DE LA RACE CHEVALINE
Plusieurs jours ont passe, et beaucoup d'eau sous les ponts, et plusieurs femmes (qui « gagnent » à être connues, au sens biblique) entre les bras poilus d'Adolphe Courlin, et la plus grande partie des pépettes d'icelui en des mains étrangères. D'abord, en échange des voluptés qu'ellelui conféra à l'issue de la ballade montmartroise, la mùme Picrate l'a délesté des quatre ou cinq pièces de vingt sous, des trois thunes et des vingt-sept louis que recelait, cette nuit-là, le gilet ingénieural; non qu'elle soit intéressée! «Ah ! dieux! moi, l'argent, ça me dég-oùle ! sans blague ! », et, la preuve, elle lui a « donné », le lendemain matin, deux francs pour qu'il put payer le tiacre qui le ramènerait rue Raynouard, — mais parce qu'elle veut s'acheter, en souvenir de cette nuit d'amour « on s'est bien aimés, dis et du cher Adolphe, un bel objet d'art.
(Nul doute, d'ailleurs, que, si la prudence de Maugis n'eût provisoirement déchargé le cher Adolphe de son portefeuille et des dix-neuf mille francs y inclus, le prix de ce souvenir artistique et sentimental se fût élevé à dix-neuf mille francs, vingt-sept louis, trois thunes et quatre ou cinq pièces de vingt sous).
Fidèlement restitué le lendemain par l'avisé Maugis, — en dépit des insinuations baveuses du pinxit édenté, — avec son contenu intégral, le portefeuille en cuir ami et allié s'est
dégonflé avec une rapidité fort remarquable : des dix-neuf mille balles qu'il recelait, quatre mille, prix convenu, ont soldé, non sans quelque excès, le talent hypothétique du peintre vicomte deLuziade, noble fils d'un recouvreur de pépins, de qui la tenace astuce a réussi enfin à chambrer, ou, si l'on peut risquer ce néologisme, à atelierer l'ingénieur valenciennois en une séance de pose, — laquelle ne fut pas, pour le barbouilleur, une pose de lapin.
Quelques nouvelles sorties avec la bande joyeuse n'ont laissé d'entraîner à des frais assez considérables, Gourtin ayant tenu à traiter « mademoiselle Polaire » dans des restaurants notoires : il en coûte de dîner à sept (Luziade ayant obtenu, au moyen d'excuses plates comme des punaises desséchées, le pardon méprisant de Maugis, continuait à être de toutes les fêtes) en ce lointain cabaret du quaide laTournelle, — « là-bas, là-bas... à la cabane Bambou! », avait dit Marcelle Polaire, dont le prolixe patron, inventeur du canard au sang, ressemble si curieusement à Ibsen, auteur du Canard sauvage'. Et, pour peu qu'on ne se contente pas d'un cure-dents, l'addition, chez Paillard, monte, monte comme une soupe au lait qui aurait, révérence parler, le feu quelque part. Et les suites — et les cuites — de ces gueuletons ont nécessité, en outre, des débours importants, très importants.
Du reste, il convient de loyalement le reconnaître, Adolphe Courtin, livré à lui-même, ne s'est pas livré à des dépenses moindres. Deux soirs, il s'est trouvé seul : il a consacré le premier à visiter une maison de la rue Golbert, qui jouit, entre autres choses, d'une renommée universelle, et de cette particularité que les volets en demeurent clos, même le jour; l'autre soir, il l'a passé dans un établissement, non moins célèbre, de la rue Chabannais, et, dans ces deux immeubles si réputés, il s'est laissé tirer sous divers prétextes, par des personnes incontestablement vicieuses, des sommes suffisantes à récompenser la vertu de cinq rosières.
Maugis, s'il eût connu ces débordements et ces générosités exagérées envers des « indécentes de lit », comme il les nomme, eût traité Courtin de « tète à claques » : il eût bien fait.
