TELS QUE NOUS SOMIVIES
Dans la villa d'Ismet Pacha,
— La victoire, dit Ismet Pacha, c'est comme un objet de verre que Fon tient dans ses mains.
Il s'est penché vers nous. Il étend ses mains fines qui semblent offrir avec précaution quelque chose...
— Un objet très précieux, très fragile, continue-t-il. Vous le tenez, mais si vous le laissez tomber il se brise. Et le malheur est irréparable. Vous ne pourrez pas refaire ce qui a été détruit.
Il sourit. Son sourire est une jeunesse nouvelle rayonnant de toute sa personne.
En l'écoutant, je revois la maison d'In-Eunu, la seule maison blanche d'un pauvre village au nom désormais légendaire, et la chambre conventuelle qu'Ismet avait choisie, qu'il habita pendant des mois, préparant sa victoire. A chaque fin de
ÉN AâlE MINEUHE
jour, penché à Tune des six fenêtres, il regardait l'immense plateau vide, où Rêvait se fixer le destin de la Turquie. Dans Féchancrure des montagnes lointaines, les trois pointes de FOlympe de Brousse, inscrites sur le ciel d'or vert, semblaient veiller avec lui, — jusqu'au soir où Ismet Pacha rapporta dans cette chambre la plus puissante des joies humaines... et la plus fragile.
Depuis lors, il ne cesse de prodiguer ses soins à r « objet précieux » qu'il ne faut pas laisser choir. Il l'emporta à Lausanne et réussit à le tirer des risques d'un tel voyage, des périls d'une conférence internationale, des chausse-trapes d'un traité de paix.
Une seconde fois triomphant, le général diplomate fit édifier sur une terrasse de Tchan-Kaya, au-dessous de la maison du Ghazi, cette villa discrète, entourée de gazons et de fleurs, et dont les larges baies regardent la plaine où règne la cité auréolée de la double victoire. Sans relâche il continue de travailler à l'avènement de la Turquie nouvelle. La magnifique aventure dont Mustapha Kémal, Faezi Pacha et lui-même furent les héros, n'est pour eux qu'un prélude : des campagnes d'un autre ordre déjà sont engagées, préparées avec le même enthousiasme qui passionne leurs actes, poursuivies avec une semblable ténacité.
Dans le salon noir et or aux tentures de style, tissées en Turquie, Ismet Pacha a cessé de sourire.
— Il y a tant à faire encore!
Cette parole revient sur ses lèvres et ponctue la conversation. Ses yeux, tournés vers la fenêtre, contemplent dans le lointain la ville en devenir, tout enveloppée de projets et de rêves.
— Il y a cinq ans... dit-il. Si vous aviez vu Angora, alors... Ah! dans cinq ans... Angora dans cinq ans!
Il sourit à l'image de la capitale ressuscitée pour qui cinq ans marquent une étape importante dans la course au progrès. Cinq ans... Et sans doute voyait-il au delà d'elle, au delàdes cinq ans escomptés, les vastes plateaux de l'Est gagnés à leur tour, arrachés à leur songerie, à leur vide millénaire, se couvrant de forêts, de villages heureux...
— Il nous reste beaucoup à faire, redit-il. Nous marchions dans le jardin, entre des bordures de fleurs.
— Elles ont un peu souffert, dit tendrement Ismet, malgré nos soins.
Déjà je savais qu'il ne néglige aucune joie, pas même les plus menues : le regard d'une corolle l'enchante. D'ailleurs, n'est-ce pas encore une victoire, ces gazons frais étagés autour de la terrasse, ce beau jardin créé sur le flanc nu de la colline ?
A Tinstant de monter en voitur e, je me retournai vers le président du Conseil.
— Est-il vrai qu'à un journaliste étranger qui demandait sous quel jour vous désiriez qu il peignit les Turcs, vous ayez répondu : « Tels que nous sommes. »
Le rire juvénile, si joyeux, dTsmet Pacha fit resplendir ses yeux noirs. Il parla, en hésitant un peu, selon sa coutume, avec le scrupule de trouver le motfrançaiscorrespondantexactementàsa pensée.
