‹ En Bulgarie et en RoumélieChapitre 11 sur 15 · XIV AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XIV AVANT-PROPOS

Peut-être la lecture d'impressions écrites, au jour le jour, sans aucune préoccupation exclusive, induira-t-elle quelque adepte de la bonne école à faire connaissance avec une contrée splendide,où il trouvera des braves gens fidèles à leurs mœurs simples et à leurs costumes pittoresques — une nature qui n'est pas encore peignée à la dernière mode — des côtes à monter et à descendre, phénomène de plus en plus rare en notre siècle de chemins de fer à outrance.

Je publie le récit de notre voyage, tel qu'il s'est bâti de lui-même, d'étape en étape, avec son défaut absolu de « composition » son mépris des «proportions» ses inégalités de style, ses lpngueurs ou ses lacunes, le grossissement de la sensation fraîche et le décousu des hasards journaliers. Tout autre procédé supposerait à ce livre la prétention — dont il se garde — d'avoir à offrir quelque chose de meilleur que la sincérité qui est son seul mérite.

EN ROUMELIE

Départ de Sofia. — Personnel et matériel de campagne. — Tach-Kissen. — Les hans de Bulgarie. — Premiers vestiges de la guerre de 1877. — Alerte. — Histoires de brigands. — Arrivée à Orhanié. — La ville.

A six heures, « le Midi se lève » ; à six heures et demie, un étroit phaélon et une talika s'arrêtent devant ma porte. Chacune des voitures est attelée, suivant l'usage du pays, de quatre chevaux rangés sur une seule ligne, comme les coursiers du char an tique.

Un voyage en Bulgarie a cela de commun avec guerre moderne, que le corps d'administration y joue un rôle prépondérant. Les magasins de l'Intendance sont représentés par la talika dont l'intérieur est aménagé avec un art dû à l'ingéniosité de mon compa-

gnon. On y a symétriquement disposé les caisses renfermant le linge, les vêtements, les lits de campagne, les ustensiles de cuisine et un service de table en fer battu, des conserves tant animales que végétales, quelques bouteilles de Bordeaux et de Marsala, et même une large provision de pain frais ; car, sauf en deux ou trois endroits, nous ne trouverons que la grossière galette, à moitié cuite, qui fait le paysan si robuste mais que repoussent les estomacs trop civilisés.

En cherchant bien, on dénicherait peut-être un flacon de cognac authentique, symbole de notre patriotisme, et, sans aucun doute, un appareil de photographie. J'en suis médiocrement fier, l'Ouest et le Midi possédant une expérience égale — mais nulle — du maniement de cet engin venu à grands frais de Paris.

Le maître, après Dieu, de notre navire à quatre roues répond au nom de Petro : vingt ans ; l'air insouciant et gouailleur ; la poigne solide. Est- il Turc ou Bulgare ? Est-il bon ? Est-il méchant ? La suite nous l'apprendra.

Les chevaux de la talika sont aux mains de Méhémet — un vrai Turc celui-là ; Turc de Roustchouk. — Il a quitté femme et enfants (je dis femme au singulier ; la vertu chez les musulmans est la richesse du pauvre) pour entrer au service de M, V. — Galonné sur toutes les coutures ; des bottes superbes. Excellent cocher, d'ailleurs, et déplus, un homme; sa taille droite, sa bouche ferme et ses yeux clairs le disent.

Quant au fidèle Dimitri, qui cumulera les fonctions de valet de chambre, de cuisinier, d'introducteur df s

ambassadeurs , d'interprète civil , religieux et militaire, — moins timide, il affecterait une supériorité à laquelle il cfoit assurément depuis que, Tan dernier, nous ayons ensemble épuisé, dans une pérégrination de quatre ou cinq mille kilomètres, tous les modes possibles de locomotion, le chameau et le vélocipède exceptés. Le mal de mer l'avait bouffi d'orgueil ; aujourd'hui, ce vice renaît sous l'influence d'une casquette neuve.

Sept heures, — Nous partons ; nous sommes partis.

Le ciel est pour nous. Après une série accablante de mauvais temps, le soleil a paru juste à point pour être du voyage.

La première heure de route est une heure charmante. On a laissé derrière soi, enfermés dans la maison close, tous les soucis, suspendu à un clou sa peau d'esclave de la vie mondaine pour donner un peu d'air à l'homme qui est dessous ; l'espace s'ouvre, en même temps qu'un coin d'avenir pimenté d'inconnu, tandis que le cerveau se détend et que la voiture vous berce, à demi inconscient, comme on voudrait être bercé toujours par le va-et-vient de la vie.

Charmante aussi la saison. — Le printemps, un peu attardé, éclate dans sa splendeur première, couvre de seigles déjà ployants et de jeunes blés les riches terres noires, essaime toute la gamme des verts, des gris et des bleus dans l'immense plaine de Sofia, aux flancs rapprochés du Vitùsch et sur les pentes lointaines des Balkans, met une flamme dans l'œil des fillettes assises, la main sous le menton, aux bords fleuris des sentiers, fait bondir les agneaux et

semble égayer jusqu'aux buffles qui labourent çà et là les vides où l'automne verra s'épanouir les beaux champs de maïs. Un seul être résiste à l'influence secrète : le vieux schoptç chemine, immuable sous sa peau de mouton, la tète penchée en avant, condui sant son chariot traîné par des petits bœufs de l'Ukraine aux yeux doux de gazelle.

La talika s'arrête ; un des fers s'est rompu. On répare l'accident vaille que vaille, à l'aide de ficelles ; mais le grave Méhémet reste soucieux. Cet accroc, au début du voyage, est de mauvais augure. Il a foi aux présages et possède, pour conjurer le sort, des procédés d'un jésuitisme raffiné. Un soir d'hiver, au retour de Samakow, un lièvre traversa la route :

— Le loup ! le loup ! crie Méhémet.

— Mais non, imbécile, lui dit son maître, c'est un lièvre.

— Oh! ne V avoue pas, insiste l'autre. Un lièvre rencçntré porte malheur. Il n'y a qu'un moyen de s'en tirer; ferme les yeux et dis : « le loup I le loup II le loup!!! »

Une chose me préoccupe plus que la défaillance de la talika : suivant les traditions de cette race sans cœur, notre cocher a placé au milieu de l'attelage deux bons chevaux et, aux extrémités, deux rosses inquiétantes. Nous n'avions pas franchi dix kilomètres qu'elles se donnaient le mot pour marcher alternativement sur trois pieds. C'est peut-être fort incommode mais ce n'est pas gracieux, et moi qui aile malheur de compatir aux souffrances des bêtes, je sens tomber déjà la belle sérénité du début. Je la retrouve

heureusement sous les frais ombrages, où nous faisons halte pendant un quart d'heure.

Un peu plus loin, Petro retient brusquement ses chevaux, descend de son siège dans la prairie, s'agenouille dévotement et, écartant les herbes, semble baiser le sol avec ferveur. Mon gaillard s'abreuve tout simplement, et s'étonne que nous ne l'imitions pas, car l'eau a la réputation d'être exquise. Chez nous, les charretiers stationnent devant l'auberge où se débite certain petit vin que l'on connaît. En Orient, telle source possède la même attirance. Petro, en dépit de son nom, serait-il Turc? Les Turcs, en effet, sont les grands virtuoses des fontaines. Ils ont coutume de s'assembler pour déguster et classer dés eaux de diverses provenances, comme nos gourmets pour savourer des vins de différents crus.

La montée du premier gradin des Balkans commence. La route est empierrée sur une longueur de plus de cent mètres — res miranda populo, car l'entretien des chemins ne compte pas au nombre des principales préoccupations de la Bulgarie autonome. — Ce luxe s'explique par la nature des gisements, riches en excellente pierre. C'est de là qu'on a extrait la plus grande partie de celle qui a été employée à la construction du Palais de Sofia. Par contre, les fossés, amorcés en maint endroit, ne sont achevés nulle part. J'ai souvenir d'un enfant cruel qui jeta un jour, en plein festin, au nez d'un père peu éloquent, cette indiscrète interrogation : « Papa, pourquoi que tu commences toujours tes phrases et que tu ne les finis jamais ? » Pour tout ce qu'entreprend la jeune Prin-

cipauté, on pourrait lui adresser la même question — est-ce bien sa faute >

Au trente-huitième kilomètre, nous sommes à Tach- Kissen, où il est décidé qu'on s'arrêtera pour déjeuner.

Trois ou quatre maisons — un han modeste mais propre — un pont en pierre récemment construit — une fontaine disjointe. Des laveuses, la croupe en l'air, des chevaux, des ânes et des paysans débraillés se disputent un mince filet d'eau qui tombe en cascade dans la rivière. Accotée à la margelle, une gentille fillette se tient immobile comme un petit magot. Une pièce de vingt paras (dix centimes) lui rend la parole; elle balbutie tout un discours incompréhensible avec une grâce mignonne.

Les hans de Bulgarie correspondent à nos auberges, sans en avoir le confortable relatif : une écurie ou un hangar pour les bêtes ; à l'usage des gens, une salle unique, éclairée par des fenêtres privées de vitres/ et sur l'un des côtés de laquelle, une longue caisse de bois formant divan — une autre caisse servant de comptoir — dans un coin, une barrique de vin, un barillet de mastic ou de raki. — Quelques bouteilles de je ne sais quoi, .trois ou quatre verres, une paire de balances. — Parfois, sur des tablettes appuyées au mur, des pains de savon et des menues épiceries — des poules toujours, rarement des œufs, — tel est le han dans son expression rudimentaire.

Des chambres, il n'en faut point chercher en dehors des villes ; la clientèle ordinaire des gîtes de grande route se compose de paysans qui passent avec

leurs .chariots, ou cTun Bulgare à cheval portant, comme Bias, tout avec lui. Le tapis de sa selle sera son lit pour la nuit ou pour la sieste ; un oignon et un morceau de galette apaiseront sa faim.

Une heure suffit à la restauration de la caravane et à la confection d'un rapide croquis enlevé, en plein soleil, avec le zèle neuf de la première étape.

A peine avons-nous repris la direction d'Orhanié que surgissent, à droite et à gauche, des monuments russes, commémoratifs de la guerre de 1877-78. Les soldats tombés là furent peu nombreux. Après la chute de Plevna, tandis que Tannée roumaine courait au siège de Viddin, les troupes du général Gourko se dirigèrent vers Sofia. Elles atteignirent Tach- Kissen le 19/31 décembre 1877, en tournant la position qu'occupait Baker-Pacha avec vingt tabors et six canons. Les Turcs, pris à l'improviste, résistèrent mollement à des forces supérieures qui ne comptaient pas moins de quarante bataillons, seize escadrons et quarante bouches à feu. La perte de la position de Tach-Kissen entraîna l'abandon de celle d'Arab- Konak qui est devant nous. — Trois jours après, Sofia acclamait les vainqueurs.

Nous croisons des femmes portant de petits braseros, des pains, des plats remplis de mets qu'elles vont déposer au cimetière voisin sur les tombes aimées. Le pope viendra ce soir rafler les offrandes ; c'est une partie de son casuel. Les messes sont gratuites et le clergé s'ingénie, sans grand succès, à se créer des revenus en argent ou en nature. En dehors de quelques monastères, les prêtres bulgares sont loin

de vivre grassement. On leur reproche d'être, dans les rangs inférieurs, ignorants et grossiers. Franchement, n'est-ce pas le contraire qui devrait surprendre, étant donné le milieu dans lequel ils vivent et leur quasi dénuement?

Après nous être faufilés à travers une smala de Valaques, aisément reconnaissables à leur teint basané et à leurs longues moustaches, nous dépassons quelques bons Turcs qu'eussent trahis, à défaut du costume, la dignité de leur maintien et la courtoisie de leur salut.

Le pays a perdu la rudesse des environs de Sofia. Dans les verdures plus drues, les villages sont moins espacés. Les toits rouges indiquent que la tuile a presque partout détrôné le chaume ; signe d'aisance qu'il convient de noter — le progrès commence comme il peut. A droite s'embranche, vers le quarante-septième kilomètre, la route de Zlatitza, un des plus anciens établissements bulgares du Balkan, dont le npm veut dire : ville de Vor. On n'y trouve plus d'or, mais on'chasse, dans les environs, le lièvre qui s'y est conservé très abondant et, en obliquant vers Ichtiman, un gibier plus noble : le chevreuil et le cerf.

Un kilomètre plus loin, nous arrivons à la dernière montée. Voici le han de Gourko; le général russe y a couché une nuit pendant la campagne. Je saute sur la route pour jouir de la vue qui devient magnifique, grâce surtout au Rhodope dont les cimes neigeuses s'exhaussent, de minute en minute, et dessinent, audessus des plans tourmentés du Balkan, une ligne presque horizontale. Pratiquant l'art des raccourcis,

j'escalade une colline, au sommet de laquelle les Russes ont construit, depuis la guerre, une imposante pyramide qu'on appelle le monument d'Arab- Konak, nom donné au passage qu'il domine. Au moment où j'allais l'atteindre, je marche sur un serpent qui rentre chez lui avec une prestesse à faire douter de sa nationalité, si elle n'était évidente.

Tandis que, laborieusement aidé de mon domestique, je traduisais les inscriptions qui célèbrent, avec la gloire d'Alexandre II, l'indépendance de la Bulgarie et dénombrent les morts, mon complice philosophe, resté dans la voiture, ne cessait de télégraphier des signaux que je finis par apercevoir. Je dégringole en hâte et je le rejoins au point culminant du col d'Arab-Konak, élevé de 1,050 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Là, m'attendait une nouvelle qui serait de nature à troubler des touristes novices. Au dernier han, un officieux a hélé le phaétoh, avertissant qu'une troupe de malandrins est postée, depuis la veille, au bas de la descente. La gendarmerie, informée de l'incident, n'avait point encore paru ;' on nous adjurait de ne pas nous risquer.

Saint-Lo consulte Marseille de l'œil ; Marseille consulte Saint-Lo, et nous partons d'un franc éclat de rire. Allons î le moral est bon. Les fusils dorment à Sofia; pour toute défense :un revolver enfoui au fin fond des bagages. Je me refuse à le déranger et nous nous remettons en route, après avoir pris la précaution de glisser dans nos bottes une partie de notre or.

C'est le moment, ou jamais, de nous remémorer des histoires de brigands :

L'année dernière, un juif, ayant à transporter 35,000 francs, cousit sous ses vêtements la plus grande partie de la somme. 5, 000 francs seulement étaient enfermés dans sa ceinture. Une bande l'arrête et viole la précieuse ceinture. Notre homme de jouer la comédie du désespoir : l'argent n'est pas à lui ; on le déshonore, on le tue... Il gémit, sanglote, supplie et fait si bien que les bons voleurs, touchés jusqu'aux larmes lui restituent 1,000 francs. N'est-ce pas admirable? Qu'on vienne donc vanter la continence de Scipion 1

Le fra Diavolo le plus célèbre, qui ait opéré en Bulgarie dans la période contemporaine, est sans contredit le grecSpanos (imberbe). On lui a prêté, il y a peu d'années, le dessein hardi de s'emparer de la personne du prince Alexandre, pendant le séjour de Son Altesse au monastère de Rilo. L'exécution de ce projet exigeait une troupe nombreuse, et une mise de fonds considérable. Un riche israélite de Samakow, taxé par lui à 4,000 livres turques (près de 100,000 francs), n'osa, durant plus d'une année, s'aventurer hors de la ville, à peine sortir de sa maison. Sous prétexte de trafic commercial, Spanos avait consacré plusieurs mois à battre le pays, autour de Rilo. On racontait de lui des miracles d'ubiquité et, la légende s'en mêlant, on attribuait à son cheval des qualités extraordinaires.

Très dur avec les hommes, il maintenait dans sa bande une discipline de fer. Un de ses lieutenants,

nommé Malamas , ayant enlevé sans son ordre le directeur des forêts du baron de Hirsch, il l'arrêta lui-même, le ficela et l'envoya à Philippopoli, avec ce message pour Aleko Pacha : « Cet homme m'a désobéi, je te le livre. » — On voulut exploiter le prisonnier contre le maître. Les avances furent dédaigneusement repoussées ; on lui offrit sa grâce, de l'argent , tout fut inutile. « Prendre Spanos ! dit-il en souriant ; oui, dans vingt ans peut-être, quand il sera vieux et que vous serez plus malins ».

— Mais enfin, qu'est-ce donc que Spanos? un brigand 1

— Oui, un brigand, riposte l'homme avec fierté ; son père l'a été, comme son grand-père, comme ses ancêtres, aussi haut qu'il peut remonter.

Le gouvernement rouméliote dut mettre en mouvement des centaines de miliciens, organiser une vraie campagne, pour forcer l'entêté à quitter la partie. Un jour que Spanos se voyait serré de près dans la montagne, il avise des bergers valaques qui célébraient un mariage, va droit à la mariée, la dépouille de ses longs voiles dont il s'enveloppe des pieds à la tête, pendant que ses compagnons troquent leurs vêtements avec les bergers. Puis, mes drôles enfourchent les chevaux de la noce, marchent bravement à la rencontre de l'escouade poursuivante qu'ils traversent sans encombre, et s'éloignent en emportant ses souhaits de bon voyage.

Tout en devisant, nous courions allègrement vers notre destinée. A la descente, le vallon, très resserré, se creuse en entonnoir et devient un véritable abîme

de feuillages, d'une profondeur; vertigineuse. En ce trou plein d'ombre, le sol est humide et le sabot des chevaux s'imprime dans la boue molle ; — bref un parfait coupe -gorge.

A mi-chemin, seconde fournée de bergers valaques; Les femmes, avec leurs vêtements sombres, relevés de taches vives, et leurs ceintures fermées par d'énormes boucles en argent doré, ont beaucoup de caractère. Une toute petite fille, grosse comme un moucheron, se balance sur le devant d'une haute selle, entre les bras d'une aïeule antédiluvienne dont les cheveux gris et tombants encadrent un visage d'une énergie singulière. A califourchon sur son cheval, la vieille se tient aussi raide qu'un cuirassier à la parade.

Au bas de la côte, stationne un groupe de Grecs ; quelques-uns sont armés de longs fusils. Nous devinons en eux nos prétendus brigands. Car, si tous les Grecs ne sont pas brigands, tous les brigands sont Grecs — disent les Bulgares. Nous répondons à leur salut par un salut ; ce sont les seuls projectiles échangés. — Évidemment on a calomnié de très braves gens.

A mesure que nous approchons de la porte du défilé, les témoignages apparaissent de la ténacité propre au Bulgare ; des pentes presque perpendiculaires sont cultivées. Les paysans labourent en zigzag avec l'aide de bœufs microscopiques.