Et puis, il y a eu de menus frais: Mirko Montsel, entre autres, qui, trompant la surveillance de M au gis, est parvenu à soutirer vingt-cinq louis au fabricant de foursà bassins, exigeant d'ailleurs, l'honnête garçon, l'adresse exacte de Courtin à Valenciennes, afin de pouvoir lui renvoyer, par lettre chargée, cette « petite somme » :
— Dans trois semaines ; mettons moins, au plus tard. Vous avez ma parole, mon cher.
Et les chapeaux!
Ah ! les chapeaux ! On n'a point l'habitude des hauts-deforme, à Valenciennes ; on ne sort guère son « tube », en cette sous-préfecture, que ledimanche, pour de calmes promenades, ou pour des mariages, ou pour des enterrements. — et la démarche grave qui sied en ces circonstances assure la stabilité des couvre-chefs. Mais combien précaire s'avère, dans le brouhaha de Paris, l'équilibre des tuyaux de poêle sur les tètes provinciales, — particulièrement quand les possesseurs de ces tuyaux et de ces tètes s'abandonnent à la coupable orgie ! Et qu'il est malaisé, quand on est ivre et qu'on n'est pas entraîné, d'empêcher de choir sur l'asphalte meurtrier des trottoirs un cylindre de soie auquel la traîtrise des portes basses, dans les petites maisons, et la plate-forme des fiacres ont déjà infligé de cruelles blessures! A preuve : Adolphe Courtin en est — après dix jours à Paris — à son neuvième « huit-reflets », au total septante-deux reflets, dont les soixantequatre premiers s'en sont allés rejoindre les vieilles lunes.
Il est même remarquable que cette neuvième coiffure, inaugurée depuis plus de vingt-quatre heures, apparaisse encore dans tout l'éclat, presque, de sa splendeur native ; les huit autres avaient montré moins d'endurance. L'explication de cette
anomalie réside , sans doute, en ceci, qu'Adolphe Courtin n'a quitté lame Raynouard, ^ hier, qu'une heure ou deux, pour une promenade hygiénique au bois de Boulogne voisin et qu'un peu fourbu par les vadrouilles des jours précédents, il s'est laissé persuader par Gunur Bénédicksen qu'il lui serait bon de se coucher de bonne heure.
Il s'est couché tôt, en effet... dans le lit de la Suédoise : il lui devait cette politesse etcomprit qu'il ne pouvait décemment la différer davantage. La vérité nous oblige à dire que, apparemment fatigué par les prouesses accomplies « en ville », il s'est montré peu brillant: n'eût été la courageuse insistance de Gunur et la tenace volonté d'aboutir que cette femme énergique apporte dans toutes ses entreprises, l'ingénieur se fût sans doute endormi avec l'humiliation d'un échec complet. Et quand, au prix de laborieux efforts, eut été obtenu un résultat tout juste suffisant pour sauvegarder son amourpropre, l'ingénieur, malgré son intention courtoise d'offrir à Gunur la compensation relative du « bada », a senti ses paupières se clore, invinciblement, et s'est mis à pioncer, tout de suite.
— Et quant à moi.
en fait de boucle.... iP. 194. 1
Mais Gunur n'a pas de rancune : ce matin, au réveil, après avoir accepté de Gourtin l'hommage d'un petit bonjour viril, — c'est toujours ça, — elle n'a rien réclamé de plus, constatant son partenaire essoufflé, et, bonne tille, elle est
— Sur trois soulo graphies, je m'en constate deux lugubres. Il se peut que je tombe sur la joyeuse. iP. 19S.)
restée sur sa faim, — si l'on peut dire, — sans récriminer. Au surplus, nos lecteurs savent qu'elle a, en quelque sorte, sous la main, d'autres moyens de satisfaire son grand appétit et ne s'étonneront point qu'après avoir conféré avec Pharaïlde, — domestique à tout faire, — elle annonce à Courtin qu'elle ne l'accompagnera point, cet après-midi, aux courses d'Auteuil,
auxquelles Maugïs et la pseudo-Polaire ont annoncé qu'ils assisteraient, « si le temps », selon l'expression de Maugis, toujours distingué, « présentait une gueule rassurante » !
— Mon cher, j'étais, grâce à vous, un peu lasse : vous iriez sans moi voir les chevals, voulez-vous?
