PLEINE TERRE
La terre.
Beauté de celte terre d'Anatolie, sans limites, toute nue dnns le ruissellement du soleil, sans aucune végétation qui rompe le rythme de ses lignes. L'été, dévorant les herbes, lui restitue son caractère esseatiel. Rien que la terre, la montagne, le roch»^r. On peut se croire au commencement du monde, alors que la planète, échappée au baptême du feu, naissait à peine, n'était encore polluée par aucun germe de vie.
Telle quelle : de la matière solide et noble, des courbes, le mouvement immobile des ondulations, les jeux de la lumière multipliés à l'infini, foute la splendeur de ce cadre vide que
KN ASIE MINEURE
les hommes ailleurs sont venus altérer, qu'ici, ils ont laissé intact.
C'est à ce désert magnifique que mes yeux retournent sans cesse, délivrés de ne reconnaître rien qui rappelle ma race humaine, admis sur un aulre plan du monde... le monde à ses origines, prêt pour accueillir les drames qui viendront, mais sauf encore, libre encore, offert tout entier aux ardeurs du soleil, parcouru d un bout à l'autre par les ondes myslérieuses de la lumière et du son, ayant tous ses trésors à lui, inviolés, ses pierres, ses marbres, où les hommes sculpteront leurs visages, ses métaux dont ils feront de l'argent.
Le monde, sans désir, immobile, docile à la volonté sage qui lui mesure les éléments.
C-tte terre d'AnatoUe qui fut piétinée par des races nombreuses, sillonnée de migrations, témoin de luîtes et de batailles, a toujours su elTacer les traces des pas humains 11 suffit d'un peu de lœss en voyage : hautes colonnes de poussière tourbillonnante qui cheminent sur le plateau, poussière d'homme et de rocher, cendres mêlées, continuellement en marche. Seules formes mouvantes à travers l'étendue, elles s'affairei.t à leur besogne de fossoyeuses. Le vent les construit et les défait tour à tour; elles se dissolvent et s'évanouissent. D'autres se lèvent, s'étirent et prennent leur route.
Les chaussées que les Romains ont suspendues le long des défilés, creusées dans la roche, laissent percer leurs dalles ici et là, attestant la mainmise de la civilisation antique. Mais qui se souvient de ces réseaux ensevelis sous la poussière ?
Les montagnes, rangées le long de chaque plaine, veillant de toutes leurs cimes, s'oppc^sent aux entreprises humaines. Les villages plats, taupinières de pisé, se confondent avec le sol. Les villes mêmes, séparées par des chaînes successives et des cols farouches, se tassent dans leur plaine comme au fond d'un écrin d'or. Elles ne savent pas allonger autour d'elles une banlieue indiscrète, meubler leurs environs de villas. Elles s arrêtent net au bord d'un désert. En les quittant, le voyageur est immédiatement repris par la sensation de l inexploré.
Etrange pays qui berça les plus anciennes civilisations et qui paraît à chaque instant la plus neuve des terres.
On rêve de foices intactes rassemblées autour de ces sommets oii les hommes, sans doute, n'ont jamais posé le pied. Il semble que Ton chemine enveloppé des volontés éternelles. N'avons-nous pas déposé dans le vestiaire d une de ces villes nos personnalités d'Européens, envahies de détails médiocres, soucieuses de découper le
temps par petites tranches numérotées, comme un horaire? Nous voici avec un cœur nouveau, des yeux nouveaux, une âme n'ayant pas servi encore, où pourtant tressaillent de vagues réminiscences... qui ne sont pas de celles que Fesprit peut analyser.
Quels liens secrets s'affirment entre elle et cette pyramide bleue lentement surgie à l'horizon et qui lui devient tout à coup si précieuse ? Quel sortilège lattache à ce village indifférent ? Pourquoi ces houles de la terre, qui disparaîtront à jamais sitôt le col franchi, Fémeuvent-elles à ce point ? — Tant qu'elles seront visibles, je les retiendrai dans mon regard.
Des yeux nouveaux... Avions-nous vu des montagnes avant celles-ci ? Connaissions-nous la lumière? Celte lumière prodiguée, si fluide, si légère, si promple à se colorer de reflets.
