OÙ LE HÉROS REÇOIT LES PALMES ET UN HAUT-DE-FORME A BORD PLAT
Un ciel gris chargé d'averses. Le vernis du Japon aux chaussettes russes frissonnait dans le vent froid.
Adolphe Courtin, qui achevait de se vêtir, poussa un petit gémissement.
11 en était à son onzième chapeau neuf : il en éprouvait d'autant plus de vergogne que ce onzième s'affirmait bosselé , épilé, voire mouillé (de quoi? savoir!) et, le Valenciennois devant tout à l'heure se rendre, avec la Suédoise, au café Napolitain , il ne fallait pas espérer avoir le
à^èri : : MBBBi
— « Là-bas, là-bas... à la cabane Bambou. '>■>, avait dit Marcelle Polaire. (P. 214.)
loisir de s'acheter un douzième doule.
L'ingénieur en était aussi à son dernier bilfeton de mille; mais, si cette pauvreté relative l'inquiétait, en ce sens qu'il aurait peut-être tout juste de quoi solder l'addition du gueuleton p. p. c. qu'il allait offrir dans une taverne vraisemblablement dispendieuse, elle offrail d'autre part ceci de rassurant que, démuni d'argent, il ne pouvait manquer de quitter Paris aujourd'hui même.
Bff!... Il souftla, mit son cha- 9t^^ peau neuf! et se regarda dans la glace.
— Parbleu ! un télégramme à Le-
febvre, et ie recevrais sans retard au- T~ Lent innSt
4 i e i •• a ■ M -i fr™cs> repond
tant de tonds que j en voudrais. Merci ! Courtîn (P. 224».
Pas de ça! J'ai trop piteuse mine.
Il tira la langue :
— Ce qu'elle est chargée : Après Subùrre, lasaburre, pour parler à la façon de Maugis. Ouille! comme mes yeux sonl cernés! et tous ces petits grains rouges !' Je vais avoir cinq ou six compères-loriots.
Il contempla ses joues.
— Aïe! mes zygomas! On dirait deux pommettes cuites! Et il souftla de nouveau.
— Bff!... Paris est tellement exquis qu'il en estcrevant. Et je n'aspire pas à crever encore. Je tiens à me reposer un peu, non par nonchalance, certes, mais vu que j'en ai salement besoin. Et. se reposer, ici, c'est comme des dattes!
Une pause.
— Demain, à cette heure-ci, posté sur mon tranquille balcon, je promènerai un regard saturé d'indifférence vers les maisons chaudes de Percepin. Les vingt-trois mille francs que j'aurai
dépensés ici vont m'économiser bien des pièces de quarante sous là-bas.
Sans frapper, Gunur entra.
— Bonjour, mon cher. Ah ! vous étiez prêt : cela étaitbien. Et alors?
Adolphe Gourtin exhiba le chronomètre étincelant, frère du superbe oignon de Maugis, par quoi il avait remplacé la montre dérobée par Paul James :
— Onze heures quatre. Le rendez-vous est pour midi précis. Levons l'ancre.
— Est-ce que c'était vraiment résolu, demanda Mlle Bénédieksen sans se lever, que vous partiez aujourd'hui pour Valenciennes ?
— A six heures vingt.
— Alors, venez!
Et, d'un geste décisif. Gunur, l'index raidi, désignait le plumard.
— Mais, c'est que, essaya d'éluder Gourtin, nous allons nous llanqueren retard.
— Taisez-vous! J'avais remarqué : cela durait en moyen deux minutes.
— Oui, quand on est déshabillé.
— Et habillé, vous pensiez que c'était plus long? Traqué, acculé, Adolphe, qui ne savait quelle « continence »
tenir, finit par confesser qu'il avait aussi des raisons majeures. Il se reprit :
— Ou plutôt, mineures. Je suis incapable d'un impromptu.
— J'admettais, sourit Gunur, et je me contenterai du «bada».
— Je ne veux pas vous refuser.
11 ùt.i son bloum.
— Voilà.
