LA BASE DES MURAILLES D'ANGORA (CHÈVRE D'ANGORA
KN ASIE MINEURE
Palace, pour aboutir aux rues commerçantes où circulent les autobus, où des magasins neufs présentent les « dernières nouveautés ». Les rues se déploient autour d'une place que domine le monument de la République.
Sur un socle très haut, où sont sculptés des bas-reliefs, le général victorieux, à cheval, fixe sur la plaine son regard indomptable. A ses pieds, trois figures de bronze : deux soldats jetés en avant, appelant leurs camarades; en arrière, une paysanne, qui porte un obus sur son épaule courbée, symbolise Faction héroïque des femmes d'Anatolie pendant la guerre d'indépendance. N'est-ce pas la première fois qu'en Turquie on voit une place publique s'orner d'une figure féminine? Le long de la plate-bande fleurie, autour du monument, des têtes de loup, en pierre, carrées, puissantes, laissent échapper un filet d'eau.
A ces palais, à ces villas, les architectes s'efiforcent de donner le style du pays. Ils distribuent des coupoles, empruntent aux vieilles maisons leurs encorbellements, les façades à trois pans, les balustrades de pierre. Ils font venir de Koutaya des faïences bleues et vertes qu'ils disposent en frise et en dessins réguliers le long des corniches.
S'ils s'égarent et veulent imiter l'Occident,
ropinion publique les rappelle à Tordre. Un journaliste facétieux ne déclarait-il pas que tel édifice n'est point de style turc puisque les pigeons d'Angora refusent de s y poser! 11 faudrait parler aussi de l'ébahissemeiit des cigognes, nichées sur la colonne d'Auguste, et qui ne reconnaissent plus la cité dont elles sont le porte-bonheur...
Ou voudrait que la ville neuve ne comptât que ces maisons basses entourées de jardins que les Turcs affectionnent. Mais la surenchère du terrain leur infligera bientôt les hautes bâtisses et la proximité des appartements superposés, une des laideurs de l'Occident. Un architecte m'affirme que, dans la vieille ville, un mètre de sol s'est vendu jusqu'à six cent livres turques (1;. Le prix moyen est de cent livres turques par mètre carré.
Jusqu ici, néanmoins, TAngora nouvelle garde une unité de style, une spontanéité, nulle part rencontrées, et Ton respire dans ses rues une sorte d^enthousiasme, de bonne volonté, de jeunesse émanant de partout. Le mot « demain » retentit sans cesse : les yeux des Turcs contemplent la cilé future; il semble qr^ le présent s'agrandisse de l'avenir, un avenir rempli des belles certitudes du présent.
(1) La livre turque vaut 2 fr. 60 or.
EN ASIE iâTNEURB:
La vieille ville.
Angora, réveillée en sursaut par le prince Charmant. Sous le manteau neuf dont il Ta revêtue à la hâte, elle a gardé sa robe d'autrefois. Comme elle me plaît cette robe désuèie, laissant traîner ses plis au bas de la colline et déroulée à la rencontre de TAngora nouvelle !
Maisons crépies en blanc, aux poutres apparentes, façades à encorbellement, vieux moucharabieh dont les boiseries lavées sont devenues presque grises, mo^^^quées entourées de grands arbres, places silencieuses, recueillies aulour d'un tombeau.
Brusquement, au sortir d'une rue transversale, on voit apparaître la citadelle emboî(ant tout le faite de la colliae. Haute muraille flanquée de proche en proche par des tours pentagonales qui s'avancent comme des proues, double enceinte abritant la Cité d'en haut. Le long des rampes abruptes on reconnaît les restes d'un troisième mur de défense et remplacement de grosses tours rondes qui descendaient jusqu'à la ville romaine.
C'est la fin de l'après-midi. L'ardeur du soleil oblique se réfugie le long de ces flancs arides, comme appelé par ces pierres qui se dorent et s'empourprent. Toute la colline d'Angora flamboie, jusqu'aux masses sévères du vieux han (1), énorme construction, vieille de plusieurs siècles, à mi-hauteur, ei Ton ne prête aucune altentionaux quelques villas neuves qui montent à l'assaul des premiers escarpements.