— Oui... quelqu'un m'a posé cette question. Nous ne travaillons pas pour l'opinion des autres. . . Nous faisons ce que nous pouvons... ce qui nous semble bien dans l'intérêt du pays. Nous ne demandons rien. Si l'on veut parler de nous... eh ! bien oui, c'est cela : « Tels que nous sommes. »
Lumière d'Allah,
— Oui... mais il vaudrait mieuxleur apprendre le latin...
Chaque fois que nous visitions une école primaire toute neuve, un lycée modernisé, muni d'appareils à douches, et qu'on nous montrait les travaux des élèves. Lumière d'Allah branlait la tôte et redisait cette parole :
EN ASIE MINEtJftE
— Il vaudrait mieux qu'ils apprissent le latin. Lumière d'Allah est un jeune Turc, de cette
catégorie qu'on appelle chez nous des « intellectuels ». Il parle un français nuancé; il connaît Proust aussi bien que tous les proustiens de Franre et professe pour Victor Hugo et SuUy- Prudhomme un mépris éloquent. Devant une citadelle hittite, il commente un vers de Paul Valéry, il se remémore une parole de M. deCharlus ; et, toujours absent de la minute présente, dédaigneux du passé qui n'est pas le passé romain, absorbé dans son abondante culture occidentale, il chemine, indifférent au paysage même. Il dira : (( L'Asie me fait horreur. » Ou bien: « Je ne m'intéresserai à ces montagnes que lorsqu'elles auront été transposées par un peintre. »
La nature le rebute. La marche le fatigue et l'humilie; l'effort physique le révolte. C'est à regret qu'il nous suit sur les pentes des collines. Il n'a jamais eu la curiosité de monter à la citadelle d'Angora. Mais la littérature française moderne n'a aucun secret pour lui. Il connaît tous les livres, la vie ne lui apparaît qu'à travers les livres. 11 a des yeux noirs de myope et de grattepapier, singulièrement brillants, une grande bouche intelligente remplie de citations, un corps toujours essoufûé.
— Lumière d'Allah, vous faites du paradoxe.
MAISON DE FAMILLE D'ISMET PACHA, A MALATIA
m ASIE MÏNEUKË
Songez à la nuit sans sommeil que vous avez passéf^ dans telle école... Vous n'aviez pas de tox... Comment voulez-vous qu'après des nuits semblables ces pauvres enfants entreprennent les déclinaisons latines ? Il y a tant d'autres rudiments plus nécessaires à leur inculquer !
Lumière d'Allah, obstiné, plisse son front.
— Justement, répond-il, c'est en apprenant le latin qu'ils arriveront à lutter contre la vermine.
Je revois ces petits écoliers d'Anatolie, nés dans les villages de pisé que séparent d'immenses distances, issus de longues générations illettrées : leur apprendre à lire et à écrire leur langue paraît déjà un prodige! J'évoque ces jeunes instituteurs animés d'un zèle apostolique qui s'en vont au désert pour que les enfants des paysans et des caravaniers reçoivent quelques notions d'arithmétique et d'histoire. Leur imposer le latin pardessus le marché, quelle folie! Je regarde Lumière d'Allah absorbé dans son idée fixe et je pense : « La littérature lui à tourné la tête... Son amour de l'Occident le fait divaguer. »
Après des semaines de voyage à Fintérieur du pays, d'un lieu à l'autre, plateau après plateau, j'ai mieux compris la pensée que Lumière d'Allah enfermait dans ces vocables absurdes : « 11 faudrait avant tout leur apprendre le latin. » J'ai
senti davantage la valeur de deux mille ans de précision latine.
Une telle découverte, je la dois à ces gens d'Anatolie, aux manières pleines de charme, au dévouement toujours prêt, qui s'efforçaient pour nous plaire de sortir de leur rêverie et n'y parvenaient qu'à demi : cette absence de netteté dans les réponses à nos questions réitérées, ces renseigaements vagues, erronés le plus souvent, et que Ton essaie en vaia de recouper... ce manque total de curiosité...
— Combien de maisons brûlées dans ce village ? On ne sait pas.
— A quelle date s'est passé cet événement? Personne ne peut le dire.
— Comment s'appelle cette montagne?