Et comme Gourtin manifeste, avec peu de conviction, d'ailleurs, quelque contrariété polie à l'idée qu'elle va demeurer seule, durant cet après-midi dominical, elle ajoute :
— Vous êtes trop gentille, Adolphe; mais laissez ! Pharaïlde me tiendra la compagnie.
Ce qui est suffisamment clair pour les personnes qui ont lu avec quelque attention le chapitre iv de ce récit.
C'est pourquoi, vers une heure et demie, Adolphe Courtin, après avoir embrassé cette brave Gunur, s'achemine seul vers l'hippodrome de la Société des Steaple-Chases. D'ailleurs, à èonstater le temps maussade, il doute qu'il y retrouve Maugis et sa compagne court-bouclée : ce matin, le ciel, très mufle, ne se découvre pas :
— C'est ennuyeux, songe Courtin.
Puis, immédiatement, cette restriction imprévue se formule en son esprit :
— Çavaut peut-être mieux...
C'est que, chemin faisant, une association d'idées fort naturelle s'établit, en ses lobes cérébraux, entre le mot course, le mot jeu et le mot gain. Certes, il est venu à Paris pour dépenser son argent; mais, l'occasion s'olfrant d'engraisser un peu les trois ou quatre billets de mille qui lui restent, pourquoi la négliger? Et peut-être que cet autoritaire Maugis, s'il est là, s'opposera à ce qu'il joue, se fera remettre, comme l'autre jour, le portefeuille en cuir ami et allié; or, désobéir à Maugis, c'est-à-dire, justes dieux ! à « mademoiselle Polaire », qui toujours approuve les décisions de son gros ami, Gourtin sait bien qu'il n'oserait jamais... De là vient que l'absence de l'homme. au bord plat, contrariante au premier abord, lui
semble, à l'abord deuxième, moins regrettable, - souhaitable presque.
Oui, souhaitable; car, plus il se rapproebe du champ de courses, plus il se persuade qu'il va gagner: il y a des pressentiments comme ça. Or, « mademoiselle Polaire » croit aux pressentiments; donc il n'est pas absurde de tenir compte de celui-ci ; disons mieux : il serait tout à fait absurde de n'en pas tenir compte.
En de telles dispositions, Adolphe Gourtin doit forcément tomber dans tous les pièges tendus à l'inexpérience des provinciaux par une foule d'industriels, de qui l'œil exercé découvre à cinquante pas le parieur novice; il est voué fatalement aux mêmes mésaventures que ce Dupont, typique et falot, dont les amis du spécialiste Paul Héon seront heureux de retrouver les mésaventures sportives.
— Voulez-vous le gagnant de la première? demande à Courtin, sans prendre la peine de le remercier, un aveugle, installé près des tourniquets qui donnent accès à la « pelouse » d'Auteuil, et auquel, sur l'assurance que çalui porterabonbeur, il a remis un décime.
— Plait-il? fait l'ingénieur qui croit avoir mal entendu.
— Voulez-vous le gagnant de la première?
— Ah!... tout de même.
— Alors, donnez-moi quatre sous.
— Y compris les deux que je viens de déposer dans votre gobelet?
— Ah ! non, ceux-là ne comptent pas : c'est une charité ! Pour ses vingt centimes, Adolphe Courtin apprend
qu'Indienne II, de l'écurie Cantor, doit être considérée comme une certitude ; on peut la jouer, affirme l'aveugle, « les yeux fermés ».
— La carte, patron ?
C'est un camelot qui, au mépris des règlements, vend « six
sous sans faire de queue » le programme officiel, tarifé vingtcinq centimes. Courtin paie avec une piécette blanche et attend la monnaie :
— Patron, dit l'autre, laissez-moi les dix ronds, et je vous donne le gagnant de la première...
— - Je l'ai déjà, répond l'ingénieur.
— Vousm'étonnez, patron!... et, sans vous commander, qui que c'est, d'après vous, le gagnant de la première?
— C'est Indienne II.
— Jamais de la vie! Indienne? un canard qui n'a que trois pattes! aucune chance!... Le voulez- vous, mon gagnant à moi? c'est une certitude.