La petite Cité d'en haut est si bien lovée entre ses murailles qu'on ne l'aperçoit pas tandis qu'on gravit le roide chemin. Et c'est une surprise, lorsqu'on a franchi la porte en arc, ouverte dans l'épaisseur du massif de pierres, de la découvrir, intacte et secrète, avec ses maisons anciennes si rapprochées que leurs ericorbellements se touchent par-dessus les ruelles. Elle a son bazar où les échoppes se serrent, et, sur une place étroite et ombragée, sa mosquée enclose d'un mur oii s'encastrent des marbres grecs et romains portant des inscriptions.
Le long des rues si calmes, des femmes accroupies sur leur seuil vous suivent du regard. Le bazar a fermé ses poites; les hommes l eviennentde la mosquée. Aulour d'une fontaine avare, un groupe de jeunes filles et d'enfants attendent leur tour
(i) CaravanséraiL
de poser une cruche sous le mince filet d'eau.
Une pente nue rejoint la muraille supérieure où s'adosse une construction blanche, reste de lacitadelle, qui deviendra un musée. Elle surplombe une paroi à pic encore défendue par des murs, face à la colline jumelle, le mont Tamerlan, désert, qui étage ses blocs de porphyre d'un rouge sombre autour des stèles d'un vieux cimetière.
On s'asseoit sur les pierres chauffées. Des lions de marbre romains s'échelonnent au pied de la petite maison on loge le gardien du musée, un philosophe qui cultive des lauriers roses et soigne une bande de chats. Ici, à près de mille mètres d'altitude, on respire des souffles frais. Toute la plaine d'Angora s'étale, remontant doucement vers les ondulations lointaines, s'appuyant à ce demi-cexxle de collines oîi les villégiateurs d'autrefois ont laissé des traces de verdure. La montagne du Ciel, là-bas, ferme l'horizon de son triangle bleu; 1 Elma-dagh, dominant Tchan- Kaya, face à l'Hissar-dagh, semble une longue colline crénelée en dépit de ses 1.980 mètres.
Le soleil va plonger derrière la montagne; il tombe au ralenti dans une orgie de lumière rouge, et la plaine, tout à l'heure d'un blond ardent, devient pourpre, rose et violette : impalpable floraison de la terre, d'une douceur, d'une
richesse, que les futurs jardins d'Angora ne parviendront jamais à égaler.
Le soleil a disparu. La montagne du Ciel plaque une pyramide vioîetle sur le ciel rouge. Lalumière de la plaine s'effeuille. Le crépuscule est très bref; nos yeux retournent vers la ville neuve, ample, régulière, gainée d'échafaudages, qui déjà pique de points de feu le bord du désert ; les vieux quartiers turcs sont massés dans Tombre, tandis que les maisons de la Cité d'en haut gardent une clarté à leurs façades, étrange reflet d'un monde qu'on ne voit pas.
Des fils brillants s'étirent dans la plaine assombrie. Un ruisseau? Je pense à la rivière d'Angora dont je n'ai pu découvrir le cours. Elle a un nom, Inge-Sou (l'eau mince), elle reçoit même des affluents. Peut-être s'endort-elle en été, au milieu de son lit. Ces fils brillants allongés sur la plaine, c'est tout ce qui reste d'elle, sans doute.
Le chat d'Angora,
J'ai voulu faire la connaissance d'un chat d'Angora. Ces chais fameux dont on dit qu'ils sont presque aveugles, et qu'un œil n'est jamais de la même couleur que l'autre.
Le philosophe de la citadelle m'a montré le sien. D'une blancheur de neige, nonchalamment assis sur une table, le chat m'a regardée avec une lassitude mpprisante. Puis il a baissé ses yeux, dont l'un est jaune et l'autre vert, et il est revenu à son rêve. La tête petite, les épaules étroites, négligeant de dresser ses oreilles pointues, laissant pendre sa longue queue, il est fier, languissant et beau, comme une lin de race.
Imprudente, j'ai tendu la main pour le caresser. Il n'a pas reculé, s'est détourné simplement, puis il s'est levé, dédaigneux de fuir, il s'est borné à se rasseoir en me tournant le dos, un dos svelte et hautain dont je n'osai plus troubler l'immobilité
La citadelle est un livre d'or,
La muraille de la citadelle est un livre d'or oii chaque époque a laissé sa signature.
— A commencer par les Galates, dit le professeur, empaumant déjà sa thèse favorite.
