec des bidons de pétrole préparés d'avance, le 5 et le 6 septembre, avant de s'enfuir. Les pompiers turcs ont essayé de l'éteindre. Ils furent massacrés. Les habitants se réfugiaient dans la montagne. Mais ceux qui étaient dans les jardins de la plaine n'eurent pas le temps et furent massacrés. D'autres brûlèrent dans leurs maisons. Il y a eu 1.800 victimes.
Les récits se déroulent comme à regret. Les témoins ont les yeux pleins de larmes. « C'était comme l'enfer », dit un jeune homme.
— Vous voyez cette petite maison effondrée, là, tout près? On en a retiré douze cadavres.
Nos mains continuent d'explorer la ville étendue devant nous comme un champ de bataille.
— Le moulin à huile, là, n'est-ce pas ? où vous me dites que 250 femmes et enfants ont été tués à coups de baïonnette... pourquoi n'avez-
ous pas mis une plaque sur la façade?
— Nous n'avons mis de plaque nulle part. A quoi bon ?
— Vous, monsieur, qui avez été déporté avec 130 citadins et 700 villageois au début de Toccupation, pourquoi n'avez-vous pas écrit le récit que vous m'avez fait? L'entassement dans la cale du navire, les cris déchirants des malheureux civils : Sou... Sou... (de Teau ! de l'eau !), auxquels les Grecs répondaient en leur jetant des cruches d'eau de mer qui leur meurtrissaient le visage; ensuite, à Mytilène, les souterrains de la poudrière, les vingt minutes d'air libre que vous étiez autorisés à respirer par jour...
L'homme se détourne comme s'il ne peut supporter ce souvenir. Il a un geste qui signifie : « A quoi bon ? » ou « C'était trop cruel... »
— Nous ne savons pas faire de la propagande. Et puis , le mot que ] 'ai entendu à plusieurs reprises, en des endroits divers, face au désastre :
— Nous n'avons pas de haine...
C'est aiasi que l'Europe n'a pas assez connu les malheurs de la Turquie victorieuse.
Certains diplomates et certains journalistes, que*ne vont-ils visiter, par exemple, Vourla, à 50 kilomètres de Smyrne, entre deux collines tapissées de vigne et tout proche de la mer? De cette bourgade, il ne reste rien. Pas une maison
ne fut épargnée. Les murs sont rasés si près du sol qu'on a peine à se figurer qu'un tel bouleversement soit l'œuvre du feu. On dirait une ville pilonnée avec méthode. Elle fait songer aux villages des environs de Verdun. Seulement, ici, on ne s'est pas battu ; ce sont les troupes grecques en retraite qui ont supprimé Vourla.
Le long de la route, quelques maisons sont reconstruites et des hangars où s'entassent des sacs de figues. Une caravane de chameaux attendent qu'on les charge, reliés par une longue corde et guidés par l'éternel petit âne à la figure résignée.
J'entre dans la boutique.
— Des cartes postales, je vous prie? des photographies de Vourla en ruines?
— Il n'y en a pas...
Nous remontons sur la colline pour braquer l'appareil.
Le quai de Smyrne.
« Trois ou quatre fois heureux ceux qui habitent le Pagusau delà du Mélès sacré », disait un oracle antique.
Le Mont Pagus, le Mélès au bord duquel Homère naquit peut-être... Smyrne abritée par un demi-cercle de montagnes, étendue au bord
de son golfe, un des plus beaux du monde, des rives couvertes de jardins — et puis, comme une plaie au cœur de la ville, cette immensité de décombres, un chaos de pierres à donner le vertige ! Trois kilomètres de ruines, 42.000 numéros de maisons qui manquent. Les rues massacrées s'enchevêtrent jusque tout près du quai, derrière les édifices en bordure, dont quelquesuns ne montrent qu'une carcasse vide.
Le quai immense se poursuit sur toute la longueur de la ville. Il est étroit et sans garde-fou, et le flot en éclabousse les dalles.
