‹ En Asie Mineure: La Turquie du GhaziChapitre 6 sur 21 · LES SOIRÉES D ANGORA · texte numérisé non relu

LES SOIRÉES D ANGORA

Sur la terrasse de Thôlel, orientée vers la plaine, on cause autour des petites tables. Le vent des hauts plateaux courbe la flamme des bougies. La journée brûlante n'est plus qu'un souvenir. On recommence à vivre sous ce ciel à peine sombre oîi je n'avais jamais vu tant d'étoiles.

On ne peut pas causer bien longtemps sans que revienne sur des lèvres ferventes, prononcé avec un accent de mystère, le nom de celui qui communique son ardeur à tous ces néophytes, — le Ghazi, « le Victorieux ».

Soir après soir je vois mieux se dessiner ce visage.

Mustapha Kémal est à Stamboul. Depuis la guerre d'indépendance, c'est la seconde fois qu'il consent à prendre quelque repos sur les rives du Bosphore. Du repos? Il prépare le nouvel alphabet ! Cependant Angora demeure remplie

de sa présence. Il ne cesse jamais de Thabiter.

« Mon cœar est toujours avec toi, dit le proverbe turc, mais les yeux demandeni leurpait... »

— On est heuîeux de vivre dans le même temps que lui, murmure une jeune femme en se penchaat comme pour contempler dans la nuit la figure invisible.

Sans doute chacun, l'homme cultivé aussi bien que le paysan, retrouve-t-il en ce chef le meilleur de lui-même. Les paroles ne sont point nécessaires pour exprimer cette confiance réciproque, et elles sont im[)uissantes à évoquer Tascendant extraordinaire qu'il exerce sur tous.

« Notre Ghazi... » de quel accent le plus obscur fonctionnaire module ce possessif affectueux!

Les biens, les cœurs, les âmes, il peut disposer de tout.

— 11 n'a qu'à vous regarder, dit un jeune homme. Quand il fixe son regard sur quelqu'un, il sait déjà qu'il obtiendra ce qu'il demande.

Ces yeux du Ghazi, d'un bleu ardoise sous les gran Is sourcils blonds, on ne peut plus les oublier lorsqu'une fois ils ont croisé les vôtres, un regard droit et clairvoyant qui pénètre les intentions secrètes, et si chargé de volonté que toute résistance semblerait une folie. Caressant ou hautain, distant ou brillant d'ironie, il peut devenir implacable^

— J'ai VU des gens bouleversés par ce regard. Déjà ils étaient à la merci de Kémal, livrés tout entiers à ce dominateur qui n'avait pas prononcé un mot.

Il ne peut supporter qu'on lui mente. Il n'a qu'à regarder le menteur... et le menteur s'effondre.

Il déteste les compliments, les flatteries, le lyrisme officiel. A quelqu'un qui le comparait à Alexandre et à Napoléon, il répondit :

— Je m'appelle tout simplement Mustapha Kémal, et si vous voulez me faire honneur, Mustapha Kémal de la Turquie.

Les anecdotes se croisent : paroles redites de bouche en bouche et déjà légendaires, lentes dépositions de témoins qui mettent en ordre leurs souvenirs :

— Un soir, j'étais à une fenêtre dans un pavillon du territoire interdit où Ton garde les munitions. Je vois paraître les phares d'une automobile. En vain la sentinelle somme le chauffeur d'arrêter. Le soMat, debout au milieu de la route, réitère l'ordre et met en joue. Un homme bondit de la voiture le revolver à la main, et je cueille ce bref dialogue :

— Tu es fou! C'est le Ghazi!

— Personne ne pa^se à parlir de six heures du soir.

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— Tu laisseras passer le Ghazi !

— Allez demander, si vous voulez, Tautorisation au chef des sentinelles. Moi, je ne bouge pas d'iei.

Le personnage comprend qu'il est inutile de faire sortir cet homme de sa consigne, et il s'éloigne pour obtenir l'autorisation de passer. Alors, j'ai vu le Ghazi descendre de voiture et s'approeher du soldat. Je l'ai entendu demander :

— CommenI: t appelles-tu?

