LA CAPPADOCE MYSTIQUE
L'église des fous.
Il faut passer par Talas, l'ancienne villégiature des marchands grecs. L'Argée est comme l'achèvement d'une série de montagnes coniques, postes avancés du Taurus, alignés au bord de cette plaine plantée de quelques tombeaux. On dirait que la nature a procédé par essais avant d'arriver à parfaire la montagne superbe aux cratères échelonnés. L'Alidagh, à double pointe aussi, énorme pain de sucre, réplique amoindrie de l'Argée, domine la côte où s'agrippe Talas.
La bourgade^ encastrée dans le rocher, se confond avec lui. L'œil ne distingue qu'un amoncellement de pierres. Ce n'est qu'à l'instant où la route commence à monter que les constructions se dégagent de leur cadre rigide, si rapprochées
qu'elles forment une seule masse dans un pêlemêle de murailles ruineuses. Peu à peu se dessinent des coupoles d'églises, des silhouettes de maisons grecques, élégantes, vastes, voisinant avec des maisons seldjoukides à encorbellements. Les vergers et les jardins descendent la colline, s'étalent à ses pieds.
A mi-hauteur, un peu distante, la villa que Césarée offre au Ghazi, inachevée encore, avec son toit de tuiles rouges et ses arcs portés par des colonnes. Tout au sommet, le lycée et l'hôpital américains.
Pour atteindre cet étrange villagedeZendji-déré, il faut contourner l'Alidagh et gravir de longues ondulations nues.
Il apparaît enfin, enseveli sous des noyers, îlot de verdure épaisse à quelque mille six cents mètres d'altitude. Récemment vidé de deux cents habitants grecs, il resserre ses toits dans des monceaux de pierraille. On ne devine pas si la maison qu'on regarde, entre ces murs croulants, est vivante ou morte.
Au sommet du village, une vaste place sépare l'église d'une ancienne caserne ombragée d abricotiers chargés de fruits et qui loge aujourd'hui des orphelins de guerre. Ils ont de sept à treize ans et quelques-uns, davantage. Us jouent sur la place en attendant d aller dormir dans leurs
Eii ASIE MINEURE
vastes dortoirs. En septembre, lorsque recommenceront les leçons, ils seront plus de six cents.
On organise pour eux un réfectoire dans Téglise grecque désaffectée.
Zendji-déré, le ruisseau de la chaîne (1) : l'église dont la coupole se profile au-dessus d'un long mur aveugle, ponctué de gargouilles, a baptisé le village. Des Grecs, chassés de Syrie, étaient venus s'installer à trois kilomètres d'ici. Pour construire leur église à cette place favorisée, qu'un ruisseau comble de verdure, ils creusèrent un tunnel par où ils transportaient leurs pierres de taille. Afin de se retrouver dans ces ténèbres, ils avaient installé le Jong 'du boyau une chaîne à laquelle ils s'appuyaient durant leur marche difficultueuse. Ainsi l'église surgit-elle au grand jour comme par miracle.
Cette légende correspond peut-être à quelque vérité, puisque, m'assure-t-on, l'ouverture du tunnel fut déblayée et qu'on a pu le suivre et parcourir quatre cents mètres. Au delà, les parois se sont effondrées.
Basse et trapue, défendue par sa longue mu raille, la coupole s'appuyant à une construction
(1) Cette traduction s'applique à une forme corrompue de l'expression Zindji- déré. En réalité Zindji signifie l'Arabe, le noir, Zindji-déré, la vallée de l'Arabe, souvenir des Syriens qui fondèrent l'église (Note du Révérend père de Jerphanion\
cubique, l'antique église garde une expression austère. Trois arcs romans, portés par des colonnes, donnent accès dans une cour encombrée de pierres tombales qu'on a retirées de la crypte.
L'atelier de menuiserie installé dans la nef, les ouvriers qui polissent les longues tables du réfectoire, ne lui enlèvent rien de sa gravité m de son silence. Les chaudes couleurs des fresques déroulées le long des murs et fondues dans la Dénombre ne lui communiquent aucune douceur, pas même cette sainte Cène, ni ce saint Jean très jeune, incliné devant le Christ, naïves figures à demi effacées, dont les plus basses, à portée de la main, ont les yeux crevés, crevés par des soldats, nous dit-on, qui voulaient sans doute se défendre de tous ces regards humains que la loi du
Coran interdit. ^
Avec ses lourds piliers, ses arcades cintrées, ses portes aux verrous énormes, et bardées de clous, son aspect de prison autant que de sanctuaire, l'église de Zendji-déré déconcerte; elle a la physionomie fermée de ces très vieux prêtres qui connaissent trop d'histoires tragiques. Pendant des siècles, ses voûtes basses ont retenti de cris étouffés par les murs, de gémissements qui n'avaient plus rien d'humain. Car elle est l'église des fous. Quelle fut l'origine de cette longue tradition? Quel miracle initial déclencha par la suite
Finterminable cortège des aliénés qu'on amenait ici recouvrer la raison ? On les introduisait dans la crypte, divisée en cellules souterraines. On les abandonnait aux ténèbres, aux forces qui se manifestent dans la solitude totale et dont l'église était la réceptrice. Au bout de quinze jours, affaiblis, calmés, ils ressortaient, rendus à leur personnalité véritable, guéris enfin.
