‹ En bombeChapitre 8 sur 16 · LA DEBAUCHE A PASSY · texte numérisé non relu

LA DEBAUCHE A PASSY

Chaussée de la Muette. Site connu et qui, comme à l'ordinaire, s'encombre d'échafaudages, de binards chargés de charpentes en métal, de pierres de taille, d'éfourceaux transportant des poutres ou detombereaux crachant de la chaux et du plâtre, de brouettes, de camions, enfin d'innombrables tramways, dont les conducteurs choquent le verre de-ci, cassent la croûte de-là. Quartier réputé tranquille.

Les piétons assez vésaniques pour se rendre au Bois par cette voie obstruée s'éperdent en cris lugubres, en contorsions choréiques ; des marchands des quatre saisons aboient désolément : « Les beaux porreaux, les beaux porreaux ! les belles endives ! » M. Jaurès, qui abandonne son douillet et douillard hôtel du Ranelagh pour aller soutenir le ministère de la voix et du geste, le grassouillet citoyen Jaurès arbore une barbe navrée, et, dans cette désespération universelle, seul le cambouis rigole avec l'eau d'une vespasienne au conduit obstinément bouché depuis l'an mil huit cent quatre-vingtquatorze.

— Par ici, mon vieux, qui aime l'apéritif me suive ! A nous, les travailleurs de l'amer!

Jamey Blackspot, Adolphe Courtin et Kernadeck arrivent, bras dessus, bras dessous, la toilette suffisamment pimpante, chapeaux et faux cols neufs. Devant eux, du côté du Bois, dans un éclaboussement de rubis et de topazes, le soleil songe à se

coucher. Il n'est pourtant pas tard : ses rayons lèchent la gare de Passy, petit bâtiment délicieux, style Loubet Ier, où s'enfourne enfin M. Jaurès et d'où irrupte une nauséabonde vapeur.

— Oôô! appréhende Gourtin, nous ne pourrons jamais traverser.

Mais Rodolphe de Kernadeek affirme :

— Rien de plus simple : vous n'avez qu'à faire comme moi. Et, pourtant les mains dans ses poches, il saute sur

le marchepied d'un tramway, franchit une flasque de vieux oing-, s'élance sur un deuxième marchepied, enjambe une baladeuse, de beaux por-

reaux, de belles endives, après quoi, choppant du ripaton, il relire vivement les mains de ses poches pour ne pas tomber sur le nez.

L'ingénieur, rassuré, le rejoint.

L'Anglais, calme, a déjà traversé.

Ils se reprennent cordialement par le bras.

— Alors, c'est à ce café que nous allons ?

— Un peu... V'savez que je viens de faillir me fêler la trompe? (La poitrine du poète bat à coups rapides.) V 'n'avez pas vu ? Il me faudra boire quelque chose de fort.

Evitant cii conspectement

Page 1