‹ En Asie Mineure: La Turquie du GhaziChapitre 17 sur 21 · DE RECONSTRUCTION INTELLECTUELLE · texte numérisé non relu

DE RECONSTRUCTION INTELLECTUELLE

Le nouvel alphabet.

— Les pays, comme les gens, ont des examens à subir, dit Tewfik Rouchdy bey, ministre des Affaires étrangères. Et il y a des examens bien durs...

Il se tait un instant. Il songe à cette heure tragique 011 son pays était près d'être rayé de la carte du monde.

— C'est seulement lorsque nous avons jeté les Grecs à la mer que l'Europe a cru à notre désir de civilisation. Pourtant ce n'est pas dans notre victoire que s'exprime ce désir. Jeter dehors celui qui forçait notre maison, ce n'était encore rien... C'est ce que nous avons fait ensuite qui compte,.. Par exemple, l'adoption si rapide du

nouvel alphabet : imposer à un peuple, d'un jour à Tautre, un alphabet inconnu, obtenir que ce peuple illettré l'apprenne... Il suffit à notre Ghazi d'un discours... Et tout le pays a été persuadé.

— La haute Anatolie est comme une tortue renversée, remarque, sans illusions, Chukry Kaya bey, ministre de l'Intérieur. Aucun fleuve n'est navigable ; le pays manque d'eau : 18 centimètres de pluie par an. Et voilà deux années consécutives de sécheresse! Il est pauvre, mais le peuple est résistant. Il se contente de peu. 11 participe de son mieux à notre effort de reconstruire... Voyez comme il s'intéresse au nouvel alphabet!

— Le traité de Lausanne a aboli les capitulations, s'écrie le directeur d'un grand journal turc. Le nouvel alphabet abolit les capitulations intellectuelles qui nous ligotaient depuis des siècles...

La lecture et l'écriture de la langue turque étaient en effet réservées au petit nombre de cëux qui pouvaient consacrer à cette science des années d'étude.

— Dix ans, m'a dit un journaliste turc, car, pour bien écrire, il faut savoir l'arabe et le persan.

Vingt-cinq ans, assurait un autre, si l'on veut être capable d'écrire parfaitement.

Beaucoup de femmes cultivées lisent mais n'écrivent pas leur langue. L'enseignement qu'on

donne dans les écoles est oublié presque aussitôt. C'est ainsi que le peuple turc compte 90 pour 100 d'illettrés, certains disent même 9S pour 100.

L'écriture arabe se prête à d'admirables graphiques : les lettres rejointes forment un monogramme harmonieux, englobant parfois toute une proposition, elles s'étirent ou se raccourcissent au gré du calligraphe artiste, elles s'adaptent à toutes les fins ornementales. Mais elle est responsable de confusions sans nombre. Un même mot peut être lu de plusieurs façons, correspondant à des sens divers ; c'est le contexte qui renseigne le lecteur. Une lettre, selon la place qu'elle occupe dans le mot, peut s'écrire selon cinq, sept et même huit modes différents. Ainsi se multiplient les difficultés. « Il ne peut pas relire ce qu'il a écrit parce que son écriture a séché », dit un proverbe turc. Ce qui signifie : « Il a déjà oublié ce qu'il a écrit et il est incapable de le relire ».

A quel point un tel système s'oppose aux exigences de la vie moderne, on l'imagine. Le temps, la minute présente, l'obligation immédiate, le choix clair et définitif, rien de tout cela ne sr'impose à celui qui flotte autour du sens d'un mot. Les caractères s'allongeant à volonté, selon la fantaisie d'une esthétique, échappent à la logique d'une pensée rapide et précise. L'alphabet arabe est peut-être la cause, aussi bien que le symbole^

d'un état d'esprit incertain, vaguant entre le rêve et Fexpression.

Et voici l'argument de T imprimeur : la complication des caractères arabes est telle qu'ils occupent, dans une imprimerie, 612 casiers. Les lettres et les chiffres de l'alphabet nouveau n'en réclament que 90. Le même local qui parvenait à contenir 70 alphabets arabes logera désormais 200 alphabets nouveaux. La diffusion du journal et du livre sera facilitée dans une proportion qu'on a peine à évaluer. Et cela d'autant plus que quelques semaines suffiront désormais à un illettré pour savoir lire et écrire.