Et ce fut un « bada » morose.
Avec une fâcheuse sensation de torticolis, le Valenciennois se recoiffa de son gibus.
— Comment vous aviez fait pour le mouiller? s'avisa la Suédoise. -
— Heu?c'esî d'hier, répondit-il, évasif.
Ils sortirent.
La boue. Une pluie fine. Un fiacre fétide. (Oh ! la vie est belle!) Une rue barrée, el deux ou trois accrochages. Glissade el chute du cheval. Un autre sapin nauséabond et tout de suite renversé par une embardée d'automobile furibonde. Accidents courants (c'est le mot), sans aucune importance. Et, la preuve: à midi précis, Gunur et Courtin entrent au Napolitain.
Déjà arrivé. Henry Maugis, couronné de son auguste calvitie, trône avec, au poing-, en guise de sceptre, une absinthe blonde dont l'odeur plisse d'une ride dégoûtée la truH'e de Toby chien. Il tient un pneu à la main et profère des sons :
— Vous ne re verrez pas Blackspot ; ce cochon- là est parti soudainement pour Londres , ce matin , chercher une cravate... Écoutez plutôt :
« Dear Maugis, j'ai dû quitter Paris ce matin par le train de dix heures, parce que je n'avais pas une seule cravate convenable à mettre avec ce nouveau costume que je désire beaucoup de porter... Je regrette que je ne vous aie pas demandé de venir avec moi ! Tant de choses auraient intéressé votre verve curieuse. .. Je vous aurais montré Hyde Parle le soir, quand, tout ensemble, les musiques jouent des airs d'opéra, des prédicateurs prêchent en plein vent, des membres de la Salvation Army disent des cantiques, et dans le gazon vert sombre des couples s'étendent, de sexes divers (ou du même) ; alors la veste rouge d'un life guard fait une tache complémentaire... C'est très drôle... Vous ne verrez encore pas cela, Maugis, mais vous me verrez revenu avec des lots de merveilleuses cravates et une nouvelle flanelle verte à raies bleues... Il faudra absolument, à propos, que vous alliez chez mon tailleur... C'est un homme admirable et, quand vous commandez un habit, il vous demande s'il faut
deux pantalons, l'un pour quand vous êtes en escarpins, l'autre pour les bottines. Et les prix sont vraiment extravagants* C'est un tailleur qui se respecte... Dites mes souvenirs à votre M. Courtin, j'espère de le revoir bientôt, et vous, old chap, à dans quelques jouis... Je vous rapporterai des cigarettes que je dois avoir d'un tabac spécial faites pour le prince Georges de Grèce... Et vous me bénirez d'avoir parti...
« Toujours most sincerely yours.
« Jamey. »
— Décidément, c'est un être exquis. Blackspot, je bois à toi! Près de Maugis, sous une grande capeline de paille havane,
moussent les cheveux court-bouclés et pétillent les yeux bleus de Marcelle gracile et souple. En face d'eux, une paire d'individus inconnus de Courtin, le romancier Jim Smiley et l'explorateur Yves de Kerkrist, savourent des alcools polychromes. Maugis ] tarie :
— Salut, queue de vache. Offrez-vous un siège. Salut, four à bassin. Ne t'assieds pas. Une d'abord je te présente.
De sa main large ouverte il désig-ne Kerkrist et Smiley.
— Est-ce que tu connais Richepin ?
— De réputation, dit Adolphe.
— De vue?
— Dame, j'ai vu sa photographie.
— C'est dommage. Et... vouayons, Sully-Prudhomme? Astu vu sa photographie?
— Jamais.
— Et celle de Santos-Dumont?
— Non plus.
— Eh bien, bonne poire, je te présente à Sully-Prudhomme (Maugis montre Smiley) et à Santos-Dumont (le gros chauve désigne Kerkrist). Tu peux leur serrer la patte : la gloire ne les a pas rendus dédaigneux.
— Quel bonheur pour moi!
et quel honneur! murmure le Valenciennois, écarlate de confusion ravie mais honteux ilf son couvre-chef lamentable.
