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ON EST EN TRAIN DE CONSTRUIRE

— On est en train de construire... dit le ministre.

Quel ministre ? Celui de Tlnstruction publique? de l'Intérieur? de l'Hygiène? des Affaires étrangères ?

Peu importe, car tous ont répété ces mots qui reviennent sans cesse sur leurs lèvres; jeunes, tous, ils ont la même expression d'ardeur, ils sont remplis d'enthousiasme, de projets. Ils se groupent autour de leur chef, Mustapha Kémal, accordés à la même idée, dévoués à la même cause. Ce gouvernement turc donne une singulière impression d'unité.

— On est en train de construire...

— Quoi? quoi donc encore?

Tout : des ministères et des écoles, des instituts, une annexe à l'hôpital, des casernes, des maisons pour les fonctionnaires, des aqueducs,

des routes, des kilomètres de chemin de fer, un village modèle, que sais-je? Tout enfin.

Une autre phrase, également sobre, s aligne en face de la première :

— Nous devons compter sur nos seules ressources qui ne sont pas grandes.

Tout construire... et si peu de capitaux! Se suffire à soi-même, se créer soi-même... On écoute, on admire tant de confiance, et, de jour en jour, on conslate que ces projets, qui semblaient chimériques, passent dans Tordre des réalisations. Tel est le miracle turc...

Lorsque le gouvernement de la République, il y a cinq ans, vint s'installer à Angora, il trouva la vieille cité dénuée de toute ressource et infestée de malaria.

Il fallut s'arranger comme on put, camper, vivre de rien dans des maisons délabrées. Déménager de la somptueuse ville des sultans pour tomber dans ce désert ! Les ambassadeurs louaient à la semaine des wagons-lits, immobilisés sur les rails. On improvisait des dortoirs pour les députés. Tous eurent à souffrir. Les ministres prenaient la fièvre et coniinuaient de travailler. On assistait à cet étonnant spectacle d\\u gouvernement sans domicile qui campait dans sacapilale.

Architectes, entrepreneurs, maçons se mirent à la besogne. On construisait partout à la fois. Il

fallait aller au plus pressé. En premier lieu, vivre. . .

Aujourd'hui encore, il n'est pas facile d'installer à Angora le vasie appareil gouvernemental d'un grand pays. Beaucoup de fonctionnaires hésitent à faire venir leur famille : il faut accepter rinconfort, l'inachevé. On manque de logement et la vie est très chère. Cependant, de mois en mois, la situation s'améliore. Les maisons poussent plus vite que les arbres. Elles se multiplient à raison d'un millier par année. Depuis que TAngora Palace est ouvert, avec ses vastes salons, son restaurant, sa terrasse, la vie sociale s'est établie.

On se retrouve, le soir; on cause; l'orchestre ressuscite autour des danseurs un peu de l'atmosphère d autrefois. On a pu donner des dîners et des bals. On a pu loger le roi et la reine des Afghans.

Tout d'abord il fallut assainir la plaine, lutter contre les moustiques porteurs de malaria, drainer les marécages que le capricieux Inge Sou laissait un peu partout sur sa route, en automne et au printemps. Aujourd'hui, dans celte plaine d'Angora, la malaria est vaincue : il n'y a presque plus de moustiques. Il n'y a plus de fiévreux.

— Nous avons entrepris la lutte contre le palu-

disme dans tout le pays, dit le ministre dp l'Hygiène. Ce sera long. Mais nous obtenons déjà des résultats.

Il fait apporter des graphiques oii s'inserivent les courbes des maladies. Le paludisme et la variole sont en décroissance.

Il y a le trachome enraciné dans les régions de l'Est. Cette ophtalmie purulente, très contagieuse, qui rend aveugle, est un terrible adversaire. Il y a la tuberculose et la syphilis...

— On est en train de construire à Angora un Institut central d'hygiène. La fondation Rockefeller a fait un don de 80 000 dollars pour Téquipement scientifique. Le premier bâtiment, destiné aux sections de bactériologie et de chimie, est déjà achevé. Llnstitut central d'hygiène donnera des cours de perfectionnement aux médecins et au personnel sanitaire.

Car cette vaste Anatolie, oii tout est à créer, où les cocnmunicatioQS sont si difficiles, manque du personnel indispensable pour lutter contre les maladies. On s'occupe de le former. 11 existe déjà une école d'infirmières dépendant du Croissant Rouge. On commencera sans tarder à préparer des « assistantes sociales », qui soigneront les malades dans les lointains villages. Et l'on va construire à Angora un foyer pour ces infirmières.