Des noms divers prononcés au hasard : la montagne de l'Étoile... la montagne du Prophète... la montagne des Frères... la montagne pointue. Vous pouvez choisir. Choisissons la montagne de l'Etoile, le nom est si beau!
— Quelle altitude?
Mon Dieu ! que ces questions indiscrètes devaient fatiguer nos amis turcs, les déconcerter, leur sembler oiseuses! A quoi bon un nom, une date, un chiffre? puisqu'ils ne monteront pas sur cette montagne, puisque l'événement est déjà loin. A quoi bon déchirer le voile d'imprécision
sous lequel il fait si bon vivre ? Tincertitude propice au rêve? Cette curiosité passionnée des étrangers, ce besoin de savoir, de construire, d'enfermer les choses dans une limite exacte, leur paraissait un dérèglement de l'esprit.
— Pourquoi vous fatiguer? On s'informera plus tard. On demandera des renseignements. D'ailleurs qu'importe?
Ces évaluations de distance toujours approximatives... cet employé de chemin de fer qui ne savait pas l'heure du train et nous le fit manquer, ces attentes exaspérantes... le « papier » promis depuis la veille et qui n'arrivait pas... tout cela, toute cette indolence équivalait à une perte du temps si précieux, si court !
— Nous n'aurons plus la possibilité de voir ceci... Nous ne connaîtrons pas cela!
Avec tant de bonne volonté, tant de gentillesse, ils nous répondaient :
— Vous vous désolez parce que vous ne pouvez pas aller à tel endroit? Mais c'est un trou sans intérêt. Parce que vous n'êtes pas montés à cette citadelle? Il faisait trop chaud. Parce que vous ne verrez pas cette mosquée? Il y en a tant d'autres !
0 Lumièr^î d'Allah, serait-ce nos deux mille ans de précision latine qui nous rendent si avides de connaître, si soucieux de ne pas gaspiller le temps ?
ÈN ASIE MTNEURK
Les Romains, eux, considéraient la valeur du temps. Ils le mesuraient jusque dans leur style, au rythme de leurs périodes. La discipline logique qu'ils imposaient à leurs pensées, à leurs discours, est née de cette même inquiétude qui nous obsède aujourd'hui: épargner le temps.
Vous aviez raison, Lumière d'Allah! et vos propos, que j'avais tenus pour des paradoxes, me sont revenus à l'esprit aux heures d'impatience; apprendre aux enfants le latin, vous vouliez dire : les habituer à la précision.
Mais n'est-il pas d'autres méthodes, moins onéreuses pour les écoliers d'Anatolie?
Ce pays a si longtemps rêvé! Aujourd'hui que ses dirigeants tentent de l'arracher à son rêve et de Tadapter à la vie moderne, ne le réveillez pas trop brutalement ! ne lui imposez pas en bloc une culture qui ne répond point à la sienne. Méfiez- vous des dogmes, ô Lumière d'Allah! songez que la lettre n'a jamais cessé de tuer l'esprit.
Un peuple pour qui les contingences n'existent pas, ou si peu ! qui tient les vérités de Famé pour les seules vérités, auprès desquelles la vérité des faits vacille et s'échappe... des hommes habitués a vivre en dehors du temps et le voyant couler avec indifférence, résignés à sa fuite, au vide des heures et des jours, sentant peut-être obscurément que l'éternité leur appartient : toutes les
ambitions humaines leur apparaissent comme ces colonnes de poussière qu'ils regardent traverser leurs plaines et qui s'évanouissent dans Fespace. Auprès d'eux, notre avidité européenne semble blasphématoire, et, puéril, notre souci de remplir les jours, d'affirmer nos volontés, nos choix, nos êtres qui s'ignorent eux-mêmes.
Il n'est pas qu'une seule culture, Lumière d'Allah. Votre peuple a la sienne qui est noble; vous pensez qu'il doit tout apprendre de l'Occident? Peut-être faudrait-il envisager aussi ce que l'Occident pourrait apprendre de lui?
La civilisation du caractère.
Le poète Abdulhak Hamid m'avait dit :
— En Anatolie, vous trouverez la civilisation du caractère. A Stamboul, vous avez la civilisation européenne, les costumes européens, les habitudes européennes, tout cela... mais la civilisation du caractère est au-dessus de tout cela.