La sentinelle se nomma.

— Depuis combien de temps sers-lu?

— Depuis trois mois, Pacha.

— C'est bien. Tu seras libéré dans quin:.:e jours.

Le généralissime amicalement frappa l'épaule du soldat ébloui. Et il lui donna 100 livres.

Soir après soir. Ceux qui l'approchent ne se lassent pas de rappeler son goût de la simplicité. Il s'entretient avec les paysans, avec les soldats. Il aime la jeunesse. 11 s emoure de jeunes compagnons et les réunit autour de sa table. 11 prolonge avec eux la veillée, riant parfois comme un enfant.

— Tout ce qu'il dit on voudrait le noter. La moindre de ses paroles va si loin qu'on voudrait

a garder toujours.

Souvent ceseniretiens el ces jeux ont pour cadre

le simple pavillon de sa ferme modèle à quelques kilomètres d'Angora. Avec quel plaisir il a fait consiruire ces bâtiments pour Télev. ge, dessiner ce jardin, cette pièce d'eau tout au sommet de la colline et (^ui reptoduit les contours de la Marmara! planter des acacias par dizaine de milliers pour donner l'exemple, et il fait distribuer des plants aux paysans. Cette ferme, il la destine au peuple.

Sa volonté est toujours tendue vers un progrès. Cette vie multipliée, ce feu qui ne baisse jamais, cette création incessanle... Que n'aimet-il pas, cet homme? Les arbres, les plantes, les fleurs, les bêtes, et surtout sa terre d'Anatolie. La conquête : il ne s arrête point de conquérir; après le sol de sa patrie, Tesprit de son peuple. La musique : il entrelient à Angora un orchestre de soixante -dix musiciens qui donnent un concert public chaque vendredi. La danse ; on Ta vu danser des nuiis entières et passer à sa table de travail qu'il ne quittait plus jusqu'au soir.

Il lui arrive de demeurer courbé sur ses^papiers jusqu'à douze heures de suite, sans manger ni boire.

Sans doute abuse-t-il de ses forces. Parfois on surprend une angoisse dans une voix qui murmure :

^ 11 devrait vivre longtemps.,: deviez-

drail la Turquie sans lui? Pourvu qu'il nous soit laissé !

Aussitôt quelqu'un cite la parole qu'il prononça un jour qu'il avait échappé à la mort :

— Il y a deux Mustapha Kémal, l'un, moimême, qui est périssable et qui disparaîtra, ce qui n'importe pas, et l'autre, dont je dois parler en disant nous, qui incarne la nation et qui vivra en elle éternellement.

Soir après soir. Mustapha Kémal enfant : A l'école il élait toujours seul. Il se tenait à l'écart. Mais il avait sur ses camarades un ascendant extraordinaire. Déjà il lui suffisait de les regarder. Les uns se groupaient denière lui, les autres s'écartaient en adversaires. 11 ne s'inquiétai pas d'eux. Pui«, s'étant assuré de ses partisans, il fonçait sur les autres.

Il entra à l'armée. On le craignait, car il disait de rudes vérités. Il fut aide de camp du prince héritier. C'était un moyen de se débarrasser de lui. Le prince l'estimait et le redoutait, à cause de cette franchise. Pendant une période où Kémal était en disgrâce, le prince eut à faire face à des difficultés :

— Ké nal seul peut me tirer d'embarras, dit-il. Et il le rappela.

— On m'a raconté ceci, dit un jeune homme.

Tout le monde sait que Mustapha Kémal était contre Teatrée en guerre de la Tur iui»^. Vous vous rappelez qu'en 1917 le prince héritier est' allé à Berlin. Lorsqu'il annonça son départ, Taide de camp Kémal fit « sa figure de mort ».

— Pourquoi aller en Allemagne? osa-t-il demander.

Etonnement du prince.

— Tu me demandes pourquoi?

— L'Allemagne n'a rien à voir avec notre patrie, fut la réponse.

— Aux Dardanelles, renchérit un autre, Kémal alors colonel, au mépris des ordres reçus, renvoya les Allemands. Il voulait se battre seul, avec son armée turque.