A chaque fin d'après-midi, on contemple le coucher du soleil comme s'il était inattendu. Et chaque jour c est une fantasmagorie, tragique ou sereine, qui semble révéler quelque chose qu on attend, qui ne s'exprime point avec des paroles. Des couleurs étrangères paraissent un instant dans le ciel : des bleus, non pas bleus, mais au-dessus du bleu, plus profonds, plus chargés de douceur, des roses d'un autre monde, d'une subtilité mystérieuse, des ors qui ont des radiations
inédites, des verts surnaturels. Pendant ces minutes incertaines où le crépuscule hésite à descendre ses voiles, tout un ordre de beauté secrète se laisse pressentir, comme la promesse de splendeurs refusées à nos yeux d'infirmes, et qui les comble d'une sorte de joie nostalgique.
Les lacs.
Avant un demi-siècle, sans doute, ces deux petits lacs au sud d'Angora, séparés de la capitale par des collines et de longs défilés tournants, seront des lieux recherchés par les villégiateurs, lorsqu'on aura vaincu les moustiques et planté des arbres.
Aujourd'hui, c'est aux oiseaux qu'ils appartiennent, des myriades d'oiseaux qui ponctuent les deux étroits miroirs allongés au pied des montagnes : le lac d'eau douce, serti dans les roseaux, recourbé comme une Corne d'Or en miniature, le lac saumâtre réfugiant ses eaux à l'extrémité de son lit tout blanc de sel. Les possesseurs ailés de cet éden ne connaissent d'autres visages humains que ces faces de paysans penchées sur les maigres champs arrachés à cette terre ingrate, oii ne poussent guère que les
plantes grises des marécages, où des tortues solennelles se promènent. Les oiseaux ont ici leurs demeures, leurs bains et leurs parlements. De toutes paris, dans le ciel, on en voit qui se hâtent en vols disciplinés, longues files égrenées comme des colliers de perles noires, lis vont rejoindre les tribus heureuses au repos sur l'onde immobile, incandescente en celte fin du jour, lac de métal au sein de la terre chaude, concentrant toutes les ardeurs de la montagne : on croirait se brûler en plongeant dans ces eaux. Eux, ils sont accoutumés sans doute. Us attendent avec patience la nuit qui rafraîchira leur bain.
L'automobile s'est avancée aussi loin que la terre mouillée de sel a consenti à la porter. L'un de nous déchaîna le clakson. Une seconde... et la voix discordante se tut. Alors nous avons entendu le silence qui se brisait et tombait en morceaux. Il y eut un tressaillement sur le nairoir d'or pointillé de noir. Et la foule de canard^, d'oies sauvages, de grues, de grèbes, s'envola d'un s^ul coup, sans un cri, avec un si formidable bruissement d'ailes que nous croyions entendre Técho d'un train en marche. Un nuage en déroute ondulait au-dessus des eaux rutilantes. Cet infini d'ailes ne retrouvait pas la paix : froissement de soie déchirée, rythmes de fuite, tournoiements éperdus.
Lorsque, le soleil couché, les lacs ne refléteront plus que des bleus assourdis et le mystère des préparatifs nocturnes, les oiseaux se souviendront de leurs nids. Peut-èire, en quelque conciliabule aiïolé, les chefs demanderont s'ils ne leur faudra pas, un jour, quitier leur paradis violé, chercher un autre lac, plus secret, où des êtres sauvages et redoutables ne viendront pas troubler la paix dorée du soir, et menacer leur peuple de quelque affreux péril dont leur chair encore tremblante a le pressentiment.
Les petits ânes.
Le bref crépuscule qui tire après lui, d'un mouvement si rapide, la nuit déjà prête, rend plus étroit le défilé. Une ombre af>paraît, se range au bord de la route, se précise : les yeux ideniifîpnt une suite de petits ânes pesamment chargés, la tête basse, escorlés d hommes qui vont à pied, d@ la même allure patiente.
Où vont-ils, ces petits ânes, en marche vers le désert? Des heures s'écouleront avant qu'ils ne rencontrent un village, et des jours et des jours avant qu'ils n'abordent une ville. Ils iront ainsi toute la nuit, toutes les nuits; ils dormiront,
enfin délivrés de leur charge, aux abords d'une ferme ou d'un han, lorsque le soleil rendra les pistes brûlantes. Ils s'ari êteront près d'une fontaine de pierre, maternelle au bord de la route. Et leur caravane lente reprendra le chemin.