Déjà en 1913, Enver Pacha avait tenté une réforme de l'écriture : il séparait les caractères arabes unis et groupés en monogrammes, les plaçait les uns à la suite des autres, et il intercalait des voyelles entre les consonnes. Il échoua. Le public refusa de le suivre.

Mustapha Kémal, proposant la transformation radicale de l'alphabet, était sûr d'amener son peuple à l'accepter. Mais personne n'aurait pensé que quelques semaines suffiraient pour que cette réforme inouïe devînt un fait accompli. C'est le 26 juin 1928 qu'eut lieu la première réunion delà commission chargée de fixer et d'appliquer à la langue turque le nouveau mode d'écriture. Au début d'août, tous les journaux commençaient à

MUSTAPHA-KÉMAL, PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE TURQUE, A SIVAS DONNANT UNE LEÇON D'ÉCRITURE

publier, chaque jour, une colonne en caractères latins. Les ministres, les députés, donnant l'exemple, apprenaient à lire et à écrire. En septembre, ils s'en allèrent chacun dans sa circonscription enseigner l'alphabet.

Mustapha Kémal menait ardemment la campagne. Il faisait dresser sur les places publiques une planche noire. La foule s'assemblait aussitôt et il interpellait ses élèves improvisés. Les employés des ministères suivaient des cours. Les soldats et les gendarmes dans leurs casernes s'appliquaient à des pages d'écriture. Les instituteurs se préparaient à changer leurs méthodes. Ismet Pacha pouvait dire : « Le pays tout entier est une vaste salle d'étude ».

Le pays tout entier, même les pauvres villages de torchis que visitent seules les caravanes : têtes penchées autour d'une table de café, groupes immobiles surveillant la main de celui qui essayait de tracer les caractères nouveaux... Des paysans s'approchaient de notre compagnon turc pour demander une explication. Je revois le geste fier et timide d'une petite fille me tendant un papier où elle venait d'écrire son nom ; et aussi ce garçon de Diarbékir qui marchait tous les jours deux heures pour venir prendre chez le bey sa leçon de lecture. Et, plus tard, celte missive qu'un groupe de paysans envoyaient au maire de

leur village : « Pour Talphabet, vous voyez que nous faisons de notre mieux. Mais revenez vite, ô vous sans qui nous sommes comme des enfants perdus. » Ces illettrés ont donc compris que le royaume si longtemps interdit leur devient accessible.

Cependant Mustapha Kémal ne cessait pas de perfectionner son œuvre. Le 21 septembre, Angora, dès Faube, attendait son arrivée. Elle avait fait pour lui une toilette extraordinaire. Elle avait eu Ja coquetterie de bannir de ses murs les caractères arabes. A tous les carrefours s'étalaient des écriteaux^neufs. Pendant quarante-huit heures les commerçants ne firent que peindre des enseignes. Les arcs de triomphe, les bâtiments officiels arboraient des inscriptions que les vieillards turcs ne savaient plus lire, et que les étrangers déchiffraient à voix haute. Rien ne pouvait plaire davantage au Ghazi : sa capitale, une fois encore, répondait à son appel passionné.

Cependant, Mustapha Kémal, après une nuit en chemin de fer, des arrêts à toutes les stations, des saints, des discours, traversa la foule qui l'acclamait et alla s'enfermer au palais du Parlement. Il y demeura trois heures consécutives, démontrant aux ministres qu'il était nécessaire de supprimer les tirets trop nombreux qui compliquaient la phrase.

Déjà on savait qu'à partir du S décembre tous les journaux adopteraient Talphabet nouveau qu'on appelle désormais Falphabet turc.

Les Turk odjak.

Les Turk odjak sont encore une manifestation de ce besoin de construction intérieure qui caractérise la jeune République.

