AVANT-PROPOS XI
cident, savent la part prépondérante, qui revient aux miliciens bulgares, dans l'honneur d'avoir sauvé cette importante position au moment dramatique où, mçnacée par l'armée entière de Suleyman-Pacha, sa perte eût été le signal des plus graves complications? Depuis un mois, Osman-Pacha, bloqué dans Plevna, bravait les attaques des Russes. Ceux-ci ayant rallié autour de cette place tous les contingents disponibles, la garde des défilés de Ghipka fut confiée au seul régiment d'Orel et aux cinq droujinas bulgares, déjà affaiblies par les vides des précédents combats. C'est cette poignée d'hommes qui résista, pendant près de trois journées, du 9/21 au u/23 août, aux assauts « sans cesse, sans répit, sans interruption » des quarante mille soldats de Suleyman. Vers le soir du 1 1/^3 août, lorsque les renforts envoyés par le général Radetzky commencèrent à arriver, les héroïques défenseurs décimés, écrasés de fatigue, épuisés de vivres, presque de munitions, n'avaient pas cédé un pouce de terrain. Si Ton considère que la prise du passage de Chipka eût singulièrement favorisé la réalisation du plan
Xïî AVANT- PROPOS
de Suleyman, qui ne tendait à rien moins qu'£ rejeter l'ennemi au delà du Danube, on comprendra le prix qu'il convient d'attacher à l'admirable solidité du détachement Russo-Bulgare, et quelle belle page les historiens patriotes auront le droit de graver au frontispice des annales de la Principauté.
- La Bulgarie actuelle, dans les limites assignées par le traité de Berlin, occupe une superficie d'environ soixante-cinq mille kilomètres carrés et renferme deux millions d'habitants; uïi nombre, au moins égal, dé Bulgares est épars dans la province-sœur de la Roumélie Orientale, dans la Macédoine, dans le vilayet d'Andrinople et même en Roumanie. Appauvrie par les ravages de la guerre, elle a promptement réparé les brèches, grâce 3 la fertilité de ses magnifiques vallées, et aux efforts d'une population aussi essentiellement agricole que dure à la peine. Dès maintenant, sa prospérité matérielle permet d'entrevoir quel accroissement de richesse l'avenir lui réserve, lorsque ses hommes d'État, dégrisés de la politique, saisiront l'importance du progrès économique, ou que,
AVANT-PROPOS XUI
mieux assise sur un territoire dessiné d'une manière plus conforme aux revendications de son passé historique, elle aura rassemblé, en un groupe compact la totalité de ses nationaux.
Mon étoile — est-ce la bonne? — m'a conduit à Sofia au mois de novembre i88r. J'ai donc été mêlé aux hommes et aux choses, assez longtemps pour m'intéresser à ce pays, et pour éprouver le désir de le parcourir avant de quitter définitivement sa capitale. Un compatriote et ami, M. J. V», qu'une industrie qui prospère retient parmi les « barbares», n'a pas reculé devant les fatigues de l'expédition» Et voilà comment, du 10 mai au 9 juin 1884, deux Seigneurs français — un Marseillais gras et un Normand maigre — ont découvert la Bulgarie. Appli* quant, en matière de voyages, la théorie naïve de PArt pour l'Art, ils se sont contentés de Tindéfinissable jouissance que procurent aux touristes convaincus le grand air, le mouvement, les chevauchées à travers l'inconnu, la perspective d'être rôti, mouillé, mai couché, mai nourri, et le spectacle de la créature humaine évoluant sur un nouveau théâtre.