Le collier de perles bleues qu'ils portent à leur encolure, les perles bleues insérées dans leur harnais, les préservent des mauvaises chances, les sauveront de l'abîme, des brigands, de la soif. Jusqu'au bourg lointain qui les attend, ils porteront leur charge intacte. Aussitôt, ils en subiront une nouvelle et recommenceront le trajet en sens inverse.
Ainsi, tous les jours de l'année, toutes les années des siècles, tous les siècl s des millénaires : le même pas, la même expression de douceur courageuse qui ne sait rien refuser, les mêmes perles bleues. Seulement, aujourd'hui, leurs conducteurs se coiffent d'une casquette au lieu d'un fez — ce qui les a un peu étonnés au début. Et puis, ils se sont habitués.
Toutes les nuits, pendant Télé, les jours pendant Thiver, sous le soleil, dans le vent, par la neige, les pistes d'Anatolie voient passer les caravanes de petits ânes tristes, bes(^gnanî sans ruades et sans lubies, et tellement pareils qu'on dirait une innombrable caravane unique, allant et venant, déroulée au même instant sur le pays entier.
CÉSARÉE, LIEUX CHARiVIANTS...
Césarée, la nuit.
Voici un an que Gésarée est reliée à Angora par une ligne de chemin de fer qui sera prolongée jusqu'à Sivas : douze heures à travers les plateaux du sud-est, pauvres de villages et sans une ville, où les gares neuves ont Fair privées de tout secours humain. Àu crépuscule, des lumières s'éparpillent au pied de FArgée (l'Erdjias) dont nous avons vu grandir la pyramide géante.
Puis, c'est la plongée dans un dédale de ruelles vides et noires. Murs aveugles, cubes de nuit plus épaisse ; maisons qui se rejoignent par le haut ; fantastiques silhouettes de gargouilles découpées sur le ciel étoilé. De distance en distance, une lampe électrique éclaire si pauvrement les chausse-trapes du pavé qu'elle fait penser à
un falot d'autrefois. Des gens dorment, allongés devant les seuils. Entre deux murailles se lèvent des formes blanches, les stèles d'un cimetière.
Quel silence enveloppe le jardin du lycée où nous dormirons!
L'égoultement du jet d'eau au centre d'un bassin semble une musique oubliée errant à travers ce silence. Et les masses obscures des arbres, cette fraîcheur épandue sur nos têtes, ces fleurs entrevues dans l'ombre, quelle sensation d'occident, d'outre-mer ! Il fait presque froid sur ce plateau de près de 1.200 mètres. La cime pointue de l'Erdjias garde, à 3.900 mètres d'altitude, une flaque de neige que, du wagon, nous avons longuement contemplée. Cette nuit, je retrouve dans le vent la limpidité de cette neige. J'essaie en vain de surprendre la respiration de la ville endormie. Le silence des ruelles tournant le long des murailles comme des fosses ténébreuses rejoint le silence des étendues vides à ses portes.
Double visage de Cèsarée.
Le jour levant nous restitue Cèsarée. Déjà la lumière envolée de la double cime de l'Erdjias c»lore avec minutie, devant chaque fenêtre de
cette longue chambre de lycée, un élément de la vie anatolienne : un bain turc aux coupoles envahies d'herbes sèches, un pan de cimetière, un tombeau sous des peupliers, une fontaine où vient boire une caravane, et ces graves minarets seldjoukides dépouillés d'ornements, et ces antiques murailles de la citadelle, patinées d'or.