L'homme à l'auguste calvitie continue :
— Pour ton festin d'adieu, je t'avais promis d'illustres convives. T'en as déjà deux.
Kernadeck <loit t'en charrier deux autres.
— Épatant! proclame le valenciennois, ébloui. C'est même trop, songe-t-il, à part soi, en tàtant instinctivement son portefeuille. Pourvu que j'aie encore assez d'argent !
— Quant à la môme Picrate, elle s'est chargée de te recruter une cabotine célèbre.
Hé ! tiens ! les voilà toutes deux !
En effet, la môme, qu'accompagne une de ses collègues, vague saltatrice dénommée Tortille, opère son entrée :
— Cher Adolphe, interroge-t-elle, v'connaissez Sarah- Bernhardt?
— Comme tout le monde, articule l'ingénieur i je l'ai applaudie dans la Tosca.
— Et Jeanne Cramer?
— Je ne l'ai applaudie qu'en rêve.
... Adolphe Courtin constate la disparition desa montre et desa chaîne.
— Ah ! tant mieux, gazouille Picrate en poussant vivement Tortille vers Gourtin. J'suis pas jalouse, cher Adolphe. Embrassez-la.
— Qui? bée le cher Adolphe.
— Ben, pardi, vot' Jeanne Granier. Est-ce quelle est aussi chouette qu'en rêve?
Charmé, flatté et un peu déconcerté, le légitime époux de Mme Isabelle Gourtin baise le bout des ongles de Tortille. Et Kernadeck s'aboule avec deux anciens camarades qu'il a retrouvés n'importe où : le docteur Juclin aux moustaches chinoises, qui, jadis, lui guérit ses maladies, secrètes ou non, et un potard en rupture de bocaux.
— B'jour, Dodolphe ! B'jour, tout le monde.
Par prudence, Maugis nomme en allongeant les bras vers Smiley, vers Kerkrist, enfin vers Tortille :
— Sully-Prudhomme, Santos-Dumont, Jeanne Granier.
— Merci, bouffi : mais je connaissais, flûte le poète. Et vous, Courtin, connaissez-vous les fameuses fioles de Camille Pelletan et d'Alfred Gapus ?
— Celle de Pelletan seulement.
— Bon! je vous présente Capus. (Kernadeck tape sur le ventre plat du docteur.) Et la bobine de Pierre Loti, la connaissez-vous?
— Pas du tout, avoue le valenciennois au comble de l'émerveillement. Est-ce que, par hasard, ce monsieur...?
— C'est Pierre Loti, affirme le barde en mettant la main du potard dans celle de l'ingénieur.
Tour à tour surviennent Mirko Montsel, solitaire, puis le vicomte deLuziade, remorquant l'ex-député anonyme qui, avec beaucoup de conviction etfortpeu de trouille, se laisse prendre pour M. d'Estournelles de Constant.
Maugis ébauche une grimace, effectue un mouvement tournant et prend à part le vicomte :
— Idiot de Riflard! quelle sale idée v's avez eue d'amener
votre apôtre de l'arbitrage! V's allez voir qu'il va tout embrouiller. On vient de faire avaler à Gourtin qu'il y a ici un tas de grands hommes.
— Eh bien, suggère Luziade, faut le faire avaler aussi à l'arbitragiste.
— Allons donc ! vous supposez qu'il a le kiki assez large?
— Un entonnoir ! où tout passera... a moins, pourtant, que vos célébrités ne soient des célébrités politiques.
— Non, nous avons failli avoir Camille Pelletan, mais, grâce à Dieu...
Le gros chauve s'interrompt lui-même d'un geste brusque, et, retournant à sa place, il énumère crânement :
— M. d'Estournelles de la Haye, MM. Sully-Prudhomme et Pierre Loti, de l'Académie ; Jeanne Granier, Alfred Capus et... il en manqueun. Sacrebleu, où est Santos-Dumont?