Car cet Occidental, qui enseigne le latin à Constantinople, voit des Galates partout. A l'entendre, puisque les Galates sont des Gaulois, les Turcs, descendant de deux races mêlées, les
autochtones d'Anatolie et les Gâtâtes, seraient des arrière-cousins des Français du Nord.
Dans les rues d'Angora, à chaque instant, il vous arrête : le Turc aux yeux bleus que nous venons de croiser, la petite fille aux tresses blondes, des Galates!
— Avez- vous remarqué? ce monsieur, à gauche, qui descend du trottoir, il ressemble à M. Poincaré! Et celui-ci...
Il montre un Turc engraissé, à la démarche solennelle :
— Tout le portrait de Victor Hugo !
Nous venons du vieux han; le professeur a mesuré les piliers énormes qui soutiennent la voûte, en partie ruinée, où les voyageurs d'autrefois s'abritaient, oii des vagabonds kurdes, aujourd'hui, ont élu domicile. 11 a brandi son mètre, brusquement déployé, sur Fessaim de petits mendiants aux yeux noirs, demi-nus et charmants, qui le harcelaient. Et les gamins, stupéfiés par ce prodige, se sont enfuis, ont disparu soudain dans Tombre des piliers.
A présent, nous longeons la muraille d'enceinte.
— On attribue aux Galates ces fondations magnifiques, ces blocs régulièrement taillés, emboîtés les uns dans les autres, et cimentés de telle façon qu'ils demeurent indéracinables,
depuis l'an 287 avant Jésus-Christ, malgré tous les assauts qu'ils ont subis.
Et sans doute, les Galates, en arrivant, avaient trouvé les ruines de murailles plus anciennes : cette ville fut prédestinée à Ja lutte.
— A cette date, les Galates s'installèrent en Asie Mineure. D'après la tradition, ils ne sont autres que ces Gaulois, qu'un roi de Bithynie avait appelés à son aide. Il leur donna, le long du Kizil-Irmak, des terres considérables qu'ils agrandirent encore, et, de conquête en conquête, ils rallièrent tout le pays à leurs institutions démocratiques. Ils étaient organisés en une sorte de confédération, comprenant leurs trois groupes, ayant chacun à sa tête quatre tétrarques, assistés d'un conseil de trois cents membres. L'Assemblée des États se réunissait chaque année à Druidesmentum... On n'a pas encore identifié cet endroit... Les Galates eurent à soutenir toutes sorles de combats. D'abord contre Antiochus Soter, roi de Syrie...
Je prends des notes fiévreuses dont je ne me servirai point. Et je contf^mple à la dérobée les impérissables fondations gauloises.
— En Tan 189 avant Jésus-Christ, commence la lutte avec les Romains. Le consul Manlius, à Afiam Karahissar, pour encourager ses troupes à combattre un ennemi redouté, leur disait :
« Les Gaulois de Galatie se sont abâtardis, sang mêlé, Gallo-Grecs... »
Les Galates se battirent si bravement, néanmoins, que Manlius, vainqueur, leur laissa leur indépendance. Et ce fut Tempereur Auguste qui réduisit la Galatie en province romaine.
— Auguste ne manqua pas de consolider ces remparts. Les murs de briques qui surmontent les puissantes assises sont attribués aux Byzantins, lorsqu'à la mort de Théodose la Galatie devint partie de l'Empire d'Orient.
Au xi^ siècle, ce fut au tour des Turcs seldjoukides de réparer la forteresse.
Les Turcs seUjoukides secouèrent la domination de Byzance et se fortifièrent à Angora.
Ils prirent, pour réparer les brèches, toutes
les pierres qui leur tombaient sous h main. Voyez ces blocs disparates, ces marbres sculptés introduits dans la muraille, ici, un lion romain... là, une inscription grecque, et ces chapiteaux, ces fragments de colonnes, quel singulier effet sur cette muraille guerrière !
— Mais non, la paiine du temps atout accordé. Le soleil a vernissé les pierres, les briques et les marbres, accoutumé les ordres différents à vivre en harmonie. Cette tête de lion me semble très à l'aise ici... et très en beauté.
Le professeur m'entraînait vers la porte voûtée.
— Reconnaissez les ramures des herses que Bohémonil a fait installer. Encore une empreinte française... Après dix-huit années d'occupalion Boh^monJ et ses Croisés durent restituer Ja ville aux Sel ijoukides.