Les débris de Tarmée grecque en désordre, ^grossie de bandes d'habitants affolés qui arrivaient de partout, ruée sur les collines, n'ayant qu'une pensée durant cette effroyable course à la mer : « des bateaux ! », déboucha comme un torrent sur ce quai de Smyrne.
— Des bateaux, il n'y en avait pas, ou si peu ! raconte un jeune Américain. Il y avait bien la flotte alliée mouillée au large de la baie. Mais elle avait des ordres. Un navire américain cherchait à sauver les enfants de nos écoles. J'étais à bord. J'ai pris des [)hotographies. Tenez.
Le quai, une houle de têtes, une foule con-
m ASIE MINEURE
fuse qui se presse au-dessus de Teau, et la mer balançant des corps en détresse, des visages qui pointent çà et là.
— Et voici la vedette grecque où tous voulaient embarquer.
Un bateau chargé à pleins bords ; des gens se battent, tendent les bras, s'efforcent de passer sur les épaules de leurs voisins, exigent à tout prix quelques pouces de ce plancher qui va fuir.
Et puis...
Une autre photographie : la vedette coulant : on ne voit plus que le pont arrière chargé de monde.
— Ensuite..,
Plus rien. La mer où des forcenés se débattent.
— Voici l'entrée de l'armée turque. Voyez ces cavaliers qui défilent. A l'aube suivante, nous nous sommes précipités sur le pont, nous avons cherché le quai. Il était vide. Les soldats avaient évacué la foule pour la sauver de la noyade.
— Vous êtes resté à Smyrne?
— Seulement deux jours après leur arrivée. Je suis allé dans la ville, où j'avais affaire. Les soldats turcs se comportaient bien. Mais il y eut des troubles dans le quartier des Arméniens qui s'étaient barricadés et tiraient sur les troupes. Il
fallut prendre les maisons d'assaut. Je n e'tais plus là quand Tincendie a commencé.
Alors, la question tant de fois posée, la terrible question qui vous vient aux lèvres devant cette ville à moitié détruite :
— Comment Tincendie s'est-il déclaré?
On ne sait pas. Saura-t-on jamais?
Une confusion inimaginable; ce flot de fuyards qui déferlait sans cesse; l'ironie cruelle de la destinée : restituer cette ville qu^on s'était cru certain de posséder, où l'on tenait par de si profondes racines. . . le désespoir qui rend plausibles les actes de démence.
Vengeance féroce des habitants obligés d abandonner leurs biens ?
Moyen de forcer à sortir ces gens barricadés au fond de leurs maisons et qui tiraient par les fenêtres ?
Ou simple accident peut-être au cours de ces combats dans les rues ? Et le vent qui se mettait de la partie...
Une J uive de Smyrne a dit : « Ce sont les Grecs. . . moi, je m'étais sauvée dans les montagnes. »
Mais elle n'aime pas les Grecs.
Il y a cette parole d'un officier grec disant à sa logeuse, une Italienne, qui Ta répété : « Il se peut que nous soyons obligés de quitter Smyrne. Mais les bidons d'essence resteront. »
Et celle d'un notable Arménien, qui haranguait ses compatriotes, et que beaucoup de gens ont entendue :
« Si nous devons rendre Smyrne aux Turcs, nous ne rendrons qu'une poignée de cendres. »
Oui, mais une dame américaine a vu un bidon aux mains d'un soldat turc. Et beaucoup de voix, en Europe, persistent à accuser les Turcs, « des barbares )>, comme chacun sait ! Et d'ailleurs, le feu a pris dans le quartier arménien.