Cependant la vallée se dilate progressivement. Nous passons et repassons le Bebresch sur des ponts en boisd'une rusticité primitive. Pas d'assemblages ;

tout est joint au moyen de clous — et ça tient... jusqu'à ce que ça tombe.

Le soleil est encore haut et la chaleur intense, quand nous entrons à Orhanié par une rue droite, alignée avec une régularité inaccoutumée. Midhat a dû passer par là. C'est lui, en effet, qui traça, par Orhanié, la nouvelle route de Roustchouk à Sofia et fit de cette localité le centre du district, aux dépens d'Étropol.

Il ne paraît pas que la faveur du pacha lui ait beaucoup profité. La ville — un grand village — ne s'est pas développée. Deux mille habitants y sont plusqu'à Taise. La tour de l'horloge, isolée sur une place déserte, regarde tristement sa voisine, la grande Mosquée, vide aussi et le ventre ouvert. De l'autre côté du ruisseau, de beaux arbres abritent la préfecture morne et silencieuse, et la cajsse du Trésor public que surveille, d'un œil éteint, la sentinelle mélancolique. Des chefs de famille d'oies promènent leurs nouveau-nés, de l'air placide d'honnêtes citoyens, sûrs de n'être pas dérangés. Seuls, des pourceaux folâtres se donnent un mouvement extraordinaire dont le motif échappe aux étrangers ignorants des mœurs locales.

Et pourtant la plaine, baignée de lumière, s'enchâsse harmonieusement dans un cirque de collines moutonnantes. Au midi, les montagnes, plus hautes et plus proches, composent un fond de tableau souriant. On sent qu'il ferait bon vivre là, si l'œil n'était, en quelque sorte, accablé par le délabrement de toute cnose, et le cachet de décrépitude précoce de ce qui

est turc ou laissé par les Turcs — disons plutôt par l'administration turque. — Leurs héritiers n'ont eu encore ni le temps, ni peut-être le goût, de rajeunir les vieilles traditions.

L'hôtel de Macédoine nous a ouvert ses portes. C'est un han comme les autres, mais les chambres y sont passables. Par exemple, on épuiserait sa bourse avant d'obtenir de quoi se mettre sous la dent. — Force est de recourir au panier de provisions dont l'intérieur découvre un lamentable spectacle : il y a eu des mariages inattendus, et le plus intrigant des fromages blancs a pénétré partout — pouah !

Les Simandres. — Départ d'Orhanié. — Paysage. — La source de la Panéga. — Corvéables. — La loi en Bulgarie. — Lukovit. — Soirée dominicale. — Turcs et Bulgares. — Le bélier-roi.

La nuit fut atroce; — cela nous apprendra à ne pas utiliser nos propres lits et à nous fier aux apparences. — Aussi, est-ce avec une joie de captif délivré que j'ai salué l'aube et prêté l'oreille au chant des cloches du dimanche, — chant médiocrement musical, car ces cloches sont en bois. Du temps des Turcs, il n'en existait pas d'autres, sauf dans quelques monastères exceptionnellement autorisés.

Les simandres, dont l'usage est très ancien, se composent d'une pièce de bois suspendue par des chaînes de fer et sur laquelle on frappe avec un marteau, de manière à produire, suivant la force du coup et Pendroit attaqué, des sonorités assez distinctes.

Le premier objectif, au réveil d'un touriste prudent, est son café au lait, •— surtout s'il a en perspective une maigre chère. Je recommande à ceux qui, comme

l6 CHAPITRE II

nous, auront oublié le filtre classique, de passer leur moka dans... le coin d'un mouchoir. Le résultat est à peu près satisfaisant.

A huit heures, nous repartons. Le tapage de nos grelottières attire, sur le pas des portes, tous les habitants du lieu. Quelques tours de roues, et nous sommes en rase campagne.

A droite, on dirait un parc planté de chênes dont la plupart affectent les formes fantastiques des arbres souvent émondés. — A gauche, une large plaine légèrement humide, avec wde grands troupeaux de bœufs et de chevaux. Des buffles, douillettement vautrés dans l'eau ou dans la fange, oublient de manger pour se laisser vivre, ce qui manque de logique. — Les cultures se sont réfugiées sur le versant des collines. — Loin devant nous, des fumées montent, sans dévier, dans la transparence de l'air calme ; c^est un campement de Roumains.

Lorsque nous l'avons dépassé, la voiture ne tarde pas à s'engager dans un ravin. Le lit d'une rivière bruyante tantôt se perd dans le noir, tantôt affleure le sentier. A l'un des passages les plus aériens, un vieux pont en bois tremble sur des perches pourries. J'adresse un sourire plein d'allégement aux restes d'un corps de garde turc qui gisent de l'autre côté.

Les plans se multiplient en se rapprochant, et le paysage devient charmant. De quelque côté qu'on se tourne, les boisements se relient les uns aux autres. Il y a là des couverts adorables, sur des pelouses à gazon ras qu'on croirait entretenues par un jardinier de Versailles. Quelles mémorables parties de

boules on ferait là-dessous ! Partout, une futaie nette et propre comme celle d'une promenade publique.

A onze heures et demie, halte pour déjeuner, à Mikovitz-Han. On nous fournit du feu, des œufs et du café ; de nos sacs sortent le pain et le foie gras. C'est un repas des dieux, vite avalé à l'ombre d'un ormeau.

L'ente ne nous vient pas de séjourner à Jablonitza, village peu important, et d'une apparence misérable qui jure avec celle des cultures, plus soignées que dans la plaine de Sofia.

Au kilomètre 115, en face d'un han solitaire, nous tournons de court dans un étroit chemin. Des chevaux normands refuseraient de s'y engager, deux de front ; nos huit coursiers foncent courageusement, à grandes enjambées, écrasant, à dia et à hue, les haies d'épines qui les éperonnent. Les branches se brisent avec un crépitement de bataille.

Ce chemin débouche sur une flaque d'eau dormante, embarrassée de hautes herbes, et autour de laquelle le terrain se relève en pente douce jusqu'à la maison, où nous comptions passer la nuit ; mais les chambres sont emplies de grains en vrac, et inhabitables. Nos attelages retournent au premier han.

Après avoir jeté un regard de regret sur ce gîte inhospitalier, que notre imagination avait rêvé paisible et plein dé truites, nous suivons le bord de l'eau, guidés par le handji à travers une jonchée de fraisiers et de fleurettes d'un bleu céleste, jusqu'au rocher béant. La lueur d'une lanterne permet de franchir, sans chute, un couloir qui nous conduit dans une grotte

l8 CHAPITRE II

assez spacieuse. L'extrémité de cette grotte aboutit à un second bassin, en communication mystérieuse avec le premier,[d'un niveau inférieur, et fermé de tous côtés par des parois abruptes. Un léger remous indique seul l'infiltration des eaux souterraines. — Nous sommes à la source de la Panéga, un affluent de Tlsker. A gauche de la grotte, le sol est fraîchement remué ; on a déterré, la semaine passée* un trésor enfoui par les Turcs.

Par un accord tacite, nous nous accordons lâchement une bonne sieste au bord de l'eau verte et profonde, dans laquelle s'ébattent de gros poissons. Des lilas en fleur, suspendus hors de l'atteinte des profanes, embaument l'air, et des corbeaux familiers jacassent dans tous les trous. Deux paysans bulgares, sortis on ne sait d'où, sont venus s'asseoir à nos côtés. Flairent-ils des dénicheurs de trésors ? — Ils font bonne garde.

De retour au han de la route, on nous apprend qu'au-dessus de la grotte, il en existe une autre qui peut être suivie pendant cinq heures (?) et qui renferme la vraie source de la Panéga. Ce renseignement contredit celui que nous ont donné le guidé et nos gardes du corps; il nous paraît suspect. Dans le doute, harassés de chaleur, nous nous abstenons sagement de revenir sur nos pas, et nous abandonnons aux touristes de l'avenir le soin de tirer la chose au clair. Il est quatre heures quand nous repartons, longeant le cours de la Panéga, rivière limpide, ombragée, et laborieuse au service des meuniers. Une centaine de ruraux profitent du dimanche pour faire leur corvée

aux fossés de la route. C'est un ramassis de gens de tout âge, de tout poil, de tout sexe et de toute couleur, diversement accoutrés. Il y a même quelques fillettes. L'une d'elles est à peindre avec sa couronne de fleurs, ses grands yeux fixes et sa pose de statue. — Plus loin, un second atelier d'ordre aussi composite.

Je doute fort que la loi actuelle autorise l'emploi des vieillards, des femmes et des enfants, aux travaux de prestation en nature ; mais qui a souci de la loi ? En Bulgarie plus qu'ailleurs, la Constitution, la Loi, sont des armes de luxe dont on se sert pour harceler ses adversaires politiques, nullement des instruments d'ordre intérieur et de discipline populaire. Le sentiment de la légalité n'existe pas encore chez un peuple qui, depuis des siècles, n'a connu que l'arbitraire. Aujourd'hui, malgré le mirage des mots, c'est toujours l'arbitraire qui règne en maitre absolu. La Loi n'est rien sans les mœurs ; on l'a souvent répété. Tant vaut le Préfet, tant vaut l'administration du district ; — situation dangereuse qui pourrait bien amener les Bulgares à dire de leurs magistrats ce qu'au temps des Turcs, on disait dans un village des Balkans où s'étaient succédé plusieurs kadis. Quelqu'un demandait à un paysan quel avait été le meilleur ; celui-ci répondit sans hésiter :

— C'est Karamouni.

— Pourquoi?

— Parce qu'il est mort avant d'arriver chez nous. Des figures, déjà vues, sont devant nous. Je re-

connais nos Grecs d'hier — de bons piétons, ma foi ! le lièvre sera toujours humilié par la tortue.

En entrant dans la rivière pour désaltérer nos chevaux, nous surprenons deux femmes turques occupées à laver du linge. Elles poussent un cri et se voilent précipitamment le visage, découvrant, sans le moindre embarras, dés poitrines indigentes — d'où il appert que la pudeur, même, est un art de convention.

Le pays est tout à fait ouvert, la route excellente et les cultures superbes; la richesse de cette région doit être considérable. La couche de terre végétale repose sur de beaux gisements calcaires, et la pierre, divisée en dalles naturelles, semble taillée au marteau. On n'aurait que la peine de se baisser pour réunir les matériaux d'un palais.

Du haut de la dernière côte, on aperçoit tout à coup Lukovit, gros village de 2,000 âmes, étalé au soleil couchant sur une longueur de plus d'un kilomètre, des deux côtés de la Panéga, très large en cet endroit. A- l'entrée du village, un grand cimetière turc est encore intact, ce qui prouve que les pierres sont abondantes car, lorsqu'elles manquent, les chrétiens n'hésitent pas toujours à ravager les tombes musulmanes, pour bâtir leurs maisons et les murs de clôture.

Sitôt dételés, nos malheureux quadrupèdes font la fête et se vautrent dans la poussière, comme des chiens galeux. L'atmosphère de la cour devenant irrespirable, je vais pousser une reconnaissance dans l'intérieur de Lukovit.

De même qu'en Alsace, les maisons sont séparées par des jardins, hélas moins bien soignés. Le soleil va disparaître, et la paix de l'heure s'ajoute à la paix du dimanche. Quelques Bulgares, armés de bâtons, s'exercent à la marche militaire. — De vieilles barbes turques, groupées sous un arbre, fument silencieusement. — Des moineaux s'ébrouent et procèdent à leur toilette de nuit.-— Une boule informe roule, s'arrête, bondit, s'arrête encore. C'est un jeune buffle que la vie étonne, et qui promène à travers les rues ses stupéfactions répétées. — Des femmes turques vont d'une allure traînante, la tête droite sous le poids des cruches pleines. — Une belle fille bulgare, fière de son joli costume et de ses vingt ans, se dirige, balancée sur des hanches robustes, vers la fontaine où l'attend son ami. On n'imagine pas quelle place, en Orient, tient la fontaine dans l'existence des petits — des femmes surtout. C'est là que, trois fois par jour, on jase, on potine, on déchire son prochain ; c'est là qu'on coquette ; c'est là qu'on aime.

En traversant, au retour, le pont jeté sur la Panéga, je remarque un groupe de Turcs dont les chevaux bien soignés sont en parfaite condition. Comme je les suivais du regard, je les vois aborder un paysan qui chassait devant lui une paire de buffles. L'un des cavaliers descend, tàte les animaux, et le marché allait se conclure, lorsque survient un tchorbadji (i).

(i) Ce mot, qui avait autrefois une signification précise désignant des fonctions spéciales, est devenu dans les villages chrétiens des pays turcs, à peu près l'équivalent de notre expression : un notable.

Vite, celui-ci surenchérit. Les voisins s'en mêlent; chacun dit son mot. Le Turc n'a pour lui que la minorité. Sentant qu'il est dupé, il se remue comme diable en bénitier; mais vainement. Son rival a tendu la main au paysan qui y applique un coup de paume à tuer un de ses buffles, et ceux-ci disparaissent derrière les battants de la porte refermée à grand bruit.

Cinq minutes plus tard, le même tchorbadji revendait au même Turc, les mêmes bêtes. Braves Turcs ! chacun son tour en ce monde. C'est vous maintenant qui êtes dessous, et c'est vous qu'on attrape.

Durant ma flânerie, l'Intendance avait fait son œuvre, présentée sous la forme d'un repas médiocre tiré de nos seules ressources. En dehors des conserves, la soupe à l'oignon, avec ou sans lait, paraît , devoir être le fond de notre alimentation ; — c'est maigre.

Tel n'est point l'avis d'un étonnant animal qui vaut, quojque très lourd, son pesant d'or. Ce bélier colossal incarne en lui la plus incroyable goinfrerie. Aucun mets ne le rebute; nul mélange ne le fait reculer ; le pain trempé de mastic (i) l'enthousiasme. Cet herbi^ vore de génie a pris pour devise le nil humani a me alienum puto. Avec cela, beau comme un Dieu des Métamorphoses, vigoureux comme un athlète, rusé comme un sauvage, autoritaire comme un préfet. Je trouve profondément immoral que des goûts contre nature aient pu développer à ce point le corps et l'es-

(i) Eau-de-vie blanche parfumée avec une gomme aromatique.

prit. C'est l'être intelligent du logis. Chiens et chats se tiennent à distance respectueuse, et la clientèle à deux pieds lui témoigne une déférence marquée ; tant il est vrai que les réelles supériorités s'imposent.

Le han où nous sommes descendus n'a pu fournir qu'une chambre possible, et j'ai dû m'installer pour la nuit chez un confrère, séduit par la promesse d'un repos vraisemblable dans une maison toute neuve. J'avais compté sans les jappements des chiens, la claquette des cigognes, le bourdonnement du café voisin, et le dévergondage d'une basse-cour pleine d'animaux noctambules.

Ce que les canes sont bavardes à Lukovit !

Départ de Lukovit. — Les Popes bulgares. — Telich. — L'allée des tombeaux. — Le combat de Gorni-Doubnik. — Dolni-Doubnik. — Le Vid. — Les rats. — Arrivée à Plevna. — Le han de Nikola-Chisko. — L'Armée bulgare.

Il n'y a rien de tel, pour effacer les misères de la nuit, qu'un bain d'air matinal dans une voiture découverte. Au départ de Lukovit, un éblouissement de lumière blanche rajeunit le décor de la veille, et transforme en tableau supérieur aux toiles de Troyon, un vulgaire marché aux bestiaux découpé, en plein ciel, sur le sommet d'une colline.

Notre première rencontre est celle d'un vieux pope dont la robe, troussée par la selle, découvre un pantalon ridicule. Je me retourne, en souriant, vers la talika. Le superstitieux Méhémet crache avec énergie, pour conjurer le mauvais sort ; car chacun sait que, dans Tordre des maléfices, le pope est encore pire que le lièvre. Pauvres popes ! sont-ils vraiment aussi noirs que leur réputation?

El* BULGARIE ET EN ROUMÉLIE 2j

On prétend que, du temps des Turcs, ils allaient jusqu'aux complaisances les moins avouables envers le pacha ou l'effendi qu'ils avaient l'honneur d'héberger, et, si leur moralité a progressé de ce côté-là, est-il vrai qu'ils ont conservé le monopole de la rouerie et de la mauvaise foi? Les moines des monastères vendent, eux-mêmes, les grains de la récolte, et leurs ruses sont redoutées. On dit encore d'un marché où l'acheteur a été dupé : « C'est un marché de prêtre », comme d'une voiture mal attelée : « C'est une voiture de juif ». Le paysan n'aime guère le bas clergé, mais il le craint, et l'influence qu'il subit est aussi indéniable que souvent fâcheuse. Un pope des environs d'Ichtiman n'a-t-il pas signalé à ses ouailles, comme un grave péché, l'emploi des machines agricoles I

Je ne crois pas pourtant que le mal soit très profond. Le paysan bulgare possède un bon sens robuste qui est la caractéristique de sa race. La molécule de souveraineté, que lui a octroyée le suffrage universel, germera assez vite pour lui donner le goût de l'indépendance personnelle, et le soustraire à une tutelle qu'il reconnaîtrait contraire à ses chers intérêts matériels.

La vue dont on jouit pendant les premiers kilomètres est large et riante, mais sans accent. Les montagnes se sont retirées, et l'on n'a devant soi qu'un pays plat, à travers lequel la route pique droit aux extrêmes limites de l'horizon, après un coude nécessité par le passage de la Panéga.

Telich s'annonce par un amas de laides masures, auxquelles sont accolés des réduits de forme cylin-

drique, semblables à de hautes ruches. On y entasse les grains de maïs. Les tiges servent à couvrir les maisons. L'air déguenillé, et la couleur grise que les toits prennent en séchant, donnent au village — pardon — à la pille un cachet absolument méridional.

Après aToir traversé Telich, la route contourne un monticule sur lequel s'élève un obélisque en pierre noire, entouré d'un terrain clos. Là sont enterrées les victimes de l'assaut du 16/28 octobre 1877,

C'est la première étape d'un voyage dans une véritable allée des tombeaux : vers le 1 57 e kilomètre, une courte montée nous conduit sur un vaste plateau, piqué de monuments funéraires comme un lac, de voiles blanches; réclame — d'ailleurs légitime — dont la Russie a jalonné le chemin de la guerre arrosé de son sang.

Nous mettons pied à terre. Sur notre droite, un mausolée rectangulaire, surmonté d'une croix et flanqué* de deux ossuaires. très longs ; tout près, un petit bois de taillis clair; des renflements de gazon indiquent des tombes communes. — Appuyé à la corniche du mausolée, un Bulgare, complètement nu, raccommode en paix ses nippes, au milieu des ombres libératrices. — Du même côté : une colonne en marbre blanc supportée par un piédestal auquel on accède par trois marches ; aux quatre angles : des bornes en fonte simulant des obus, et reliées par des chaînes. Une des bornes est déjà arrachée, et gît sur le soL L'inscription mentionne les noms des généraux, colonels et lieutenants-colonels : Nikolaïefï, LavrofF,

Teodorovitch, Procope Podporoutchik, Sergi Mikaïlowski, etc..