— Soit,
— Eh bien, c'est Morelos, à Glermont-Tonnerre ; et puis, vous savez, vous pourrez mettre votre chemise dessus ! vous entendez : mettre votre chemise!
Fort de ce renseignement, catégorique à la façon d'un impératif, Adolphe Courtin pénètre sur la pelouse, marche, comme un soldat au canon, vers la tribune du juge à l'arrivée, car, a dit Maugis, « si je m'amène, ma guimbarde sera là », et constate l'absence du coupé bleu. Alors, soulagé, — il pourra jouer ! — il se laisse un instant distraire par les cris variés qui, de toutes parts, s'élèvent, déchirant l'air et les tympans : un nègre authentique et un Arabe douteux tonitruent, porteurs de nougat, le traditionnel : « Boum, boum, Madame, zamais malade, zamais mouri ! » ; un petit Levantin offre des pastilles de menthe et du chocolat, qu'il garantit « naturels, exempts de produits chimiques » ; un marchand de tabac ambulant, fort gaillard moustachu, se présente en ces termes élégants :
— Le marchand de mégots ! Si vous ne fumez pas, vous ne toucherez pas ! c'est pas des mégots de la place Maub'! mais n... de D..., fumez donc!
Sur des modes majeurs, les tuyauteurs se révèlent; un petit homme rougeaud brandit un papier écarlate :
— Voilà Y Écho du pesage ! LE VOILA ! N'attendez pas la dernière ! c'est comme hier! c'est comme à toutes les réunions de Saint-Ouen ! un tremblement de terre aujourd'hui!
Les mains croisées sur son ventre, une grande femme noire mezzo-sopranise :
— C'est aujourd'hui. Messieurs, qu'il faut s'adresser à la « Mère La Poule » si l'on veut toucher le gagnant de la première !
Un garçon à l'oeil triste assure d'un ton lugubre :
— La Dernière heure vous donne « encore » le gagnant de la première : ne l'oubliez pas, les personnes qui l'ont en main !
Le père Victor, petit vieux aux jambes goutteuses, célèbre son journal, le Gagnant, en des couplets de sa façon sur l'air de la Mère Michel :
J'ai dans la premier' course un tuyau épatant,
Vous rtouch'rez à bonn' cot' si vous ach'tcz V Gagnant.
Voilà YGagnant, quat'sous !
Ach'tez donc ça quat'sous !
Voilà {'Gagnant, quat'sous!
Puis, d'une voix douce, il insiste {parlé) :
— Achetez donc ça quatre sous : ça n'est pas cher et ça peut être très bon .
Un Auverpin, doué de beaucoup de bag*out etd'une puissance salivaire prodigieuse, débite V Argus, hors duquel point de salut pour le sportsman :
— Que je vous disque les perchonnes qui ne conchulteront pas YArguche aujourd'hui, ils ne toucheront pas de la fauche monnaie dans la première : YArguche vous indique une cote de client francs !
D'autres recommandent la Bonne Piste ou le Handicap cCAlcibiade ! .L'Algérien, très désinvolte, déclare :
— Je vous vends le nom d'un cheval : ce n'est pas le favori, c'est LE bon cheval ; achetez-le! jouez-le ! gagnez ou perdez, mais jouez-le !
A ces guides du parieur, les marchands de coco font une rude concurrence ; ingénieux à baptiser leur marchandise « pur jus de citron », ou « le vrai régal des sportsmen », ou « le véritable Champagne américain {sic} », ils offrent gratuitement « le gagnant de la première à tous leurs clients ».
Ayant acquis de plusieurs crieurs leurs feuilles à pronostics et absorbé deux verres de « Champagne américain », Adolphe Courtin, quand on affiche les partants de la première épreuve, hésite entre six chevaux, dont chacun lui est désigné comme « la certitude » : Indienne II par l'aveugle, Morelos par le vendeur de programmes, Ghipka et Monbrun par les débitants de boisson hygiénique, Kiss et Crown Equeny par divers canards qui prétendent la connaître dans les coins-coins.