Je recueille ces anecdotes, qui sont peut-être des légendes. Mais la légende n'est-elle pas un des visages de la vérité? Le plus révélateur parfois.

Déjà, ces jeunes gens reprennent le beau récit qui a des accents d'épopée.

Quatre jours après l'arrivée d(^s Grecs à Smyrne^ Mustapha Kémal partit pour Samsoun.

Epuis^^e par onze ans de guerre, à bout de forces, ses alliés écrasés, la Turquie semblait perdue. Le Sultan pactisait avec TAn-lelerre. Les Grecs occupaient ^myrne et montraient des convoitises démesurées. Ils s'avançaient à Tinté-

rieur, revendiquant toutes les terres fertiles des côtes. Kémal était seul, n'avait pas un sou, pas un homme, aucune munition. Mais il n eut qu'à parnîlre à Samsoun, àlaisser percer sa foi indomptable, il n'eut qu'à regarder ces hommes las et découragés... tous se groupèrent aulour de lui. Il p(^nétra dans Tinténeur de l Anatolie, suivi de cette singulière armée, dénuée de tout, sans uniforme et sans artillerie. Déj^ on savait que Mustapha Kémal préparait une résistance désespérée. Des partisans venaient le rejoindre. L'armée s'enflait de jour en jour. Les Turcs retrouvaient des forces, parce qu'un homme était là, qui les appelait mystérieusement. Des femmes mêmes venaient s'enrôler. Les unes, devaient se battre comme des soldats, tandis que les autres assuraient le ravitaillement, avec leurs ânes et leurs chars misérables aux roues pleines. Les officiers afQuaient. Kémal annonça que ses cadres étaient remplis et qu'il n'acceptait plus que de simples soldats; les oFticiers renoncèrent à leur grade.

— Quel grade? demandait Kémal à Tun d'eux.

— Colonel... mais je servirai comme troupier.

— Bien.

Si Mustapha Kémal n'avait eu à soutenir qu'une seule guerre à la fois! Mais il devait faire face aux trahisons de l'ancien régime, aux menées du Sultan, soutenu par les Anglais, aux bandes

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du Khalife, lancées dans le pays, aux mouvements des Arméniens qui massacraient les Turcs à Erzeroum, aux efforts de TEntente, cherchant à lui faire poser les armes, aux troupes françaises qui occupaient Adana.

Il invita le peuple à la guerre sacrée et déclara que Dieu était avec lui.

Il s'agissait en premier lieu de constituer en dépit des résistances un gouvernement national: après le congrès d'Erzeroum, celui de Sivas, puis en avril 1920 l'Assemblée générale réunie à Angora et dont il fut nommé président.

Désormais le tour des Grecs était venu. Le 6 janvier 1921, Ismet Pacha les battit dans la plaine d'In Eunu, non loin d'Eski-Chéhir. Ce fut la première victoire d'Anatolie.

D'autres victoires devaient suivre, en mars, en avril, en juillet. Le 13 septembre, après quinze jours de combat, les Grecs furent arrêtés sur la Sakaria, à 60 kilomètres d'Angora. Désormais, leur offensive était définitivement brisée.

Presque aussitôt, les Français signèrent un armistice, le premier traité conclu avec l'Assemblée d'Angora.

L'armée grecque était perdue. L'année suivante, le 26 août 1922, à Damlu-Punar, Mustapha Kémal lui infligea une défaite qui fut un désastre dont l'Europe peut-être n'a pas connu

toute Fenvergure. Ce fut la bataille du généralissime, après laquelle Mustapha Kémal reçut le titre de Ghazi.

Quinze jours après, le 8 septembre, les Turcs entraient à Smyrne, sur les talons des fuyards. Kémal les avait poursuivis avec une telle célérité que la déroute grecque devint une panique démesurée gagnant les garnisons des villes et tous les habitants chrétiens. C'était une foule, sans cesse accrue, qui s'en allait se précipiter dans la mer. Si rapide que fût Kémal, il ne put empêcher que de nombreux villages, des bourgades, des villes, ne fussent brûlés au passage par ces désespérés.