A gauche de la route, une pyramide quadrangulaire se termine par une croix bulgare posée sur un croissant, symbole analogue à celui de la Vierge écrasant le serpent.

Ces monuments, et beaucoup d'autres qu'on aperçoit au loin, consacrent la mémoire du combat sanglant de Gorni-Doubnik.

L'attaque de ce village rentrait dans l'exécution du plan d'investissement de la place de Plevna. La ville avait résisté à toutes les tentatives entreprises, du 8/20 juillet au ^oaoût/n septembre pour s'en emparer de vive force. Les pertes des Russes s'élevaient à une trentaine de mille hommes. Il fallut se résigner aux longueurs d'un siège en règle, bloquer étroitement l'armée d'Osman-Pacha, et intercepter ses communications avec les pays d'au delà des Balkans, d'où lui arrivaient des renforts et des vivres, par la route que nous suivons depuis trois jours. Le général aide de camp Gourko, ayant sous ses ordres les troupes de la garde, auxquelles on adjoignit sept bataillons roumains et quelques escadrons de cavalerie de l'armée (en tout 45. bataillons, 66 escadrons et sotnias, et 120 bouches à feu), fut chargé de prendre l'offensive sur la route de Plevna à Sofia, déjà parcourue par un corps de cavalerie commandé par le général-lieutenant KrilofT. Ces troupes furent distribuées de manière à opérer des démonstrations sut Teltch et sur DoJni- Doubnik, et à couper la retraite aux Turcs qui occupaient Gorni-Doubnik, principal objectif du général

russe. Le matin du 12/24 octobre, à neuf heures, le bombardement du village commença, et l'infanterie fut lancée de trois côtés à la fois. Douze heures après, Hifzi-Pacha se rendait avec quatre pièces de canon et les 2,500 survivants d'une garnison de 4,000 hommes. Détail à relever, et qui témoigne de l'acharnement de la défense : le nombre des Russes abattus pendant la journée était juste égal à celui des assiégés. On doit, d'ailleurs, compter la résistance de Gorni-Doubnik parmi les faits remarquables de la guerre de 1877. Devant ce petit village bâti en rase campagne, sans autre défense que des redoutes gazonnées et des tranchées-abri, nous admirons l'héroïsme des soldats turcs, qui ont pu tenir une journée entière, sous le feu de soixante-dix canons.

Le 16/28 octobre, Telich capitula, et le 20 octobre/ I er novembre, les Russes occupèrent Dolni-Doubnik que l'ennemi avait évacué à leur approche pour se replier, sur Plevna.

Osman- Pacha privé de sa principale ligne de communications, restait à s'emparer des débouchés des Balkans, notamment des passes d'Étropol et d'Orhanié, qui commandaient la plupart des routes accessibles à l'armée de secours que Méhemet-Ali-Pacha était en train d'organiser. C'est dans cette dernière région qu'eurent lieu les engagements les plus multipliés. Ils aboutirent à l'abandon d'Orhanié et d'Étropol, et à la concentration des troupes ottomanes sur les hauteurs d'Arab-Konak, d'où ils ne furent chassés que le 19/31 décembre — ainsi que je l'ai déjà

raconté — après la prise de la position de Tach- Kissen.

Le 12/24 novembre, de Lom-Palanka et Rahovo à Teteven et Rosalitza, les Russes gardaient tous les défilés importants. Plevna n'était plus qu'une prison dont toutes les issues se refermaient, et sa chute devenait inévitable.

A partir de Gorm-Doubnik (Doubnik d'en haut), la route continue, monotone, jusqu'à Do/m'-Doubnik (Doubnik d'en bas). A deux heures de l'après-midi, exténués de chaleur et de faim, nous faisons notre premier repas. Quelques indigènes sont réunis dans l'unique salle du han ; beaux hommes aux traits énergiques, et de haute stature. Dehors, pas un être vivant ; tout le monde est aux champs. A voir les maisons désertes et leur extérieur délabré, ne jurerait-on pas que la guerre est encore là ?

Nous arrivons au bord du Vid. Cette large rivière descend du massif de Teteven (i), serpente à l'ouest et au nord de Plevna, et va se jeter dans le Danube, en amont de Nicopoli. Un pont en bois, reposant sur onze culées de pierre, a été construit par Midhat- Pacha. Nos cochers le dédaignent, et lancent au milieu des eaux jaunâtres les chevaux surmenés, qui boivent à longs traits en prenant un bain hygiénique.

La route devient de plus en plus triste, les rats sont la seule distraction du paysage ; on en compte des légions en Bulgarie, partout où les terrains secs

(1) Dans les environs de Teteven se trouvent des indices de la présence de fer limoneux. Cela ne paraît pas important mais on n'y a fait encore aucune recherche.

^0. CHAPITRE in

leur permettent de vivre sans avoir à redouter on rhume de cerveau-. Dès qu'ils entendent du bruit, Bs se dressent de toute leur hauteur, pour mieux écouter, et conservent une telle immobilité qu'on ne les distingue qu'après un certain apprentissage, des accidents du terrain dont ils ont la couleur ; puis, d'un élan soudain, ils gagnent le terrier qui n'est jamais bien loin. Les plus hardis remettent immédiatement îe nex à la porte, et Ton aperçoit une foule de petites têtes futées et d'yeux narquois. Le gouvernement bulgare a supprimé la dîme en nature ; les rats persistent à la prélever pour leur propre usage. Le chiffre de l'impôt payé à cette engeance est considérable.

Enfin voici Pleima dont le nom, hier presque inconnu, a l'éclat d'une fanfare. La puissance d'un nom est extraordinaire. Tandis qu'à la Musique — le plus synthétique des arts — il faut au moins une phrase mélodique pour agir sur notre sensibilité, quelques lettres, disposées d'une certaine façon, suffisent à réveiller un monde d'idées, d'impressions et de souvenirs. Plevna I ce seul mot prononcé à haute voix, et tout disparaît autour de nous ; nos yeux sont rivés sur les verdures lointaines au-dessus desquelles se détachent, en points lumineux, les coupoles neuves de l'église et les minarets des mosquées.

La ville, située à cent vingt-quatre mètres d'altitude, est entourée de collines à pentes douces. L'intérieur a peu souffert, la défense ayant embrassé un périmètre fort étendu. L'aspect général est plaisant. Quelques maisons neuves, relativement prétentieuses, tranchent sur le fond des vieilles baraques turques.

— Jamais chevaux ni cochers n'ont consenti à subir l'affront d'une entrée piteuse dans une ville quelconque : à bride abattue, avec des bonds extravagants sur un pavé inégal, nous roulons entre deux rangs de boutiques mises en émoi, et, par un miracle de précision, nos huit chevaux s'engouffrent à grand fracas, sans ralentissement de vitesse, dans la cour hospitalière de Chisko-Nïkolaifew ; traduction : Nicolas 1$ propre. #

Ce nom est d'heureux augure, et nous dispose mieux que l'apparence archaïque d'un logis qui n'est pas né d'hier. Au point de vue pittoresque, ce logis ne laisse rien à désirer. Un peintre dirait qu'il est amusant avec ses galeries de bois extérieures, son escalier croulant, ses toits en visière, ses pigeons, son vieux puits coiffé d'un bonnet conique, ses talikas aux couleurs vives, ses caisses pleines de terre accrochées partout — jardins suspendus dont les plantations n'ont, comme la jument de Roland, qu'un seul défaut : c'est d'être mortes.

Nous resterons demain à Plevna, il s'agit donc d'une quasi installation. Les trois lits d'une chambre sans défense contre le soleil sont dépouillés de leurs couvertures, pour garnir les fenêtre s veuves de rideaux, et mon lit de camp est monté à distance de ses confrères, soupçonnés d'un excédent dépopulation. Je ne pourrais écrire, qu'en langue bulgare, le nom du meuble intime qui manque dans tous leshans^t je doute que ce nom existe, puisque l'objet lui-même est introu* vable.

Nous allions nous asseoir à te table du souper,

servie en plein air, lorsqu'une droujina défile devant la porte. Les soldats reviennent de la manœuvre en chantant à gorge déployée selon l'usage russe. En réalité, l'armée bulgare est une armée russe, élevée à la russe, conduite par des officiers russes ; elle n'en est pas plus mauvaise pour cela. On doit reconnaître que les résultats, obtenus en aussi peu de temps, font honneur à la sollicitude du prince Alexandre, à l'aptitude des sujets, à l'habileté dçs instructeurs. J'ai pu comparer, entre elles, les troupes des divers pays qui occupent ou avoisinent la péninsule des Balkans, je n'en sache pas qui soient supérieures à l'armée bulgare, pour la discipline, la bonne tenue et l'air martial. Cette armée ne mérite qu'un reproche: — celui de coûter cher. Il y a deux ans, le budget de la guerre absorbait près de la moitié des ressources annuelles ; aujourd'hui, la proportion est encore de plus d'un tiers — et je ne parle que de la proportion officielle.

* Les Pères Conscrits de la principauté ne voient pas tous, d'un œil serein, les écus de la patrie prendre cette voie belliqueuse, et l'opinion publique incline à la réduction des dépenses militaires. Je concède que l'opinion publique n'a pas tort. Il ne faudrait point pourtant méconnaître que, dans un pays neuf, l'armée est moins une école où Ton enseigne l'art de tuer proprement son prochain, qu'un instrument de progrès matériel, même de développement intellectuel et moral. La vie en commun fait éclore la notion de solidarité, et c'est principalement sous les drapeaux, que germe l'idée de Patrie, de dévouement à Tinté-

rêt collectif. La Droujina reçoit des enfants "gauches, incultes, timides et inconscients ; elle rend au village des hommes rompus à tous les exercices, ayant — si petite que soit leur sphère d'activité — « vu le monde » et emportant la conscience, plus nette, d'un bout de rôle à jouer dans les destinées de leur pays.

Pour singulier que cela paraisse, il ne serait pas paradoxal de dire que les jeunes recrues de la principauté apprennent à manger. Chez nous, l'accroissement de taille du soldat sous les drapeaux est une exception; ici, c'est la règle. La plupart des conscrits arrivent avec une voix de fausset et tous les signes d'une virilité en retard ; il n'y en a guère qui ne grandissent au service. N'est-il pas vraisemblable qu'une nourriture insuffisante a ralenti le travail de la puberté, et que la marmite de l'État est pour quelque chose dans cette dilatation générale ? Un de mes amis bulgares m'a conté une anecdote, à cet égard assez probante.

L'an dernier, au cours d'une excursion dans les Balkans, il se trouvait aux environs d'un village perdu sur les bords de l'Isker. Une friture de poisson lui fut offerte par un paysan, au visage coloré, à la moustache en croc, tout flambant de force et de bonne allure :

— Tu as été soldat?

— Oui, il y a quatre mois seulement que je suis rentré du service.

L'instant d'après, survient un jeune gars chétif, à l'air vieillot.

— Qui est celui-ci?

— C'est mon frère.

— Ton frère ! Comment es-tu si gras et lui si maigre ?

•— Ah ! riposte en riant l'ancien soldat, c'est qu'il ne mange que de l'oignon, et moi je mange de tout!

Les paysans de la vieille roche crèvent de faim chez eux par tradition, non par misère ; mais quand leurs fils déniaisés rentreront au village, le temps viendra, où ceux-ci feront de leurs buffles des biftecks aux pommes ; père et mère finiront par les imiter, gagnés par l'exemple. C'est là-dessus que comptent les amis du progrès, jugeant que le jour où le Schoptz aura des besoins, la Bulgarie sera sauvée: — les philosophes demandent à formuler des réserves.

Plevna (suite). — A travers les nies. — Les Turcs. — Escarmouches diplomatiques. — La Préfecture et le Préfet bien défendu. — La grotte. — Les juifs. — Épisodes du siège. — La chapelle roumaine. — Fables de La fontaine. — Grivitza. — Superstitions bulgares. — Les gaietés de la guerre.

i3 mai.

C'est aujourd'hui le premier mai bulgare ; le ciel est en fête. Un vent léger tempère l'ardeur du soleil; il agite doucement les hautes branches qui abritent la mosquée voisine, et jettent des paquets d'ombre dans le lit profond de la Toutchénitza. Des femmes vont aux champs, la houe sur une épaule, l'enfant sur l'autre ; des filles de la campagne se pressent au vitrage des boutiques, avec l'éternelle convoitise de tout ce qui n'est pas cher et qui brille. Leur costume est jolh une bande d'étoffe de laine d'un bleu foncé, très serrée sur les hanches, rejoint, à grand'peine, un tablier plus long brodé en couleur; l'écartement des draperies, et l'échancrure évasée du corsage, laissent

voir la chemise très blanche ; un foulard jaune ou mauve s'enroule autour des cheveux nattés, et, sur le sommet de la tête, se balance une grosse houppe de soie mousseuse, d'un rouge écarlate ou d'un rose carminé.

La vie — vie peu intense — s'est cantonnée dans la rue par laquelle nous sommes arrivés, et dans celles qui y aboutissent. En dehors du centre, c'est le désert — principalement dans le quartier turc, longue suite de grands murs percés de petites portes. Deux ou trois fantômes voilés sortent furtivement de ces demeures taciturnes, mais il est aisé de constater, en scrutant l'intérieur des cours, que les Bulgares y sont en forte majorité. Des groupes de femmes travaillent ou causent sous le couvert des arbres. Les traits fins et le teint délicat des jeunes filles surprennent agréablement l'étranger qui vient de Sofia, où la population est loin d'être belle.

Les Turcs demeurés à Plevna, sont en petit nom- ' bre : trois ou quatre cents. Des mosquées éventrées indiquent, du reste, qu'ils ont des raisons plausibles de se plaire ailleurs. On a beaucoup crié à la persécution des musulmans en Bulgarie. L'exagération — exagération peut-être intéressée — n'a pas manqué dans l'affaire. Les sentiments personnels du prince Alexandre et la modération — obligée ou non — de la plupart des ministres, ont favorisé toutes les atténuations compatibles avec une difficile situation. Mais la Sublime-Porte serait désolée qu'on oubliât que le traité de Berlin a fait de la Bulgarie une principauté vassale et, comme elle se trouve dans

l'impossibilité matérielle d'affirmer autrement une suzeraineté purement nominale, rien de plus naturel qu'elle ait saisi les occasions de signaler à l'Europe — attentive par politesse, au fond indifférente — les vexations, tantôt réelles tantôt imaginaires, dont ses sujets étaient victimes. Les Bulgares ont riposté en se plaignant des incursions des bachi-bouzouks. — On peut insinuer que la question des émigrés musulmans et celle du brigandage ont été, surtout, des volants à plumes (trempées d'encre), mis en mouvement parles raquettes élastiques — très élastiques — des deux diplomaties.

L'hégire des Turcs s'explique d'elle-même par la fausse position de gens, qui, après avoir été les maîtres, sont les vaincus, et pour la masse de la population bulgare, de simples gêneurs. Les esprits prudents en redoutent bien les conséquences fâcheuses — au moins temporairement — pour les revenus publics ; mais le paysan, amant de la terre, oi'y voit qu'une chose : l'extension de son domaine. En Roumanie, où les Musulmans acclimatés, de longue date, sont des hôtes indispensables dans la région malsaine de la Dobrudja, on a tenté les plus grands efforts pour les retenir. Cajoleries, promesses, liberté absolue, ontr été prodiguées sans succès. Ils persistent à secouer la poussière de leurs babouches, et rémigration continue.

Au milieu d'un carrefour de rues, vers le milieu de la ville, un monument a été élevé à la mémoire des officiers et soldats russes tombés, le 18/30 juillet 1877, devant Plevna. Il se compose d'un piédestal à huit

faces, auquel on accède par trois gradins encastrés dans un embryon de pyramide. Ce piédestal supporte une statue de femme drapée, debout, les yeux au ciel, la main posée sur une ancre ; le tout en marbre blanc. La banalité du motif n'est pas rachetée par le mérite d'une exécution détestable. Tant que les citoyens de Plevna n'auront devant les yeux que de pareilles œuvres d'art, pour faire jaillir l'étincelle rétive de l'inspiration esthétique, ils ne délaisseront pas les préoccupations plus pratiques qui sont dans le tempérament national. La seule originalité de ce déplorable mémento réside dans l'idée d'avoir enchâssé r au-dessus de chacun des panneaux du piédestal, sous un verre convexe qu'on prendrait de loin pour un gros œil de buffle, la photographie vivante des officiers tués. Il y a quelque chose de profondément lugubre dans la contemplation de ces portraits, qui semblent respirer, et qui parlent de morts déjà réduits en poussière. Les piqûres de l'humidité déforment les traits et donnent aux visages une apparence de sourire, ajoutant encore à l'horreur du rapprochement involontaire de la pensée.

Après le déjeuner, nous allons voir le préfet pour qui un ancien ministre de Sofia nous a donné une lettre, déjà remise. Le prologue de cette visite est à raconter :

Dimitri, quittant son tablier de cuisinier pour l'uniforme d'interprète, nous avait devancés de quelques pas à la préfecture, assez beau konak turc, précédé d'une cour plantée. Du rez-de-chaussée, on l'envoie au premier étage ; du premier étage, on le précipite

au rez-de-chaussée, et le voilà promené de bureau ea bureau, de gendarme en gendarme, pendant que nous étudions à loisir les détails peu récréatifs du vestibule, la rosace du plafond figurant une pastèque fendue en huit tranches et nimbée de rayons d'or, les listes électorales qui trahissent la grande actualité, etc.

Bien que le préfet eût été prévenu une heure auparavant, et qu'il nous attendît, on ne parvient pas à le découvrir. Ceci est extrêmement bulgare, et a besoia d'être élucidé, de même que l'embarras marqué sur le visage des employés, lequel se traduit ainsi :

« O saint Cyrille ! des étrangers ! qu'ont-ils dans « leur sac ? Nos pères, instruits par une expérience « de cinq siècles, nous ont appris que la méfiance est « le commencement de la sagesse. Ils viennent sûre- « ment se plaindre de quelque chose — pis encore, « demander quelque chose; dépistons-les... Mais, ô «saint Méthode! si cependant, par impossible, le « préfet tenait à les recevoir ? s'il nous savait mauvais « gré de leur avoir barré le chemin?... »

Dans le doute, un Bulgare s'abstient. Jugeant que la plaisanterie durait trop, j'ordonne à ma troupe de se replier en bon ordre, et nous nous éloignons avec une indifférence bien jouée.

