SCIERIES ET MOULINS A RIZ
On ne saurait quitter Rangoun sans faire visite à une des grandes scieries )ii Ion débite par quantités prodigieuses de ces bois qui viennent des forêts le lintérieur, ainsi qu'à l'un ce ces gigantesques moulins desquels sortent de ;olossales quantités de riz qui, chargé sur de nombreux navires, se répand lans le monde et fournit, entre autres pays, notre vieille Europe ; fait démonrant combien c'est une erreur de croire, suivant l'usage reçu, qu'il n'y a que es Asiatiques mangeant de cette précieuse graine. Il faut ajouter, il est vrai, que lotro consommation est relativement minime à coté de celle des pays comme 'Inde, rindo-Chine et la Chine, oii des centaines de millions d'êtres humains ivent, comme on le sait, presque exclusivement de riz. Echelonnés au long les fleuves et rivières qui arrosent le grand marché birman, ces établissements ndustriels, dont certains sont fort importants et qui sont au nombre de près ['une cinquantaine, sont dirigés pour la plupart, cela va sans dire^ par des anglais. Quelques-uns, paraît-il, seraient la propriétés de Birmans et de Chilois. Ils présentent, comme bien on pense, une animation extraordinaire ; il y , là une activité, une fièvre de travail dont on n'a pas idée et qui a dû servir à difier plus d'une respectable et enviable fortune. Mais ce dont sera intéressé ou ilutùt distrait davantage le touriste, c'est le travail bien connu des éléphants dans es chantiers de bois. La visite d'un moulin pour laquelle il faut une permision spéciale, car les propriétaires et directeurs semblent craindre de montrer es derniers perfectionnements de leur outillage moderne à des regards indisrets, présente relativement moins d'intérêt pour le (( commun des mortels ». )n est abasourdi par le bruit des machines, et c'est à travers une poussière veuglante, dans un air presque irrespirable, que l'on aperçoit broyeurs et conasseurs. Des sacs sont alignés indéfiniment ou des tas énormes sont amoncelés »ar place ; mais passons à une scierie où l'intérêt sera tout autre, non jias par e mécanisme lui-même, qui ne nous apprendra rien de nouveau, mais par attrait qu'offrira le travail de ces ouvriers d'une autre espèce : les éléphants.
Rien n'est curieux comme de voir ces grosses masses intelligentes aller et enir sous la direction de leur gardien « cornac » qui les soigne et les surveille, iccroupi sur leur tête, la petite pique à la main, en guise de fouet, pour les ■appeler à l'ordre ou secouer leur torpeur, suivant besoin. Ces pachydermes, ip|>rivoisés et généralement doux et dociles, sans quoi on ne les garderait pas. endent de grands services, surtout au point de vue du transport. Ils rangent
los l)ois dans 1(> clianliiT cl il faut les voir à rii'iiMV, les liansporUmt d'un Hoiul à un autii' à Taido de pcsanlos chaînes auxcinellcs ils s'allcllenl, les amcnaul à la scierie ou les conduisant au quai d'embarquement. Ce sont de longs et lourds morceaux de teck, pour la plupart du temps de dimensions fort respectables. Ou passerait des heures entières, disti'aclion bien enl'aulinc, dira-l-on, mais en tout cas bien inoll'ensive, à les rcj^arder l'aire. Notre appareil pholouraphi(jue à la main, nous cherchions à prendre les poses qui nous paraissaient les plus intéressantes et cela au grand étonnemcnt des ouvriers indigènes, intrigués de nous voir ouvrii" ainsi et hraijuer notre objectif sur leurs volumineux collègues. L'un d'eux empile les madriers les uns sur les autres, s'aidant de sa trompe et de ses défenses, pour porter et au besoin poussant avec son front, son genou ou son pied, suivant la hauteur, le morceau de bois qui dépasserait l'alignement, un autre amène les bois à la scierie et les présente pour ainsi dire aux dents de l'instrument. Ils vont et viennent docilement et semblent regarder le visiteur d'un petit air malin ; ils espèrent qu'on ne les oubliera pas et en guise de gratilication quelques bananes ou morceaux de canne à sucre, dont ils >out Irt's friands, seront fort bien reçus. De temps à autre ils vont faire un tour à ce que l'on pourrait appeler la... buvette, grand réservoir où ils trouvent de quoi boire et s'ablulionncr, caria nature semble les avoir délicatement munis d'une lance à douche des plus perfectionnées. Ils se reposent quelques instants et par quelques grognements semblent causer de leurs petites affaires, après quoi ils vont se remettre à la besogne. Ils vont et viennent ainsi au milieu des ouvriers qui ne semblent nullement y prendre garde, et de fait il n'arrive, paraît-il, jamais d'accident. On sait du reste combien le toucher de ces colosses est relativement délicat et on en a vu écarter sans violence des gens qui se trouvaient sur leur passage et même, dans certains cas, leur prêter aide et assistance. Il n'en est pas de même par contre de leurs congénères à l'état sauvage, comme chacun sait, dont le choc est terrible, surtout quand ils sont poursuivis et chargés. Blessés, ils se retournent et alors malheur au chasseur impi'udentct téméraire qui est perdu infailliblement. On a vu malheureusement plus d'un exemple de ce genre. Sans être positivement dangereux, il en est certains dont il faut se méfier, comme les éléphants dressés au combat, dans les cours des rajahs indiens où nous en avons vus de forts méchants, dont personne n'osait approcher. Lors de notre passage à Jeypore, il nous en souvient, l'un d'eux s'était échappé, brisant ses chaînes et rompant les barrières de son écurie pour courir à travers la ville, semant l'épouvante. Il fit plusieurs victimes dans sa course folle et on eut toutes les peines du monde à le rattraper. Mais tel n'est pas le cas de ceux en question, qui sont choisis avec soin et éprouvés longtemps à l'avance.