L'assistance médicale gratuite est encore très insuffisante. En faveur d'une population de 15 millions d'habitants, on ne dispose, dans les hôpitaux de Turquie, qu^^ de 9.750 lits. On s'efforce de les multiplier en dépit des moyens matériels restreints. On crée des dispensaires, auxquels on annexe une salle de cinq lits ; 155 districts possèdent déjà leur dispensaire. Le vilayet d'Angora en compte, à lui seul, dix, qui seront bientôt aménagés d'une manière perfectionnée et pourront servir de modèle.

Des sociétés privées, comme le Croissant Rouge, la Ligue aniituberculeuse, le Croissant Vert, — aurait-on jamais cru qu'il faudrait, en Turquie, lutter contre l'alcoolisme ! — secondent Teffort du gouvernement.

Nous avons visité l'hôpital d'Angora, une série de pavillons clairs et gais, fort bien tenus. Quelques-unes des chambres ne contiennent que quatre lits. Au-dessus de la porte du pavillon principal, on remarque un bas-relief en marbre, représentant l'histoire de la médecine, copie de la fresque de Bourgeois qui décore Tamphitnéâtre de l École de médecine, à Paris.

Au laboratoire de pharmacie, nous avons vu entrer une jeune fille, timide, baissant ses yeux iioirs, escortée de sa mère^

— Je vais lui faire une prise de sang, dit le médecin. Elle voudrait se marier. Alors... Notre loi exige désormais le certificat médical pré-nuptial.

Ainsi la Turquie s'installe une des premières dans des habitudes qui seront peut être celles de demain.

— On est en train de construire... dit le ministre de l'Instruction publique.

Des écoles primaires, des ecol -s moyennes, des Instituts techniques.

— Nous avons 6.060 écoles primaires fréquentées par 450.000 enfants. Mais elles ne sont pas suftisautes. Le nombre des écoliers a doublé depuis la révolution. Les classes ne les contiennent plus. Dans certaines écoles on est obligé de répartir les élèves en deux groupes, dont l'un travaille le matin et l'autre, l'après-midi.

On projette de créer des écoles ambulantes pour les villages lointains et difficiles d'accès. L'institutrice arrivera dans une roulotte où elle logera, elle apportera tout son matériel scolaire et la mosquée servira de classe.

Angora possède treize écoles primaires, dont quatre, toutes neuves, et l'on prévoit la construction d'une quatorzième. Ces écoles ont des classes spacieuses et aérées où la lumière entre

à flot«i, des cours de récréation, des lavabos bien installés.

Au rez-de-chaussée du Ministère, on a réuni des travaux d'élèves : modelages, aquarelles naïves, cartes de géographie en relief, p^)ges d'écriture où s'aiignent les caractères compliqués et beaux de l'alphabet arabe, œuvre des écoliers de cinquième année. Cinq ans, c'est un minimum, en Turquie, pour apprendre à écrire.

Le long des murs, des figures d'étrangers regardent avec indulgeuce ces humbles travaux d'enfants : Molière, Racine, Gœthe, Schiller, Voltaire, Pasteur, Tolstoï...

Au lycée d'Angora, qui compte 500 élèves, dont 120 seulement sont externes, nous avons visité la salle où les meilleurs devoirs sont exposés. Sur de longues pancartes s'étalent des inscriptions admirablement calligraphiées. Je prie qu'on m'en traduise quelques-unes, graves conseils, réflexions, paroles du Ghazi de préférence, telle celle-ci :

« L'instruction ne doit pas être considérée comme un élément de luxe, mais comme un adjuvant à la lutte quotidienne pour vivre. »

Nous paicouions le vieux bâtiment modernisé, pourvu de laboratoires et d appareils à douches. Une quarantaine d'élèves inspecteurs prennent des cours de vacance avant de partir pour les

écoles lointaines qu'ils initieront aux nouvelles méthodes.

Ils sont ranj^és dans le jardin. Les uns ont <!es cheveux déjà giisonnants. Tous ces yeux brillent d'enthousiasme.

— Nous pouvons les envoyer dans les endroits les pins dilliriles, les plus déserts, dit le représentant du Ministre. Ils acceptent tout, ils considèrent leur mission comme un apostolat.

