LA VILLE
Nous ne saurions poursuivre notre roule plus avant, sans nous arrêter dans la fameuse ville dont le nom seul évoque l'idée de mystérieux. Pour beaucoup de gens, le nom de Mandalay est synonyme de fantastique, fabuleux ; les descriptions des voyageurs l'ont fait apparaître comme telle, et de fait cette ville étonne et surprend par ses proportions et par la variété de ses curieux monuments. Aussi nous allons nous efforcer d'en donner une description qui se rapprochera le plus possible de la réalité, en insistant sur les édifices religieux et les monastères, dont le nombre n'est pas croyable.
La période de réelle splendeur de la grande cité birmane dura vingt-cinq ans, de 18G0 à 1885, ce qui n'est pas à dire qu'elle n'avait pas déjà auparavant une grande importance et présentait de nombreux édifices, dignes d'intérêt. La venue de la cour royale lui ouvrit incontestablement une nouvelle ère de vogue et de prospérité, qu'elle n'avait pour ainsi dire pas connues jusque-là. Depuis, sans déchoir, elle reste encore une des villes les plus curieuses du monde, sans aucun doute. Au point de vue topographique, la ville s'étale largement dans une plaine encadrée par le fleuve qui coule à l'ouest et par une suite de montagnes d'une altitude peu élevée au sud et à l'est, tandis qu'au nord elle (^st dominée par la double colline de <( Mandalay Ilill », qui porte à son sommet (les pagodes abandonnées auxquelles conduisait un gigantesque escalier couvert gravissant pittoresquement la pente escarpée au milieu des rochers et de la verdure. De là-haut, le meilleur belvédère pour jouir du beau et vaste panorama (le Mandalay, la vue s'étend superbe sur la ville et ses environs ; c'est coinnic la butte Montmartre par rnpport à Paris, pour employer une c(inipar;iison bien leire à terre, mais exacte, surtout en se reportant à ce qu'elle devait être il y a deux ou trois siècles, à l'époque où elle était en pleine campagne. Les lîirmans depuis longtemps avaient choisi ce point élevé pour éi'iger un li>m|)le à la divinité, dans de modestes proportions il est vrai ; nous n'a\ons donc lait (|ne les imiter et |)(Mit-ètrc d'une fa(;on moins logiijne cl moins praticjne, si l'on songe aux millions enfouis infi'uctueusement dans les lianes de la colline, alors (|u"ils auraient pu vivv utilisés avec plus de fruit pour aider au soulagement de bien des misères. N'y a-t-il pas là un raiipioclieuient (|ui pi'o\(U|ueia
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l)it>n iK'S ivlloxions quand on pense que nous n'avons f.iil, nous, qui nous taxons (le tenir la tiMe ilu monde civilisa, que copier un peuple iéc(>mnient encore considéré presque comme sauvage... On nous excusera d'avoir fait celle [M'tile diurt>ssion (|iii' |>r()\ (uiiiail loul nalurtdlenieni l'excniplt».
En l'ace du niai;nili(jue tableau qui s'olî're à nos yeux, on pourrait s'oublier dans une muette contemplation, et, pour notre part, nous avons encore nettement présente à la mémoire la vue qui s'étalait à nos pieds, et dont l'ampleur nous a lait é|)r()iner une de ces Ixdles impressions que nous serions heureux de pouvoir communiquer au lecteur. Tout auprès de la colline, un curieux monument ressemblant à une blanche nécropole avec ses chapelles symétriquement rangées autour diine pagode centrale, attire l'attention; il est désigné sous le nom des « Quatre cent (•in(|uanl(' I^agodes » ; derrière lui des couvents se révèlent enfouis dans la verdure, grâce aux llèches de bois de leurs toitures; à sa suite, d'imposantes ruines sont celles de 1'» Incomparable pagode », cdilice malheureusement en grande partie détruit par le feu, comme on va le voir. Diverses pagodes et monastères sont également groupés pres(jue directement au-dessous de nous, et nous aurons occasion d'en reparler dans notre course à travers la ville. Au-dessus, la vaste enceinte du palais royal développe ses longues murailles en quadrilatère, surmontées de distance en distance de gracieux et élégants kios([ucs à jour, qui se rellètcnt dans les eaux calmes d'un large fossé. Quelques llèches et clochers, comme celui qui couronne le palais lui-même, pointent dans la verdure où semble enfouie la ville entière, dont ([uelques hauts monuments se distinguent par leur éclatante blancheur ou les ors dont ils s(Mit revêtus. Une sorte de gaze légère et transparente recouvre délicatement le tout ou semble llotter au-dessus, estompant les arrière-plans et les belles silhouettes lointaines de quelques montagnes. Un coup d'œil sur le plan de la ville fera concevoir l'étendue de cette vue d'ensemble, inoubliable. Comme on peut s'en rendre compte, la ville est vaste et semble s'être groupée auprès de l'enceinte royale, se buttant à la colline au nord, s'api)uyant sur le fleuve d'autre part et s'allongeant vers le sud, du coté duquel les habitants avaient le champ libre. C'est ainsi qu'elle occupe une surface d'environ vingt milles anglais carrés. Elle compte près de deux cent mille habitants.