Fort embarrassé de choisir entre eux, il les joue tous les six, un louis sur chacun ; du moins est-il convaincu que, s'il ne réalise pas de bénéfice, il passera forcément à la caisse, car sept concurrents seulement prennent part à la course, et le septième, le seul sur lequel il n'ait point misé, un certain Cabécilla, hongre alezan, est signalé par toutes les feuilles spéciales comme « un raccommodé qui ne peut avoir la prétention de figurera l'arrivée ».
Gabécilla a-t-il ou n'a-t-ilpas de prétention ? il ne l'a jamais dit ; mais le fait est que, modestement ou non, il passe premier le winning-post. Ce résultat déconcerte un peu Adolphe Courtin, mais, n'est-ce pas? « on ne peut pas toucher toutes les courses, ce serait trop beau ». Ragaillardi par cette formule consolante, il étudie le programme de la seconde épreuve el tique sur le nom d'un certain Gascon II. Alors il se rappelle que, Valenciennois par son père, il est par sa mère d'origine gasconne, et il décide qu'il jouera Gascon II. Tandis qu'il considère le tableau d'affichage, un quidam, fort poliment, l'aborde :
— Si ça serait un effet de votre obligeance, Monsieur, de me prêter votre programme ?
— Avec plaisir, Monsieur.
Le quidam, de qui Bernardin de Saint-Pierre n'hésiterait pas à dire qu'il a « une assez sale tronche », esl misérablement vêtu, mais avec un certain souci d élégance : son feutre, éprouvé par l'eau du ciel et nonobstant si crasseux que le bienheureux Labre L'envierait, est posé en crâneur sur l'oreille gauche; son veston, passé comme un timbalier, s'illustre, au revers, d'une rose thé; son pantalon, fatigué, tel un homme qui se lève avant l'aube et qui n'a pas dormi, est retroussé (quoique le terrain soit sec), de façon à réjouir Blackspot inféodé aux modes de Londres; ses souliers baillent à se décrocher la mâchoire, — c'est une image, — mais ils furent vernis.
— Merci infiniment, dit-il en restituant à Gourtin le programme... Je suppose, Monsieur, que vous avez touché la première ?
— Hélas! non.
— Comment, Monsieur, vous n'aviez pas Gabécilla ?
— Je ne l'avais pas.
— Mais il n'y avait rien pour le battre, Monsieur, absolument rien ! Si je vous avais rencontré avant la course, je vous aurais prévenu qu'en jouant contre lui vous étiez forci' de passerai! travers: j'avais vu son dernier galop à l'entraînement.
— Ah! vous aviez vu?...
Avec une certaine solennité, le quidam se présente :
— Je suis monsieur Paul James (de Chantilly .
Puis, négligemment, il se vante : fils d'un riche propriétaire anglais, — de là, sans doute, son accent faubourien et les mots d'argot donl s'émaille, çà et là, son discours, — il ;t « bouffé » la fortune paternelle ; mais, de sa splendeur défunte, il a conservé des relations très étendues dans le monde du sport; en outre. <• c'est pas pour dire », mais personne, comme lui, ne sait « voir les courses » .
— C'est en forgeant qu'on devient forgeron ; moi, Monsieur, j'ai perdu, pas quatre sous, deux, millions sur les hippodromes. Je ne les regrette pas, puisque cela m'a appris à jouer. Je ne bJague pas; je n'ai plus un rotin, c'esl vrai : mais, grâce à l'expérience acquise au prix de toute ma fortune, je pourrais, avec dix mille francs, rattraper mes deux millions et y ajouter quelques autres.
Par malheur, je n'ai pas ces dix mille francs... Du moins, si je ne peux pas. faute de fonds, réaliser personnellement des bénéfices, je prends plaisir, quand l'occasion se présente, à aider de mes conseils «1rs parieurs moins expérimentés. Pas les premiers venus, bien entendu, pas des purées, mais des g-ens bien et qui sauront, après réussite, se montrer convenables et pas regardants. Sans indiscrétion. Monsieur, combien perdez-vous dans la première ?
— Cent vingt francs, répond Courtin.