Un jeune homme exprime, en français, au nom des élèves, leur espoir de contribuer au développement de la Turquie.

— Nous n'avons pas assez de personnel, dit le Ministre.

Oa crée des écoles normales. Les futur es institutrices reçoivent des notions d'hygiène afin de pouvoir conseiller les mères, et les élèves instituteurs se familiarisent avec les questions agricoles pour venir en aide aux paysans.

Le gouvernement se préoccupe surtout de renseignement professionnel, car il sagit de remédier à cette carence de travailleurs spécialisés, qui forçait les Turcs jusqu'ici à recourir aux Européens.

— On est en train de construire à Angora un

Technicum qui sera achevé dans trois ans, outillé de la façon la plus moderne, et coûtant un million et dt^mi de livres turques. Il recevra les enfants qui auront suivi l'école primaire. Après cinq ans de préparation, ils sortiront ouvriers qualifiés. Les élèves les plus distingués continueront leurs études, recevront pendant deux ans un enseignement spécialisé et deviendront des techniciens. L'étit-major rêve la création d'une école polytechnique pour former des ingénieurs militaires. Déjà on la prévoit à Angora. Celte école sera moins théorique que celles de rOccident. Elle aura ses hauts fourneaux, ses laboratoires d électricité où les élèves ingénieurs s'initieront à la pratique du métier.

— Et qu'a-t-on prévu pour les femmes?

— Un Institut technique avec une section commerciale et une section normale. Il y aura des cours de tissage et de broderie, d'économie domestique et de sténographie. On est en train de le construire à Angora.

D*-jà les ministères emploient des femmes comme dactylogr aphes. Il y a même une femme sous-chef de bureau.

On rêve en regardant ces jeunes filles apporter un document, nettes, agiles, les cheveux coupés. Cinq ans pour bouleverser une tradition vieille de plusieurs siècles !

EN ASIE MINEUKE

De jeun.^s sociétés contribuent de tout leur pouvoir à cette extension de la main-d'œuvre féminine: le Foyer du travail^ l'Union des femmes qui favorise les initiatives et crée une atmosphère d'entr^aide.

Les femmes turques continuent aujourd'hui la besogne qu'elles avaient assumée pendant la guerre d'indépendance. Elles se tiennent debout aux côtés des hommes, comme ces paysannes d'Anatolie qui apportaient des munitions...

Le Ghazi a dit :

— Nous sommes forcés de regagner en quelques années les siècles que nous avons perdus.

Au ministère de l'Intérieur, à celui des Travaux publics, à celui des Finances, partout on assiste à cet effort de rattraper le temps. Qui donc accusait les Turcs d'indolence? Ils ont déployé en cinq ans une activité qui semble un fait unique dans l'histoire universelle. Chaque année voit poser des kilomètres de rails, construite des kilomètres de route. Et il faut considérer que, dans la presque totalité du pays, le trafic se fait à dos d'âne ou à dos de chameau et que chaque huche, chaque pierre doit être ainsi patiemnient transportée le long des sentiers de montagne.

On s'efforce d'améliorer la condition des pay-

sans. Libérés de la dîme qui les écrasait en raison surtout des exactions de l'ancien régime, ils acquittent un impôt raisonnable, calculé d après l'importance de leurs immeubles et de leurs troupeaux. Aussi le cheptel est-il en augmentation malgré plusieurs années consécutives de terrible sécheresse.

La Turquie nouvelle, jusqu'ici, n'a point contracté d'eipprunt. Chaque année, elle amortit la dette flottante que lui a laissée l'Empire et elle augmente son budget qui a passé de 33 millions, en 1914, à 207 millions de livres turques en 1928. Grâce à une administration sans cesse revisée, à des économies obtenues peu à peu, à des impôts progressifs frappant surtout la classe aisée, et à de nombreux impôts indirects, la jeune République réussit par ses propres moyens à faire face à ses dépenses.

Le premier souci de Mustapha Kémal, sa plus grande sollicitude fut d'abord pour l'armée. Les soldats, bien nourris, bien vêtus, sont soumis à une instruction solide, car l'armée doit être aussi l'école. Autrefois, le service militaire durait cinq années et se prolongeait, dans certains cas, pendant dix ou douze ans... Aujourd'hui il compte dix-huit mois, dont trois mois de vacance.