— Il est allé faire pipi, dit, rassurant, le prétendu Alfred Capus, en lissant ses noires moustaches à la mongole.
— G'çon ! un madère général.
Pas un doute n'a effleuré le front plénipotentiairement pensif du faux M. d'Estournelles. Gravement, ce simili-diplomate mystique a tendu sa dextre gantée aux pseudo-grands hommes ; cérémonieusement, il a incliné devant Jeanne Granier-Tortille son austère cravate noire et sa longue redingote de réformiste hollandais; et il ingurgite son apéritif avec une solennité admirable. Et il ment avec un si parfait aplomb qu'on peut douter s'il soupçonne lui-même qu'il est en train de mentir!
— Quand j'ai siégé pour la première fois au tribunal de la Paix, expectore-t-il sans plus attendre, j'ai eu la catégorique impression que le monde allait changer d'axe...
— Foutre ! c'est le moment de calter, remarque Henry Maugis avec quelque à-propos.
Et, appelant le waiter :
— On vous doit?
— Neuf francs juste !
L'homme au bord plat jette sur le marbre une pièce d'or, qui vaut dix francs, et une pièce d'argent, qui vaut dix sous, et, prenant trois doigts de Marcelle :
— Ta main, mon p'tit.
Il se tourne vers Yves de
Kerkrist :
— Santos-Dumont est revenu de faire pipi : manque plus personne?
Et, à Adolphe :
— Y es-tu, four à bassin?
— J'y suis.
— Parfait. Allez-vous-en, gens de la noce ! Suivez le monde !
Le gros chauve, le faon bouclé, la môme Picrate et l'homme au nœud rouge s'ébranlent; très docilement, tout le monde suit.
Il pleut. Huit pas sur le trottoir luisant, « poli par les ans » (ô Baudelaire!) Un kiosque. Il pleut encore. Maugis garantit comme il peut (il ne peut pas beaucoup) Marcelle et Picrate qui le flanquent ; il pense : « Je dois avoir l'air d'un entrepeaux » ; puis, honteux d'une telle cogitation à cause de sa gosse, il s'engueule intérieurement.
Halte. Il ne cesse de pleuvoir. Gourtin, son col relevé, constate qu'il commence à sentir le chien mouillé quand, brusquement, 1' « entre-peaux » l'interpelle :
— Adolphe, achète donc YOfficiel.
— Cette blague !
Blackspot est par pour Londres.
f soudainement (P. 235.)
— Y a pas de blague. Tu en liras deux lignes au dessert.
— Pour bien digérerîril Gourtin.
Du reste, il achète VOfficiel,le fourre dans L'une de ses
Je dois avoir /'air d'un « entre-peaux», pensa Maugis. (P. 240.)
poches; et le cortège repaît. Comme il pleut de plus en plus : — Les Muses vont être saucées, constate la jolie Marcelle. Le valenciennois s'étonne :
— Ah! vraiment, mademoiselle Polaire? il y a des Muses?
— Naturellement, Monsieur, puisque c'est le couronnement de la Muse !
— C'est vrai! Je ne mon souvenais pas du tout.
— Et à part ça, tique Maugis, où nous conduis-tu bouffer, bonne poire?
— Mais... où Mlle Polaire voudra.
— Oh ! sourit le saint Jean qui serait un-t'-amour, ça m'est absolument égal, pourvu que nous soyons près d'une fenêtre qui ouvre sur le boulevard. C'est bête : voir passer les chars, j'aime ça. Et on lancera des confetti, s'pas?
— Comment, il y a aussi des confetti?
— Voui, et des serpentins, acquiesce généreusement l'homme à la calvitie ! Accueillante, la municipalité a cédé aux instantes prières des autorités montmartroises et a permis d'ajouter ces paperasses aux musiques perpétrées par Gustave Charpentier', dont le Conservatoire mimi-pinsonnesque fait concurrence à la Maison Dubois. Le serpentin est un diminutif du serpent, dont la place est indiquée dans les réjouissances musicales. Les festivités sont donc logiques! Et ça égayé la pluie. Maintenant, à travers la cohue, serpentons vers les serpentins! Vous verrez, j'ai le coup, je les lance avec un chic !