Mustapha Kémal avait sauvé l'Anatolie et libéré Constantinople. Mais une autre victoire, plus difficile peut-être, restait à accomplir: reconstituer le pays, ruiné par la guerre, appauvri, et où, déjà, des réactions soulerraines se manifestaient. Le Sultan, fuyant sur un navire anglais, lui facilita la tâche. L'Assemblée nationale n'eut plus qu'àdécréler l'abolition des droits du souverain absent. Ismet Pacha, général vainqueur et diplomate consommé, allait à Lausanne négocier un traité qui abrogeait celui de Sèvres. Et la République fut proclamée, le 29 octobre

Cette juvénile République, née au milieu de tant

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de troubles et de souffrances, Kémal devait confier aux jeunes hommes le soin de la servir, en leur rappelant les dilficultés que lui-même surmonla :

« 0 jeunesse turque, ton premier devoir est de conserver et de défendre pour toujours la République turque... Tous les points du pays peuvent être occupés de fait; ceux qui détiennent le pouvoir peuvent' se trouver dans l'inadvertance, legarement, voire la trahison. La nation peut êlre tombée, exténuée, dans la pauvreté et la misère. 0 toi, fils de l'avenir turc, même dans ces conditions, ton devoir est de sauver l'indépendance et la République turque. La torce aont tu as besoin se trouve dans le noble sang de tes veines. »

— Séparer la mosquée de l'État, arracher le peuple aux routines qui l'engourdissent, l'accoutumer aux exigences de la vie moderne, lui donner des lois européennes, faire appel à toutes les forces, à toutes les bonnes volontés, telle est la tâche que le Victorieux s'est proposée, conclut un des narrateurs.

Lui seul pouvait réussir! s'écrie un jeune homme. Lui seul pouvait, par exemple, obtenir de ce peuple qu'il abandonnât le fez, symbole de sa foi reli-ieuse: tout autre se serait perdu à

exiger un tel geste considéré comme un blasphème. Déjà, ceux qui connaissaient son projet Tavertissaient. Il partit pour Caslamouni, un centre particulièrement conservateur. Et tandis qu'on s'assemblait autour de sa personne, il n'eut qu à retirer son fez, à le jeter loin de lui... et tout le monde immédiatement suivit son exemple.

Ainsi, d un trait de plume, suppriaia-t-il l'ancien calendrier de l'Hégire, pour imposer le calendrier européen. Ainsi vient-il de fuire accepter le nouvel alphabet. Avec lui, il y a toujours de Fimprévu.

Le secret de ses réussites? Il mûrit longuement en lui -même chacune de ses entreprises, sans rien laisser au hasard, réglant les moindres détails. Le jour venu, il annonce son projet, déjà certain de le voir triompher. Et sur ses lèvres, revient la parole qu'il prononçait à la veille de ses victoires :

— Vous allez voir de grandes choses..»

L'heure s avance, la lune a fini de tomber derrière les ondulations de la plaine; dans la nuit plus sombre, les étoiles sont étrangement vivantes. Nous nous taisons. Quelqu'un demande k mi-voix :

— Cet homme de fer, a4-il des moments de douceur où il s^épanche, où il laisse percer sa sensibilité ?

Ce fut une femme qui répondit :

— J'ai été témoin de ceci : un soir, nous étions tous ensemble autour de lui; il appela une jeune fille qu'il a recueillie parce qu elle l'avait supplié de la laisser le servir, la fille d'un prêtre. 11 Fa adoptée et va Fenvoyer à TÉcole normale. Ce soir-là, il lui demanda de chanter la prière de riman. D'abord elle ne voulait pas, trop timide. Mais qui peut rien lui refuser à lui ? Quand je repense à cette scène, je retrouve toujours celte petite figure pâle, si pure et si émue, et cette voix profonde aux inflexions de cristal. L'enfant chantait avec toute son âme Tinvocation qui tombe chaque jour du haut des minarets. Jamais je n avais entendu ces paroles modulées ainsi... On eût dit que la prière que je connais si bien se révélait à moi. Quand elle eut fini, le Ghazi lui demanda de recommencer. Elle obéit. Alors je regardai KémaL II avait des larmes sur ses joues.

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