Les Turcs... cela parait contraire au bon sens. Une armée qui vient de chasser l'envahisseur et rentre victorieuse dans la plus riche des villes d'Anatolie, la brûlerait-elle à peine reconquise?. Ces soldats, dans leur poursuite foudroyante, traversant des cités et des villages en flammes, ne songeaient qu'à sauver ce qui pouvait être sauvé. La tactique des Grecs n'était-elle pas de détruire les places qu'ils étaient forcés d'abandonner? L'incendie de Brousse elle-même, Brousse aux trésors d'art, était savamment organisé par ceux-là qui se disaient les porteurs de la civilisation! C'est la rapidité de Mustapha Kémal qui leur épargna ce crime. Dans toute l'Anatolie occupée la même consigne était donnée.
— J'ai vu brûler Eski-Chéhir par l'armée grecque, me dit un prêtre français qui habite
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l'Asie Mineure. J'ai essayé de toutes mes forces de l'empêcher. A plusieurs reprises, auparavant, j'avais été parler aux officiers grecs, essayant d'obtenir une promesse. Quand l'incendie a commencé, je suis retourné auprès d'eux pour protester, ils m'ont répondu : « C'est la guerre ». On a mis le feu à notre maison... J'ai vu massacrer des Turcs dans la rue. Pas un grand nombre : Les Grecs n'ont pas eu le temps...
— Mon père... et Smyrne?
— Smyrne, je n'y étais pas. Je ne sais rien. Mais à Eski-Chéhir, j'étais là. J'ai vu.
La nuit est venue. On dirait simplement un voile bleu, traversé de clarté, tendu au-dessus de la ville pour lui permettre de dormir. La mer clapote contre le mur du quai.
Un café a dressé des tables en bordure de l'eau; des consommateurs silencieux, installés au frais, savourent à la fois leur limonade et les brises du large. Plus loin c'est la solitude totale entre la mer et la façade cadavérique des maisons brûlées.
Ces dalles que je foule à pas lents, témoins muets, sont-elles aussi indifférentes qu'elles en ont l'air? Ont-elles enregistré l'angoisse de cette
humanité aux abois, qui accourait de si loin pour se trouver face à face avec la mort?
Ils avaient tout convoité, voulu tout garder des richesses de FAnatolie : ne s'arrêter qu'au delà de cette ceinture de figuiers et de vignes enroulée au plateau désertique. Tout cela,., et reconstituer on ne sait quel empire d'Orient qui ne fut jamais un empire grec.
Il y avait parmi eux des innocents, des femmes, des enfants. Et derrière eux les corps innombrables des soldats jonchant les hauts plateaux... Un rêve de conquête, une erreur historique, un anachronisme — car les trop grands empires ne sont plus de notre temps. Un anachronisme payé cher. Seulement ceux qui en sont responsables ne sont pas toujours ceux qui l'ont payé.
L^effort de reconstruction se poursuit d'un bout à l'autre de i'Anatolie occidentale que la victoire a trouvée dévastée à l'instar des fronts de la France. Partout des maisons neuves surgissent autour des ruines. On relève des fabriques et des magasins. A Brousse, par exemple, les Grecs avaient détruit les mûriers et les magnaneries : l'industrie de la soie était morte. Immédiatement après la délivrance, le gouvernement de la Répu-
blique a fait planter des mûriers, en a distribué aux cultivateurs, a réorganisé Fécole de sériciculture qui reçoit cent élèves. Et déjà la production des cocons a récupéré le tiers de son chiffre d'avant-guerre. Chaque année on constate une augmentation. Et chaque année, la qualité des cocons, sélectionnés d'après les méthodes nouvelles, s'améliore, surpasse aujourd'hui la qualité d'avant-guerre.
De la seule ville de Smyrne, 120.000 habitants grecs sont partis. Des commerçants turcs les remplacent. L'exportation des figues et des raisins secs est en pleine reprise. Smyrne, son affreuse blessure au flanc, travaille et ne doute de rien : voici qu'elle vient d'ouvrir, pour la seconde fois, une exposition des produits de l'industrie et de l'agriculture en Turquie, et elle a convié l'Europe à y participer.