L'effet est immédiat ; on court après les fuyards et nous sommes enfin mis en présence du magistrat, si bien défendu dans cette ville des belles défenses.

M. S... est un homme de trente-cinq à trente-six ans, long comme un jour sans pain, avec de. grands yeux bruns, une physionomie ouverte et sympathique

que ne dément pas un accueil des plus obligeants. Après avoir signé, resigné et contresigné, pendant cinq minutes, — ce qui constitue le truc, universellement usité par les hauts fonctionnaires, pour nourrir leur prestige — il s'offre à diriger, en personne, l'excursion projetée autour de sa capitale.

Nous sortons de la ville, du côté est, et nous suivons le cours de la Toutchenitza dans un vallon étranglé entre deux murailles calcaires, tapissées de gazon à la base et sur les sommets. Notre promenade aboutit à une grotte spacieuse, où règne une agréable fraîcheur. D'une fente du rocher s'échappe un filet d'eau dont une partie, recueillie dans un tuyau de fer-blanc, se relève en gerbe mince ; le reste sert d'aliment principal à la consommation d'une buvette installée, au fond de la grotte, par un Kawadji qui paie à la municipalité une redevance de 80 francs par an. Suivant la tradition populaire, cette source ne serait que le tropplein d'un lac intérieur, légende contestée par notre compatriote Lejean, après de nombreuses recherches.

Dans le rustique café, festoie une bande de juives et leur marmaille ; tout ce monde a été amené par une talika arrêtée à quelques pas. Je compte vingt-trois enfants pour cinq femmes, dont deux, selon toute apparence, ont, depuis longtemps, oublié l'âge des amours fécondes. On se demande quelle relation admettre entre pareille tribu, et si petit véhicule. La puissance d'entassement des enfants d'Israël est exorbitante. Je me souviens d'avoir habité, à Constantine, vis-à-vis d'une masure dans laquelle un concierge de

Paris n'aurait pas eu ses aises. La nomenclature de ce qui en sortait, chaque jour, emplirait une page. On y verrait: un fort lot de jeunes filles et de jeunes garçons, deux couples d'âge mûr traînant une chaîne de marmots, les aïeuls des deux sexes, et trois vaches doublées de leurs veaux, qui mêlent une bonne odeur de campagne aux parfums compliqués de la rue.

Le préfet nous apprend que trois ou quatre maisons, au plus, renferment toute la population israélite de sa ville : trois cents personnes environ. Ce nombre, énorme eu égard à celui des habitations, est très restreint par rapport à l'importance de Plevna, ville de plus de onze mille âmes. On devine que le dernier résultat ne déplaît pas à notre nouvel ami.

Les Bulgares n'aiment pas le juif, concurrent insoutenable. Ils n'ont affaire, cependant, qu'à des juifs espagnols, beaucoup moins dangereux et démoralisés que ceux de la petite Russie ou de la Roumanie. Le commerce de Plevna est, du reste, assez languissant et, bien qu'on élève, chaque année, ou qu'on rebâtisse quelques maisons, le salaire des maçons, qui représente'^ taux général de la main-d'œuvre, n'excède jamais quinze piastres (3 fr.), tandis que dans la capitale il atteint souvent le double. Par contre, la valeur de l'hectare de terre cultivable est sensiblement la même que dans la plaine de Sofia: 250 fr. en moyenne. Il faut aller du côté d'Osman-Pazar, dans cette partie orientale de la Principauté dépourvue de moyens de communication, très boisée et peu sûre, pour trouver les prix dérisoires de 20 à 25 fr. l'hec-

tare. Avec deux ou trois mille francs, on se paie un village.

Abreuvés de café à la turque et d'eau fraîche, nous sommes revenus sur nos pas, et nous avons traversé Pîevna dans toute sa longueur, pour gagner, à l'ouest, Tunique pont de la Grivitza, petite rivière qui reçoit, à un kilomètre de la ville, les eaux de la Toutchenitza, ayant de se perdre dans le lit plus spacieux du Vid. Le pont Franchi, nous commençons l'ascension d'un plateau limité, d'un côté, par le cours de la Grivitza, de l'autre, par celui de la Bukova. Du haut de ce plateau, on se rend compte de ce que fut une défense désormais fameuse, qui coûta aux Russes plus de quarante mille hommes ensevelis sous des mausolées, dont le nombre dépasse 50 dans le seul district de Plevna.

Ce n'est pas que les Turcs paraissent avoir prévu, de longue date, que la modeste cité deviendrait, par * suite des hasards de la guerre et des mouvements stratégiques de l'ennemi, le nœud de cette campagne meurtrière. Au début des hostilités, à peine existaitil quelques batteries, quelques tranchées-abris, et lorsque après la prise de Nicopoli, le commandant du neuvième corps de l'armée russe prescrivit au général Schiîder-Schuldner de marcher sur Plevna, la ville était dégarnie de troupes; on ne s'explique guère comment elle ne fut pas immédiatement occupée. Kanitz, dans son ouvrage intitulé : La Bulgarie danubienne et le Balkan, mentionne un fait peu connu que je tiens d'une source autorisée, et dont je puis garantir l'authenticité. Je veux le raconter à mon tour,

parce qu'il montre bien de quelle importance est, à la guerre, le service d'éclaireurs, si bien compris par les armées allemandes, et la faculté, rare chez les généraux, de savoir saisir Tunique cheveu de l'occasion. Le 6/18 juillet 1877, une trentaine de kosaks, quêtant aux avant-postes, se heurtèrent à Pievna qu'ils avaient d'abord pris pour un village. De peur d'être poursuivis s'ils rebroussent chemin, ils arborent un mouchoir blanc, pénètrent dans la ville en parlementaires, et, n'apercevant aucune trace de garnison,, réclament la reddition de la place au nom de l'empereur. Le Kaïmacam, tremblant de tous ses membres, se déclare l'humble esclave du Tzar, et fait boire l'ennemi à discrétion. Mis en liesse par les libations, les kosaks serrent la main de l'honnête magistrat, parcourent les rues en chantant, et retournent au camp annoncer la bonne nouvelle.

Cependant le Kaïmacam, convaincu que le sort en était jeté, avait rassemblé les Notables bulgares, et leur avait enjoint d'aller, clergé entête, à la rencontre des Russes. Je laisse à penser s'ils se firent prier. Transportée de joie, la députatioi* se rend en toute hâte sur la chaussée de Nicopoli, mais la nuit vient sans que le moindre libérateur ait paru à l'horizon. Le lendemain, même déception. Vers le soir, la population bulgare, changée de bouquets et de couronnes, voit poindre, au lieu des Russe», l'avant-garde d'Osman qui entrait dans h ville par le bout opposé.

Le général ottoman avait compris, dès que le plan du grand-duc Nicolas commença à se dessiner, l'importance capitale d'une place qui commandait les

routes de la Bulgarie orientale, et les défilés des Balkans du côté de Sofia. Il quitta précipitamment Viddin. Arrivé trop tard pour secourir Nicopoli, tombée le 4/16 juillet, il se dirige sans hésiter sur Plevna, qu'il atteint juste à temps pour expédier des détachechements à Selvi et à Loftcha, et repousser la double attaque du générai Kriidner qui perdit, dans les journées des 8/20 et 18/30 juillet, 253 officiers et 9,907 soldats. Les neuf jours écoulés entre les deux affaires avaient permis à l'énergique pacha d'appeler à lui tous les renforts disponibles, et d'accroître la valeur défensive d'une position, déjà forte par ellemême, à cause des quatre cours d'eau qui séparent les collines relevées en terrasses successives, et de la configuration d'un terrain : les ravins, les vallons et les chemins, disposés en éventail, facilitaient les mouvements rapides de l'assiégé, et entravaient ceux de l'assiégeant par l'écartement progressif des rayons. . CequelesTurcs surent faire de ce site mouvementé, est admirable ; ce qu'ils remuèrent de terre, sous le feu de l'ennemi, défie toute vraisemblance. Deux mois après le commencement du siège, la position primitive était devenue un vaste camp retranché, de six à huit kilomètres de profondeur autour de Plevna, défendu, du côté du nord et de l'ouest, par le Vid, et vers le sud et l'est, par une série non interrompue de tranchées et d'ouvrages de fortification passagère.

Les deux armées se montrèrent dignes l'une de l'autre, car, si les retours offensifs des Turcs ne parvinrent jamais à rompre le cercle de fer et de feu qui les emprisonnait, les deux cent mille Russes furent

^puissants à forcer les dernières lignes de défense des cinquante mille soldats d'Osman; ceux-ci ne cédèrent que devant la maladie, la famine et l'épuisement. Le 28 novembre/ 10 décembre 1877, ayant vainement tenté un suprême effort dans la direction de Viddin, le pacha blessé rendit son épée mais sans consentir à aucune convention, et en refusant de signer un acte de capitulation. La résistance avait duré 140 jours.

Le but principal de notre excursion était une chapelle élevée, sur l'emplacement de la redoute de Grivitza, à la mémoire des soldats roumains tués au siège de Plevna. Non moins que la sympathie due à une nation de race latine, le souvenir d'un ami de Roumanie qui a combattu là, sous les drapeaux de sa patrie, après avoir servi sous les nôtres en 1870, nous conviait à ce pèlerinage. Je voudrais proclamer que l'édifice, bâti en forme de croix grecque, et dont l'ensemble ne manque pas d'élégance, est un chefd'œuvre ; mais ma conscience protesterait. La hauteur, exagérée par rapport à la largeur, donne aux lignes extérieures des proportions peu harmonieuses. A l'intérieur, l'œil est encore moins satisfait. Les portraits du roi et de la reine, peints à la détrempe, des deux côtés delà porte d'entrée, le Christ de la coupole, les fresques murales, sont d'une médiocrité absolue, et la décoration générale de simili-marbre, aux couleurs fausses, d'un sentiment déplorable. Il eut été si facile de laisser à l'église le ton de sa belle pierre blanche, qui lui assurait un caractère de simplicité mille fois préférable à cette ornementation d'un café de ban-

lieue l Quatre énormes fenêtres répandent une clarté aveuglante, incompatible avec l'impression recueillie qu'on s'attend à trouver en pareil lieu. Supposons charitablement que l'architecte a voulu, par contraste, doubler l'effet lugubre de la crypte souterraine. On y descend par un escalier de quelques marches. Une lampe, suspendue à la voûte, éclaire des amas d'ossements, et des rangées de crânes dont les yeux vides vous regardent fixement. L'une de ces tètes est marquée d'une balle turque, au milieu du front, et ce petit trou rond semble une étoile de malheur. En remontant, nous lisons au-dessus de l'escalier l'inscription, suivante :

In aminterea bâtalieè încoronata de isbânda de le 30 august si a luptelor de le 27 august, 6 seplembriesiô octombrie

A la mémoire

de la bataille couronnée de succès du 30 août

et des combats des 27 août, du 6 septembre et du

6 octobre 1877.

Notre Lafontaine, composant la jolie fable du Lion et du Rat, mettait en scène sans s'en douter, avec une avance de deux siècles, la Russie et la Roumanie.

« On a souvent besoin d'un plus petit que soi. »

écrivait-il.

Le Lion russe en fit l'expérience pendant la guerre

de 1877. Je n'ose pas dire que l'intervention du Rat roumain Ta sauvé d'un désastre inévitable ; du moins est-il juste d'affirmer qu'il lui doit d'être sorti d'un fier embarras :

Au moment où les échecs répétés du général Krûdner devant Plevna, vers la fin du mois de juillet, venaient de démontrer l'impossibilité d'emporter cette place d'assaut, la situation des Russes était des plus graves. Gourko, porté en avant par sa pointe hardie dans les Balkans, avait à craindre les entreprises de Suleyman disposant de forces importantes autour de Slivno et d'Eski-Zagra. L'armée de Test, re jetée sur Bêla, était menacée par les corps turcs de Roustchouk et du quadrilatère; Osman- Pacha, tout en maintenant les Russes à l'ouest, paralysait leurs mouvements, sur leur ligne centrale d'opérations ; et, si l'on songe que 250,000 hommes occupaient un front stratégique de près de 300 kilomètres, on voit combien de points noirs s'amassaient à l'horizon moscovite. Qu'Osman, par un retour offensif, rebroussât chemin vers le Danube, et fût secondé par les troupes de Suleyman parvenues à donner la main à celles du quadrilatère, l'armée du Tzar pouvait être coupée de sa base de ravitaillement, et exposée aux chances les plus funestes.

Il fallait, à tout prix, si l'on ne pouvait s'emparer de Plevna à bref délai, immobiliser Osman et le cerner étroitement, mais pour atteindre ce but, les contingents disponibles étaient insuffisants, et les renforts attendus de la Russie ne devaient rejoindre qu'à l'arrière-saison. Dans l'hypothèse la plus favo-

rable, les Russes auraient été acculés à cette alternative : ou "braver les difficultés d'un hivernage en Bulgarie ou repasser le Danube.

Ce n'est donc pas un mince service que leur rendit la principauté de Roumanie, en mettant en ligne 46,000 hommes qui furent rapidement amenés devant Plevna. Dans le courant du mois d'août, l'armée russo-roumaine, placée sous les ordres du prince Charles, était réorganisée, et le 27 août/8 septembre, la brigade Boronesco s'emparait d'un fortin situé à un kilomètre en arrière des deux grandes redoutes de Grivitza. Le 30 août/11 septembre, après une canonnade de sept jours, on tenta une attaque générale qui eut pour résultat de livrer à l'infanterie roumaine l'une de ces redoutes. C'est alors que, d'après les avis concordants du prince Charles et du général Totleben (notre illustre adversaire de Sébastopol, récemment appelé à la rescousse), on se décida à faire un siège en règle, et à cheminer pas à pas, pour s'approcher de la place, du côté est, où l'on s'était déjà solidement établi dans les deux ouvrages conquis. J'ai résumé brièvement les opérations extérieures entreprises par le général Gourko, avec le concours de la garde accourue en toute hâte. Pendant ce temps, la sape s'acharnait dans la direction de la redoute centrale de Grivitza qui resta imprenable. Les affaires du 6/18 septembre et 6/8 octobre furent des tueries inutiles. La 4 e division roumaine y laissa la moitié de son effectif.

Que fût-il advenu d'un dernier assaut combiné avec l'explosion des fourneaux de mine? Au moment de la

reddition de Plevna, on en était arrivé à la guerre souterraine de galeries, après avoir amené les parallèles à trente mètres de la terrible redoute. Un officier m'a raconté que parfois, las de se tuer presque à bout portant, Roumains et Turcs entamaient des conversations et, par un procédé renouvelé du jeu de paume, échangeaient du pain et du tabac, Pauvres diables ! éternelle chair à canon ! quel prétexte vous m'offririez de philosopher I

Que si un compatriote arriéré me demande de quel prix fut payé à la Roumanie le sang de ses dix mille - soldats tués pendant la guerre de 1877, je lui répondrai — au risque d'abuser des apologues — en le renvoyant à la fable du Loup et de la Cigogne.

La Roumanie a cédé, volens nolens, les plaines fertiles de la Bessarabie méridionale, et acquis en compensation, aux dépens de la Bulgarie sur l'autre rive du Danube, les marais fiévreux de la Dobrudja. — Et la Roumanie se plaint...

« Allez, vous êtes une ingrate,

« Ne tombez jamais sous ma patte. »

Le soleil se couche, à l'heure où nous traversons le village de Grivitza. Les clôtures en clayonnage sont abondamment garnies de crânes séchés de bœufs, de chevaux et de moutons. Cet usage est très répandu en Bulgarie; on le considère comme une protection contre les maléfices. Les esprits malins, tantôt sous l'apparence de femmes vêtues de draperies diaphanes, tantôt sous la forme d'animaux divers, aiment à se poser sur les ossements blanchis, et s'y trouvent si

bien, qu'ils oublient d'entrer dans les maisons et d'en lutiner les habitants.

L'ombre descend, bcunissant les terrains, estompant les détails de Plevna dont les fumées pacifiques montent , sans mouvement appréciable , dans l'air tiède. Devant nous, l'occident retient un reste de lumière, et, sur le fond légèrement doré du ciel crépusculaire, se dessinent en noir les croix des tombeaux. Un recueillement involontaire s'empare de nous ; le silence se fait dans la voiture qui foule un sol saturé de cadavres.

J'ai eu plus d'une fois l'occasion d'entendre, de la bouche même de témoins oculaires, le récit de la reddition de Plevna. Les souvenirs me reviennent, et, dans ma mémoire ravivée par la vue des lieux où ces scènes se sont accomplies, les images se dressent avec l'intensité d'une chose vécue : Je revois la petite cabane, isolée là-bas, non loin du pont du Vid, où fut porté le pacha prisonnier dont une balle avait fracassé la jambe, en tuant son cheval ;les collines couvertes de milliers de soldats en haillons, spectres faméliques pouvant à peine se tenir debout : l'église encombrée de munitions, d'armes et de blessés ; la ville noyée dans un océan de boue, pleine d'objets sans forme et sans nom ; les boutiques fermées ; les rues vides de vivants, emplies de morts; la vallée barrée par de longues files de chariots ; on y a entassé les vieillards , les femmes et les enfants qui avaient espéré de s'enfuir à la suite de l'armée. Partout des guenilles sanglantes , des dépouilles humaines que la botte du vainqueur écrase en passant ;

EN BULGARIE ET EN ROUMÉLIE Jl

des misérables qui demandent du pain, et expirent avant d'avoir pu le porter à leurs lèvres \ des chevaux putréfiés, des canons renversés, des fusils brisés, des caissons ouverts... ; le lendemain, l'entrevue d'Osman et d'Alexandre II, qui restitue au vaincu le sabre d'honneur dont le sultan lui a fait don; l'armée russe rangée en bel ordre, et, sur le sommet du plateau, le clergé orthodoxe en habits somptueux, célébrant devant l'empereur un office d'actions de grâces. Pour rendre le chemin libre à Sa Majesté et à son escorte, on avait littéralement balayé, des deux côtés de la route, les corps gisants, mélange horrible de morts et de moribonds. Ces amoncellements de cadavres remuaient sous l'effort de ceux qui ne voulaient pas mourir; des bras, des jambes se levaient; des. têtes anxieuses perçaient l'épaisseur des tas, au-dessus desquels flottaient, comme une lamentation assourdie par le galop des chevaux, les fanfares et les vivats. Dans les courts silences, l'oreille percevait toute une modulation de cris de douleur et de gémissements inarticulés, tandis qu'au loin passaient des silhouettes de paysans chapardeurs et de chiens errants.

