CHAPITRE VIII
POUR ENDORMIR MARGELLE, SON « PAPA » HENRY MAUGIS LUI CONTE UNE HISTOIRE.
« Ce soûlard de Maudis. » — à l'heure nocturne où un gendelettre vanné et un ingénieur, très ivre, s'informaient, sur un trottoir de Passy, de sa sympathique personne, — Maugis soûlard? non pas saoul, mais incontestablement lard, et parfois un peu cochon, — demandez àJeannine, — Maugis procédait au coucher de sa gosse, de son faon bouclé, de Marcelle.
Insoucieux des nudités virginales, Toby chien, le nez entre les pattes, ronflait comme un pochard à la salle de police. Maugis avait voulu opérer luimême, — comme le photographe que vous savez, — le déshabillage de sa petite fille,
Une troisième sèche, qu'il extrait d'un geste flou. (P. 168.)
et il s'était acquitté de cette besogne avec un tact, un doigté tels que, sortie de ces mains habiles pour entrer dans son petit lit paradoxalement virginal, < l'enfant » était toute prête à accepter, — pour peu qu'il en témoignât le désir, — de celui qu'elle appelait « papa », les caresses définitives au cours desquelles les personnes de son sexe, fréquemment, réclament leur mère avec une insistance à la fois touchante, ridicule et vaine.
Levés vers les yeux globuleux, maintenant un peu troubles, de ce père — qui, père légal, eût frisé la cour d'assise, au petit fer, — ses yeux à elle, couleur de nuit d'été, disaient l'abandon total d'elle-même et, d'avance, consentaient.
Et il nes'en fallut que d'un cheveu très, très fin — même pas : il s'en fallut d'un fil de la Vierge que Maugis, succombant à la tentation, ne commit la délicieuse, l'irréparable bêtise. Seule, la mobilisation rapide de toutes les réserves de sa volonté l'empêcha de remporter l'amoureuse victoire à la Pyrrhus qu'eussent payée trop chèrement sa tendresse déflorée en même temps que Marcelle, et la perte banale d'un sentiment rare. A temps, il entrevit le désastre qu'entraînerait cette apparente conquête ; la délicate jouissance abolie à jamais qu'il éprouvait à se sentir le maître de cette enfant qui n'était point sa maîtresse, puisqu'elle n'avait, physiologiquement, rien à envier à Jeanne d'Arc. Alors, pour interrompre la fascination dangereuse des trop beaux yeux, il les baisa pieusement, l'un après l'autre, — ayant la bouche trop petite pour les baiser simultanément, — et, soyons précis, en commençant par le gauche :
— Sage! petite fille! ordonna-t-il.
Puis, toussant pour éclaircir sa voix qu"il sentait s'enrouer, il prononça, d'un petit ton suffisamment dégagé : — Et maintenant, parlons d'autre chose !
Les beaux yeux exprimèrent peut-être un peu de regret, mais assurément plus de gratitude encore et, d'un battement de paupières, ils acquiescèrent :
— Au surplus, mon bébé, reprit Maugis, il nous reste peu de temps à bavarder.
Il exhiba son oignon superbe :
— Onze heures trente-deux. Dans vingt-huit minutes. je me fais la paire, ainsi qu'il fut convenu et afin qu'un sommeil bienfaisant close les mirettes que voici. « Aujourd'hui prépare Demain, » a dit Victor Hugo, poète médiocre, mais penseur profond. Nous inspirant de celte forte parole, employons ces derniers instants à méditer les joies que Demain nous prépare.
— Ah! oui, fit Marcelle sans enthousiasme : demain, c'est Gourtin, Kernadeck et consorts.
— ... Sorts, tu l'as dit, mon petit. Mais tu ne semblés pas autrement emballée à l'idée de revoir ces bipèdes. S'ils te rasent, tu suis, faut le dire : on les plaquera...
— Mais non, Henry : ils vous amusent, et, moi, je m'amuse de vous voir vous amuser.
— Tu es un-t-amour. Alors, je te rappelle encore qu'aux yeux de ce remarquable fourneau qu'est le Valenciénnois Gourtin, tu représentes Polaire. N'oublie pas, mon enfant ; ne va pas te gourer en imitant celte inimitable.
— Soyez tranquille.