Paul James, d'un g-este large, signifie le déficit négligeable et réparable aisément :
— Voulez-vous vous refaire ?
... On se précipite dans un bar d'apparence démocratique. (P. 203.)
Évidemment, Gourtin veut « se refaire » !
— Bon ! Eh bien, qu'avez-vous l'intention de jouer dans la prochaine?
— Je voulais prendre Gascon II.
Maugis les invite à calter, et ils obtempèrent. (P. 204.)
Paul James s'étonne :
— Gascon II? pourquoi Gascon II?
— Heu ! mon Dieu, moi, je ne m'y connais pas... Alors, comme ma mère était de Bordeaux... Vous comprenez : la Gascogne?... Alors Gascon II... voilà... balbutie Courtin, tout rougissant d'avouer à un sports man d'un tel mérite un motif aussi puéril.
— Monsieur, énonce Paul James d'un ton sévère, aux courses, il faut être sérieux.
Il prend un temps ; puis, souverainement méprisant, il ajoute :
— Mais vous êtes libre, après tout, de gaspiller vos pépettes à des enfantillages ! Je ne prétends pas vous forcer la main, et, puisqu'il vous suffit qu'un cheval se nomme Gascon pour que vous le préfériez à tous les autres, il est bien inutile que je vous communique, comme j'en avais d'abord l'intention, les renseignements d'écurie que je possède!...
— Mais, au contraire, je serais fort heureux si vous consentiez...
— Non! non! je ne veux pas vous contraindre... Jouez donc votre fameux Gascon, puisque vous y tenez; j'aurai le regret de vous voir perdre... Gascon II! On n'a pas idée de ça!... Enfin, puisque ça vous chante !
Très contrit, Gourtin se fait humble et petit : il ne tient pas du tout à son Gascon II; encore une fois, il s'avoue tout à fait ignorant en matière de sport et se déclare prêta suivre aveuglément les conseils de M. Paul James (de Chantilly).
Paul James se laisse attendrir :
— En ce cas, jouezBoërlI, sans accident, c'est une affaire sûre. Courtin remercie ; il voudrait témoigner sa reconnaissance
à Paul James d'une façon palpable, mais il craint de le froisser : peut-on décemment offrir deux pièces de cent sous à un homme qui a glorieusement dévoré deux millions? Gomme s'il devinait le scrupule qui tourmente le Valenciennois, Paul James, tout de suite, élude ce point délicat :
— Je ne vous demande rien pour ce tuyau ; mais je sais que la reconnaissance est un fardeau lourd à porter : quand Boër aura gagné, j'accepterai donc, pour que vous ne demeuriez pas mon obligé, une commission sur votre bénéfice.
— Vous me comblez! assure Courtin, enchanté de son maître àjouer.
Malheureusement, Boër ne gagne pas ! Il se contente de figurer honorablement et de prendre la troisième place à
quatre longueurs du vainqueur, qui n'est autre que ce Gascon II, méprisé par Paul James.
Adolphe Courtin se sent gêné, devant l'homme de Chanlilly. d'avoir eu sottement raison contre ce parfait connaisseur ; mais Paul James, lui, n'éprouve aucun embarras ; loin d'émettre un regret sur l'insuccès de son pronostic, il en célèbre, au contraire, l'excellence, pourtant mal démontrée :
— Vous avez vu Boër, quelle course magnifique il a faite! voilà ce que j'appelle une performance ! Et comme ça saute! Un lapin ! Ça saute même trop bien ; il s'est reçu trop fort en passant le bull fînch ; sans ça, l'affaire était dans le sac, et nous passions à la caisse. Pour qui sait voir une course et ne considère pas le résultat brutal, Boër est le gagnant moral.
Il n'en reste pas moins que Gascon II est le gagnant effectif; mais Courtin se garde bien de formuler cette objection, que, du reste, Paul James détruit par avance :
— C'est par des succès de raccroc qu'un joueur prend l'habitude de parier au hasard et finalement se ruine ; j'aimerais mieux avoir perdu mille louis sur Boër que d'en toucher vingt mille grâce à Gascon.