Le soir même, à Verbitza, des flots de Champagne coulèrent en l'honneur d'un triomphe si chèrement acheté. Les officiers russes et roumains se renvoyèrent les toasts les plus enthousiastes, malgré la présence à leur table de trois pachas, captifs aussi embarrassants qu'embarrassés. Le colonel Falcoyano eut une inspiration courtoise ; il leva son verre et but « au courage malheureux, au brave Osman ». Les pachas, émus, oublient Allah et son prophète. La

glace est rompue ; on festine, on larmoie et, pour un peu, les ennemis d'hier s'embrasseraient.

« Cet incident neparle-t-il pas, plus éloquemment « que des volumes entiers, en faveur des partisans de « la paix universelle. Qui peut dire que, sans les gou- « vernants et leurs intérêts très souvent douteux, les « peuples civilisés, se dévouant uniquement à l'amé- « lioration de leur sort matériel et intellectuel, n'au- « raient pas réalisé la république idéale de ces préce tendus rêveurs. »

La responsabilité de cette conclusion philanthropique appartient à M. Cléon Rangabé, agent diplomatique de Grèce à Sofia. L'épisode que je viens de rappeler est raconté dans une plaquette imprimée à Vienne en 1879, et dont je dois la communication à l'obligeance de l'aimable diplomate qui en est l'auteur.

Après la chute de Plevna, la partie était désespérée pour la Porte ; cependant les hostilités se prolongèrent jusqu'à l'armistice conclu à Andrinople le 1 3/3 1 janvier 1878. Cette dernière partie de la campagne ne fut pas la moins remarquable par les qualités d'énergie et de ténacité que déploya l'armée russe au milieu des difficultés sans nombre d'un hiver rigoureux. Ce fut aussi celle qui fit le mieux ressortir l'horreur de la guerre. Un blessé qu'on n'avait pas relevé était perdu. Dès que la colonne avait passé, on le dévètissait et on l'abandonnait. Une heure plus tard, il était gelé. La mort le prenait morceau par morceau ; parfois on rencontrait des malheureux, déjà" figés, dont la figure vivait encore et se contractait dans les angoisses d'une

suprême épouvante. Qui donc dépouillait les corps sans attendre leur dernier soupir? Les paysans le plus souvent, mais, parfois aussi, les soldats euxmêmes, tant Tinstinct de la conservation exaspéré ravale promptement l'homme au niveau de la brute. Les bottes, surtout, excitaient les convoitises. En vain les officiers sévissaient; la discipline se relâchait. Tout dévoué que fût le soldat russe, il était à bout de misères.

Avec l'hiver, les lendemains de bataille devinrent particulièrement hideux. On frissonnait rien qu'à voir les corps nus, déjà noirs, ayant chacun son ruisselet de sang qui traçait un sillon rose dans la blancheur de la neige. Durant la nuit, les chiens et les loups avaient commencé leur œuvre en mangeant les joues; c'est toujours par là qu'ils débutent.

Je sais des détails qui donnent la nausée ; mais à quoi bon insister sur un sujet qui touche aux plus effrayants mystères de notre nature? Un officier prussien, dans une lettre publiée en 1871, a décrit en ces termes la transformation que la guerre amène chez l'homme le plus inoffensif :

« ... Je dépose la plume et ne la reprendrai que « dans huit jours, car il est terrible d'écrire toujours « avec du sang au lieu d'encre. Il y a cinq mois et « demi que cela dure, et à la fin, à force de n'assister « qu'à des scènes de meurtre et de destruction, on « perd la possession de soi-même. On sent que la « raison vous abandonne, on craint de devenir fou ; la « vue d'un objet intact irrite les nerfs.

« Le bruit d'un balancier de pendule vous agace,

« on le brise ; on met en morceaux la tasse dont l'anse « n'est pas cassée, on lacère les rideaux dans lesquels * les soldats ne se sont pas taillé des mouchoirs ; au- « cune vitre ne reste entière ; on crève les tableaux ; « on détruit pour détruire, parce qu'on ne sait pas si m Ton sera vivant le lendemain, »

Départ de Plevna. — Les montagnes vertes. — Les animaux en Bulgarie. — Loftcha. — Le pont couvert. — La belle fille et la fille laide. — Incident de route. — Arrivée à Selvi. — Tapages nocturnes.

14 mai.

Départ à sept heures du matin avec un attelage rajeuni. Les malheureuses bêtes qui avaient imaginé, dès le premier jour, de courir à cloche-pied, ne s'étant pas guérie? de cette fâcheuse habitude, le sieur Petro avait été mis en demeure de s'en débarrasser à Plevna. Il est parvenu à les troquer contre deux jeunes chevaux, moyennant une soulte de six napoléons dont j'ai dû faire l'avance. Nous pouvons craindre d'avoir donné des verges pour nous fouetter, car nos étalons n'ont jamais été attelés, et plus d'un passage difficile nous attend. C'est un trait particulier à ce pays que l'insouciance avec laquelle on se confie, pour franchir de vrais casse-cou, au premier cheval venu. En France, vous seriez pris pour un fou ; ici, cela paraît tout naturel, et, en somme, les accidents ne sont pas fréquents.

Élevés librement, ne connaissant, tant qu'ils n'ont pas voyagé, ni l'écurie, ni l'étable, les animaux en Bulgarie possèdent une sûreté d'instinct merveilleux, et sont d'une extrême douceur. Il n'est pas rare de voir des enfants s'élancer sur le dos de jeunes buffles qui se prêtent à une course imprévue, en ayant l'air de trouver l'aventure très ordinaire, et de s'amuser autant que leurs maîtres de rencontre. Au village, les poulains viennent à vous, sollicitant une caresse comme de jeunes chiens. Les chevaux vicieux sont à peu près inconnus. — Voilà un sérieux argument en faveur de la liberté.

En général, le paysan est humain pour ses bêtes. Il les soigne avec autant de sollicitude que le comporte son ignorance des raffinements qu'il ne pratique pas pour lui-même ; l'hiver, il habille ses buffles frileux de manteaux de laine ; l'été, il ne voyage jamais sans un gobelet de bois, emmanché d'un long bâton. Au moindre ruisselet, il les arrose à petits coups, comme une cuisinière en face d'un gigantesque rôti, et le liquide, étant ordinairement d'une pureté douteuse, accumule, en séchant sur le dos de ces burlesques créatures, des couches superposées de fange qui leur donne une apparence apocalyptique.

Pas de sensiblerie, toutefois ; une bête est-elle fourbue, ou blessée, ou malade, on l'abandonne et on la laisse crever sur place. Les pâturages sont jonchés de carcasses blanchies. Il faut bien que tout lé monde vive : les vautours, les corbeaux, les loups et les chiens à demi sauvages qui se nourrissent comme ils peuvent. — Il n'y a pas longtemps, la poste culbuja en descen-

dant le grand Balkan. Quinze jours après, on voyait encore, prise entre les planches d'un pont, une jambe de cheval. La pensée n'est venue à personne d'éloigner cette chose hideuse.

Le pont sur la Toutchenitza franchi, nous commençons, sur la route de Loftcha (en bulgare Lovetq) une montée qui nous conduit sur le haut du plateau — le plus élevé de tous ceux qui dominent Plevna — où se développait en partie l'aile droite de l'armée d'investissement. C'est là qu'on a construit le monument dit de Skobeleff, sur l'emplacement de la redoute qui commandait la position défensive des montagnes vertes, contre laquelle le fougueux général s'acharna avec plus de bravoure que de prudence, et qui coûta tant d'hommes à la Russie. En arrière, on aperçoit le village de Bretovatz ; plus loin vers le Vid, les villages d'Olcagas et de Tirnen constituaient, avec ceux de Krichine et de Radisovatz, le périmètre de la position d'Osman-Pacha, vis-à-vis des divisions russes.

De tous les côtés, les vignes abondent; des paysans, avec leurs femmes et leurs filles, binent avec ardeur, armés de houes pesantes. — Pas débiles les demoiselles !

Au 187 e kilomètre, une tombe russe porte la date du 22 novembre 1877. J'ignore à quel fait d'armes elle se rapporte. A gauche, une autre croix dans les champs, loin de la route.

Le pays n'offre qu'un intérêt médiocre — c'est une série d'ondulations douces — mais il a le mérite d'être extrêmement riant, grâce à une végétation constante (pâturages, cultures, taillis) qui ne laisse

apparaître nulle part la terre nue. Les hommes sont grands et vigoureux ; des bœufs blancs de haute taille ont remplacé la petite espèce grise qui dominait depuis Sofia.

A mesure qu'on approche de Loftcha, les montagnes se détaillent, les passages se creusent, le paysage s'anime. En avant de la ville, les vignes alternent avec des prairies dans lesquelles sont ouverts de nombreux trous, servant de baignoires à des buffles dont la tête seule est visible.

Nous tombons, affamés, dans un excellent han neuf ou remis à neuf, et pourvu du luxe extraordinaire d'une salle à manger, de tables trop hautes garnies de nappes trop courtes, et d'un ragoût d'agneau au poivre rouge. Stériles, les poules de la contrée! Pas un œuf, ni au dedans ni au dehors. Je pardonne tout en faveur d'un bon laitage qu'on nous sert à profusion.

Loftcha est bâtie sur les deux rives de l'Osma. Ce joli cours d'eau décrit une immense courbe à distance très respectueuse de Plevna, et va se jeter dans le Danube à gauche de Nicopoli. Le caractère de la ville est resté essentiellement turc : beaucoup de teinturiers, de chaudronniers, de marchands de pelleteries. La grande rue traverse une place minuscule, absorbée par une tour en bois renfermant en haut l'horloge publique, en bas le peseur juré, une vieille mosquée et l'inévitable saule, aimé des musulmans de Bulgarie. Elle aboutit, par un coude brusque, à un pont couvert comme celui du Rialto à Venise. Au milieu, un industriel, réunissant la double profession

de kawadji et de barbier, occupe une rotonde vitrée d'où la vue s'étend sur le cours de la rivière, agrémenté de maisons déjetées et de mosquées vacillantes. Des deux côtés du pont, s'alignent les boutiques du bazar. La bimbloterie triomphe. Des magasins de juifs regorgent de bijoux et de parures en toc, imitation sacrilège des vieilles médailles et des vieilles monnaies. Ces horribles trompe-l'œil n'ont plus aucune signification ; ils remplacent pourtant, peu à peu, les petits musées portatifs qui permettent aujourd'hui, en Bulgarie, de sanctifier Je flirtage rural par des études de numismatique. Le bon marché est à la fois l'attrait et la lèpre des temps modernes. Rien de plus coûteux que ce bon marché, puisqu'il encourage la versatilité des caprices de la mode, et nourrit la coquetterie des femmes en la dénaturant. %

Extérieurement, ce pont est tout à fait monumental, avec ses lourdes piles taillées en biseau, et la perspective d'inénarrables barraques fuyant vers un lointain de verdure et de rochers qui semblent se rejoindre et fermer le passage.

Le pont de Loftcha date d'une quinzaine d'années; il est l'œuvre d'un Bulgare originaire de Drenovo ou de Tirnovo — grammatici certant — maçon de son état, mais complètement illettré. Il faut bien avouer, quoi qu'il en coûte à mon amour-propre d'Occidental, que si l'on compare, au point de vue de la résistance des ponts, les résultats obtenus dans la Principauté par les simples manœuvresfdu pays, et par les savants ingénieurs d'Europe, l'avantage n'est pas toujours du côté de ces derniers.

ÔO CHAPITRE V

A la sortie du pont couvert, que nous avons retraversé en voiture pour gagner la route de Selvi, un incident dramatise notre paisible journée. Je m'aperçois que nous ne sommes plus suivis par la talika des bagages. Que faire? Attendre? Chaque seconde accroît la distance qui nous sépare. Courir après? Par où? Pourtant ce dernier parti est le seul possible. Petro descend de son siège avec le flegme qui n'abandonne jamais un vrai fils des Balkans, et nous ramène les fugitifs au bout de vingt minutes d'angoisse véritable. Je n'aime point à penser au désastre qui fût résulté d'une vaine poursuite, et de la persistance de notre attirail de campagne à nous tourner le dos.

Malgré le soleil de trois heures qui cuirait des œufs — s'il en existait à Loftcha — je ne résiste pas au plaisir de faire, à pied, l'ascension de la côte raide. L'ensemble de la ville se révèle progressivement, en se groupant par belles masses. A gauche de la rivière, les maisons se développent pour se serrer sur l'autre bord, et s'accrocher aux pentes, comme des soldats à l'assaut. Vers l'ouest, le paysage s'enfonce à perte de vue dans des échappées grandioses, tandis que, du côté du val de Troïan les arbres s'échevèlent au fond de combes étroites.

A cinq ou six heures de cheval au sud de Troïan, le long de Tscherna Osma (Osma noire), on trouve dans les bois beaucoup de scories presque entièrement recouvertes de végétation. II est visible que ces scories viennent du traitement sur place d'un superbe minerai de fer oligiste qui était jadis extrait des gisements supérieurs de la montagne. Le filon, encaissé

EN BULGARIE ET EN ROUMÉLIE 6l

dans des calcaires liasiques, doit avoir une assez grande longueur — de plusieurs kilomètres peut-être — sa puissance varie de o m ,5o à i m ,5o. Le minerai (hématite rouge) est très pur. Malheureusement le gîte est défendu par de grandes difficultés d'accès; aussi l'exploitation n'en serait-elle guère lucrative aujourd'hui. On rapporte à l'époque romaine les travaux dont les traces subsistent.

Nous passons entre deux monuments russes — l'un blanc, l'autre noir — que nous avions déjà entrevus d'en bas. Dès le mois de juillet 1 877, les Turcs avaient occupé Loftcha, malgré la résistance des habitants chrétiens soutenus par un faible détachement russe. Un coup de main de Skobeleff échoua ; mais lorsque au mois d'août, le prince Charles de Roumanie eût reçu le commandement de l'aile droite opérant autour de Plevna, la possession de Loftcha devint indispensable. Le 2 septembre (21 août à la russe) les troupes du général Skobeleff s'en emparèrent après un combat meurtrier. Le surlendemain, une démonstration d'Osman-Pacha restait sans résultat.

La nature qui poursuit tranquillement son oeuvre, sans prendre souci des querelles humaines, a garni <le lilas les marges de la route. Ils poussent là en pleine liberté, et se mêlent à tous les buissons. Nous arrivons trop tard ; la graine a déjà remplacé les fleurs.

Le cocher s'arrête pour laisser souffler ses chevaux; les deux jeunes n'ont jamais subi pareille épreuve et sont à demi fondus. J'avise près du han im beau spécimen de fille bulgare. Son costume a ceci

de nouveau pour nous, que la draperie de toile blanche, qui couvre la tête en débordant le front, s'arrondit audessus, en forme d'assiette. Une boucle en cuivre repoussé ferme la ceinture de laine ponceau qui fait plusieurs fois le tour de ses reins puissamment cambrés.

— Combien la boucle ?

— Six piastres (i fr. 20).

— Et la fille tout entière ?...

La plaisanterie a un succès auquel je ne m'attendais pas. La belle fille rit pour montrer ses dents — sa camarade (une fille laide) rit pour dissimuler son dépit — le handji rit par habitude — un adolescent, à la physionomie stupide, rit pour faire comme tout le monde. De même le chien, mais il a l'air moins bête.

Mon compagnon gratifie d'une piécette d'argent la fille jolie qui salue en lui prenant la main, sur laquelle elle se penche sans la baiser. Le geste marque une nuance charmante entre la gratitude et la servilité. Je tends mon offrande à la fille laide. L'autre la réclame immédiatement pour elle, tandis que la disgraciée hésite à la recevoir, comme étonnée qu'il puisse lui arriver quelque chose d'agréable. N'y a-t-il pas une révélation des caractères dans les deux attitudes?— A tous les coins du monde, coexistent deux races : les heureux et... les autres.

Dans cette région, le maïs est en faveur; une cinquantaine de charrues, attelées de bœufs blancs, labourent activement. La brise balance, en un hamac suspendu aux branches d'un chêne, un enfant de quelques mois. On l'a placé à l'ombre tantôt, mais le soleil a

tourné et le rôtit comme un petit perdreau. L'innocent dort, à poings fermés, sous la garde d'unboucaux soies traînantes. Son profil presque humain (je parle du bouc) et sa barbiche blanche lui donnent l'air d'un vieux pacha libidineux.

Une fois de plus, les coteaux se resserrent, la route s'accidente, et les arbres foisonnent. On m'avait dit la Bulgarie à la veille d'être complètement dénudée, et voilà que, depuis cinq jours, nous ne rencontrons que terrains boisés, taillis , futaies , jusque sur le sommet des montagnes. Il y a eu gaspillage, défaut d'exploitation intelligente, tout ce qu'on voudra, mais enfin le mal est loin d'être sans remède, et tous les éléments existent d'une régénération forestière des plus faciles. A l'inverse des autres peuples, enclins à surfaire les avantages de leur patrie, il semble que les Bulgares, dans leur frayeur maladive de l'envahissement étranger, s'étudient à médire du leur qui est charmant, et riche déjà. Comme Ton comprend que la Turquie ait eu du regret de se séparer d'une pareille contrée !

Des familles de tourterelles et de geais bleus sont rangées sur Tunique fil du télégraphe. Est-ce qu'ils auraient lu le mirifique teskéré de Constantinople, qui était ainsi conçu : « il est permis de chasser dans « toute l'étendue du territoire ottoman, excepté sur « les fils télégraphiques) »

Quoique nous n'ayons frôlé ni pope ni lièvre, la journée est maudite. Notre talika a de nouveau disparu. Nous stoppons.

L'heure et l'endroit sont à souhait. Les grillons

mènent un bruit de meeting; le coucou chante avec l'entrain du moins heureux des trois et, sur les points d'orgue du rossignol, s'enlève le cri saccadé des cailles fraîchement débarquées dans les blés et les seigles verts. A dix kilomètres en avant, Selvi, (en bulgare Sevlievo) n'est encore qu'une masse bleue, scintillante de feux mobiles qu'allume le soleil près de s'éclipser. Les laboureurs turcs quittent les champs et s'acheminent vers le village voisin d'Akendjilar; la mosquée, restée debout, semble les convier au repos. Les charrues sont abandonnées, le timon en l'air; personne n'y touchera. En Bulgarie, l'honnêteté est générale comme dans une grande partie de l'Orient. Nos caisses passent la nuit dans la cour des hans, on oublie de fermer les chambres ; rien ne manque.

Au bout d'une demi-heure, nous rebroussons chemin, contrairement à l'avis des chevaux qui sentaient l'écurie. La talika finit par se retrouver marchant au petit pas. Le moyeu d'une roue s'est fendu, et en dépit de son adroit rafistolage, Méhémet aura quelque peine à se traîner jusqu'à Selvi. Nous cueillons Dimitri, sur qui repose l'espoir du souper, et nous virons de bord.