Césarée ne se contente pas des légères maisons de pisé, blanchies à la chaux, comme l'ancienne Angora. Elle a choisi la pierre qui dure et se défend. Ses maisons graves, aux nobles façades à encorbellements, dérobent derrière des murs leurs cours, leurs fenêtres ouvragées, leurs escaliers extérieurs, leurs jardins. Elles sont comme le prolongement du château fort, dont les murailles puissantes ont l'air installées pour l'éternité. Seules ont souffert les crénelures des tours. Le bazar, voûté, développant ses massifs de maçonnerie, semble une seconde forteresse. Dans l'obscurité fraîche, les marchands barbus, au fond de leur logette, apparaissent comme les gardiens de tous ces trésors étalés : les tapis fabriqués ici même, les étoffes anciennes, les tissages, les bijoux d'argent ciselé, repoussé, les cuirs incrustés, les harnais brodés de ces perles bleues qui portent ingénument la chance des petits ânes. Des fruits, des tas de sel gemme, des herses, hérissées de silex, pareilles à l'ancien
g4 EN ASIE MINEURE
tribulum des Romains, voisinent avec la pacotille européenne. A^K^U h Césarée au double visage... Ville d Asie a l'expression réticente : le silence des façades closes les formidables murailles, le mouvement nonchalant de ses rues encombrées de caravanes, les petits métiers paresseux qui se poursuivent le long des trottoirs, les femmes voilées Zt les longues jupes sombres se hâtent disparaître dans l'entrebâillement d'une porte. Cite L'on devine travaillée d'influences européennes, rep^ée sur un rêve occidental : l'opimâtret des r^archands au fond du bazar; tous ces vendeurs rmprovUés qui guettent dans la rue, entouren l'étranger, et, sournoisement, tirent de leur poche de^ -on-aies anciennes, des camées et des Wues- les petites industries frauduleuses ces abTeUe's soi-'disant hittites, en terre cuite ou son gravés des caractères cunéiformes imites avec fonicieuce, et dont on vous jure l'au henticite.
Aujourd'hui, il n'y a plus un seul chrétien orthodoxe à Césarée.
Mais ne dirait-on pas que les commerçants Jecs qui vécurent ici nombreux et prospères, ont laisTé derrière eux, en s'en allant, un peu de LurTésr de richesse? Us formèrent les marchaudB turcs à leur ressemblance, de même qu^ s leur transmirent le goût des maisons bi«n
construites, des villégiatures estivales, sur les basses rampes de TErdjias.
Si longtemps, Césarée avait vu, chaque soir de la canicule, le bazar verrouillé, ses marchands grecs, dans leurs longues lévites, enfourcher leurs ânes et monter à la bourgade de Talas où ils retrouvaient leurs jardins et leurs vignes!
Les Turcs de Césarée, à leur exemple, ont appris la valeur de l'argent qui permet d'orner la vie. Dans tout le pays, les Césariotes sont réputés très habiles aux marchandages, intelligents et âpres au gain. Les juifs, dit-on, ne peuvent s'implanter dans cette ville calculatrice. On raconte avec fierté l'histoire de l'enfant césariote qui jouait avec une pièce d'or et à qui un vieux juif offrit en échange des bonbons : l'enfant sut mettre le juif en fuite.
Faut-il croire que, sur certains terrains prédestinés, certains traits de caractère s'enracinent comme une plante envahissante? Toujours est-il qu'à Gul-Tépé, une ville hittite proche de Césarée, on a retrouvé une quantité de contrats de vente inscrits sur des tablettes de terre cuite. Les Hittites de Gul-Tépé étaient déjà des marchands...
La Princesse de Lune.
Pourtant, Césarée eut une âme religieuse, si Ton en juge par la sollicitude qu'elle portait à ses médressés (1), à ses mosquées, à ses tombeaux, et par ses légendes où le surnaturel se mêle si tendrement à la vie.
C'est à Césarée qu'on a la première impression de la grandeur de l'art seldjoukide : portes monumentales des mosquées dont la décoration, d'une délicatesse minutieuse, applique des dentelles de pierre du haut en bas des chambranles ; médressés aux murs construits en dalles énormes comme pour défendre les richesses spirituelles vivantes à l'intérieur ; ces murs de forteresse encadrent un haut portique oii les sculpteurs ont prodigué les stalactites et les entrelacs.
La plus vaste mosquée, Khounat^ qui aligne dans la pénombre de sa nef une suite d'arcades dont la perspective fait rêver à quelque mystérieuse forêt de pierre, fut édifiée par une jeune fille, Mah-Péli, la princesse de lune. Son père, un seigneur seldjouk opulent et puissant, ne lui refusait rien. Cependant Mah-Péli était malheureuse.
(1) Ecoles' coraniques.