Le mot de Turk odjak n'a pas son équivalent en français ; il peut se traduire approximativement par le terme de « Foyer turc ». Groupement des énergies, appel aux élites encore restreintes, etïort pour augmenter le nombre de ces élites : les Turk odj ak travaillent à éveiller et à mobiliser les forces intelligentes ; en somme, le but qu'ils poursuivent, qu'ils cherchent à atteindre par tous les moyens, c'est le rassemblement de l'âme turque.

Leur activité est multiple. A vrai dire, ils ne se désintéressent de rien : l'art, la poésie, le sport, l'hygiène, l'assistance, l'éducation des enfants, l'instruction des masses, l'émancipation des femmes. Sitôt qu'on a besoin d'eux, ils sont prêts. Avec le même entrain, ils créent un dispensaire, une école, un petit musée d'ethnographie, recherchent les vieilles chansons, adoptent les ins-

tituteurs pauvres. Ils ont leurs bibliothèques, leurs salles de lecture, leurs cours de langues étrangères et de comptabilité, leurs concerts et leurs films. Naturellement ils ont secondé les efiorts de Mustapha Kémal pour répandre Talphabet nouveau. Au Turk odjak de Brousse, nous avons vu, penchées côte à côte sur leurs pupitres, avec une même expression d application fervente, des fillettes de douze ans et des femmes à chevelure toute blanche.

C'est en mars 1912 que fut fondé à Stamboul, par un groupe de jeunes gens, le premier Turk odjak et que commença de paraître leur revue, le Turk Yourdou. Ils ne possédaient rien que deux tables en bois brut, cinq ou six chaises dans deux chambres louées. Chacun à son tour payait le pétrole. Ils annoncèrent une conférence : cinquante personnes montèrent leur escalier. Ils allèrent emprunter des chaises à un café voisin et les transportèrent comme ils purent.

A rheure qu'il est, personne ne sait au juste les noms des premiers fondateurs. Les jeunes gens qui voulaient rénover le sentiment national jugèrent qu'ils devaient rester inconnus, s'effacer devant l'œuvre collective, afin d'éviter les questions de préséance et les embarras de la vanité. Ils se sont volontairement perdus dans le groupe

sans cesse grossissant de leurs camarades. Tous guettaient, serrés les uns contre les autres, la venue de riiomme qui devait sauver leur pays, prêts à Taider de toutes leurs forces. Les Anglais occupaient Stamboul, lorsque le président du Turk odjak, aujourd'hui président central des foyers turcs, lança une dépêche à Mustapha Kémal qui n'était encore qu'un jeune colonel, toujours victorieux :

— C/est toi qui es notre chef.

Ils l'attendaient: las premiers, ils l'avaient reconnu.

Depuis l'avènement de la République, le mouvement continue de s'accélérer. Toutes les villes de la Turquie ont leur foyer. Les Turk odjak comptent aujourd'hui 30.000 membres. Ils possèdent des immeubles valant 5 millions de livres turques. Leur budget total monte annuellement à 1.300.000 livres turques.

A partir de 1924, ils se sont fédérés, et, tout en gardant leur autonomie et leur activité, ils maintiennent entre eux un étroit contact. Ils ont adopté la même devise, ces trois vers inspirés par la guerre d'indépendance :

Cette patrie ne mourra jamais.

Même si elle devait mourir, le dos de la terre ne pourrait Supporter le poids d'un si grand cercueil.

Dans chaque ville de l'Anatolie, si vous allez

au Turkodjak, vous trouverez aussitôt des amis, prêts à vous aider, à vous documenter, à vous conduire. Une pièce charmante vous accueille, ornée de faïence de Koutaya et de tableaux de peintres turcs ; on y respire une atmosphère à la fois humaine et spirituelle: de Faction et de la pensée.

Je revois ce président d'un Turk odjak, qui consacre au foyer tous les instants que lui laisse son travail personnel et qui prend sur ses nuits le temps de réaliser ses grands projets. En ce moment, il fonde une école ménagère. Je ne pus m'empêcher de lui dire :

— Gomme vous travaillez !

Il releva son visage creux et fatigué, tout brillant d'énergie et répondit doucement :

— Le pays a besoin de beaucoup de travail.

Page 1