Douze pas encore, et voici le cabaret congruent : salle particulière à l'entresol, avec deux croisées sur la voie publique [vox Dei, mâchouille Maugis pour soi tout seul). Kernadeck, qui tient à bien déjeuner, demande à dicter le menu. Dictée assez longue.
— Et dans combien sera-ce prêt ?
La réponse est réjouissante :
— A la minute, Mesdames et Messieurs, on vous apporte tout de suite les ostendes-victorias.
En effet, les ostendes, on ne les attend guère que trois quarts d'heure. Après quoi, cela va tout seul. Du moins, on a eu le
temps de choisir ses places — et de mettre à sec plusieurs bouteilles de porto.
Légèrement intimidé, et pourtant, combien triomphant! Gourtin préside. A sa droite, Marcelle-Polaire, Henry Maugis, Kerkrist-Santos ; à sa gauche, Gunur Bénédicksen, Smiley- Sully, Mirko Montsel. De l'autre côté de la table, le d'Estournelles-Lère-Cathelin, protocolaire, avec, à dextre, Jeanne Granier-Tortille, Kernadeck, Luziade, et, à senestre, la môme Picrate, Juclin-Capus, le pharmacien-Loti.
A l'unanimité, on mange.
Voici, corroborée de sauce aux câpres, une importante barbue qui s'avance, bue qui s'avance. Tout va bien!
Quatorze appétits magnifiques mettent à mal des mets, du reste honorables ; les vins s'attestent très suffisants. Bonheur! Marcelle annonce que la pluie a cessé :
— Les Muses ne seront pas tout à fait fondues.
On a déjà mastiqué ferme; on a joliment bu ; et, soudain, tandis qu'apparaissent deux dindonneaux rôtis à la broche et la salade de céleri, tous les larynx semblent s'éveiller à la fois.
Alfred Capus, qui, autemps où il n'était qu'interne à Sainte- Anne, a forniqué violemment avec la môme Picrate, recommence cà la tutoyer. Yves de Kerkrist, n'oubliant pas qu'il incarne Santos-Dumont, évoque le Brésil qu'il a parcouru à pied, à bicyclette, en chemin de fer, en traîneau :
— Je n'ai pas besoin d'ajouter en ballon.
— Non, ni en bateau non plus, suggère Maugis. Sully-Prudhomme parle de son dernier roman ; et, craignant
brusquement de s'être trahi :
— Car, chose que beaucoup de gens ignorent, révèle-t-il, je n'ai pas publié que des vers ; je suis aussi romancier. Seulement, mes proses futiles, je les signe d'un pseudonyme : Jim Smiley. Vous connaissez ?
Loti répond :
— Mais oui. très bien. C'est comme moi : tout en étant officier de marine, je m'occupe de pharmacie.
— Connu ! Pour les suppositoires, à vous le pompon, maître! dit Maugïs qui. non content d'appuyer sur le mot « maître » avec une intention peut-être obscure, le souligne d'un geste expressif et le fait suivre d'une onomatapettopée : Prr!...
On sert des artichauts à la barigoule et des laitues en velouté. Sans aucune ombre d'à-propos, le prétendu M. d'Estournelles s'estomire sur le flair des Hollandais :
— Ainsi, le soir de mon arrivée h la Haye, avant môme que j'aie ouvert la bouche, tous les sujets de S. M. Wilhelmine avaient deviné qui j'étais.
— Dame ! riposte le gros chauve, vous sentez le diplomate à quinze pas, le navigateur éprouvé qui a franchi le cap de Bonne Expérience....
Et Mlle Bénédicksen :
— En fait de flair, écoutez-moi, rien ne valait nos compatriotes. Je pourrais vous citer mille Suédois qui avaient le nez plus fins que des chiens. Je ne voulais pas abuser : écoutez. j'en dirai un seul....