Puis les sultans de Brousse y régnèrent jusqu'à l'arrivée des hord< s de Tatars. En 1402, Tamerlan, — Timour, h grand chef tatar, ayant vaincu le sultan Bayazide P"" à la bataille d'Ancyre, dans la plaine de Chibouk, tout près d'ici, prit possession de la citadelle. Il devait mourir trois ans plus tard, au moment où il partait à la conquête de la Chine.
— La tradition veut qu'il soit enterré sur le mont Tamerlan, dit le professeur en se tournant vers la sauvage colline, et que ses restes y demeurent encore. Cela me paraît douteux. Car il s'était montré un ennemi trop féroce pour que les Turcs l'aient laissé dormir si près de leur citadelle.
Une dernière fois, les murailles furent réparées par un conquérant qui ne devait pas non plus garder longtemps la ville indomptable : xMehmet Ali, sultan d'Égypte, en 1838.
— Il faul noter encore...
Le professeur replonge dans un passé plus lointain, énumère des batailles, laisse tomber des nonis pêle mêle.
Je rêve au pied de la muraille oii tant de mains ont collaboré, Phrygiens, Galates, Romains, By-
zantins, Turcs seldjoukides, Ottomans, Tatars, Égyptiens, bâtirent, exhaussèrent, retouchèrent la^'triple enceinte d'Angora. Mais c'était toujours le même peuple qui vivait enfermé dans ces pierres, assistant aux allées et venues des conquérants multiples, le peuple anatoliote, patient et opiniâtre, qui reçut l'organisation gallo-grecque etlorganisation romaine, puis la loi chrétienne et la loi de llslam, ce peuple d'Anatolie, immuable sous des noms différents, le peuple turc.
Le jour tombe. Le professeur s'est tu. J'oublie les notes et la leçon.
Ici, le passé continue de vivre d'une vie sourde et secrète, qui devient sensible à certaines heures de silence. Penchée sur cette cité, témoin de si nombreuses batailles, et où passèrent des héros et des saints, je crois saisir, dans ce lent crépuscule abolissant la nouvelle Angora, une palpitation profonde de l'âme humaine multiple et pareille, qui, depuis des millénaires, n'a pas cessé d'habiter ces murs.
Le temple d' Auguste,
La ville garde des souvenirs de ces civilisations diverses, et les habitants, d'un régime à l'autre, mêlèrent les traditions sans détruire les œuvres.
Une des plus belles mosquées seldjoukirles d'Angora porle le nom d'AsIam Uané, la demeure du lion, sans doute à cause de ce grand lion de marbre, en face de sa porte, legs des Romains probablement. Sans le déranger, ils ont élevé à quelques pas de lui un tombeau oii s'adosse une maison décrépite et précieuse, car des dalles sculptées sont insérées dans les murailles. Une inscription grecque demeure bien lisible sur Fun de ces marbres : les noms de quatre-vingts habitants d'Ancyre qui s'étaient réunis pour élever un monument en l'honneur d'Auguste.
Le temple d'Auguste atteste l'importance que l'Empereur accordait à sa ville d'Ancs re, puisque, sur les murailles de ce temple, il fit graver son testament, copie, dit l'inscription, de Tacte authentique qui est gravé à Rome, sur deux tables d'airain.
Les tables d'airain ont disparu, et c'est à Angora qu'il faut venir pour déchiffrer le texte du testament impérial. Si les chrétiens, transformant le temple eu église, ont détruit le mur du fond avec sa porte, les murailles latérales et l'entrée majestueuse restent intactes. Intactes ces hautes pierres dorées tenues entre elles par des crampons, offrant au graveur cette belle page lisse et dure où les caractères apparaissent très nets, Finscription latine sur la face
interae, la traduction grecque sur la face extérieure.
Hautaine justification de sa vie, que le vieil empereur dicla à l'âge de soixante-seize ans, paroles fières et tristes que Ton croit entendre résonner entre les murailles magnifiques, avec rinflexion d'un adieu.
« ... Quant aux nations étrangères, quand j'ai pu les conserver sans danger, j'ai mieux aimé les conserver que les détruire...
... J'ai fait revivre les exemples de nos ancêtres...