D'autres établissements industriels ont aussi leur importance, comme des
huileries de noix de coco et des ateliers de tissage, mais l'intérêt qu'ils présentent est fort spécial et ne saurait retenir le touriste ordinaire.
Enfin, si la civilisation procure certains bienfaits, elle amène son contingent d'éléments déchaîneurs des passions et des mauvais instincts; aussi est-il besoin de moyens coercitifs pour défendre les bons contre les mauvais. On a donc institué les tribunaux et les prisons, et les Anglais ont bien fait les choses pour les [Birmans, leur apprenant ainsi à discerner le bien du mal. La prison est un vaste édifice, bien compris, avec la disposition moderne des bâtiments rayonnants séparés par des cours. Au centre est l'endroit où l'on ferre les prisonniers, qui sont enchaînés deux à deux comme les forçats. L'établissement est aménagé pour trois mille. chilïVe respectable! Comme nourriture, on distribue à chacun une portion de riz et un peu de sauce. On les occupe à des travaux manuels, dont les produits sont vendus dans un magasin installé vis-à-vis l'entrée. Ils font aussi diverses corvées et sont employés aux gros ouvrages, cela va sans dire. Cne section spéciale est réservée aux Européens civils et militaires. Comme dans fout établissement similaire, il existe une infirmerie et des cellules spéciales. Quelques cachots sont aménagés pour les récalcitrants; enfin, dans une cour à l'écart se trouve une plate-forme où ont lieu les exécutions capitales. On pend le coupable et le corps tombe dans une trappe qui s'ouvre sous lui. Certaines années, parait-il, on a compté jusqu'à quinze de ces exécutions. Enfin, dans une sorte de clos dissimulé, entouré de hautes murailles, le gouvernement anglais détient des prisonniers politiques; ce sont des Birmans, personnages inlluents, ayant appartenu autrefois à la cour du roi Thibau. qui n'ont commis d'autre crime que celui d'être de fervents patriotes et davoir iherché à sauver la liberté de leur pays contre l'occupation anglaise. Que de réflexions cela doit suggérer à ceux qui ne rêvent que conquêtes et qui, sous prétexte de civiliser les nations, ne songent qu'à les opprimer et à les voler !
Prés de la ville s'élève un autre établissement, de genre ditTércnt, où se cachent de pauvres êtres qu'un mal horrible rejette de la société de leurs semblales : les lépreux. Ils sont malheureusement assez nombreux dans ce pays. Cette léproserie est tenue par des religieux français dont il a déjà été parlé, de I Ordre des Missions Etrangères, qui, non contents d'évangéliser les inrulèles, se consacrent aussi au soulagement de leur prochain. Ces dignes prêtres, ([ui ont déjà lie nombreux prosélytes, dans la basse Birmanie surtout, sont du re>te encouragés par le gouvernement auglais qui a reconnu leurs services et a su comprendre ceux qu'ils étaient encore appelés à rendre.
