LES POÈTES
Abdulhak Hamid.
C'est dans le salon du Turk odjak de Stamboul que j'ai rencontré le poète Abdulhak Hamid, considéré comme le plus grand écrivain turc de rtieure actuelle.
11 a quatre-vingt-quatre ans. Très haut, très droit, le profil sec et recourbé, la barbe toute blanche, les yeux enthousiastes, il garde Tallure d'un diplomate et la jeunesse d'un poète.
Lui, comblé d'honneurs, et dont toute la Turquie célèbre chaque année l'anniversaire, il aime à répéter : « Moi, je suis une nullité. »
— J'ai beaucoup aimé la Franee, me dit-il, les écrivains français, combien je leur dois !
Très jeune, il vécut à Paris. Il a connu Victor iliigo, et cette rencontre lui révéla peut-être sa
propre vocation. Lorsqu'il parle de l'objet de son culte, ses traits s'illuminent.
Il étudia aussi la littérature classique.
— J'ai traduit le Cid — est-ce traduit qu'il faut dire? J'ai donné le premier rôle à Cliimène. Ma pièce s'appelle Chimène,
Il fut ardemment romantique. Il a transposé dans la langue turque les procédés de Victor Hugo. 11 subit aussi l'influence anglaise tandis qu'il était premier conseiller d'ambassade à Londres. Il aima Byron et surtout Shakespeare.
Un de ses poèmes les plus célèbres, le Tombeau^ est dédié à la mémoire de sa femme, morte à Bombay, oii il était consul général. D'un bout à l'autre de cette œuvre considérable — plusieurs milliers de vers — palpite une douleur maintenue à son paroxysme :
Un jour elle dit dans la souffrance :
— C'est pour mourir que je suis venue aux Indes. . Elle dit « mourir » et j'ai éclaté de rire.
J'ai ri, mais ah! j'ai senti que je mourais moi-même.
Plus tard il épousa une très jeune fille. Et puis la vieillesse est venue. Alors il eut un geste de poète qui veut continuer de vivre en beauté : il demanda son divorce et il maria sa jeune femme à un jeune homme. Il est resté leur meilleur ami.
Aujourd'hui, il parle de sa jeunesse avec une
tendre sérénité. Sa jeunesse, c est la lutte passionnée sous le signe de Victor Hugo. Le romantisme représentait pour lui non seulement Témancipation littéraire, mais aussi la liberté de la pensée, l'individu s'évadant de toutes les tyrannies, celle des traditions étouffantes et celles d'un régime périmé. Les écrivains romantiques lui apparaissaient comme les apôtres du libéralisme occidental. La voix puissante de Yictor Hugo, dominant les autres, clamant les droits imprescriptibles de Fhomme, l'avait pour toujours persuadé. Un poète lui rendait sensibles les idées de la Révolution française. Poète lui-même, il se donnait la tâche de les révéler à sa patrie opprimée...
Je songeais en l'écoutant à ce mystérieux pouvoir du Verbe, à ces ondes vivantes qu'il propage à travers les pays et les âmes.
La tradition ottomane,
Abdulhak Hamid est le survivant de ce groupe de poètes et d'écrivains qui préparèrent longtemps d'avance l'avènement de la République. Résolument, ils rompirent avec les traditions littéraires de la Turquie ottomane, immuables depuis Fou-
zouli, le plus grand poète turc, qui vivait au temps de Soliman le Magnifique, vénéré aujourd'hui encore par tout le monde musulman : poésie lyrique et savante, observant la sévère prosodie persane, vers harmonieux et parfaits, chantés en Fhonneur d'Allah, du Prophète et du Padishah. Fouzouli écrivit aussi des vers d'amour. Délicieux et subtils, ils échappent à toute traduction; ils font rêver à une essence précieuse dont le parfum s'évapore tandis qu'on la verse dans un autre flacon. Après lui, les Bakhi, les Nedim, les Nef i, les Gheik Galip, continuèrent de composer des Divans^ c'est-à-dire des recueils de poèmes conçus selon des règles strictes, et qui commençaient toujours par la louange de Dieu et celle du Sultan. Poètes de cour, ils se plaisaient à l'exagération lyrique :
0 mon Padishah, Téclair sautillant qui jaillit du fer de
[ton cheval
A causé un incendie dans la planète Sirius. (Nedim.)