Elle se croyait sans cesse poursuivie par des serpents. Ce rayon de lune, ce reflet de neige, menacé par la bête maudite, quel symbole! En vain Mah-Péli appela des architectes et des sculpteurs, offrit à Dieu la mosquée magnifique aux arcs multiples, au member de bois précieux et ouvragé : le serpent continuait à la glacer d'horreur. Elle fit élever, tout proche de la mosquée, son propre tombeau, et elle prescrivit que son cercueil fût suspendu dans le' vide, sous la coupole, afin que le serpent ne pût l'atteindre. Une jeune fille en proie à de telles obsessions est guettée par la mort : Mah-Péli ne tarda point à habiter la merveilleuse et funèbre demeure hexagonale que les premiers artistes de son père avaient ornée pour elle d'arabesques découpées dans la pierre, tellement aériennes qu'elles évoquent les robes dont s'enveloppait le corps charmant de la princesse de lune. Est-ce par ces petites fenêtres à double ogive que passa l'ennemi? Comment atteignit-il le cercueil suspendu? Comment vint-il à bout de ce revêtement de marbre et creusa-t-il cette ouverture par où il se coula jusqu'au jeune cadavre?
Ainsi Mah-Péli qui rêva toute sa vie de se préserver du péché fut-elle souillée après sa mort par la bête immonde.
Au centre du tombeau circulaire, intact, repose
sur le sol le cercueil dont la chaîne inutile s'est rompue. Il est tout habillé de caractères arabes, sculptés dans le marbre : versets du Coran? formules d'exorcisme? Je me penche sur l'ouverture étroite oti je crois entrevoir l'ombre du serpent, je rêve à la destinée de cette princesse de lune qui laissa de si splendides protestations de sa foi, de son désir de pureté totale... et qui ne fut point exaucée.
La Cèsarèe antique.
La ville ceinturée de ses vieux cimetières s'arrête net au bord de la plaine. Charles Texier, voyageant en Asie Mineure, déclare que Césarée, toujours victime des feux souterrains, a dû se contenter de son château (Kassabah) et renoncer à s'enclore d'une muraille, afin que ses habitants, à l'heure des tremblements de terre, puissent fuir dans la campagne.
Par delà les stèles et les tombeaux à coupoles, c'est le terrain vague où flottent des écharpes de poussière, comme une enceinte impalpable. Dans la direction de TErdjias, le sol monte doucement vers un demi-cercle de collines, premières marches avancées du volcan. Pelées, sans arbres, sans verdure, elles ne sont point désertes. Ici un
CÉSARÉE. — LA MOSQUÉE ET LE TOMBEAU HEXAGONAL CONSTRUITS PAR LA PRINCESSE DE LUNE
amoncellement de pierres, là, un arc en équilibre sur un pilier : de toutes parts des rumes se lèvent au flanc des deux chaînes de collines parallèles à Téminence que nous gravissons.
Au fur et à mesure de la montée, je vois surgir la ville morte, déployée en amphithéâtre à droite et à gauche de Féperon central dont nous atteignons le sommet. Elle se répand dans la plaine, elle gravit les contreforts de TErdjias. Le regard saisit le plan magnifique et volontaire de cette citée hardie qui avait élu domicile sur les ressauts du volcan et s'adossait à ses rampes.
Des tas de pierre sans fin, des murs tragiques, ouverts, se défendant encore, des arcades demeurées debout, des pans de maisons bouleversées qui laissent entre elles le vide de leurs terrasses et de leurs jardins. A nos pieds, elles enferment des espaces de steppe où paissent des moutons. Elles deviennent confuses dans Féloignement ; les yeux attentifs en découvrent d'autres qui se perdent parmi les roches éruplives : en face de cette immensité de ruines, on demeure stupéfait.
A Césarée, les guides pour étrangers sont encore inconnus. Quel repos de ne pas chercher à identifier des thermes, un cirque, un temple, un palais! Il semble que la ville tout entière vienne à notre rencontre, dans une confusion émouvante, morte et pourtant debout, impérieuse
et humiliée, éternelle peut-être comme ce volcan qui dresse au-dessus des ruines son peuple de cônes éteints. Sans crainte, elle avait choisi pour cadre cette violence désarmée, de cette hauteur elle regardait la plaine se déployer à l'infini.