I)i: UAXGOUN A MANDALAY PAR PÉGOU
Pour priu'lrer dans rinlérieur du pays, deux moyens de communication ou plutôt de locomotion se présentent à nous : la voie Jluviale, par cette grande roule liquide de l'Irraouaddy et la voie ferrée. Les Anglais ont en efl'et créé un chemin de fer qui, comme on la vu, monte droit vers le nord, reliant l'ancienne ca[)ilale à i\angoun. Une autre ligne part aussi de ce dernier porl pour desservir Prùme, situé avant la fourche du Delta, et abréger ainsi la longue et pénible navigation sur cette partie du ileuve. Inutile d'ajouter que ces chemins de fer ont fait une terrible concurrence à la Compagnie de V « Irraouaddy llotilla )> (jui jus(ju"aloi's exploitait seule le pays. Jusqu'à présent elle lulle encore avantageusement, s'il faut en croire ce qui nous a été dit à ce sujet et d'après les dividendes encore actuellement distribués aux actionnaires de la Société. Elle conservera en tout cas toujours une bonne partie du commerce du fleuve sur certaines parties de son parcours, et nous avons bon espoir (|ue les voyageurs qui dirigeront leurs pas de ce côté, pourront longtemps encore apprécier le confort des bateaux delà Compagnie, spacieusement aménagés, etgoîiler les charmes tout particuliers de cette intéressante et reposante navigation.
Le moyen le plus agréable et préférable à tous points de vue, pour visiter le pays, sera de remonter en chemin de fer pour redescendre ensuite le fleuve, que l'on pourra quitter à Prôme afin d'éviter le parcours plutôt désagréable de la partie du Delta, et l'on aura ainsi parcouru ce qui constitue en quelque sorte la Birmanie, sans fatigue et tout entier aux merveilleuses curiosités et aux beautés naturelles qui font de ce voyage une des plus agréables excursions que l'on puisse faire à notre avis. Les Anglais, du reste, qui s'y entendent, il faut le reconnaître, en matière de voyage, ont bien compris le parti que l'on pouvait tirer de la contrée au point de vue tourisme, et déjà on a organisé des combinaisons de billets circulaires qui facilitent le voyage en économisant les dépenses, sans en retirer aucune des jouissances. On pourra compléter la connaissance du pays par une navigation côtière en faisant escale sur divers points de la côte et entre autres à Moulmcin.
En route donc pour Mandalay. Nous aurons à faire 383 milles anglais, que nous mettrons vingt-quatre heures à franchir; on voit que les trains sont loin de
marcher ici à la vitesse de nos express européens, les plus rapides n'atteignent même pas celle de nos trains ordinaires ; dans l'avenir cela se modifiera peutêtre.
Il faut déjà s'estimer fort heureux de trouver des wagons confortables, à larges banquettes et qui la nuit, par d'ingénieuses dispositions, forment des couchettes où l'on peut s'étendre, sans parler des aménagements accessoires, lavabo et le reste, tout comme aux pays civilisés. Ce sont des voitures de petit
Pagode le Pégou
modèle en rapport avec l'élroitesse de la voie. Les trains qui sont généralement au nombre de deux par jour, dans chaque sens, comportent aussi trois classes, la dernière réservée aux indigènes, fort nombreux du reste. Les prix sont meilleur marché que chez nous, surtout celui de la troisième chisse. A cause de l'ardeur du soleil dans ces climats, les ouvertures sont munies de persiennes, comme cela se pratique dans les pays chauds, entre autres aux Indes. Dans les gares nous avons remarqué des soldats de la police, en armes, pour faire observer l'ordre. C'est là une démonstration peul-ètre un peu exagérée. Ces soldats sont des cipayes importés des Indes; le soldat anglais, en elî'et, a la tunique rouge et qui eu tenue de ville porte ici comme en luirope W petit calot sur le coin de l'oreille (le soir bien entendu) et se dandin»» la canne à la main, n'est pas alTecté à ces services secondaires. L'Européen moulera i'orrémenl en première classe, s'il ne veut pas se trouver en eonlacl avec des Hindous, des Birmans ou des Chinois.