— Fritz Bernstrom, souffle Maugis.
— Oui, vous saviez?
— Je sais, ô septentrionale potelée comme une rallonge, que ce Scandinave ahurit depuis quelques années l'Amérique par la longueur et la g-rosseur de son pif. Un vrai proboscide ! Avec cet appendice anormal, il perçoit, parait-il, les moindres nuances des odeurs. Ainsi, après s'être fait bander, préalablement, avec soin, les deux yeux, il distingue, en reniflant, une brune d'une châtaine, une blonde d'une rouquine.
— Cela ne serait rien, garantit Gunur; car. moi aussi, à son parfum, je savais reconnaître une brune d'une blonde, pourvu pourtant qu'elle était nue. Une rousse, je ne pourrais, parce que j'étais aussi rousse, et nos arômes elles se confondaient. Mais Fritz Bernstrom faisait beaucoup plus mieux : pourvu
également qu'elle était nue et qu'il pouvait mettre son nez
partout sur elle, il devinait toujours l'âge d'une femme et quelquefois même son patrie.
— V's avez essuyé ? s'informe le gros chauve.
— J'aurais voulu. Pourtant, aller en Amérique pour cela, c'était bien loin. Mais Bernstrom viendrait en France, j'espère, et j'irai le voir, parce qu'une de mes sœurs, qui était là-bas, m'avait souvent écrit que non seulement Fritz avait reconnu son âge et son patrie, mais qu'encore il avait une façon de mettre son nez qui amusait beaucoup les femmes.
— Déjà le dessert! tique Maugis.
Effectivement, des fromages circulent, et des com
potiers de fruits. Toby se gave de gâteaux. Le Champagne mousse ; et Marcelle s'exclame , joyeuse :
— Le temps est presque beau! Les trottoirs grouillent de monde. On commence à jeter des confetti. Venez-vous
Déjà, Bénédicksen aux crins roux, Courtin qui se grise en conscience, et Kernadeck qui déclame des vers inécoutés, se ruent vers les fenêtres. Maugis les apostrophe d'un geste autoritaire et courroucé. Même il retient sa gosse par le bras.
— Chacun à sa place! Toi aussi, mon p'tit : il faut. Vlà l'instant de la grande cérémonie.
Et, les déserteurs s'étant rassis :
— Veux-tu consulter ÏO/'/lciel, bonne poire ! 11 y est question de toi.
— De moi? se stupéfie Courtin.
— Page 7, en tète de la dernière colonne :
Par arrêté, etc. Est-ce que tu vois ? ll achète /'Officiel, le
r\ ■ •• . i „ii .5- - • fourre dans l'une de
— Oui, rougit et tremble 1 ingénieur. J ,
' ° ses poches....
— Eh bien, lis tout haut. (P. 241.)
Et l'autre balbutie :
— Est nommé officier d'académie : Courtin (Adolphe), ingénieur amateur d'art, à Valenciennes. Services exceptionnels.
— Où est la médaille? reprend Maugïs en s'adressant aut'amour.
Marcelle tire de sa poche un écrin de cuir grenat. Elle Touvre, en extrait un ruban violet, à quoi pendent des palmes argentines, ornées de petits Lère-Cathelin, une épingle, et, comme si elle n'avait jamais fait que ça de sa vie, la gracieuse créature attache l'insigne à la jaquette de Courtin, hébété d'orgueil et de joie.
— Bonne poire, four à bassin, prononce en même temps Maugis, tu as, quinze jours consécutifs, copule comme un chaud lapin, tu t'es soûlé comme un cochon : la République te décore. (Geste héroïque.) Ouvrez le ban.
Treize paires de mains battent en cadence ; puis treize coupes se tendent et treize voix rugissent :
— Vive Courtin !
Celui-ci se hisse. Il ouvre la bouche, d'abord pour boire, puis :
— Accablé d'étonnement... accablé de bonheur. . . accablé de gloire... bégaie-t-il.
— Et il se rassied « accablé, d'alcool », chuchote la galerie. Alors l'ex-député se dresse, levant son verre.
