‹ En Asie Mineure: La Turquie du GhaziChapitre 3 sur 21 · UNE CAPITALE AU DÉSERT · texte numérisé non relu

UNE CAPITALE AU DÉSERT

Mes yeux se sont fermés, encore pleins des images ravissantes d une fin de journée d'été à Constantinople : la courte traversée de Galata à la gare d'Asie, Ilaïdar Pacha, puis les rives de la Marmara, les courbes molles, les maisons enfouir s sous les roses, les arbres penchés, sorabn s guirlandes découpées sur la mer, le clair de lune argentant des campagnes mystérieuses et touffues.

Le train roule dans la nuit, le train accéléré qui, trois fois par semaine, assure le service entre la capitale d'hier et celle d'aujourd'hui.

Le jour levant nous réveille. Les yeux, un instant, vacillent, en découvrant celte terre d'Anatolie, immense et vide, sans arbre, sans herbe, encerclée de montagnes si lointaines, et d'un blond si léger, qu'elles semblent à peine une limite ; elles prolongent l'horizon en verticale à la rencontre du ciel; paysage qui serait désolé, puis-

que toute vie en paraît absente, et qu'on est accoutumé à chercher dans la nature les traces humaines, — si ce n'était cette lumière bondissante et neuve, au point qu'on dirait qu'elle n'a jamais servi. Le vent fouette les visages penchés à la portière, déjà je reconnais le vent qui a passé sur des cimes et rapporte on ne sait quels effluves réconfortants. Il nous accueille dans son libre royaume. Après l'oppression de la canicule sur les bords brûlants de la mer, se sentir enveloppés par le souffle des montagnes !... Je lui souris avec gratitude.

Un arbre est un événement. Quelques saules se suivent dans un creux. On voit luire un peu d'eau parcimonieuse, un ruisseau que la sécheresse n'a pas tout à fait épuisé. 0 prodige ! Des plans de tournesols... il y a donc des habitants sur cette terre dépouillée ? Seules, jusqu'ici, défllaient à toute vitesse les petites gares pimpantes, comme des joujoux à peine sortis du magasin, et portant un nom illisible. Mais voici que le pauvre ruisseau a permis Texistence d'un village : de» maisons de pisé s*aplalissent contre le sol, de la même couleur que lui, et, tout de suite s'elTacent, semblent rentrer dans la terre, ne laissant de vi^^ible qu'une étroite bande de verdure. La plaine remonte insensiblement verB les montagnes désertiques. Elle se rétrécit tout à coup. Le train

s'engouffre dans un dédale de défilés rocheux.

Une autre plaine surgit, vaste, entourée de montagne^=^, et que dominent trois collines : la plus haute porte à son faite une ville dressée dans ses remparts et abrite une vieille cité déroulée à ses pieds; la plus basse laisse entre elle et sa voisine une large coupure où s'inscrit une sommité lointaine.

Des usines. Des antf^nnes de télégraphie sans fil, là-bas. Uq quai, des autos alignées; une large avenue tirée au cordeau, coupant des terrains vagues, bardée de baguettes d'acacia et tendue vers cette foule d'édifices très modernes envahissant la plaine, et qui décoQcerlent les yeux tout à l'heure éblouis de solitude : Angora.

Aucune transition entre la cité médiévale et la ville nouvelle qui, sans cesse, multiplie ses bâtiments neufs. Elles ne se pénètrent point. Elles se juxtaposent. L'une, retirée dans citadelle et blotiie au pied des pentes arides; l'autre, avançant hardiment dans la plaine, s'adosse à la colline de Tthan-Kaya. On l appelle Yéni-Chéhir, la ville neuve.

Celle-ci compte cinq années dVxistence à peine; l'autre? cinq mille ans, peut-être, car elle a

dû être habitée au temps des Hittites, et même avant... Sa muraille d'encf^iate est vieille de plus de deux mille ans. Une de ces villes qui ont toujours été là.