... Dans les temples de toutes les villes d'Af^ie, j'ai rétabli après ma victoire les ornements dont les avait dépouillés, pour en jouir comme d'une propriété privée, celui auquel j'avais fait la guerre...
... Je n'ai pas voulu prendre la place de quelqu'un qui vivait encore...
... Sans que j'aie jamais fait la guerre injustement à aucun peuple... »
Paroles qui résonnent singulièrement aujourd'hui comme naguère.
Saint Paul les a-t-il déchiffrées sur cette paroi, quand il vint à Ancyre fonder l'église des Calâtes, ainsi que l'affirme la tradition? Sans doute aura-t-il pensé, en face de ce temple alors dans toute sa gloire, qu'à une lelle grandeur manquait la grandeur de la grâce.
Trois siècles plus tard, Joviea dut les méditer ici même, lorsqu'à An -yre, revêtu de la pourpre impériale, il célébra la solennité de son consulat, donnant à li cité d'Asie Téphémère prestige d'une capitale d'empire.
Peut-être, saisi par ce caractère de durée, le caractère de ce temple et, déjà, le caractère de cette ville, rêva-t il à son propre avenir, au testament qu'il écrirait u.n jour, sur un marbre impérissable, lui qui devait mourir sept mois plus tard.
Les jardins d'Angora.
Une capitale ou l'eau manque... On ne peut compter sur l'intermittent Inge Sou qui ne garde en été que quelques flaques boueuses oh les bestiaux vont boire, et les femmes, laver leur linge. La ville qui pouvait s'en tirer à peu près, avec ses quelques fontaines, lorsqu'elle comptait trente mille habitants, ne sait plus comment suffire aux besoins de quatre vingt mille !
Il était question d'amener à Angora l'eau d'un petit bic, situé à vingt-cinq kilomètres, au delà des défilés de Tchan-Kaya, sur la route de Koniah. Mais, tout récemment, on a trouvé des sources, à une quinzaine de kilomètres de la
ville. Il a taiiii les chercher en creusant le sol jusqu'à quatorze mètres de profondeur. L'eau ♦ st pure et suffisamment abondante. De grands travaux sont commencés pour la capter. Lorsqu'ils s'achèveront, on sera en mesure de distribuer à chaque habitant cent vingt litres par vingtquatre heures.
Plus tard, lorsque la cité s'agrandira? On trouvera d'autres sources . . .
En attendant, il faut une lutte incessante pour obtenir un parterre.
Autour des villas neuves on a préparé des jardins, jardins en devenir, où des plantes, hâtivement semées et courageuses, tendent leurs fleurs le Jong; des clôtures : capucines, œillets d'Inde; les passants leur sourient et se retournent pour les regarder encore.
Chaque jour, je me penche au balcon de l'hôtel sur la plate-bande d'herbe vive qui est un bain frais pour les yeux. Un arrosage quotidien lui permet de supporter l'accablant soleil. Cet arrosage coûte à l'Angora Palace vingt-cinq francs or par jour...
De l'autre côté de la route, le jardin du Parlement entoure le bâtiment neuf à trois ailes, au balcon ajouré, aux jeux de faïences bleues, qui a une expression de bonhomie. Les arbres sont à peine en état de feuiller; on n'a pu obtenir un
buisson, im coin d'ombre. Le jardin anx allées trop blanches semble un miroir où convergent les rayons de soleil. Pourtant il a des fleut s qu'un vieux jardinier suisse arrose avec pitié, tout en se lam.entant de dispenser si peu d'eau ; ces fleurs aux corolles diminuées ont l'air de s'épanouir à travers de la souff*rance. Il en est d'un peu désuètes et charmantes, comme ces volubilis qui montrent tant de bonne volonté. Les rudes soucis ne sont pas difficiles à contenter et les zinias s'eff'orcent chaque jour d'élever davantage leurs liges raides oii un bouton est promis. 11 y a aussi des roses, le triomphe du vieux jardinier qui les compte avec vénération et se fâche si quelqu'un essaie de lui en dérober une. Ces roses d'Anatolie, éclatantes et fragiles, dont les corolles privées d'humidité s'effeuillent à peine ouvertes, comme elles sont précieuses !