— Attention, dit Maugis, il va procéder à l'élève du verre à souhaits.
— Ça devait arriver toast ou tard, confirme Kernadeck,
— Mesdames, Messieurs, prononce l'orateur, si je m'enhardis jusqu'à m'investir...
— Moi, je m'enhardis jusqu'à me sauver, coupe le gros chauve. Cet ex-député de mes fesses, depuis qu'on lui a fauché ses 25 balles par jour, il chiale après son mandat....
Voyez-vous c't'air de cocu ?
C'est l'amant du...
C'est l'amant du...
Voyez-vous c'blackboulé-là ?
C'est l'amanl du mandai !
Après celte expectoration poétiquement vengeresse, il enlace sa petite Marcelle et l'entraîne vers une croisée qu'il ouvre toute grande :
— Vlà les chars! J'entends la musique.
Le baron reste seul à table, mais il continue de parler. Un maître d'hôtel l'écoute, narquois.
— Eh bien? s'avise soudain le saint Jean qui serait unt'amour; et les confetti, et les serpentins! Nous n'en avons point.
Gourtin jette un ordre, et le maître d'hôtel disparait. Il ne reste plus personne pour écouter l'apôtre de la Paix. D'ailleurs, sa voix est couverte par le bruit des acclamations qui jaillissent du boulevard. Les curieux, pressés en rangs compacts, ovationnent la Muse couronnée dont le char s'approche.
— Et pas de confetti! s'attriste Marcelle.
Si fait ! Le maître d'hôtel apporte un vaste sac, et la bataille commence.
— D'autres sacs et des serpentins ! commande M au gis, avec le ton décisif de Napoléon ordonnant : « Faites donner la garde ! »
La lutte devient très vive. Ils sont cinquante, ils sont cent sur le boulevard à bombarder de légers projectiles multicolores les deux fenêtres du cabaret. Mais les assaillis s'affirment aussi pleins de courage que d'alcool. Ralliés au chapeau de paille ondulée du faon bouclé, ils ripostent avec une énergie titubante et épique. Rodolphe de Kernadeck et Gunur Bénédicksen se distinguent parmi les plus valeureusementpochards. Et voici les serpentins qui arrivent. Maugis se mêle à la mêlée. Il y triomphe. Un de ses rouleaux en papier atteint le sceptre de Mlle la Muse; un autre frappe la couronne Mlle le Poète, et il constate, un rien vaniteux ;
— Voyez, mes rouleaux ne ratent jamais leur coup.
— Si nous descendions dans la rue ? propose Marcelle- Polaire en sa joie franche de g'obette déchaînée.
Et. derrière elle, on dévale en joyeux tumulte.
Ils se ruent vers les fenêtres. (P. 245.)
Gourtin, seul, demeure, et se convainc que l'heure de la douloureuse a sonné :
— Maître d'hôtel, l'addition !
Et il suppute, très inquiet :
— Certainement, je n'aurai pas assez.
Il fouille dans son gilet :
— Trente sous.
II entr'ouvre son portefeuille :
— Mille balles... Et, de Champagne seulement, on a sifflé vingt bouteilles. Gomment vais-je faire?
Il regarde l'insigne violet qui lui brimballe sur le cœur et souril :
— Ça me i-onsole.
La lutte devient très vive. iP. 247.)
L'addition s'élève à huit cent trente francs.
— Quelle veine !
Tout, plein de jubilation, Adolphe tend le billet de mille avec un geste de grand seigneur bienfaisant :
— Gardez tout!
(Vous parlez d'un pourboire...)
Alors , complètement rasséréné, le valenciennois rejoint le vrai Maugis et la fausse Polaire, et Kernadeck, et tous les autres, qui, à coups de serpentins et de confetti, ont l'air de défendre le cabaret contre des hordes gaies et sauvages. La cavalcade est déjà loin.
— Eh! quoi ?tu ne te bats pas, bonne poire?
— Mais si, vieil Henry ! Tu vas un peu voir.