Dans les casernes d'Angora (casernes provisoires, recouvertes en tôle ondulée en attendant

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la belle caserne qu'on est en train de construire), nous avons pu les étudier de près ces garçons disciplinés, aux gestes vifs et précis, qui venaient présenter leur tête aux compas anthropométriques.

Les officiers reçoivent avec une courtoisie charmante. Il y a des fleurs autour du mess, et l'on prend le café en mesurant les hommes.

— Parce que nous voulons la paix, dit le commandant, nous voulons être forts. On ne peut défendre la paix que si Ton ne redoute pas la guerre. Nous avons 420.000 hommes sous les armes, bien entraînés, rompus à toutes les fatigues. Nous pouvons en lever immédiatement 600.000, et doubler ce chiffre en cas de besoin.

Souvent, au cours de nos voyages dans les régions lointaines, nous les avons admirés, ces soldats endurants et sobres, habitués aux privations, et portant leur uniforme aux tons neutres avec une fierté ingénue. En matériel de guerre Tarmée turque est bien approvisionnée : ne possède-t-elle pas celui que FEurope envoyait aux Grecs?

On tait un grand effort pour doter le pay s d'une aviation perfectionnée. Jusque dans de pauvres villages nous avons vu les afliches de « la Loterie au bénéfice de l'aviation ».

Avec ses surfaces planes enfermées entre d(^s montagnes, TAuatolie semble prédestinée à lessor

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des grands oiseaux qui franchissent en si peu d'heures des distances invraisemblables. Peutêtre l'avion deviendra-t-il indispensable à la vie quotidienne, en Anatolie, plus rapidement qu'en Occident.

Ces préoccupations des nécessités immédiates n'empêchent pas le gouvernement de s'inléresser aux besoins de l'esprit. On doit construire à Angora une bibliotlièque. En attendant, les livres sont rassemblés dans les sous-sols du ministère de l'Instruction publique, où de nombreux lecteurs viennent chaque jour les consulter.

Le musée est déjà terminé et l'on est en train de l'aménager.

Les membres de la mission américaine qui poursuivent une série de fouilles archéologiques viennent y installer leurs trouvailles, des poteries, des sculptures, des inscriptions.

Sans doute y transportera-t-on ces marbres grecs et romains, ces ba'^-r(4ipfs hittites rangés aujourd'hui d ans la cour du temple d'Auguste, et ce lion magnififiue qu'on vient tout justement d'amener du dé.-ert.

En relief sur une dalle, la tête triangulaire, les mnchoires ouvertes, la qiieue relevée, il va, emporté par un mouvement irrésistible. Il ddnne

la sensalion d'une force libre. Le sculpteur hittite, en simplifiant celte féroce effigie, accusa le caractère de puissance. C'est ainsi qu'un jour, il a dû voir paraître, sur quelque haut plateau, le lion, passant comme un dominateur.

A côlé du lion terrible d'Hanskoï, les lions romains, aux crinières bouclées, ressemblent à de gros chiens soumis.

Le musée d'Angora deviendraun centre d'études pour ceux que passionne l'histoire, encore si obscure, des peuples primitifs en Anatolie. Peutêtre, dans l'avenir, viendra-t-on de très loin contempler ici les chefs-d'œuvre de Fart hittite.

Créer... quand aucune routine, aucun précédent, aucune tradition ne vous retiennent ; quand il n'est pas besoin, an préalable, de trancher des liens qui ralentissent. Avoir tout l'avenir devant soi et s'interdire de regarder en arrière, se défaire du passé immédiat comme d'un vêtement hors d'usage, et ne tenir qu'à un passé si lointain qu'il n'est plus que légende et épopée.

Adopter, sans transition, les méthodes les plus modernes : le téléphone? Oui, le téléphone automatique du premier coup. Le télégraphe ? Il ne peut être question que du sans-fil. A Angora, la

plupart des dépêches expédiées sont des radios.

Le Technicum, l'Ecole norniaie, Tlnslilut d'Hygiène, installés selon les dernières formules? Non pas. Selon les formules de demain.

Rien d'intermédiaire. Toutes les étapes franchies d'un seul bond. La civilisation occidentale, chargée de siècles, est là, qui tend ses expériences, ses tâtonnements, ses espoirs, tout ceci qui est utilisé, qui sera dépassé peut-être...

Créer, quand on a fait table rase des anciennes habitudes, courir librement sur les routes ouvertes, alors qu'on porte en soi de l'audace, de la jeunesse et de la foi, quelle aventure! Angora est la ville de cette aventure.

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