(Pour ce que ça lui coûte !)
D'ailleurs, la journée n'est pas finie ; on a tout le temps de réparer ce léger dommage ; Paul James connaît dans la troisième une bonne affaire :
— Allez me jouer Laboureur ; c'est de l'or en barre!
La fatalité s'en mêle : le jockey de Laboureur, après une course d'attente prolongée, se décide, dans le dernier tournant, à poursuivre le leader Vénasque et, regagnant du terrain à chaque foulée... succombe finalement d'une longueur. L'enviable sérénité de Paul James n'est point troublée pour si peu: Laboureur, comme Boër, est le «gagnant moral».
— Croyez-vous que le tuyau était bon ! Si le poteau avait été cent mètres plus loin, nous avions gagné ! Des défaites comme ça, c'est plus honorable que des victoires!
Au surplus, l'épreuve suivante doit apporter, avec l'honneur, un profit notable :
— Vous allez jouer Typhon, qui vase balader... Et, tenez, j'ai tellement confiance en ce Typhon que je vais, pour une fois, faire une infraction à mes principes et vous demander vingt francs pour moi-même. Quant à vous, pontez ferme : y a pas d'erreur.
Paul James disparaît quelque temps, ayant reçu le louis demandé : le porte-t-il à un fonctionnaire du pari mutuel ? — Dieu seul le sait, qui voit tout.
Mais, ce que nous pouvons constater de nos faibles yeux, Typhon déçoit encore l'espoir d'Adolphe Courtin : il entre le premier dans la ligne droite, mais est rejoint et dépassé par un certain Hipparque.
Cette fois, Paul James manifeste un mécontentement assez vif, non contre lui-même, — Typhon, comme Boër, comme Laboureur, est gagnant moral, — mais contre le cavalier du vaincu, « cet imbécile de Newby, qui s'est laissé surprendre » ! Puis, pour n'en pas perdre l'habitude, il découvre encore le gagnant moral de la cinquième : Florence, qui, du reste, finit dernière parce qu'elle a « une jambe qui chauffe » ; ne doutons point, — puisque Paul James (de Chantilly) l'affirme, — ne doutons point que, n'était ce membre combustible, Florence eût aisément semé tous ses concurrents.
Adolphe Courtin ne peut s'empêcher de montrer quelque inquiétude ; car il ne reste plus qu'une course pour réparer les pertes causées par toutes ces défaites glorieuses; mais Paul James demeure imperturbablement contiant.
— Vous perdez cher?
— Huit cents francs.
— Parfait ! Oracle, avec Ellisson sur le dos, ne peut pas être battu; il est à trois: prenez-le pour vingt louis, vous rattraperez votre argent avec un boni de quatre cents francs... Allez! je vous retrouverai après la course...
Après li course, enlevée de liante lutte par Bill Garrett, Paul .laines retrouve en effet i lourtin et... lui adresse des reproches :
— Vous! vous pouvez dire que, si vous perdez, c'esl bien par votre faute !
— Gommenl cela? Ne na'aviez-vous pas ilit «le prendre Oracle?
— Parfaitement : mais, à peine je vous avais quitté, qu'on est venu spécialement du pesage pour me dire que la bête ne marchait pas et qu'on allait nous servir Bill Garrett : je vous ai cherché partout pour vous avertir; mais, va te taire fiche! impossible <le vous mettre la main dessus! Où étiez-vous passé, je sous le demande? C'est à croire, ma parole, que vous vous cachiez ! C'est quand même malheureux d'avoir des tuyaux de première main et de ne pas les utiliser!
Le fabricant de fours à bassins s'excuse de son mieux; il ne se cachait pas, et il est le premier à regretter de n'avoir pu profiter du renseignement.
— Vous pensez bien, monsieur Paul James, qu'il m'eût été plus agréable de gagner.
Cet argument trouve gTâce devant le tuyauteur, qui, radouci, résume de façon optimiste cette journée que Courtin, à part soi. juge désastreuse.