Après avoir salué les villages de Kourmentchik et de Rana, en partie turcs si on en juge par le bon état des mosquées, nous prenons les grandes allures, et nous touchons Selvi à la nuit tombante.

A l'entrée du han, je suis étonné de m'entendre appeler par mon nom, et je tombe dans les bras de M. T..., un jeune député que j'ai eu l'occasion de rencontrera Sofia. Nous brusquons un peu la recon-

naissance pour procéder à notre installation qui, malgré les charmes d'une propreté suffisante, me prépare une abominable nuit. Indépendamment des animaux de la basse-cour, les êtres sans plumes se livrent à une débauche de bruits aussi variés, qu'impuissants à couvrir les cris d'un sourd-muet chargé des élégantes fonctions de valet d'écurie.

A onze heures et demie, des voix rauques entonnent un chœur slave. Marseille — la douceur même — sort de son lit, et parlemente avec la femme du handji. La musique se tait. On n'en perçoit que mieux les heurts du billard et les discussions du café d'en face. La fatigue allait l'emporter, lorsque deux indigènes viennent s'établir sur la galerie, près de la fenêtre à laquelle mon lit s'appuie. Leur conversation, entrecoupée de chant et de bière, menace de se prolonger. Je cogne, ils rient; je hurle, ils se pâment. N'ayant pas la ressource de les injurier dans leur langue natale, je rallume ma lampe et je lis^ Lorsqu'ils déguerpissent, et que j'espère avoir conquis le droit de m'assoupir, c'est pour être livré aux bêtes.

Tapages de Paube. — Le sourd-muet et son cochon. — La route de Selvi à Gabrovo. — Gabrovo au crépuscule. — Les gîtes.

i5 mai.

A 4 heures de relevée, le tapage recommence; les bonnes glapissent l'hymme national, les chevaux hennissent, les poules s'égosillent, et le sourd-muet pousse un si épouvantable mugissement que je cours à ma fenêtre. La physionomie du pauvre hère ressemble, à s'y méprendre, à celle du Saint Antoine de Padoue transfiguré par l'enthousiasme. C'est son cochon favori qui se baigne dans une auge à lessive, et s'y prélasse avec des airs d'enfant gâté. Le cochon, animal méconnu tant qu'il n'est pas fumé, possède une intelligence de premier ordre. J'admire l'adresse de celui-ci à sortir de sa fragile baignoire sans la renverser ; ce dont il se garde, sachant bien qu'un seul coup de rein trop fort, et c'en serait fait

EN BULGARIE ET EN ROUMÉLIE 6j

de son bain qu'il répétera, de quart d'heure en quart d'heure, avec une précision de maniaque.

Une nuit comme celle que je viens de vivre n'inspire pas la bienveillance. La ville est absurde et aussi ennuyeuse que possible. On remarque dans l'église des sculptures, et quelques peintures trop jeunes encore, à mon gré.

L'achat d'une monnaie grecque atténue ma mauvaise humeur, et je me réconcilie avec l'existence, en contemplant la belle vallée où la Roussitza passe sous un pont de neuf arches construit par les Bulgares. Vers le midi, une montagne couverte de neige s'encadre dans une large échancrure des Balkans.

Le maître charron, à qui esft confiée la talika, ayant déclaré que sa dignité ne pouvait se prêter à un vulgaire raccommodage, la confection d'une roue neuve retarde jiotre départ jusqu'à cinq heures.

Au delà de Selvi la route s'embellit encore. Les assises régulières des roches, les essences variées des arbres et le dessin général des grandes lignes rappellent l'entrée de la Savoie, du côté de Culoz. Les forêts succèdent aux forêts et le soleil descend dans une atmosphère limpide et calme , en harmonie avec la tranquille majesté du paysage. Il fait presque nuit lorsque, à l'extrémité d'une côte rapide et courte, se déploie le panorama déjà confus de Gabrovo.

Après avoir franchi, concurremment avec une compagnie de soldats, le pont j*té sur la Yantra, nos équipages s'aventurent dans les rues tortueuses. L'aspect, à cette heure sombre, en est vraiment lugubre

et donne l'impression de certains dessins de Gustave Doré. Les maisons en bois, noires et difformes, montent, en se rapprochant d'étage en étage, penchées sur d'épaisses corniches, comme celles des vieilles cités normandes du moyen âge. Au centre de la ville, nous, traversons un vieux pont en pierre d'une seule arche. De deux côtés, l'œil saisit des échappés fantastiques : à gauche de légères bâtisses, réduites à l'état de ruines déchiquetées, détaillent sur la pâleur du ciel une grimaçante cohue de balcons ajourés, de cages aériennes, d'encorbellements disjoints ; à droite, un rocher saillit, au milieu de la rivière dont le niveau baisse brusquement; l'eau divisée bouillonne à l'entour, et s'épanche en une double cascade.

Le han a l'air d'un antre d'alchimiste, avec ses pilastres vermoulus , ses charpentes compliquées , ses recoins obscurs où s'émoussent les rayons d'une lanterne anémique. La chambre qu'on nous offre est si peu engageante, et la concession d'une seconde si problématique, que je vais immédiatement à la découverte, ayant l'habitude de ne m'en rapporter qu'à mes propres yeux pour le choix important d'un gite de nuit. Je prends possession, chez le « Duc d'en face » d'une vaste pièce qui dut autrefois appartenir à quelque riche Turc. Le plafond en bois sculpté, les. lambris, les armoires sont d'un ton superbe. Autour d'un poêle énorme, les barres horizontales pour sécher le linge ; le long des murs, des divans bas ; des nattes sur le sol ; dans une niche, tapissée d'images saintes, une croix de Jérusalem et un Christ en nacre ; une tasse à café servant de porte-

bouquet ; un rameau béni. Adossée au poêle, dans un équilibre sensiblement éloigné de la verticale, une vierge en plâtre peinturluré semble prête à s'évanouir. L'inventaire de ma chambre sera complet lorsque j'en aurai énuméré les richesses artistiques : des portraits — peu flattés — du prince de Bulgarie, de l'empereur François-Joseph ; Saint-Michel tracassant un dragon très doux, avec une lance de hulan; une négresse symbolisant l'Afrique; le tzar Alexandre II escorté de son état-major ; le roi et la reine de Grèce. La reddition de Sedan (la gravure doit *se donner pour rien, on la rencontre partout) et trois photographies se rattachant vraisemblablement à la famille du handji.

L'industrie à Gabrovo. — La Yantra. — Le patriotisme des habitants. — Un couvent de fabricantes de chaïak. — Un orfèvre. — Un restaurant. — Mœurs bulgares. — La route de Gabrovo à Triavna. — La famille du handji. — Le rêve des citoyens de Triavna.

16 mai.

Malgré les précautions prises pour isoler mon lit de camp, j'ai eu à subir de rudes attaques. L'aurore m'a trouvé accoudé à ma fenêtre, respirant la fraîcheur de l'air, et déchiffrant mélancoliquement l'enseigne du han suspect, où mon infortuné camarade avait, en désespoir de cause, dormi à la belle étoile. Le handji, qui est homme de progrès, n'a pas craint de peindre sur cette enseigne, à côté du texte bulgare, une traduction française dont voici la copie fidèle :

Pascalier han

hôtel économiche

Chambres à couche

places pour chevaux

et Carrosses

Le propliétaire Christ

Pascalier.

Nous nous lançons, à l'aveuglette, dans la vieille ville. Bien que moins rébarbative en plein jour, elle conserve une bonne dose d'originalité, mais je regrette que le costume des femmes soit presque européen* Un vieux meunier, avec qui nous lions partie, se plaint de n'arriver tout juste qu'à nourrir lui et son personnel. Les concurrents sont nombreux. La Yantra fournit aux habitants de Gabrovo une force motrice considérable, quoique imparfaitement aménagée, et contribue à faire de leur ville un centre industriel important. La coutellerie y est en honneur; pas de famille d'artisans qui n'ait son métier à chaïak. Les fabriques de gaëtane (cordonnet pour la passementerie) m'intéressent par leur mécanisme à la fois très simple et très ingénieux, inventé, dit-on, par un Bulgare de Samakow.

Auprès du pont, par lequel nous sommes entrés hier, s'élève une école de garçons récemment bâtie. Un peu plus loin : vue très pittoresque sur ia ville, le cours de la Yantra, l'arche en ogive et la double cascade. En remontant la rive droite de la rivière, nous longeons l'hôpital. Des fontaines datant de trente ou quarante ans portent, en écusson, l'aigle moscovite; sur le parapet d'un pont, construit ou restauré du vivant d'Abdul-Medjid, une inscription bulgare eat gravée au-dessous de l'inscription turque. Ces détails prouvent que, depuis longtemps, l'influence russe avatt pénétré dans cette région, et que Gabrovo était restée très slave. Il est importe, d'ailleurs, de le remarquer, le joug des Turcs en Bulgarie n'a pas toujours eu cette pesanteur et cette dureté qu'on se plaît, en Europe,

à lui attribuer. Dans plus d'un district des Balkans, l'élément musulman se restreignait aux seuls fonctionnaires et quelques villes avaient gardé des franchises municipales très étendues. Gabrovo était de celles-là. Aussi l'a-t-on toujours distinguée, tant pour son esprit patriotique, que pour sa persistance à seconder les tentatives en faveur de l'indépendance et de l'éducation populaire. Suivant Kanitz, c'est ici que s'ouvrit, en 1835, la première école donnant renseignement en langue bulgare. Les fondateurs de cette école, Aprilov et Palaou^ov, étaient des négociants établis à Odessa.

En amont de la rivière, s'échelonnent plusieurs ponts ou passerelles (les uns en pierre, les autres en bois), qui composent, à chaque pas, avec les habitations décrépites, de jolis motifs d'aquarelle ou d'eauforte. Les toits sont uniformément recouverts de plaques de schiste. — Quelques tanneries. — Des cuves taillées dans un bloc de chêne, comme les pirogues indiennes, témoignent du volume qu'atteignent les arbres du pays. Des fenêtres, pendent des couvertures aux raies multicolores, telles qu'on en tire du Maroc. C'est encore une fabrication locale.

En cherchant à aborder une église dont les coupoles brillantes ne peuvent manquer d'attirer les papillons voyageurs, nous côtoyons un grand bâtiment turc qui sert aujourd'hui d'école. Des bustes en plâtre désignent la classe de dessin. Nous venons précisément d'admirer, dans une arrière-boutique, 1 œuvre d'un élève (un lutteur à l'œil torve) qui m'a remis en mémoire un croquis dessiné au charbon sur

Tune des murailles du han d'Orhanié ; au milieu d'incorrections naïves, perçait un très vif instinct de la forme et du mouvement. Qui sait, si la génération affranchie ne donnera pas aux Balkans le Raphaël qu'ils attendent... avec tant d'autres messies?

Depuis une bonne demi-heure, nous tournons autour des maisons qui enserrent l'église, sans découvrir le moindre passage; c'est une hallucination de cauchemar. Enfin une charitable matrone nous indique une porte basse, pratiquée dans un mur de clôture. La porte franchie, deux femmes vêtues de noir viennent à notre rencontre. Nous sommes dans un de ces couvents comme il en existe beaucoup en Bulgarie. Ces institutions n'ont de commun avec les nôtres que l'aspect monacal des bâtiments et de leurs hôtes. Il faut y voir des associations de femmes pieuses, se réunissant, moins pour prier ou réaliser des œuvres pies que pour travailler en commun, et demander aux ressources de la coopération une vie matérielle mieux assurée. Cela tient du béguinage, bien plus que du couvent régulier, Aucun vœu ne les lie. Elles se livrent à la fabrication du chaïak, cette étoffe nationale de pure laine que des industriels sont en train de compromettre, en tissant des étoffes de même apparence sur une trame de coton, et en substituant aux qualités de solidité et de souplesse le seul avantage du bon marché. Peut-être le gouvernement n'a-t-il pas suffisamment compris la nécessité d'encourager les petites industries du pays et de leur réserve une plus large part dans les fournitures de l'armée. Les indigènes, laborieux et généralement

fort intelligents, arriveraient vite, sous l'aiguillon de l'intérêt, à corriger les imperfections de leur travail actuel.

L'église, si rebelle à nos recherches, s'élève au milieu d'une cour carrée. L'un des côtés a été converti en jardinet. Des tombes, bordant l'unique allée, portent ces coffrets surmontés d'une croix dans lesquels on enferme les offrandes aux morts. A l'extrémité de l'allée, entre deux touffes de buis taillées en boule, repose le corps d'un officier russe tué pendant la guerre de 1877.

Sur les deux autres côtés de la cour, sont construits les appartements des femmes. Chacune d'elles a sa chambre. Les repas se prennent en commun dans le réfectoire mais cette règl » n'est pas absolue. Toutes les pièces sont tenues très proprement.

Pour arriver à l'église, on passe sous une treille pendante. A l'entrée, règne une sorte de parloir vitré et terminé par une coupole ornée de peintures. Dans l'intérieur de l'église, des fresques, datées de 1846, époque de la construction du monastère, représentent, à gauche de l'Iconostase, les saints Euphrosimus, Géorgie, Nestor, Dimitri, sainte Eugenia; à droite : Veliki, la grande Catherine, saint Barbara et saint Mercuri en costume de chevalier ; sur les deux maîtres piliers : saint Pierre et saint Paul. Ces peintures sont contemporaines de la fondation du couvent; les autres, plus neuves, atteignent les dernières limites de Hhorrible. L'honneur est sauf, grâce à la fine menuiserie de l'Iconostase.

Les religieuses apportent des douceurs qui sont poliment refusées. Sans rancune, elles acceptent la légère rémunération que je me hasarde à leur mettre dans la main.

Nous continuons à remonter le cours de la Yantra ; toujours des fabriques de gaëtane et des ponts fragiles. Je suis frappé de la ressemblance du site avec celui des Vaux-de-Vire chantés par Olivier Basselin, ce Roi des buveurs de cidre.

Revenu au centre de la ville , je tombe en arrêt devant une boutique d'orfèvre. Dedans, personne ; c'est l'ordinaire, en ce pays de l'âge d'or. Les magasins sont confiés à la bonne foi publique, parfois à la surveillance d'un voisin. Deux gamines, vêtues à la franque, s'empressent d'accourir; à la question sacramentelle : « Antika ima? » (dés choses antiques, il y en a?), elles se sauvent, pour reparaître l'instant d'après, et nous conduire au premier étage dans un cabinet où se tient un homme d'une trentaine d'années, aux cheveux coupés en brosse, à la physionomie commune, mais expressive comme la plupart de celles qu'on rencontre en cette région. J'examine, en manière de préface, d'anciennes médailles grecques et romaines avant d'en venir aux vieux bijoux, si difficiles à collectionner. Les Bulgares n'en comprennent pas la valeur et les plongent dans un bain d'argent. Parmi quelques boucles de ceinture, encore vierges de rétamage, j'en choisis une qui m'est cédée pour un prix modéré.

La confiance a suivi le café ; l'ouvrier nous soumet quelques échantillons de son travail personnel, entre

autres un calice en argent et vermeil que ne renierait point un de nos artistes. A l'aide de quelques mots de turc, d'italien et de français, il nous explique qu'il n'a jamais quitté Gabrovo, que son père était un simple tisserand, et que, lui, s'est formé tout seul. Il en paraît fier, et il a raison.

Sur une petite place, des deux côtés de l'église principale, encore des tombes russes : le capitaine Jenekovitch, tué à Chipka le n août 1877 ; le major Alexandre Melosvoff, tué le 13 août; le capitaine Andrew, etc.. Un laurier-rose, planté dans une barrique, dispense une ombre maigre à ces héros oubliés.

On nous a indiqué la veille (l'honorable Christ Pascalier ne fournissant que les chambres à couche), un restaurant — ce qui est le summum de la modernité. — Nous y avons dévoré des mets baroques, en compagnie d'une demi-douzaine de pensionnaires , d'un lièvre, en bas âge, regrettant, plus encore que Mignon, sa patrie pleine de serpolet, et d'une vieille grandmère, gardienne craintive d'un bambin de deux ans.

Nous réintégrons, pour déjeuner, notre petite salle, qui nous paraît encore plus blanche et plus gaie en plein jour. Trois tulipes dans un verre mettent une note vive sur les pâleurs ambiantes et un grain de poésie dans ce milieu, prosaïque puisqu'on y mange.

Derrière moi sont appendues des lithographies coloriées représentant le passage du Danube par les Russes et la sortie d'Osman-Pacha. En fice, Alexandre II de Russie donne galamment la main à une impé-

ratrice surhumaine dont la taille dépasse celle de son époux qui était l'homme le plus grand de son empire. A leurs pieds, un saint Pierre et un saint Georges lilliputiens lèvent vers eux les yeux et les mains, stupéfaits de se voir des protégés de pareilles dimensions.

Pendant le repas, nous sommes témoins d'une petite scène très caractéristique : Deux jeunes gens, installés avant nous, coupent leur festin de lectures à haute voix. Le livre raconte les campagnes des Russes contre les Turcs. L'intérêt est si absorbant que les assiettes restent pleines et qu'un troisième convive, qui vient d'arriver, se joint aux deux amis. Le cuisinier lui-même s'est approché et demeure attentif, un plat à la main, tandis que le marmiton (garçon d'une douzaine d'années), appuyé au chambranle de la porte, tend passionnément l'oreille. Le lecteur s'arrête; une conversation familière s'engage entre le restaurateur et ses hôtes, oublieux, l'un, de ses fourneaux, les autres, du but essentiel de leur visite à la gargote.

Ce tableau, en soi insignifiant, peint bien les mœurs bulgares, ignorantes des dédains qui résultent de la diversité des couches sociales. Cette simplicité de relations est d'ailleurs conforme aux usages de la Turquie, où il n'est pas rare de voir les domestiques se mêler à la conversation, donner leur avis, dire sans embarras leur mot sur les affaires du maître. Cela existait aussi chez nous autrefois, quoique à un moindre degré. On calomnierait l'Orient en refusant de reconnaître que l'esclavage, qui nous révolte, à bon droit, comme une violation des lois de l'humanité,

yS CHAPITRE VII

constituait, chez les musulmans, un état social souvent plus doux que notre domesticité.

Pour compléter l'esquisse, ne pas omettre la grand'mère qui, dans la pièce à côté, conte des histoires à son petit bonhomme, obéit à ses caprices avec une inépuisable patience et un air de fervente affection. Les Bulgares, trop fins pour n'être pas égoïstes , s'adorent jusque dans leurs reproductions les plus éloignées. L'égoïsme, qui est un vice — dit-on — engendre le sentiment de la famille, qui est une vertu.