A cette place même où s'est écroulée cette muraille que je touche, quelle villa ouvrait à chaque aurore ses fenêtres sur l'admirable ensemble de la montagne et de la cité? Quelle patricienne, romaine ou byzantine, leur a souri, matin après matin? De toute cette multitude de demeures humaines qui furent un jour vivantes, belles, remplies de pensées et de désirs, on sent venir très doucement comme une palpitation du passé, voix silencieuse qui s'éveille, écho assourdi d'une vie intense et disparue. Cette Cappadoce mystique, qui donna au monde un géographe universel (1), une famille de saints, un des plus grands capitaines de l'histoire, apparaît soudain plus accessible. J'interroge la ville morte, comme un livre dont on essaie de retrouver le langage.
La vieille cité des rois de Cappadoce appuyée aux marches de l'Aigée, comment s'agrandit-elle au point d'abriter 400.000 âmes, selon le dire de l'histoire, lorsque, sous Yalérien, elle fut sac-
(1) Strabon est né à Amasia dans Tancienne Cappadoce ^
cagée par Sapor, le fils d'iVrtaxerxès P""? Le siècle suivant la retrouve prospère : c'est sur ces collines que joua saint Basile enfant. C'est ici qu'il revint, brillant avocat, donner son cours de rhétorique. Est-ce en contemplant la cime hautaine de TArgée qu'il sentit la vertu du silence et qu'il eut la première vision de l'ordre qu'il devait fonder? Son monastère, au bord du fleuve Iris (le Yeschil Irmak), qui fut le prototype de tous les monastères d'Asie Mineure, et de presque tous les monastères d'Orient, comme on voudrait en retrouver les vestiges! Basile le Grand, évêque de Césarée... Laquelle de ces demeures était la sienne, tandis qu'il écrivait, en face de ce paysage magnifique, son Discours sur l'utilité des livres profanes, son traité de l'ascétisme et les Six jours de la création?
Appel mystique de ce coin de terre...
Le général en chef des armées d'Orient, le Cappadocien Nicéphore Phocas (1), devait l'accueillir dans son cœur indomptable, lui qui, durant des années, tout en remportant les plus étonnantes victoires du dixième siècle byzantin, rêvait de s'enfermer au fond d'un cloître.
En revenant de sa première expédition en Syrie, — l'année précédente il avait pris la Crète
(1) Nicéphore P/iocas, par Schlumberger.
aux Sarrasins, — il s'arrêta à Césarée, oii il célébra la fête de Pâques. Sans doute promenait-il au pied de TArgée son rêve monastique mêlé à sa joie du triomphe. Et ce rêve était traversé par Vimage de la femme qu'il aimait sans espoir, Théophano, l'impératrice de Byzance, Tliéophano, une fille du peuple, tellement belle que le Basileus Romain II l'avait épousée. Le rude général ne parvenait plus à l'écarter de sa pensée.
Cependant Romain II mourait l'année suivante, en pleine jeunesse, mystérieusement frappé.
Brillants matins de Césarée... Le « Victorieux », retourné en Syrie, venait d'arracher Alep au chevaleresque émir Seif Eddauleh. Il rentrait. Ce fut tout près d'ici que son lieutenant et son ami, l'Arménien Jean Tzimiscès, lui intima, l'épée à la main, d'accepter le trône vacant de l'empire.
Nicéphore refusait. Il n'aimait, disait-il, que ses soldats, ses soldats et la vision lointaine du monastère. Ses soldats, sa vocation religieuse... Et aussi l'autre rêve... le visage divin de ïhéophafto. Il céda. C'est à Césarée qu'il tut proclamé Basileus.
Jusqu'au dernier instant, il hésita, se débattit encore. Ses lieutenants le saisirent presque de force, le hissèrent sur un bouclier et le prome-
nèrent devant les troupes massées en demi-cercle dans la plaine, au soleil levant, face à FArgée. L'Argée, inondé de pourpre, tel qu'il m'apparut ce matin. Comme ce matin, la pourpre franchit les degrés, descendit le long des rampes, flotta sur la ville, — atteignit les soldats en délire qui acclamaient Timpérator. Et Fapothéose suprême sembla lui venir, aussi bien que de l'armée, de la double cime qui régnait sur sa Cappadoce.