Un jour que nous partions pour l'intérieur du pays, un jeune confrère journaliste m'apporla un bouquet: des zinias, des œillets d'Inde, serrés, presque sans feuilles, et des roses! Comme une sorte de prodige je le considérais, je le gardais dans mes mains, qui, depuis si longtemps, n'avaient tenu de fleurs. Et rien ne m'a touchée davantage que cette offrande d'un pauvre jardin d'Angora, ces fleurs qui ont tant de mal h s'ouvrir et qu'on donnait h une passante.
S^yr vne terrasse de Tchan-Kfiya.
Pourquoi Musiapha' Kémal a-t-il élu, comme capitale, dans cette plaine dépouillée, celle rude cité, si pauvre, sans ombrage et privée d'eau?
Telle est la question que se po-eut certains étrangers. Sans doute ne sont-ils pas venus sur cette terrasse, au sommet de la colline de Tchan- Kaya, devant la maison très simple que Mustapha Kémal a tait agrandir d'une tourelle pour loger sa bibliothèque. Ils ne se sont pas arrêtés à cette place, la place même oii le Ghazi contemple chaque jour Angoi a dans les robes changeantes que tisse la lumière. Ils auraient senti qu'il Ta choisie, dure à elle-même, vaillante, irréductible, parce qu'il Ta reconnue et s'est retrouvé en elle.
Foiteresse au cœur de l'immense forteres-^e qu'est TAnatolie, défendue de tous les côlés par ses montagnes, qui ne livrent qu'à regret d'étroits passages, habituée à dominer, pure des malfaisantes atmosphères levantines, elle s'imposait.
Comment aurait-il pu prétérer Césarée, à cause de ses verdures et de ses eaux courantes, Césarée, âpre au gain, où les Grecs avaient si longleaips établi leurs commerces? Koniah conser-
vatrice de trésors, centre de culture religieuse? Brousse trop près de la mer?
Angora, c'était sa ville à lui. Et puisqu'il a déjà accompli ce tour de force de transformer, par sa seule volonté, la bourgade, qui n'avait d'autre richesse que son passé chargé d'histoire, en une très moderne capitale, il accomplira de nouveaux prodiges, il fera fleurir des jardins et pousser des forêts.
L^histoire de la Turquie connaît des rythmes mystérieux. Une fois déj^, un grand chef, un victorieux, choisit Angora pour y enraciner la domination seldjoukicle : sans doute obéissait-il au même ordre intérieur.
Angora. Avec son faîle horizontal et les pentes régulières de sa colline, elle a gardé, en les ampliliant, les lignes des vieilles citadelles hittites, recouvertes de terre, qui bombent de place en place le sol de TAriatolie. De quelle poigue elle étreinl sa colline ! Avec quelle taciturne allégresse elle érige sa muraille, deux fois millénaire, et ses tours qui semblent un collier de sentinelles! Elle enferme ses petites maisons et veille sur la cité neuve répandue à ses pieds.
Autour de cette dure silhouette, d'une grandeur qui se révèle peu à peu, s^évase la plaine nue, close entre ses montagnes. Muets colloques, échanges silencieux... comme elles s'entendent,
la plaine désertique et la vieille cité ! Ici, rien ne parle de vie facile, de repos, d'oubli, de détente» Elles sont loin, les nuits voluptueuses du Bosphore, les promenades enchantées sur les bateaux déchirant Teau soyeuse, entre les palais inondés de clair de lune : Todeur des roses qui vous rejoint, Tombre des bois, la douceur des rivages. Ici tout est latte, dans le passé, dans le présent, luttes autrefois coQtre les envahisseurs, hier, contre une armée que soutenait l'Europe, aujourd'hui, contre une nature ingrate, un sol qui refuse la culture, contre une humanité pliée à des routines... Ici, tout est dépouillement. Une sorte d'ascétisme héroïque s'épanche de la ville à la plaine : dédaigneuses des contingences, indifférentes aux biens qu'on entasse et qu'on évalue, elles ne connaissent que l'or impondérable qu'elles bercent longuement à chaque aurore, à chaque soleil couchant.
Le mouvement des montagnes elles-mêmes apparaît symbolique : entre elles s'établissent de mystérieuses correspondances. Une tête de rochers se lève et veille par dessus cette longue épaule ; d'autres faces sont dressées, des bras se tendent.
Gigantesques répliques de la citadelle humaine, les montagnes s'ordonnent en une série d'enceintes, et forment un cercle immuable autour des trois collines dont la plus haute porte la cité bien gardée.