Enfermés dans un domaine unique où tous les mirages de l'Orient les ravissaient à la fois, ils se laissaient submerger par Tabondance des métaphores ; ils s'appliquaient à résoudre les difficultés presque insurmontables de la prosodie et ils ne dédaignaient pas les jeux de mots. Par exemple, ils devaient faire entrer leur nom dans
le dernier distique appelé le distique de la signature, car ces poèmes n'étaient pas autrement signés :
Ce qui reste éternel, sous cette voûte, Ce n'est qu'une voix agréable.
Ainsi s'introduisait le nom de Bakhi signifiant « ce qui est éternel ».
Un seul, parmi ces poètes, s'écarta de la tradition. Nef i, grand satirique, qui osa railler un vizir et paya son audace de sa vie : il fut étranglé.
Pourtant, dans les profondes masses populaires, s'épanchait une autre poésie qui chantait les exploits des héros, la tristesse de vivre, l'amour traversé de soupçons et de souffrances, épopées naïves, tendres complaintes modulées selon le mètre turc et que les lettrés méprisaient :
0 mon amie, fortune de mon cœur,
11 y a des traces de regards sur ton visage.
Qui donc t'a regardée, ô mon amie ?
Cette poésie, venue de très loin, s'est maintenue jusqu'à nos jours. On répète encore, dans la région d'Adana, les vers irréguliers d'une femme poète, une illettrée, morte il y a un demi-siècle; ses complaintes, transmises de bouche en bouche, ont un accent de résignation douloureuse qui
s'accorde à l'éternelle nostalgie de l'âme turque :
0 les mauvaises actions de la Fatalité...
Tout ce que fait le Néfaste est néfaste.
La Fatalité a frappé et, de nouveau, fait pleurer
Ceux qui avaient eu tant de peine à rire.
Les poètes révolutionnaires.
Ce n'est pas à ce courant de poésie autochtone profondément humaine que se rattachèrent Abdulhak Hamid et son groupe, Namik Kémal, Chinassi, Zia Pacha, d'autres encore, les écrivains de la révolution. Ils se mirent à l'école de l'Occident, et surtout de la France. Chinassi traduisit des fables de La Fontaine, et Zia Pacha, \ Emile, Il donna un Tartuffe en vers turcs. Ahmed Vefîk Pacha adapta plusieurs comédies de Molière. Son Mariage forcé turc est, parait-il, un chef-d'œuvre. Le plus grand parmi ces poètes, Namik Kémal, qui se battit pour la France en 1870, écrivit des romans turcs où Ton reconnaît l'influence de Victor Hugo et d'Alexandre Dumas. Tous, ils rapportaient en Turquie l'amour de la liberté et le répandaient à travers leurs œuvres.
D'abord, il leur fut permis d'exprimer l'idéal nouveau. Mahmoud II, le sultan libéral qui échangea le turban contre un fez (on m'assure que c'était plus difficile encore que d'adopter le
chapeau) et créa un ministère de la Justice indépendant de lajuridiction religieuse, avait en quelque sorte préparé l'atmosphère oii ces écrivains pouvaient se développer. Peut-être même les influença-t-il. Abdul Hamid les persécuta. Namik Kémal eut particulièrement à souffrir. Lorsqu'on joua son drame, Silistrie, et que 30.000 personnes entourant sa maison Facclamèrent, ses amis s'attendirent à le trouver mort le lendemain.
A la fin de sa vie, il fut déporté et son œuvre interdite.