Après un passé tumultueux, oîi elle fut ardemment convoitée, prise et reprise par des vainqueurs différents, après des heures de gloire, — elle a vu proclamer un empereur romain, elle entendit peut-être prêcher saint Paul, elle assista à deux conciles de TEglise et connut des saints, — Angora, retombée à l'obscurité, n'était que le chef-lieu d'un vilayet, ne changeant rien à son mode de vie et à sa physionomie, depuis l'époque lointaine où les Turcs seldjoukides la plièrent à la loi islamique et la dotèrent d'admirables mosquées. A plus d'une reprise, elle fut un centre de réaction contre l'empire ottom m. Il semble que, de tous temps, les Turcs aient trouvé dans celte cité l'atmosphère propice à leurs aspirations, à leurs résistances et reconnurent en elle le cœur même de leur race vaillante et opiniâtre. Mais ces mouvements n'intéressaient pas l'Europe, et Angora continuait d'être une obscure bourgade perdue sur les plateaux d'Asie Mineure.

Lorsque survint la plus magnifique de toutes ses aventures... D'ailleurs, elle était prête à l'instant où son destin lui fit signe.

Avant que Mustapha Kémal, commandant une

armée de volontaires, parvînt à Césarée, Angora lui fit dire qu'il pouvait compter sur elle. Dès lors elle fut la ville élue. Promue capitale de la Hépublique iurque, appelée du jour au lendemain a Fexistence d'aujourd'hui, elle dut, avec ses pauvres moyens, accueillir les membres du Gouvernement et leur suite nombreuse. Elie vit s'abattre sur elle un essaim d'architectes, de fonctionnaires, de journalisles, qui la bousculaient, s'installaient, réclamaient des maisons, du terrain, des renseignemenls. De son mieux elle ajusta ses vieilles rues aux quartiers en devenir, ses toits saas ambition à ces ministères sortis du sol comme par enchantement, à ces banques aux façades imposantes. Elle garde cette physionomie un peu ell'arée des gens qu'une fortune subite oblige à ernménagt'r dans une demeure luxueuse et ina<-h<wée, qui les effraie à leur insu et oii ils essaient de conserver tant bien que mal les chers souvenirs de leur obscut ité.

Des rues que l'on perce, de brillants magasins confron(és avec les échoppes du bazar, des édifices qu'on voit s'élever de jour en jour, des plâtras, des échafaudages, de vieux cimetières que Ton défonce, |)Our les transformer en jardins, et qui laissent échapper leurs crânes.

Cependant la physionomie de la ville neuve se dessine déjà : villas alignées, bâtiments oificiels

aux façades habillées de faïences bleues et vertes, rues larges, où la circulation des automobiles sera facile à régler, coupant à angle droit Favenue de la République aux longues perspectives régulières, qui deviendra les Champs- Elysées d'Angora. Elle commence à se border de palais : le Musée la domine, puis le vaste ministère de THygiène, le Turk Odjak (foyer turc) en construction. La statue équestre de Mustapha Kémal, en bronze, apparaît au centre d'un rondpoint oii de frêles acacias essaient résolument de grandir. Aux abords de la colline de Tchan-Kaya, où l'avenue de la République conduit en ligne droite, la plupart des ambassades établiront leurs quartiers : celle d'Allemagne, installée la première, multiplie ses édifices; le palais des Soviets est une masse écrasante.

Au flanc de la colline un peu verte où les notables d'autrefois cultivaient leur vigne, s'échelonnent les villas des ministres, parmi les maisonnettes anciennes, crépies en blanc et rose sous l'entrelacs des poutres. Au sommet, la résidence de Mustapha Kémal. On la reconnaît de loin, car elle est entourée de vieux arbres, un sujet d'étonnement ici... un luxe, le seul luxe, auquel il tienne.

L'avenue de la Gare aborde la ville entre le palais du Parlement et le nouvel hôtel, l'Angora

Pho!o Henri Marlio.

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