La réputation du sanctuaire était si bien établie qu'il en venait de tout le pays, des musulmans aussi bien que des chrétiens, confondus dans la même grâce, participant au même bienfait, et si nombreux qu'on les hospitalisait dans la maison, encore debout, face à l'église, en attendant leur tour d'incarcération ; les plus dangereux étaient attachés à ces anneaux de fer encastrés dans le mur extérieur jusqu'à ce qu'une place fût libre au fond de la crypte. L'église, assiégée de déments, leur prodiguait sa vertu. Le souvenir de tant de souffrances semble gravé sur ces pierres. Sera-t-il effacé par la jeunesse des orphelins qui viendront s'asseoir autour des tables qu'on leur prépare ?
La confiance du peuple en l'église miséricordieuse aux fous ne s'est pasaffaiblie. Hier, encore, deux paysans, venus de loin, amenaient à Zendjidéré leur fils dément, et suppliaient qu'on voulût bien l'interner dans le caveau. En vain leur affirmait-on que Féglise était désormais ino-
pérante, refusée aux fous, et que le temps des miracles ne reviendrait plus. Le vieil homme et la vieille femme refusaient de le croire, prétendaient qu ou retirât les planches obstruant l'ouverture de la crypte. Ils ne voulaient pas s'en aller avec le pauvre être vacillant qu ils avaient cru guérir. Il le fallut néanmoins. Tètes basses, ils reprirent la route. Pour la première fois, on vit un fou descendre la côte de Zendji-déré, remportant sa folie.
Les mille et une églises.
La vaste plaine de Césarée au sud, la chaîne de volcans que l'on tourne, et puis une série de marches rocheuses qui montent lentement jusqu'à la crête d'où l'on domine iJrgub.
Est-il ville au monde dotée d'un cadre plus extraordinaire?
Tout le long de cette vallée à nos pieds, déployée autour de ce rude promontoire, moutonnent des troupeaux de rochers, levant leurs têtes ponctuées de trous circulaires. Sur un versant, un village sertit ses façades dans le tuf volcanique : on ne sait plus si l'on reconnaît un village ou un bloc plus tourmenté que les autres. Contre la falaise qui borde l'horizon, Urgub se
blottit avec son minaret, son église grecque, ses peupliers. Une partie de la ville habite le rocher qui ouvre des fenêtres et des arcs inattendus; des maisons s'adossent à la paroi perforée, se confondent avec elle.
Dans le lointain, des massifs de basalte criblés de lucarnes continuent le jeu. Paysage fantastique oîi les objets familiers changent d'aspect, où la bourgade épouse la montagne, oîi la montagne devient cité...
Si l'on retrouvait une ville dans la lune, sans doute aurait-elle la silhouette d'Urgub.
Les habitants de ce rocher, dans cet endroit perdu si bien clos entre ses falaises, eurent leur enfance hantée par les mêmes visiteurs qui enchantèrent la nôtre : n'avons-nous pas découvert sur la table de l'auberge d'Urgub une traduction turque, en caractères arabes, des contes de Perrault et des contes de Grimm? Ah! Cendrillon, Peau d'âne, le Petit Poucet errant parmi ces Troglodytes!
Au sortir de la ville, le chemin creusé dans une pierre rose et lisse gravit une suite de défilés aux dentelures aiguës. Bientôt, elle surplombe de vastes espaces de vignes enfermées dans des murs naturels et qui laissent pendre sur les dalles chauffées des grappes de Chanaan.
A sept kilomètres d'Urgub, il faut quitter la voiture, traverser les vignes, descendre des
rampes glissantes, contourner des vallonnements où sont enfermés de petits jardins méticuleux, surveillés par des blocs percés de fenêtres — un dédale où le guide lui-même se perd — et l'on arrive tout à coup au bord de cette vallée de Gueurémé qui a confondu d'étonnement le voyageur Paul Lucas, et, après lui, Charles Texier, chargé par le gouvernement français, au milieu du dernier siècle, d'entreprendre une description de l'Asie Mineure.