Comme notre itinéraire nous ramènera à Gabrovo, le départ est décidé et, vers deux heures de l'aprèsmidi, les anges du ciel, qui ont la vue très longue, s'accoudaient sur les plus hauts nuages pour suivre, des yeux, deux points noirs cascadant de côte en côte avec une vitesse proportionnelle à l'inclinaison des pentes ; car la mécanique et le sabot sont des engins presque inconnus en Bulgarie; on n'y néglige, dans la vie privée aussi bien que dans la vie publique, aucune des conditions favorables à la culbute.

Patatras ! une des petites roues du phaéton s'est détachée et a roulé dans le fossé. Rien de brisé, mais l'écrou reste invisible, malgré l'enquête du cocher qui, monté sur un de ses chevaux, retourne assez loin en arrière. Force est d'avoir recours à sainte Ficelle', la patronne des voituriers dans l'embarras, et de ramper péniblement jusqu'au prochain village. Nous y trouvons, par bonheur, un forgeron et, par miracle, ; dans sa vieille ferraille un écrou trop large que l'on consolide avec du fil de fer.

Ce village est précisément situé à l'intersection de la route de Tirnovoet de celle de Triavna, que nous enfilons avec l'allégresse de gens délivrés d'un gros souci. C'est plus que jamais une succession de montées et de descentes. Le chemin procure, en maint endroit, l'occasion d'un suicide aisé, mais il est, d'un bout à l'autre, capable de ravir les braves par la continuité de ses beautés. Tantôt nous perçons des futaies de hêtres et de chênes aux profondeurs fuyantes, d'un noir de gouffre; tantôt une clairière nous livre d'éblouissantes coulées sur le vallon et les montagnes. Ici, le lit d'un torrent à sec découpe dans l'épaisseur de la forêt une sente pavée de blocs aux formes étranges. Là, l'invitante douceur des pelouses inclinées nous donne la tentation d'un repos défendu.

A Triavna, l'arrivée des deux voitures, qui sonnaillent, est un événement pour le village que nous parcourons dans toute sa longueur sans découvrir un seul han. Un libre citoyen, interpellé, nous ramène vers une maison en construction, où nous n'eussions jamais deviné l'unique gîte possible.

Heureusement , au rez-de-chaussée , quelques chambres sont achevées ; blanches et proprettes dans la virginité de leur âge récent. Des divans, d'une étoffe tissée par l'hôtesse elle-même, nous offrent des sièges confortables, et l'absence de lits n'est pas pour nous embarrasser ou nous déplaire.

Nos hôtes se mettent en quatre à notre service. Le mari est un homme de trente ans, à l'œil pensif. La physionomie de la femme est douce et avenante ; c'est une créature simple, ce qui veut presque toujours dire :

8o CHAPITRE VII

aisée dans ses mouvements et polie sans obséquiosité. L'un et l'autre font profession d'adorer leurs enfants, dont les têtes inégales expriment une égale curiosité, et que nous retrouvons partout où Ton peut jouir de Tineffable spectacle d'étrangers se mouchant dans des mouchoirs, riant clair, et parlant une langue inconnue. Le second des garçons est d'une surprenante beauté. Une petite fille de cinq ans devient vite notre amie et autorise certaines privautés, après avoir eu soin de consulter la mère, à qui elle va loyalement faire son rapport, après chaque éclat de rire.

... Et le dîner? Les touristes — même s'ils sont poètes — qui n'avoueront pas que, dans une excursion en Bulgarie, leur estomac les préoccupe plus que lé Mahdi, la Muse et les harmonies de la nature, sont des poseurs ou des hypocrites. On s'est engagé à nous fournir du lait et de l'agneau, cette perpétuelle victime de la saison pascale, dont le nom seul me donnait la nausée, l'an dernier, après un voyage où j'avais vécu, soixante-trois jours durant, aux dépens de ce gentil, mais monotone animal. Comme il est démontré que l'agneau promis vit encore, j'opine pour qu'on laisse l'enfant à sa mère.

Nous nous apprêtions à manger par terre, couchés à l'antique sur les divans, lorsque notre hôte apporte avec orgueil une table empruntée au voisin, et deux chaises taillées à coups de hache dans le tronc d'un chêne. Les délices d'une langue fumée ne nous absorbent pas si bien que nous ne voyions, devant la porte ouverte, défiler des ombres surexcitées par la curiosité. Les yeux brillent, comme ceux des loups, quand le re-

EN BULGARIE ET EN ROUMÉLIE 8l

flet mobile de notre bougie vient les frapper et déterminer un sauve-qui-peut général, accompagné de rires étouffés. Nous procurons au village plus de joie qu'il n'en a goûté pendant les cinq siècles de la domination ottomane .

A l'heure du café, le handji vient rendre une visite d'étiquette. Il a tiré sa veste, pour nous faire honneur... ou avoir moins chaud, et ses bottes, dans un but inexpliqué. Il brûle d'être informé de ce qui nous amène. Celasse devine et nous amuse. Mais il ne parle que le bulgare, et notre premier interprète est en train de paître avec les cochers. Ceux qui ont voyagé à l'étranger savent par quels miracles d'intuition on arrive, avec un seul mot compris, à reconstituer une phrase, et de quel secours est la pantomime pour boucher les trous.

L'homme, d'esprit très vif, se pique à ce jeu d'énigmes ; la conversation suit son cours sans trop de difficulté, notre interlocuteur employant, à comprendre et à se faire comprendre, l'énergique passion qui s'éveille en un cœur bulgare dès qu'il s'agit de ses intérêts, et, naturellement c'est de ses intérêts qu'il nous entretient. Je résume :

• Triavna est une petite ville très industrieuse, sans doute, et qui pourrait donner à ses habitants beaucoup d'aisance, mais à la condition d'avoir des débouchés. Il vient ici, trois ou quatre fois l'an, des commerçants — toujours les mêmes — qui achètent en bloc, à des prix très bas, parce qu'ils n'ont pas de concurrents, une partie de ce qu'on a fabriqué. En dehors de ces rares apparitions, les produits s'accumulent. D'un

autre côté, les capitaux manquent pour acheter la matière première et les indigènes n'utilisent que ce qui naît chez eux, c'est-à-dire la laine de leurs moutons. L'unique route qui les relie au monde commercial est celle que nous connaissons. Elle est due à l'administration de Midhat- Pacha dont personne, dans la vallée, ne prononce le nom qu'avec respect et reconnaissance, quoique ce nom soit celui d'un Turc. Ces pauvres gens entretiennent eux-mêmes, avec leurs bras, la précieuse route; rude labeur, car elle est, en partie, supportée par des murs de soutènement, et le ravinage des eaux la coupe chaque année. Aussi doit-on s'étonner que, à part quelques mauvais passages, elle soit maintenue en assez bon état.

Le rêve de Triavna est de lutter victorieusement avec Gabrovo. Elle y arriverait peut-être si le Gouvernement consentait à terminer la route commencée pour se rendre à Eski-Zagra et gagner, de là, Yeni- Zagra où le chemin de fer la relierait à Philippopoli et Constantinople. Les habitants de la vallée écouleraient alors leurs produits dans la Roumélie, et en rapporteraient les matières premières dont ils sont privés. Gabrovo a le passage de Chipka ; Troïan a 4e passage de Rosalita ; eux seuls sont pris dans une impasse. Que l'État achève leur route ou les aide simplement à l'achever, et qu'il les impose en conséquence, nul ne se plaindra.

Ce langage n'est certes pas dénué de raison. Il serait injuste d'oublier que le Gouvernement de la principauté est gêné dans les entournures, et que plus

d'un veto ignoré paralyse son bon vouloir; il n'en est pas moins vrai qu'ici, comme ailleurs, on constate un profond malentendu entre les gouvernants et la majorité des gouvernés, les premiers ne s'intéressant guère qu'à la politique, les seconds n'ayant d'oreilles que pour les questions de commerce et d'industrie. Les électeurs de Triavna, très logiques, ont choisi pour leur député M. G. qui installe en ce moment chez eux une fabrique de chaïak, montée à l'européenne. Ils espèrenl beaucoup de lui et de ses efforts restés jusqu'à présent sans résultat.

Un piquet succède au cours d'économie politique. Le père et le joli enfant ouvrent des grands yeux et suivent la partie avec un intérêt soutenu. Celle-ci prend fin dès que nos lits sont dressés ; nous avons terriblement besoin de nous refaire des nuits précédentes.

Triavna (suite). — Impression matinale. — Les petites industries. — La sculpture et la peinture religieuses. — Les églises. — Les écoliers. — Qualités de la race bulgare. — Les adieux. — Les colporteurs d'images russes. — Le pont scabreux. — Drenovo. — Un congrès de monarques à Gantchovitz. — Un poète bulgare. — Tirnovo. — La Bella Bona. — Le site. — Cours d'histoire au clair de lune.

17 mai.

Que Triavna soit béni ! j'ai dormi comme un loir et je ne m'éveille que pour voir tomber une pluie impalpable. Le soleil n'est pas loin. Un pêcheur des côtes normandes dirait qu'il crachine, et quand il crachine, c'est la suprême expression du calme. Rural dans l'intime de l'àme, je jouis de cette paix profonde. Les poules même se taisent ; le chat s'étire, en bâillant sans bruit ; assis sur une des marches extérieures, le Benjamin apprend, tout bas, sa leçon avant d'aller à l'école La petite sœur m'a aperçu. Peignée avec soin et vêtue d'une belle robe rouge, elle vient tendre son bec pour qu'on y introduise « une pierre de sucre »,

EN BULGARIE ET EN ROUMÉLIE 8j

exercice inauguré la veille et dont elle a bon souvenir.

La pluie a cessé ; nous errons à travers le village, escortés par le handji. Voici un fabricant de ceintures, de sous-ventrières et de harnais en laine fine, bon vieux à lunettes qui travaille avec sa bonne vieille dans un jardin mal entretenu, mais plein d'ombre et d'oiseaux. Il va chercher à l'étage supérieur une bride ornée de glands et de filigrane d'or d'une facture très soignée; le harnais complet vaut 400 piastres (80 fr.), c'est pour rien. L'orgueil de sa vie est d'avoir eu, au nombre de ses clients, Midhat- Pacha.

Des métiers à chaïak, des fabriques de gaëtane, des ateliers où l'on confectionne des tonnelets pour mettre le raki, des futailles plus grandes pour le vin ou l'huile et même des tarares. Des boutiques de fourreurs remplies de peaux de toute espèce ; les plus nombreuses ont vêtu des loups, des renards et des chats des Balkans. Beaucoup de forgerons, de fabricants de fers à cheval et de clous. Les feux sont alimentés avec du charbon de bois. Dans le Balkan, à deux heures et demie au sud-est de Triavna, il existe une mine de charbon de terre, petitement exploitée par un Bulgare, et dont les produits insignifiants vont à Tirnovo, grevés de frais de transport de plus de 30 francs par tonne. La question de savoir à quel horizon géologique appartiennent ces couches de charbon n'est pas élucidée. Tandis que quelques-uns les considèrent comme faisant partie des terrains secondaires, d'autres les rattachent au terrain houiller proprement dit, ou plus exactement à une formation intermédiaire

entre celui-ci et le trias. Les résultats de l'exploration entreprise récemment par M. Toula lui permettront peut-être de résoudre définitivement la question.

Partout, une obligeance extrême, une parfaite cordialité. L'intérieur des maisons est remarquablement propre. Les fillettes, jolies pour la plupart, piquent des rieurs dans leurs cheveux, et il n'y a guère de logis indigent où Ton n'aperçoive une rose, une tulipe, quelque branche fleurie. Parmi cette population d'apparence inculte, se révèlent les signes d'instincts délicats.

L'idée nous viept, en passant, d'entrer dans l'église à peine reconnaissable en sa forme de grange. La surprise nous cloue sur le seuil. Dans le demi-jour d'une matinée brumeuse, l'intérieur produit un effet prodigieux :

L'Iconostase est une merveille de décoration dans le goût espagnol. Trois portes s'ouvrent entre des colonnes torses, autour desquelles courent dès feuillages dorés. L'espace ménagé entre les portes est rempli par douze panneaux encadrant des figures byzantines, de grandeur naturelle, peintes dans une belle nuance de bistre, avec des rehauts d'or aux vêtements et des cercles d'argent martelé auréolant les têtes. Au-dessus, s'alignent quarante panneaux plus petits, traités dans le même style. Ces galeries de personnages se perdent dans une profusion de sculptures d'un relief puissant dont on admire à la fois la bonne exécution et la richesse des motifs. Douze lampes en argent, suspendues à trois mètres du sol,

§ont séparées par des œufs d'autruche et des globes d'émail, souvenir évident de l'ornementation des mosquées. Comme couronnement de l'Iconostase, une croix colossale et deux Saint-Esprit, aux ailes étendues, reliés par des découpures de bois, donnent aux contours un dessin légèrement pyramidal, en harmonie avec la courbure de la voûte.

On retrouve la même opulence de sculptures dans la chaire élevée à une grande hauteur, dans la stalle de l'higoumène, dans la console, sur laquelle reposent les livres saints, et qui supporte un baldaquin précieusement fouillé. Cinq lustres en cristal complètent la décoration générale de l'édifice. A cet ensemble, le temps — quoique l'église ne remonte pas à plus de cinquante ans — a déjà donné un adorable ton, grâce à l'or prodigué sur toutes les saillies.

Dans le parvis réservé aux femmes — toujours isolées des hommes dans les églises du rite oriental — des tableaux de sainteté couvrent les murailles.

A l'exception- dès lustres, tout, dans cette œuvre de longue haleine, sort des mains des habitants de Triavna; les peintures aussi bien que les boiseries sculptées. On nous raconte que les ouvriers ne se faisaient payer que deux piastres et demi (50 centimes par jour, tandis qu'ils exigeaient des prix; élevés lorsque les Turcs voulaient les employer. Pour ne pas exciter les méfiances de ces derniers, beaucoup travaillaient la nuit.

Des ouvriers qui ont pris part à l'édification de l'église, plusieurs existent encore. L'un d'eux est entré avec le Kmète (maire). En sortant, nous ser-

rons la main du sous-préfet. Je constate avec plaisir que mon nom ne semble pas, quoique étant celui d'un étranger, lui causer une impression désagréable.

A côté de l'église, une école de filles ; au caquetage on reconnaît l'oiseau. Tout près, une nouvelle école est en construction, aux frais communs de l'État et de la municipalité.

Sur le pont qui enjambe la Triavna-réka une trentaine de gamins reviennent de l'école, surveillés par trois mentors aussi jeunes qu'eux. Il est impossible de ne point être frappé de la tenue et de l'air réfléchi de ces bouts d'homme.

La jeune Bulgarie a des défauts, — qui n'a pas les siens? — mais elle est admirablement douée pour s'assimiler, non à grands traits brillants, mais par une absorption lente et continue, l'instruction dont la race est avide. Je pourrais citer des exemples de cette ténacité et de cette sorte de bonne foi vis-à-vis de soimême, qui font qu'un Bulgare tournera et retournera un problème jusqu'à ce qu'il s'en soit rendu maître, sans jamais se duper par une initiation incomplète. Il ne comprendra pas toujours du premier coup, il comprendra même lentement, mais il ne dira jamais qu'il a compris, avant d'en être absolument certain. L'à-peuprès le déroute; il lui faut un terrain solide sous- ses larges pieds. Trait particulier aux écoles bulgares : le maître d'études y est inconnu ; l'ordre règne dans les salles de travail, et les enfants se servent mutuellement de moniteurs, les forts venant au secours des faibles.

Dans nos pays de vieille civilisation, l'instruction

répond à des besoins très divers. Elle n'est, pour beaucoup, qu'un superflu agréable — on orne son cerveau, comme on décore son salon — ou une affaire de convention pure, basée sur l'esprit d'imitation. On est généralement coté dans le « monde », non par la quantité de science réellement digérée, mais par l'étiquette de la boîte alimentaire On appartient à telle institution comme on sera plus tard de tel cercle. Il est aussi difficile de se soustraire à la rhétorique qu'à la vaccine ; aussi indispensable d'avoir essuyé les bancs d'un collège que d être habillé d'une certaine façon. En somme, il n'y a de véritable ardeur au travail, dans la première jeunesse, que chez ceux qui espèrent seïorger des armes pour le combat de la vie. Or, en Bulgarie, ceux-là, c'est tout le monde. Il n'existe pas d'aristocratie de naissance, de situation ou d'argent; on peut même dire que la bourgeoisie n'est encore qu'à l'état de chrysalide. C'est un ensemble d'éléments vieux, nivelés par des siècles de servitude qui en ont affaibli la cohésion. Ils se ressaisissent enfin pour former une jeune nation tard venue et désireuse de se hausser au niveau des autres. De là, un besoin inconscient de savoir, qui a toute la force d'un instinct.

Le paysan n'obéit-il pas à un instinct lorsqu'il délie, sans murmurer, les cordons de sa bourse, dès qu'on lui parle d'école, lui, dont l'avarice est proverbiale, lui dont le rêve, incessamment caressé par ses meneurs politiques, est l'immunité d'impôts ? Même instinct chez l'enfant qui s'engage au service d'un maître, sous la réserve qu'il fréquentera l'école ; chez

le valet d'auberge que vous surprenez le soir, après une journée de fatigue, courbé sur un livre bulgare ou parfois sur un livre franc ais.

La régularité de conduite de ces naïfs est en général édifiante. La plupart des domestiques qui se placent dans les villes ont peu ou point de vices. Voyez mon Dimitri : sa propreté est loin d'être exquise; le soin et la méthode lui paraissent des superfluités ; mais, à l'âge des passions, il est sans passions ; il ne sort jamais, obéit en soldat. On ne l'entend pas et si, d'aventure, je jette un regard dans sa chambrette aux heures de chômage, je le trouve lisant, — il sait lire, écrire, calculer, et de plus il ne se « gobe » pas, car avant d'avoir reçu chez moi un avancement normal il végétait au dernier degré de l'échelle des marmitons.

Ce qui est le plus à louer dans un Bulgare — je ne me lasse pas de le répéter — c'est le bon sens imperturbable et la possession de soi-même. Jusque dans ses écarts, il dépasse rarement une certaine mesure; en cela très différent du Russe qui, soit en bien, soit en mal, vit dans les extrêmes. Le paysan, de la vieille génération, boit ferme, c'est sa grande faille; il ne laisse pourtant pas souvent sa raison au fond de la bouteille de raki.

Bien entendu, dans ce qui précède, je parle du Bulgare primitif. Celui qui confine à ce que nous appelons la classe aisée, qui est né et a vécu dans les villes, vaut déjà moins. Le monde fonctionnaire est le pire. Les jeunes employés courent les filles, jouent, fréquentent les cafés, s'affolent de politique, mais ils ne sont qu'une efflorescence de la nation.

non la nation elle-même. Celle-ci, prise dans sa masse, possède une moralité incontestablement supérieure à la moralité des peuples d'Occident, et des qualités vraiment dignes d'intérêt.