Ayant revêtu les bottines couleur de pourpre, brodées d'aigles d'or, symboles du pouvoir sacré, il se rendit à la cathédrale, et le métropolitain le bénit selon les rites.
— Où devons-nous la chercher, cette cathédrale ?
Au milieu d'une telle pompe, enveloppé de toute cette gloire, le guerrier se figurait Théophano moins lointaine...
Il devait l'épouser six mois plus tard.
Et il continua ses batailles : la Cilicie, Tarse, le Diarbékir, la Syrie, le Liban continuaient de subir ses invasions foudroyantes. Chaque année, c'était un retour triomphal, des milliers et des milliers d'esclaves, un butin à ne pouvoir l'évaluer.
Tandis qu'il descendait vers le sud, avant de s'engager dans les défilés du Taurus, il s'arrêtai à Césarée où se concentraient ses troupes. Il fit reconstruire les murailles. Même il amena l'impé-
ratrice à Gésarée, et les deux petits princes enfants, fils de Romain II. A cette époque, moins d'un an après ses noces, le Victorieux croyait encore qu'il était aimé. Il voulut rapprocher Théopliano de ses combats en lui donnant pour séjour d'été une forteresse de Cappadoce, à l'entrée des gorges du Taurus, où il vint la rejoindre après ses victoires, à la fin de l'automne. Sans doute, célébrèrent-ils ensemble, dans Téglise métropolitaine de Gésarée, les fêtes de Noël.
Lorsqu'il vint à Gésarée pour la dernière fois, un jour d'automne, laissant son armée sous les murs d'Antioche, il traîna sa tristesse dans la cité, témoin de sa gloire et de son amour. Déjà, six ans après son couronnement, il se sentait trahi. Théophano ne l'aimait plus.. Gette ambitieuse l'avait-elle jamais aimé ? Soupçonnait-il l'intrigue nouée avec l'Arménien Tzimiscès, son frère d'armes ? Pressentait-il l'assassinat, lui qui faisait construire à Byzance, au centre d'une nouvelle enceinte, un donjon à son usage, plus hermétique que le Palais sacré ? Songeait-il à la voix mystérieuse qu il entendit une nuit monter des ténèbres de la Marmara ? « 0 Basileus, c'est en vain que tu fais dresser ces hauts remparts, ïu les élèverais jusqu'aux cieux que tu n'empêcherais point l'infortune de te poursuivre jusque
dans ta demeure et tes ennemis d'y pénétrer sans peine. »
II, marchait au flanc de ces collines, ayant à ses côtés Théophano invisible, cette Théophano réticente qu'il aimait et qu'il sentait de jour en jour lui échapper. Errant dans Césarée, comme Antiochus dans la Césarée de Palestine, il évoquait les jours lointains et proches où l'absente était là, magnifiant la cité par sa seule présence, et tournant vers lui son sourire. Lui aussi cherchait en pleurant la trace des pas chéris.
Puis il rentra à Byzance, à la rencontre de son destin.
Ce fut bien peu de semaines après que Théophano, dans la nuit du 10 au dl décembre 969, ouvrit à l'Arménien Tzimiscès, son amant, et à la bande d'assassins, la chambre où le Victorieux dormait, se croyant en sûreté au fond du donjon neuf. Il dormait, enveloppé du manteau d'un moine, sur une peau de tigre étendue par terre, au pied des images saintes. Pendant les minutes affreuses où ses anciens lieutenants le frappaient et l'insultaient, faisant durer son agonie, tandis qu'il invoquait l'aide divine, revit-il sa Césarée peuplée de ses grands rêves et l'acclamant par un radieux matin ?
Saint Basile-. Théophano... le Victorieux...
KN ASIE MINEURE
Au milieu des ruines immenses étalées sous le soleil, leurs ombres se lèvent ; il me semble les saisir, allant et venant dans ces décombres. Ici, le rêve s'épanouit comme la fleur naturelle de cette terre saiurée d'humanité. Le passé rejoint le présent, et le présent vacille, tout emmêlé au passé.
Soudain, je me réveille, je me retourne vers la ville turque, enfermée dans ses murs, au sein de la plaine aride, la Césarée vivante, qui apparaît d'ici à peine plus vivante que la Césarée morte, tant elle se rassemble dans ses pierres, muette, concentrée, ressassant son rêve millénaire de gain et de richesse.