Les stations que l'on rencontre sur le [)ar('ours sont en bois; ce ne sont sou-
[\-2 i:X r.IRMAMK
V(Mil ([iio (lo siiiipli's luillos. Les Iravaiix ilai'l sonl sans iniporlancc. sauf quoI(|uos [Htiils sur des ruisseaux jiliis ou moins larges, avec on sans ean.Les locomotives iiuiuicsde chasse-pierre, ponr i-t'jcici- les animaux (|ui se Irouveraient sur la voie et ('■\il('r nu aci'itleul, couinic cela se prali(|ue surhiul eu Aniéri(|ue, S(uil cliauftees au hois. l.e paysaue se poursuit, plat, sans intérêt, an travers de plaines plus ou nn)ins banales et marécageuses où île temps à autre cjuel(|ue vilain hunie ap|)araîl eul'oui dans l'IieilM'. Des bois ral)ongris s'intercalent, i-ompani la monotonie de I li(iii/()ii. he (ji'-laiice en di>lance (|iiel(|iie |iau\re \illage s(^ montre avec sa i>u ses blanches pagodes, (jui émergent parfois isolées dans la plaine, connue de gros pains de sucre plus ou moins souillés et fondus sous les injures du temps. .V une vingtaine de kilomètres de Rangoun est une ville qui eut jadis une cerlaiiu' impoilance, Pégou, sur la ri\ ière (|ui j)orle son nom el va grossir une des In'anches de l'Irraouaddy. Lue grande pagoile doi'ée sur une phile-forme dominant le pays témoigne de son ancienne splendeur. Elle est aussi entourée de modestes chapidles plus ou moins délabrées. A quelque distance s'élève une autre pagode de la terrasse de hupudie la vue s'étend au loin, c'est la « Shoëmadou » avec un curieux couronnenuMit en forme de diadème ou de tour crénelée, b'nlin, proche de la station, à un bon mille au milieu de marais et cachée dans la verdure, un(^ grande statue couchée de Bouddha, qui s'etTrile el menace ruine, est un spécimen intéressant dans son genre.
La roule se poursuit peu variée d'aspect ; certaines rivières à fond de sable rappellent des oueds algériens sur les bords desquels les cocotiers remplaceraient les palmiers. La plus grande analogie, du reste, les confond le soir à l'heure où le ciel s'illumine des lueurs ocrées du soleil couchanl; ils ne sont plus alors ([ue des silhouettes au tronc souple donl la tète chevelue se balance au souille du vent. A leurs pieds les feux s'allumenl dans les villages, jetant des lueurs vacillantes dans l'épaisse verdure qui entoure les modestes cabanes. Au loin des collines bleutées se sont montrées avant la nuit close, rapidement répandue dans ces pays, où l'heure délicieuse du crépuscule est si fugitive. La voie ferrée suit la vallée du Siltang, rivière d'ordre secondaire, jusqu'au delà de Pyinmana, passant par Toungou, ville d'un grand avenir, parait-il, à cause surtout de sa proximité des montagnes, où est déjà installé un sanatorium pour la colonie anglaise. Son altitude de 1.200 mètres n'étant pas suffisante pour échapper aux grandes chaleurs, on songe à le reporter au sommet, à 2.400 mètres environ. Les Anglais ont toujours cherché dans leurs colonies des climats chauds, des points élevés et sains, où l'Européen anémié peut se reposer sans quitter le pays et puiser des forces nouvelles pour lutter contre ces températui'es débilitantes. Chemin faisant, on peut apercevoir des scènes champêtres, surtout le matin, à l'aurore, car alors ce sont de longues suites d'indigènes allant au marché voisin, situé près des gares souvent, et portant sur la tôte des paniers de fruits et de légumes. Ils semblent escorter de véritables convois de
EN BIRMANIE b3
lourds chariots à la toiture de nattes, péniblement tirés par des buffles aux longues cornes.
De distance en distance des gares sont échelonnées sur le parcours; c'est là que le train fait des arrêts plus ou moins longs, souvent sans intérêt, attendant le signal du départ, annoncé par le bruit strident d'un bout de rail sur lequel on frappe en guise de cloche. C'est là également que sont installés des bulTets, « refreshments rooms », pour que le voyageur puisse prendre ses repas et son thé aux heures habituelles. On est surpris du nombre des pagodes que Ion aperçoit; parfois elles sont groupées plusieurs ensemble et forment, encadrées dans la verdure des palmiers et des bananiers, de délicieux petits tableaux, comme à Nyanngyan. Aux gares, oii les aigles sont si peu farouches qu'ils viennent se poser presque sur les wagons, de petits marchands vendent des fruits et des gâteaux indigènes, que l'on regarde avec curiosité sans oser y toucher. Toutes précautions sont prises contre les habitants qui paraissent pourtant bien inoffensifs. Nous avons vu des agents de police munis de menottes contre les délinquants et armés, veillant à la sécurité publique. On ne badine pas avec lautorité anglaise, qui, au lieu de se faire aimer, ne peut se faire respecter que par la crainte qu'elle inspire !
Le train court toujours au travers de plaines plus ou moins dénudées, où pousse par endroits une sorte de brousse avec des cactus, dominée par les hautes tiges de palmiers d'espèces variées. Sur d'autres points ce sont parfois des plantations de bananiers ou do cannes à sucre.