Elle l'ut l'ondée à environ deux milles des bords du lleuve, ou plutôt rebâtie, car son origine est plus ancienne, là oîi est située l'enceinte intérieure, pour éviter au roi, tlit-on, d'entendre les sifllets des bateaux à vapeur anglais, (jui lui écorchaient désagréablement les oreilles, comme s'il avait eu le pressentiment de la chute de son royaume. Suivant la légende, elle aurait été bâtie sur les corps de gens enterrés vivants, pour que leurs esprits régnent sur la ville et la i)rotègent ! Primitivement elle comportait une double enceinte, (pii semble trop vaste pour la contenir aujourd'hui. Une seconde enceinte intérieure.
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Plan SOMMAIRE Ae îlAKàAlAV
conservée sur diverses parties, était précédée iWin l'o-^x- rt [ificfc de nombreuses portes.
Quand on arrive parle tleuve, sur les bords (hupud sont les dork< cl niaiiasins de la Compagnie cl du gouvernement anglais, on traverse de pillort'stjuc-
EN HinMANIE
Puits
lauliourgs. coupc's do piôces d'cjui, dans le cadre do la verdure desquels apparaissonl quohiuos blanclios pagodes, formant autant do sujets de délicieux paysages qui loutcraienl les pinceaux de plus d'un de nos artistes, avides de nouveautés. i:n ville, on douve de larges avenues plantées, formant comme de longs tunnels de verdure <jui semblent se perdre dans le lointain, ou des rues en terre, le plus généralement droites, comme le plan l'indique, plus ou moins empierrées, où l'on enfonce dans la bouc ou la poussière, suivant l'époque, avec de simples ruisseaux coulant nalurellement sur les côtés. Et cependant, malgré <'et aspeci américain moderne, avec ses voies tirées au cordeau, la ville n'est pas monotone, grâce surtout aux arbres qui coupent ces lignes droites, et aux alignements plus ou moins défectueux. Une autre cause qui dans l'intérieur de la ville rompt la monotonie de la ligne des façades, c'est la présence sur la voie publique de nombreux et curieux puits, remplaçant, en quelque sorte, nos fontaines publiques. Le plus généralement placés sur le côté des rues, certains sont parfois presque en plein passage. Ils sont entourés d'une sorte de plate-forme en maçonnerie, et leur margelle est souvent munie de plusieurs poulies, pour que quelques personnes puissent tirer de l'eau à la fois. Ces poulies sont appenducs à de grosses poutres, en bois sculpté souvent, qui dénotent une reclierche artistique dans le procédé décoratif. C'est là que l'amateur photographe pourra clicheter à loisir des groupes pittoresques, auxquels cependant il manquerait, hélas! la couleur. Les constructions de tous genres, sans caractère particulier, sont généralement en briques recouvertes d'un enduit de plâtre; on voit des façades qui atTectent parfois une certaine recherche architecturale, avec des dessins de fenêtres, des moulures et des motifs d'ornementation. Les toits forment terrasses généralement. Les rues sont numérotées, avec des lettres pour désigner les quartiers, système assez américain^ mais pratique somme toute, vu la disposition du plan, et qui simplifie bien des recherches et permet de siivoir rapidement se diriger dans une ville... L'aspect des rues rappelle ce que l'on a déjà vu à Uangoun, mais en plus ici on remarquera la présence de folles chèvres aux corps efllanqués et de petits cochons noirs qui paraissent devoir être attachés au service de la voirie, remplaçant les chiens à Constantinoplc, ou les chacals, comme nous avons pu l'observer dans les villages arabes où égyptiens, ou même encore dans certaines villes de l'Inde. La circulation est grande, surtout du côté des bazars indigènes, où le voyageur pourra se perdre dans la foule et se livrer à son aise à d'intéressantes éludes prises sur le vif. Il y retrouvera cette pittoresque cohue déjà entrevue; les petites birmanes fumant
ie grosses cigaretles qui semblent ne pas vouloir tenir dans leur bouche, assises levant les armoires où elles resserrent leurs marchandises; les broyeurs de annc à sucre, une singulière et curieuse profession, peu lucrative au dcmeuant, et qui consiste à extraire le jus de la canne au moyen d'un instrument udimentaire, pour éviter le broyage et la mastication individuelle; les négoiants en vaisselle, poterie, ustensiles de toutes sortes ; les bijoutiers et joailiers avec leurs petites vitrines; les marchands de légumes, de fruits, etc.. On erra avec surprise, suivant la saison, cela va sans dire, des poires et du raisin, nais ils n'auront pas la finesse délicate des mômes fruits de nos contrées.
Enceinte du palais royal de Mandalay
Quant à la visite des monuments de la ville, qui sont, nous le répétons, des >lus curieux, ils sont fort nombreux, puisque l'on compte, paraît-il, plus de trois ents pagodes, sans parler des monastères, et il faudra, si l'on n'a pas beaucoup le temps à consacrer à son séjour à Mandalay, procéder avec ordre et s'en tenir ,ux principaux édifices, d'autant plus qu'il suffira d'en voir des échantillons de ormes et de plans variés, pour se faire une idée de l'art religieux qui les a instirés. Essayons donc de les faire rapidement connaître.