Il y a quarante ans, on ne pouvait prononcer son nom en Turquie. Mais ses vers circulaient sous le manteau, chuchotés par des lèvres ferventes. Les adolescents, les enfants mêmes les savaient par cœur. Le Président central des Turk odjak, lorsqu'il avait huit ans, les copiait dans un carnet et les relisait en cachette.
Mustapha Kémal aime à les réciter :
0 Tyran, redoute d'aller contre les patriotes.
Leur sang est tellement plein de feu
Que le sabre de l'oppression dont tu te sers,
Dès qu'il répandra le sang, sera fondu.
0 Liberté, quelle magie exerce la beauté d@ ton visage!
Il est vrai que nous avons pu nous émanciper de l'esclavage,
Mais nous sommes aujourd'hui les esclaves de ta beauté.
Namik Kémal exprimait l'âme nouvelle, encore latente, l'aspiration profonde vers la liberté, avant
EN ASIE MÏNEUBE
que son peuple en eût conscience. Il le guida jusqu'au seuil de la révolution. Ainsi, les chants d'un poète exilé, des mots qu'on se répète, des rythmes qui continuent de marteler les cœurs, se révélèrent-ils plus puissants que toutes les armes du pouvoir absolu.
Vint ensuite l'école de Tewfik Ficret, un groupe d'écrivains artistes, quelque peu dilettantes, qui s'efforçaient de rénover la forme, de moderniser le vers, et de bannir les vocables arabes et persans. Leur chef, Tewfik Ficret, un bon poète lyrique, brisa l'ancien vers et inaugura l'enjambement. Eux aussi se tournaient vers la France. Halid Zya bey, qui vit encore, a écrit des romans selon la formule des Goncourt. Mehmed Emin, comme Ficret lui-même, admirait Goppée et destinait aux masses ses vers d'une inspiration très simple et d'un ton familier. Pour la première fois il parlait à son peuple de la personnalité turque qu'il rêvait de rattacher à l'Europe, et il invoquait le sentiment national. La génération actuelle, qui a cessé de le suivre, l'entoure de respect.
Les poètes d'aujourd'hui.
Entre les jeunes écrivains et le cénacle de Ficret, il y a un abîme. Ce n'est pas en Occident
seulement qu'on assiste à de telles réactions. Les romanciers, YakoubKadry, par exemple, subissent l'influence de Dostoïevsky, de Barrés, de Proust. Ils sont volontiers journalistes. Ils choisissent une langue claire, flexible, aérée. Quelques-uns s'inspirent de la guerre et des malheurs de leur patrie. Yakoub Kadry a donné un roman anglophobe dont l'intrigue se déroule au temps de l'armistice : Sodome et Gomorrhe. W"^ Halidé Edib prit pour cadre d'un de ses romans la guerre d'indépendance : La chemise de feu, Réchad Noury bey peint les mœurs actuelles de la Turquie.
Le vers turc, à force d'être assoupli par les Tewfik Ficret et les Mehmed Emin, finissait par ressembler à de la prose. Les poètes d'aujourd'hui, épris de formes parfaites, s'efforcent de lui rendre sa noblesse. Ils recherchent une frappe très pure. Ils aiment Mallarmé, Verlaine, Moréas. Ainsi, Yah ya Kémal, admirable styliste. Ainsi, Ahmed Hachim, amoureux de symboles :
Un fleuve comme du feu coulait Entre mon âme et cette âme-là; Mon attitude lui a parlé sans rien dire De cette blessure inattendue de l'amour. Lorsque ce fleuve se réflétait en elle Je m'enfuyais de ce regard, de cette bouche, Je la regardais silencieusement de loin Quand cet amour se réflétait en elle.