Et en avant les projectiles bleus, les verts, les rouges, les jaunes! L'ingénieur bondit. Lorsque l'occasion se présente de serrer d'un peu près une guerrière du camp adverse, il saisit cette occasion par les cheveux, et cette guerrière par la croupe. La guerrière, parfois, se fâche. Alors, pour attester qu'il est honnête homme, Adolphe montre son ruban.
Peu à peu, le ciel s'obscurcit. Va-t-il de nouveau pleuvoir ? Non, cette fois, c'est le soir qui tombe. Dommage !
Fichtre ! il va falloir se séparer.
— Alors, vraiment, Gourtin, vous partez?
— Par le rapide de six heures vingt ; c'est irrévocable.
— Lâchons ces poivrots, conseille Maugis avec dignité.
Et, prenant la main de Marcelle, il fait un signe à Kernadeck :
— Par ici.
A quatre, ils gagnent tant bien que mal, parmi la foule drue et effervescente, une petite rue voisine ; en bien cherchant, ils finissent par découvrir un sapin.
— Dis donc, four à bassin, remarque Maugis, tu ne peux pas rentrer avec ce bloum poitrinaire à Valenciennes ! On croirait que tu as profité de ton séjour à Paris pour faire la bombe ! Faut t'en acheter un dernier.
Effarement de la bonne poire :
— Il ne me reste plus que trente ronds.
— Et ton billet de chemin de fer?
— C'est vrai, mon billet ! je n'y pensais plus !
— Craignez rien, Gourtin, dit Kernadeck; je m'en charge.
— Et moi, fait Maugis, je t'offre un épicéphale! Cocher, rue Daunou, chez Léon.
Et, chez le chapelier, il ordonne :
— Bord plat, pour monsieur !
— Un bord plat, tu crois? risque timidement Adolphe.
— Suis sûr. Avec ça sur le ciboulot et ta médaille sur la poitrine, tu vas révolutionner ton pays.
L'autre sourit.
— Cocher, gare du Nord.
Vingt minutes de petit trot, et voici la gare.
— Première Valenciennes, se fend Kernadeck.
Le temps d'escamoter un bock au buffet, et il est six heures seize. Adolphe s'enquiert de son train, puis d'un compartiment propice. Maugis, vu la solennité de l'heure, lui accorde la permission de baiser la main de Marcelle.
— Oh ! mademoiselle Polaire ! ce baiser-là, c'est le bouquet ! s'extasie l'ingénieur, un peu baveux, mais sincère, pendant que Maugis arrondit le dos pour rire comme un bossu.
Et Marcelle, — Polaire pour la dernière fois, — sourit :
— Si vous me connaissiez mieux, vous ne me goberiez pas tant. Au fond, jeu suis une femme terrible.
Courtin embrasse aussi Maugis, comme un frère, puis... comme un autre frère, et lève un pied afin de monter en wagon. Une poussée violente le fait chanceler : c'est Gunur qui rapplique en coup de vent :
— Et comme ça, mon cher, vous partiez sans me donner l'accolade? Heureusement que je m'étais souvenue l'heure que vous vous en alliez.
Il appert que l'accolade se donne sur la bouche en Scandi-
navie. Soit! un coup de langue ! Et soudain, un coup de sifflet sans plus. Gourtin a juste le temps de grimper en voiture.
— Au revoir, Adolphe ! à bientôt! Evviva Gourtin! Le train part.
Debout à la portière, l'ingénieur frappe sur ses palmes, sur son cœur, lance des baisers, et on l'entend qui, fondant en larmes, gargouille :
— Accablé d'émotion. .. accablé d'amour...
Hélas! dans l'excès de son émotion, — ou peut-être de son amour, — il cogne son bord plat, présent suprême deMaugis, et le bloum tombe sur le quai !
Un gémissement déjà lointain :
— Zut ! c'était écrit.
Alors M au gis, ses mains en porte-voix, clame :
— As pas peur, bonne poire! Je te le renverrai par colis postal!