— Bon! Seulement, vois-tu. je ne voudrais rien te dire de désobligeant, mais, à part une certaine ressemblance vaguement suffisante pour abuser un ingénieur provincial spécialisé dans la fabrication des fours à bassin, tu n'as rien de commun avec Polaire. La voix, le vocabulaire difièrent totalement, et je voudrais te polariser un brin.
— A quoi bon? sourit Marcelle; puisque votre Courtin ne connaît pas la Polaire véritable...
— Justement: c'est parfaitement inutile, et, à cause de cela, j'y attache une certaine importance...
— Voilà une bonne raison.
— Donc, pour donner à la tourte valenciennoise une idée
plus exacte de la Polaire authentique,il ne sera pas mauvais, mon petit, qu'un rien de cabotinage ingénu se révèle dans tes propos. Tu narreras tes débuts à Paris, quand tu enclosais tes charmes minces dans une robe à trente francs payable en trois mois; puis tu célébreras la mère Marchand, qui te sacra étoile: tu diras les créations dans lesquelles tu ne saurais manquer d'en boucher un coin aux aveugles qui nièrent le soleil de ton génie, et, sans affectation, mais simplement pour rendre hommage à la vérité, tu signaleras que tu es une petite personne pas comme tout le monde. Tu ne manqueras pas de déclarer, par exemple, une fois ou deux, en transformant les e muets en diphtongues et en fermant à double tour les e ouverts : « Jeu suis une femme térible. » Tu revendiqueras le privilège des pressentiments infaillibles : « Jeu vois tout, jeu sais tout d'avance et quand ]eu sens que quelques chose doit arriver, ça arrive ! •>
— Je prends note ; continuez.
— Polaire a coutume, aussi, d'exprimerune confiance absolue
Vous, vous êtes rudement plein! iP. 171. 1
dans son étoile, également polaire : ■- Quand même \eu serai dans cent pieds de mouise. \eu trouverai toujours quelqu'un pour m'en tirer. » Elle dit encore,sans fausse modestie : < Moi,
il faut que yu lasse les choses comme je les sens, et on voit après i|ue c'est moi qui a iv'son. » Elle formule ainsi son dédain d'une modeste aisance : « Jeu ne peux pas monter en liane : ou )eu marche à pied, ou j'ai ma voiture; d'ailleurs, jeu l'ai toujours dit : ou 'yu veux trente-deux domestiques, ou bien, à mon cinquième étage, ']<'" récurerai mon fourneau. »
— Elle est amusante, cette Polaire !
— Oui, comme banalité, y a mieux. Enfin, à l'instar de la créatrice du P'til jeune homme, tu parsèmeras ton discours de quelques expressions qu'elle affectionne, plaisamment familières, ou drôlement emphatiques, ou simplement loul'o 1 1 u e s : po u r Po 1 a i re .un typ e même glabre, est un « gonze poilu ■»; ses soupirs d'incomprise décèlent une « douleur éternelle et inapprouvée » [sic :
un lieu éloigné se situe « tout là-bas... à la cabane Bambou »; un niais est « un trou de balle endolori » ; enfin les choses médiocres inspirent cette réflexion : « Y a pas de quoi se
taper le derrière par terre. »> --^-ous partout à l'heure de feux J\ir- 1 L ttfice... Je crois que je vais fournir les
Et j'oubliais l'ironique « comme fusées... iP. 171.)
mon derrière sent l'oseille », dont tu devines l'application...
— Mais non, Henry, je ne devine pas...
— Supposons que tuavances, enla présentant comme vérité, quelque erreurscandaleuse,parexemple: «Maugïsestchevelu», ou « Ernest-Charles est sympathique ». ou « Bérenger aime les lectures graveleuses », ou « il existe un musicographe plus hête que Mangeot », ou encore « Lord Hantayad se plaît dans la société des femmes », Polaire, pour remettre les choses au point, répond : «Oui... comme mon derrière sent l'oseille », — et la France est heureuse.
— Décidément, le bottom tient une place considérahle dans sa conversation !
— Plus que dans son pantalon, car elle est mince comme une abeille.
Maugis se leva :
— Avec ces tuyaux, ma gosse, tu pourras, en replaçant de temps en temps quelques-unes des expressions originales que je viens de te révéler, en en créant d'autres au besoin, sur le modèle de celles-là, — car l'imitation servile est indigne d'une grande artiste, — tu pourras, donc, réaliser une Polaire à la fois fausse et pourtant véridique, telle que le Valenciennois Courtin emportera dans son patelin, sans l'avoir jamais vue, une image exacte de cette comédienne, d'ailleurs savoureuse. Et maintenant, enfant, je me défile...