La civilisation du caractère : cette politesse, cette aménité du paysan d'Anatolie, nous l'avons constatée jour après jour.
L'ouvrier qui descend du sommet d'un mur sur lequel il travaille pour nous indiquer le chemin;
la vieille femme, au bord de la source : pendant tout notre repas, elle s'est défendu de lever les yeux, parce qu'il n'est pas décent de regarder ceux qui mangent (on a l'air de leur reprocher leur nourriture et de faire des comparaisons); le jeune homme refusant la cigarette offerte, indiquant d'un regard qu'il ne fume pas en présence de son père; cent menus faits observés le long des routes, cueillis comme des fleurs sur la terre brûlanto d' Anatolie ; le gant oublié à la préfecture d'Adi-Yaman et qu'on m'a rapporté 80 kilomètres plus loin, dans les défilés du Taurus. Et ce paysan, venu au secours d'une automobile égarée: debout sur le marchepied, quatre heures durant, il indiqua la route au chauffeur jusqu'à ce qu'il eût retrouvé la chaussée. Alors il descendit.
— A présent, que vas-tu faire? demanda le voyageur, évaluant les 75 kilomètres qui séparaient cet homme de son village.
— Je marcherai toute la nuit et demain soir je serai chez moi.
Il s'en allait déjà, n'imaginant point qu'il pût attendre une récompense.
— C'est mon devoir de montrer le chemin à celui qui s'est perdu.
Le poète avait raison. Les poètes ont toujours raison. Elle existe encore en Anatolie, cette civi-
lisation intérieure, cette culture morale que détruit trop souvent la civilisation,
— Ce que je reproche surtout à ce peuple, dit un étranger établi en Turquie, c'est qu'il n'a pas de besoins. 11 se contente de ce qu'il a. Le paysan laboure la terre pour lui et sa famille, pas davantage. Un peuple qui ne se soucie pas de s'enrichir, comment voulez- vous qu'il progresse?
0 résignation du peuple turc, qui fut pressuré pendant des siècles et trouva le moyen de vivre, de cultiver l'honnêteté, l'hospitalité, vertus que dédaignent les gagneurs d'argent. Les paysans acceptent leur sort et s'en accommodent. Est-ce leur endurance et leur désintéressement qu'on leur reproche?
« Tels que nous sommes », a dit Ismet Pacha avec une fière modestie.
Un peuple qui n'a pas voulu mourir; des dirigeants qui cherchent à rattraper le temps et se jettent dans la civilisation occidentale avec la même ardeur, la même opiniâtreté qu'ils ont mise à défendre leur sol. Et, entre eux, la masse des fonctionnaires encore pliés aux habitudes d'autrefois, et qui ne savent pas au juste en quoi consiste cette civilisation à laquelle ils aspirent. Peut-être ne se rendent-ils pas compte encore qu'elle doit commencer par être intérieure et que
EN ASIE NINEURE
les paysans qu'ils administrent pourraient en remontrer à beaucoup...
Les dirigeants, afin de rendre impossible une réaction, se pressent de couper court avec le passé, de trancher les longues racines qui attachaient ce peuple à ses traditions. Il en résulte un certain déséquilibre. On procède par bonds successifs. Et cette course au progrès, d'une allure qui va toujours s accélérant, ne laisse pas de surprendre le peuple, malgré son bon vouloir.
Désorienté, il voit ébranler les croyances qu'il tenait pour sacrées. Cependant il a confiance. Il suivra le Ghazi dans sa guerre contre le passé, de même qu'il Ta suivi au fond des plaines d'Anatoile en côtoyant la mort.
Faut-il plaider, contre les Turcs, la cause de Fâme turque?
Ne doit-elle pas aller vers le progrès par ses chemins à elle, qui ne sont pas exactement les nôtres? Peut-on d'un trait de plume abolir le passé? Peut-on dépouiller un peuple de son passé sans détruire quelque chose de son âme, que de longs héritages ont formée? Ce sont nos morts qui nous apprennent à vivre. Priver un peuple de ses morts, c'est l'isoler dans l'existence, lui retirer ses soutiens invisibles.
Évidemment, ce sont là les accidents d'une crise de croissance trop rapide. La Turquie
Photo Henri Mai l in.