— En somme, vous voyez qu'il s'en est fallu de rien que vous ne gagniez, grâce àmoi, beaucoup d'argent : un malencontreux hasard ne m'a pas permis devons retrouver à temps pour vous faire prendre Bill Garrett, je n'y peux rien. Mais, même en admettant un échec dans cette dernière course, n'oubliez pas «pie vous auriez touché la première, si j'avais eu le plaisir de faire votre connaissance une demi-heure plus tôt et que, gea.ce à Gabécilla, vous auriez empoché, dès le début de la réunion, une somme grassouillette, — ça rapportait, pour une thune, quatre-vingt-huit francs et le paquet de tabac, — et ça vous aurait permis déjouer ensuite sur le velours. Est-ce vrai?
— C'est vrai...
— Et, quanta mes autres renseignements, quoiqu'ils ne vous aient rien fait encaisser, je peux dire, sans me vanter, que personne n'est capable de vous en donner de meilleurs. Oui ou non, Boër aurait-il gagné sans la faute qu'il a marquée au bullflncli ?
— Je le crois...
— Et Laboureur, si le poteau s'était trouvé un peu plus loin?
— Sans doute...
— Est-ce que Typhon, mieux monté, ne l'aurait pas emporté sans lutte?
— Bien entendu...
— Et il n'y aurait pas eu de course pour Florence si le terrain ne s'était trouvé trop dur pour ses mauvaises jambes ; vous ne pouvez pas dire le contraire!
— Assurément non...
— Alors, si après cela vous n'avez pas confiance en moi, c'est que saint Thomas, en fait d'incrédulité, n'était auprès de vous que de la Saint-Jean! Ne m'objectez pas que vous avez perdu ; d'abord, je viens de vous rappeler que deux de mes favoris sont arrivés, les deux seuls — j'en suis pas la cause — sur lesquels vous n'ayez pas misé. Ensuite il ne faut pas être trop gourmand : que diable ! on ne peut pas gagner tous les jours ! Et je suis même content, d'un sens, que vous ayez débuté par une tape ; les Parisiens novices, quand la fortune les favorise du premier coup, s'imaginent trop aisément qu'il n'y a qu'à se baisser pour ramasser : ils se fient à la veine, pontent au petit bonheur et ne tardent pas à boire le sale bouillon... Les courses, mon cher Monsieur, ne sont pas un jeu de hasard, comme on le croit communément: c'est une spéculation sérieuse, qui exige, pour celui-là qui veut réussir, du coup d'oeil, du flair et de l'expérience. Tout ça vous manque, soit dit sans vous désobliger, et vous ne sauriez vous passer de mes conseils. Il faut aussi de l'estomac : ne vous laissez pas démonter par le
EN BOMBE 23 i
résultai fâcheux d'une seule journée el recommencez tranquillement. Venez domain à Vineennes: avancez-moi dix francs pour les liais; vous me retrouverez devant le Buffet delà pelouse.
Mais Adolphe Gourtin ne marche plus ; il signifie à Paul James <iu'il préfère dorénavant, à supposer qu'il remette jamais les pieds sur un champ de courses, se passerde ses précieux avis. A cette déclaration, PaulJames, avec l'indignation de la vertu outragée et une certaine brutalité, saisit l'ingénieur par son veston entrouvert et le secoue quelque peu en s'écriant :
— Alors, vous me prenez pour un escroc?! ?
— Hé! non! calmez-vous... répond Courtin en ramassant son chapeau, que la rude agression de PaulJames a projeté sur le sol et qu'un passant distrait vient de crever d'un talon négligent.
Paul James s'apaise, du reste, presque aussitôt et prononce, amer :
— Décarcassez- vous donc pour trouver des gagnants à monsieur? Savez-vous ce que vous êtes, avec votre airde brave homme? Vous êtes un ingrat, tout simplement, et vous me dégoûtez ! .. J'ai bien l'honneur de vous saluer !
Il s'éloigne et se perd dans la foule.
Peu d'instants après, en regagnant, un peu contristé, la rue llaynouard, Adolphe Courtin constate la disparition de sa montre et de sa chaîne, toutes deux en or.
Il est douteux qu'il revoie jamais PaulJames de Chantilly .