— Oh ! déjà! il n'est pas l'heure...
Une fois de plus, Maugis exhiba le prestige art nouveau de son chronomètre :
— Tu as raison, petite fille, avoua-t-il ; il s'en faut de cinq minutes que minuit sonne au beffroi.
— Vous voyez bien !
— Cinq minutes, encore, et puis dodo ! Pour faciliter ton sommeil, mon bébé, veux-tuque je te raconte une histoire?
— Oui, mon papa.
— Fort bien.
Maugis se rassil, toussa, no cracha point, et commenta en ces termes :
— Celte histoire est authentique. Nous parlions, tout à l'heure, du rôle important que joue le derrière : cette réflexion constituait, sans que je m'en doutasse, une admirable transition pour annoncer ce récit, puisque le héros en est, précisément, ce Mirko Montsel, de qui je ne t'ai point caché qu'il s'asseoit sur son gag-ne-pain.
— Mirko Montsel? ce trop joli garçon qui était hier chez Luziade ?
— Tout juste : ce musico rasta, qui, constamment, gargouille quelque romance vaselinée, à tout bout de chants et à propos de bottes... de bottes que j'ai souvent l'intention de lui flanquer dans son instrument de travail.
— Bah ! laissez donc, Henry, il faut que tout le monde vive !
— Cette seule considération m'a retenu jusqu'à présent. Donc Mirko Montsel fut toujours un... fils de joie, si j'ose m'exprimer ainsi, et toujours il tira de sa vaniteuse beauté le plus clair de ses revenus ; mais ce n'est que depuis quelques mois qu'il s'est spécialisé dans les pratiques qui , plus que Salomé ou le Portrait de Dorian Gray, ont valu à Oscar Wilde une renommée universelle. Auparavant, il n'exploitait guère, — à moins qu'une occasion riche ne se présentât, — que les amours normales et ne s'en remettait guère qu'aux femmes du soin de subvenir à son entretien. Cabot amateur, longtemps il opéra à l'Aiglon, la plus « hurf », comme dit la môme Picrate, des boîtes à musique montmartroises, — bière chaude, cerises déguisées, liqueurs frelatées, poésies idem. La moustache tzigane, les lèvres carminées, les yeux de diamant noir (tu parles!) de ce don Juan rastaquéro-poète, ses charmes célèbres et ses conquêtes innombrables lui faisaient traîner tous les cœurs après soi ... sous l'édredon. Quant à sa voix, sa voix prenante et torride de pays chaud, — il prononce, tu l'as
ouï. les ii à l'italienne, les j à l'allemande, les r à la coulissier, c'est-à-dire...
— C'est-à-dire en les roulant?
— Parfaitement : pardon, ma gosse, d'avoir voulu expliquer et de t'avoir traitée comme un simple Han Ryner... Sa voix langoureuse et bêtasse saisissait les femmes à la gorge, les mouillant doucementd'une émotion insurmontable, leur faisant bien aug-urerde ce barde exotique. Et distingué, avec ça!
— Hum ! hum !
— Je t'entends, mon enfant : ton goût sobre souhaiterait qu'il se parât de cravates un peu moins versicolores, et tu Juges ses cols excessifs; mais tout le monde ne peut atteindre le chic de Blackspot, et puis, quoi, les oiseaux de paradis, au plumage voyant, en sont-ils moins appréciés ? En outre, son répertoire, surtout, enfiévrait les sentimentalités de ces dames. Ses Valses parlées, — vers élucubrés par un ancien ténor de l'Opéra., musiques par une ehochotte du théâtre Sarah- Bernhardt, — tenaient pâmées toutes ces fleurs de bateau; mais son grain 1 succès, c'était la distillation de la Chanson pour la ('.livre :
Quand nous sommes ensemble, (Chère, que vous en semble ~!
Ma jument marche l'amble, Et toi, dis, marches-tu ?)
J'entends ton <•. eur qui I rcmblc...
(Chère, que vous en semble?
Ma jument marche l'amble, Et toi, dis. marches-tu ?i
Ça rime mal ensemble...
(Chère, que vous ensemble?
Ma jumenl marche l'amble, El lui. dis. marches-tu?)
Alors, un ,yrand silence tombait.
— Belle image, Henrv !