Ahmed Hachim écrit aussi de fort bonne prose,
des articles au tour paradoxal. Il célèbre le Ghazi dont il admire avant tout la jeunesse: « Cette tête-là a fait une énorme révolution ; elle seule n'a pas été atteinte par la révolution. »
Comme Zya Gok Pôk, un de leurs aînés, doctrinaire incontesté du nationalisme politique et littéraire, les jeunes poètes sont tous nationalistes. Ce n'est pas en vain qu'ils ont assisté, qu'ils ont pris part au périlleux sauvetage de leur patrie.
Naturellement tu le connais comme tout le monde, Mais tu ne peux pas le comprendre parce qu'il est à nous,
s'écrie le poète Mithad Djémal, apostrophant le sculpteur Canonica qui a érigé la statue de Mustapha Kémal :
Il faut que sa taille soit d'un homme, mais qu'elle touche
[les cieux,
Et que sur sa poitrine on puisse remarquer les propor- [tions grandioses d'une nation.
Ses épaules doivent être plus importantes que des mor-
[ceaux de montagne,
Car sur son dos j'ai toute ma patrie.
Le poète Akif chante l'indépendance et l'un de ses chants devint l'hymne de la République :
Si une muraille d'acier encercle à l'Occident l'horizon Tai pour garder ma frontière ma poitrine qu'anime une
[foi ardente...
Est-ce à la source pure de l'ancienne poésie populaire que vont puiser quelques-uns d'entre eux ? Certaines effusions mélancoliques ont Faccent des vieilles complaintes turques. On croit le reconnaître en écoutant ces vers d'un poète de vingt-cinq ans, Kémal Eddin Khami •
Je suis If^ gardien
De ces nuits fraîches et noires.
En mon cœur i! n'y a pas de blessure
Plus profonde que l'exil.
Celui-ci n'a pas peur de la mort Qui nieurt chaque jour de nouveau.
Pourquoi comme un verre de vin Finirais-je en un seul trait?
Je n'ai ni amour ni espoir.
Je suis tel qu'un œillet brisé.
Ce n'est pas moi qui suis en exil, C'est l'exil qui est en moi.
Maintenant qu'à l'école de l'étranger Ips écrivains ont renouv«4é et élargi les cadres de leur littérature, simplifié la langue, assoupli le vers, sentent-ils que c'est en présence de l'âme profonde et secrète de leur tare qu'ils se trouveront eux-mêmes? et comprennent-ils que c'est à force d'être eux-mêmes qu'ils apporteront leur part aux trésors de l'Occident? De leur sol doit surgir leur vertu. En Turquie, la poésie s'épanche tout naturellement. Elle jaillit d'un rocher comme
une source. On la respire avec le vent du matin ou la brise nocturne. Elle est l'hôte royal des misérables villages en torchis. Le moindre paysan se révèle un créateur d'images à rendre jaloux nos stylistes. Il a une façon à lui, tendre et par^ fois ironique, d'exprimer sa lente pensée. Les silences où il s'absorbe lui permettent d'accueillir les voix de sa terre, mystérieuses, et venues de si loin... Ces voix, les poètes les entendent aussi.
— Aujourd'hui, m'ont dit des artistes et des écrivains, nous ne pouvons encore qu'imiter et
traduire...
Aujourd'hui, peut-être, mais demain !
Demain, sans doute, verra grandir une littérature originale, aussi riche que celle des Divans, une poésie turque aussi pure que la poésie ottomane de Fouzouli, mais vivante, expression spontanée des âmes visitées par le dieu.
Déjà la poésie retourne à ses longues habitudes de perfection. Déjà les poètes sont conscients des résonances intimes qui les appareillent à leur peuple.
S'ils s'attardaient à suivre les sentiers de l'Occident au lieu de découvrir leur propre sentier, s'ils se réfugiaient sous notre ciel au lieu de chercher le coin de ciel qui leur appartient et nous est
interdit, ils savent déjà qu'ils mourraient de nostalgie en répétant les vers désabusés de Khami :
Ce n'est pas moi qui suis en exil, C'est Fexil qui est en moi.