(( Il est difficile de trouver en Europe un monument plus singulier et plus inconnu que celui-là... »
Une vallée immense, déserte, peuplée de cônes de pierre qui la hérissent sur toute sa largeur et jusqu'à l'horizon; sveltes pyramides en miniature, blanches, effilées, et qui se suivent, une à une ou groupées; parfois escaladant de hautes terrasses : tufs volcaniques, tendres pierres que le travail des eaux a lentement découpées dans la falaise, érodées et polies. On dirait une procession gigantesque, une foule en marche, brusquement pétrifiée.
Et tandis qu'on se hâte de descendre, d'atteindre cette vallée d'un autre monde, on s'aperçoit que les ombres régulières qui marquent la base des cônes sont des portes : ces pyramides naturelles furent évidées par les hommes, aménagées en
cellules, en oratoires. Les blocs puissants appointis au sommet, percés de larges ouvertures en demi-cintre, figuraient des églises, et la plus haute terrasse portait une cathédrale dont on distingue de loin les arcs sculptés. Les cônes innombrables qui se pressent à perte de vue étaient donc des habitations, des lieux de prière, des tombeaux?
Étroites cellules où ne demeurent plus que les sépulcres creusés à Fintérieur. Souvent elles ouvrent sur une chapelle dont les murs étaient couverts de fresques ; des figures de saints écaillées vous regardent entrer et, parfois, les yeux du Christ, grands ouverts au-dessus d'un autel où un peu de cire est restée. Absolument vides, elles ne possèdent plus que les effigies sacrées que chaque jour efface davantage. Les tombeaux eux-mêmes ont perdu leurs cadavres, quelques ossements sont épars devant les seuils.
Les inscriptions qui furent déchiffrées sur quelques-unes des parois, invocations à la Vierge et aux saints, actes de foi en termes consacrés, ont le même caractère impersonnel que les peintures (1).
(1) Le Révérend père Guillaume de Jerphanion a consacré des années à l'étude de ces inscriptions et de ces peintures. La première partie de son grand ouvrage vient de paraître : Une nouvelle province de Cai^t byzantin. Les Eglises rupestres de Cappadoce (P. Geuthner, Paris).
Je rêve aux habitants de cette ville immense et funèbre. Des cénobites de l'ordre de Saint-Basile qui cherchaient à gagner le ciel? Un autel pour prier, une cellule de pierre pour dormir, et la place du tombeau, préparée d'avance. Quelle épouvante ou quelle pitié poussait les Byzantins du X® siècle à fuir en si grand nombre les cités affairées et le bruit des négoces? Ce peuple d'anachorètes qui se succédèrent à Gueurémé pendant quatre cents ans et davantage, qu'ont-ils laissé d'eux-mêmes, de leurs méditations, de leurs joies divines? Quels témoignages de leurs révélations? A de telles distances de tout secours humain, mal défendus contre les neiges et les gelées des hauts plateaux, ils eurent à souffrir bien plus que les moines dans leurs monastères : quelles consolations obtenaient-ils en retour de leurs sacrifices, quelles grâces?
L'histoire n'a rien retenu de leurs existences, pas même un nom.
Je retourne ces questions sans réponse. Nul ne peut donner un indice, évoquer seulement une légende : cette pieuse foule anonyme a disparu de la mémoire des hommes. Je eais seulement qu'il y a dans ces montagnes d'autres nécropoles, plus vastes encore que celle-ci. Toute la région à l'est du Désert salé fut envahie par les moines troglodytes.
A l'extrémité occidentale de ce désert, dans le même temps, Djélal-Eddin et ses derviches, qui dansaient pour obtenir l'extase, ont fixé une tradition, des poèmes, de la musique, et nous permettent d'approcher leur âme. Les cénobites de Gueurémé, cherchant Dieu par des voies différentes, n'ont rien laissé que ces cônes perforés oii nous tentons en vain de surprendre quelque reflet de leur flamme intérieure, de leurs communions ineS'ables, cri de gratitude ou d'espérance, rien que ces tombeaux vides, ces églises ouvertes aux quatre vents.,.
Les marchands grecs d'Urgub et de Gésarée, obéissant à d'obscurs souvenirs, venaient ici, en pèlerinage, allumer des cierges dans quelqu'une des mille et une églises. A présent qu'ils sont partis, la ville morte est rendue à son silence éternel.
Se peut-il qu'un tel afflux de pensée humaine se perde dans un néant si total?
— Inscrit ailleurs, peut-être.
Longtemps, je me retourne pour contempler encore l'étonnant paysage de pierre. Le soleil oblique peint en rose vif la multitude de cônes 011 se dessinent, plus nettes, les ouvertures noires. Enfermés entre les falaises violettes et les bancs de sable clair, ils s'enfoncent peu à peu,
s'effacent, tandis que monte à Thorlzon, au-dessus des longues côtes pierreuses, le village des « Trois forteresses », établi dans un roclier à triple pointe, habité par des hommes, et qui semble si bien le prolongement de la nécropole qu'il n'apporte à ce désert de tuf aucun rappel de la vie.