Un voisin nous apprend qu'un des sculpteurs de la vieille église demeure près du han. Pour s'insinuer dans sa petite maison, on enjambe une clôture dans laqaelle aucune porte n'est pratiquée. Son atelier se compose d'une planche couchée à terre et d'une peau de mouton, son outillage, de quelques gouges, de ciseaux et -d'une lime à bois. Il nous montre différents ouvrages en cours d'exécution. Une porte d'Iconostase, destinée à un village des environs, revient à 420 piastres (84 fr.) ; en France, le même travail coûterait quatre ou cinq fois plus. Les dessins sont si remarquables que je voudrais savoir d'où ils viennent. Le vieillard me répond qu'ils sont nés dans le pays et ont été transmis par tradition. J'en doute beaucoup à cause des motifs qui répondent à des idées ou à des notions esthétiques trop raffinées pour des esprits sans culture. Il est à présumer que ces dessins ont été rapportés jadis du mont Athos par quelque moine qui fut l'initiateur de l'art sacré dans le val de Triavna. Cela est d'autant plus probable que, de nos jours encore, des membres du clergé ont compté parmi les artistes bulgares.

Je mentionne, pour'mémoire, la visite d'une seconde église qui n'a été commencée qu'en 1853. Elle est inférieure à l'autre par, cela même qu'elle a moins d'années. Le temps est un collaborateur dont les œuvres d'art ne sauraient se passer.

A l'heure du départ, nous réunissons les enfants pour leur distribuer de la petite monnaie neuve ; inutile de dire que ces largesses mettent le sceau à notre popularité, déjà fort accrue par un croquis peu réussi du second fils. Dès que nous sommes montés en voiture, le handji verse le vin de l'hospitalité; une foule sympathique nous offre ses souhaits de bon voyage. Les adieux sont presque touchants et j'emporte, de ces humbles, le meilleur souvenir.

Nos cochers partagent ce sentiment. Ils ont renouvelé la ferrure, à raison de dix piastres (2 fr.) par cheval , tandis qu'ils paient le triple à Sofia. Je soupçonne, en outre, maître Petro de voir la vie en rose, couleur du vin qu'il a bu. Il affecte, sur son siège, des airs fanfarons, fouaille à contretemps son attelage que le repos a rendu facilement excitable, et brûle les sentiers qui se vengent en nous renvoyant des secousses terribles. Mon voisin est couvert de noirs, notre genre de vie ne m'ayant pas remplumé.

Route aussi déserte qu'avant-hier. L'espèce humaine n'y est représentée que par un colporteur d'images, plié en deux sous son lourd bagage. Ces colporteurs, dont une légion parcourt incessamment la Bulgarie, sont Russes pour la plupart, et ont assez mauvaise réputation. Ils se glissent partout, pénètrent jusque dans les villages les plus reculés, vendent leurs images à des prix infîmes quand ils ne les donnent pas et sont accusés, à tort ou à raison, de dissimuler, sous le prétexte d'un commerce tout à l'avantage de la propagande russe, leur but réel qui serait l'espionnage.

On va même jusqu'à dire que quelques-uns sont des gens très supérieurs à leur apparente condition. J'ignore ce qu'il y a de vrai dans ces racontars invraisemblables, mais il ne manque pas de gens qui les croient fondés.

Petro a le vin têtu. Il voit maintenant la vie en rouge et a juré de nous tuer avec la complicité d'un de nos jeunes chevaux. Peu avant Drenovo, en traversant un pont dépourvu de parapet, — comme il y en a beaucoup, — l'animal, à bout de longanimité, fait un écart tellement brusque que, l'attelage cédant à l'impulsion, deux roues de notre voiture tournent littéralement dans le vide. Si la vitesse eût été moindre, le Marseillais et le Normand auraient confondu, dans un commun trépas,Ja maigreur de l'un et l'embonpoint de l'autre.

Le recensement de 1881 donne à Drenovo une population de près de 3,000 âmes ; jugez de la longueur de l'unique rue que son dur pavé rend encore plus interminable l La ville est bien située, au milieu d'une campagne assez riante ; des vignes font une parure verte à la décrépitude des maisons de bois, mais on y respire un je ne sais quoi de languissant qui provoque le bâillement. Les barbiers seuls manifestent une certaine activité en raclant avec acharnement le menton de clients, à la mine x piteuse et résignée des guillotinés par persuasion.

Ne pas se fier a l'eau qui dort. C'est ici que les premiers insurgés de 1876 poussèrent le cri de l'indépendance à la suite du pope Haritton, et tout près, au couvent des Saints- Archanges, que la petite troupe,

cernée par les Turcs, perdit le quart de son effectif. Elle parvint à s'évader sans avoir voulu se rendre. Le mouvement de 1876, pas plus que celui de l'année précédente, pas plus que celui de 1867, ne pouvait aboutir, mais il eut pour conséquence les massacres qui amenèrent l'intervention des grandes puissances, et, au mois de mai 1877, la déclaration de guerre de la Russie. Drenovo dut à sa situation géographique de payer largement sa dette aux misères de cette guerre, tour à tour pillé par les bachi-bouzouksou sillonné par les troupes russes. Moins exigeants que les kosaks, nous ne parvenons pas à dénicher, dans toute la bourgade, une botte de fourrage pour nos chevaux et nous décampons après avoir visité l'église qui en vaut la peine. L'intérieur est divisé en trois nefs par des colonnes à chapiteaux très ornés et tous dissemblables comme ceux de nos églises romanes; l'Iconostase resplendit de dorures. Au fond, une tribune circulaire est limitée par une balustrade dont les surfaces ventrues sont surchargées de fresques grossières mais très décoratives. Une tribune plus petite, suspendue au-dessus de la première, s'emboîte dans la partie étroite du cintre de la voûte. L'effet général est très élégant.

A Gantchovit\, la direction du han est momentanément abandonnée à un enfant d'une dizaine d'années ; le petit bonhomme s'acquitte de ses fonctions d'intérimaire avec l'aplomb et le sérieux des bambins de ce pays. Nous avons l'honneur d'avaler notre omelette «de santé et d'habitude» sous* les yeux de tous les princes régnants d'Europe groupés dans une

même image, autour d'un tzar de proportion supérieure — satellites autour du soleil. Il y a certainement, dans ce détail, une idée politique, à l'usage du bon peuple. La reine Victoria me coupe l'appétit, tant elle est drôle avec sa couronne posée de travers sur un bonnet de nuit. Je constate l'absence du président de notre république, absence assez rationnelle puisque c'est le peuple qui est souverain.

Après avoir aperçu, sur la gauche, les hameaux de Katrandji et de Kosarka, traversé le village de Débéletz, nous commençons à descendre dans la vallée de la Yantra. Un écran de rochers cache encore Tirnovo, ce qui agaçait prodigieusement un barde bulgare dont la douleur s'exhala naguère, en français, dans les vers suivants :

Tirnovo ! Tirnovo! ville où j'ai vu le jour Ville à qui j'ai voué le plus ardent amour, Noble cité, c'est moi, c'est ton fils qui t'appelle; Es-tu là, m'entends-tu? montre-toi fraîche et belle. Par-dessus tes rochers, apparais à mes yeux; Apparais donc plus tôt! je serais très heureux De te voir à l'instant. Montre-toi, je te prie. Mais en vain je t'appelle, en vain hélas! je crie. Ton superbe horizon, jaloux de tes attraits Te dérobe à mes yeux en s'élevant exprès Beaucoup plus haut que toi, et ce qui m'exaspère C'est que de tous côtés il forme une barrière Opposée à mes pas. J'en suis bien désolé.

Et moi aussi, ô Muse ! mais 'enfin il y a dans ce qu'on voit des consolations; l'oeil mesure une large étalée de pays que la route d'Eléna festonne d'un li-

seré blanc. De tous côtés, des villages posés comme des bouquets sur un tapis vert ; à droite, Priscovo, Kovanlak ; sur les hauteurs de la route d'Osman- Pazar, Chéremet ; à gauche, Tcholakova-Mahala.

Bientôt la route côtoie la Yantra; l'eau rapide use avec effort les déchirures d'un lit de roches, avant d'arriver au creux du vallon où le torrent devient une honnête rivière, endormie sous les arbres penchés.

Nous sommes dans un district très civilisé. Il y paraît aux multiples inventions du génie humain. Des paysans douillets abritent leur visage basané derrière des ombrelles de feuillage, reproduction exacte des Crux-Ave que les enfants de Normandie promenaient jadis à l'époque de la Pâque, offrant à la Jèvre des passants, pour le modique prix d'un sou, un Christ ordinairement très sale. Que de baisers de Judas a dû recevoir l'infortuné Jésus ! Des jardiniers versent aux salades une eau tamisée par un balai de menues branches; d'autres emploient des bidons à pétrole transformés en arrosoirs classiques. On n'a pas idée de la variété des services que ces caisses de fer-blanc, importées d'Amérique, rendent aux Bulgares économes.

Au dernier détour de la route, tout d'un coup, sans que rien ait trahi son voisinage, Tirnovo surgit, dans l'embrasure de deux masses calcaires, — véritable cascade de maisons tombant du ciel. Dès qu on a dépassé la coupure de rochers qui figure exactement les montants dune porte d'entrée, on a devant soi tout le côté sud de la ville ; les habitations, chevauchant les unes sur les autres, sont si serrées, si garnies de

fenêtres qu'on se sent intimidé devant tous ces yeux qui vous regardent.

Une seule ville au monde — Constantine — m'a donné une impression aussi violente. Sa ressemblance avec Tirnovo est singulière : mêmes rochers à pic bordant le gouffre au fond duquel coule une rivière. — Là-bas le Roumel ; ici la Yantra — même curiosité des petites maisons crispées dans l'horreur du vide ; avec un peu de bonne volonté, on trouverait, jusque dans les lignes des montagnes, de quoi reconstituer les profils du Sidi-M'cid et du Mansourah.

Cette fois, il ne s'agissait pas de s'échouer dans un gîte quelconque. Un renseignement, sûr puisqu'il émane d'un diplomate, nous avait désigné une maison ornée de cette enseigne aussi énigmatique que gracieuse : Bella-Bona. Y a-t-il eu erreur d'un peintre bulgare changeant dona en bona; ou bien a-t on voulu déterminer les qualités de l'hôtesse : belle et bonne ï Je l'ignore. Toujours est-il que la beauté de cette dernière est allée rejoindre les neiges d'Antan. Il n'y a plus qu'une vieille femme qui dispose, en faveur des voyageurs de distinction (les touristes étrangers ont soin de se ranger dans cette catégorie) de quatre ou cinq chambres très acceptables. Le couloir d'entrée accède à une vérandah meublée d'un divan, sur lequel vit en bonne intelligence une répub.ique de chats et de chiens dont la familiarité frise/Tinaiscrétion. Du sommet de cet observatoire, de plain pied avec la rue, la vue plonge dans un escarpemant de cent mètres; à l'horizon, les Balkans noyés, dans le bleu ; au second plan, le dévalement des terrains qui

s'abaissent vers la coupure que nous venons de franchir ; en bas, laYantra. C'est merveilleux de lumière, d'espace et d'air libre. Mais comment peindre avec des mots l'impression de grandeur d'un pareil site, au clair de lune dans la sérénité de minuit ? les bruits les plus divers : coassements des grenouilles, chants des rossignols, piaulements des chouettes, glissement doux de la rivière composent une harmonie en sourdine qui semble si lointaine qu'on a la sensation d'être suspendu, très haut, au-dessus du monde terrestre, en quelque étoile inconnue. Insensiblement la rêverie s'empare de vous et à quoi rêverait-on à Tirnovo, si ce n'est à l'étrange destin et à l'indéchiffrable histoire de ces Bulgares venus à une époque indécise, des profondeurs de l'Asie septentrionale, chercher leur nom sur les bords du Volga, puis, projetés en avant par la poussée des Avares, passant le Danube vers la fin du vn e siècle et prenant racine sur le territoire de l'ancienne Thrace — de ces rudes compagnons que, dès le temps de notre Charlemagne, le sanguinaire Kroum entraînait jusque sous les murs de Constantinople — de ces hordes sauvages, dont l'invasion, intermédiaire entre celle des Huns et des Turcs, terrifia l'Europe, et passionna les haines par le rôle qui leur échut dans le conflit théologique du moyen âge?

A la fin du xiv e siècle, tout s'écroule dans un immense oubli et voici que cette race qui a fait tant de bruit, répandu tant de sang, fondé un puissant royaume, s'incarne dans une population docile et apte aux travaux des champs. Le buffle a remplacé le che-

val de guerre ; le soldat est devenu le laboureur par excellence de la péninsule des Balkans. Par une évolution curieuse mais logique, tandis que les Bulgares vaincus se voyaient à leur tour envahis et dominés, ils se ménageaient, pour ainsi dire, sournoisement une revanche en débordant les frontières et conquérant, avec le soc de leur charrue, la terre des maîtres et des voisins. Les Turcs, d'humeur guerrière, établis en petit nombre, à l'état d'aristocratie, dans leurs possessions d'Europe, les Grecs, dépourvus de vocation pour les travaux champêtres, et commerçants avant tout, n'étaient pas pour s'opposer à l'intrusion lente du Bulgare, agriculteur laborieux et persévérant. L'expansion eut lieu par les vallées ; elle a créé des points de repère sur lesquels s'appuient les revendications d'aujourd'hui.

Avant de disparaître engloutie dans la conquête ottomane, la Bulgarie avait déjà subi des fortunes changeantes. La gloire de Tirnovo, du grand Tirnovo, comme on disait au temps de sa splendeur (et comme on dit encore pour le distinguer de ses homonymes de Thrace et de Thessalie) est d'avoir servi de résidence aux tzars dans la période de relèvement qui commence à la un du xn e siècle, et pendant laquelle la puissance bulgare atteignit son apogée, Asparouk, le véritable fondateur du « royaume BuU gare y » avait choisi pour capitale Preslay, et imposé à l'Empire d'Orient un tribut qui fut payé pendant pr<ès de trois siècles. A la mort de Siméon le Grand (927), ses États s'étendaient deCpnstantinople ; au Danube, et du Danube à l'Adriatique. Suivant le témoignage

de l'historien arabe Al-Massoudi, l'Empire bulgare avait une longueur de trente jours de marche et une largeur de dix.

Sous le règne de Pétar I er (Pierre), le fils et faible successeur de Siméon, Nicéphore-Phocas mettant à profit la révolte des Serbes et des Croates, les incursions des Magyars et les troubles intérieurs de la Bulgarie, résolut de secouer le joug. Par une ironie du sort qui mérite d'être notée, c'est grâce à l'alliance des Russes qu'il y parvint ; de ces mêmes Russes, de la main desquels la jeune principauté vient de recevoir son affranchissement.

La Bulgarie danubienne soumise, Preslav est à jamais rayée du nombre des capitales. A peine demeuret-il aujourd'hui quelques vestiges de ses ruines, au milieu desquelles s'élève, non loin de Choumla, le village turc d'Eski-Stamboul.

Cependant Tirnovo* avait déjà fait son apparition dans l'histoire. Ce fut un de ses fils, le voïvode Chi- 'chman, qui, du temps de Pierre, fonda en Macédoine et en Albanie un empire indépendant. Son successeur Samuel, reprenant dans ses vaillantes mains l'héritage de Siméon, écrasa les Grecs, marcha de succès en succès, et l'on put croire que le royaume bulgare, à peine tombé, allait recouvrer son ancienne splendeur; le feu qui va s'éteindre a parfois de ces explosions d'étincelles. Samuel vécut assez pour voir l'anéantissement de son œuvre, et six ans après sa mort (1020), les débris de son empire n'étaient plus que des provinces byzantines.

Au bout de cent soixante ans, les Bulgares se réveillèrent à la voix des deux frères Jean et Pierre Asen. Le premier monta en 1186 sur le trône restauré et fit de Tirnovo sa capitale. Il eut pour successeurs son frère Pierre qui régna quelques mois, et son frère Kalojan dont les dix ans de pouvoir furent illustrés par des victoires et d'habiles négociations. Les trois premiers princes de la dynastie des Asénides périrent assassinés, et le quatrième, Jean Asen II, ne reconquit qu'au prix de onze années de lutte le sceptre disputé par un usurpateur. Son règne marqua l'apogée de la prospérité bulgare et lui valut l'honneur de prendre place dans les souvenirs du peuple, à côté du tzar Siméon. Il se montra aussi grand dans la paix qu'heureux dans la guerre, dota Tirnovo d'églises et de palais, protégea les monastères, encouragea l'industrie, fit reconnaître par le Synode œcuménique l'autonomie religieuse de la Communauté bulgare, s'assura par le mariage de ses filles des alliances utiles, et laissa à son fils Michel une situation qui semblait inébranlable, mais que celui-ci ne sut pourtant pas défendre. Avec Michel, finit, en 1257, la dynastie des Asén.

Dès lors, l'anarchie s'abattit sur le pays et, pendant plus d'un siècle, l'histoire de la Bulgarie n'est plus qu'un enchaînement d'usurpations, de querelles entre prétendants d'origine koumane ou serbe, et de morcellements avant-coureurs de la ruine. Au moment où la mort du tzar de Serbie, Stéphane Douchan, renversa la seule barrière capable de résister aux envahissements des Turcs, il existait en Bulgarie

plusieurs princes indépendants. L'un d'eux, Jean» Chichmaa, résidait à Tirnovo. C'est en vain qu'il essaye de lutter et de donner la main au Knèze Lazare. Pour empêcher la jonction des deux armées, le sultan Mourad attaque les Bulgares, Chichman vaincu devient le vassal du terrible Osmanli, et le Serbe Lazare, d'abord plus heureux, ne tarde pas à succomber dans la mémorable bataille de Kossovo.

Quatre ans plus tard, Bajézid prenait Tirnovo d'assaut et annexait la Bulgarie déjà tributaire.

Peu de temps après, le dernier effort de l'Europe coalisée contre l'invasion ottomane vint se briser à Nicopoli (1396), et les fils de Kroum perdirent tout espoir de salut. L'éclipsé de leur liberté a duré près de cinq cents ans.

Tirnovo (suite) continuation du cours d'histoire. — La pé> riode contemporaine. — L'Assemblée des notables. — Situation générale du pays. — La Constitution. — Les prétendants. — L'élection de Souverain. — Arrivée du prince Alexandre de Battenberg.

A une époque récente, Tirnovo a retrouvé un regain de notoriété en inscrivant son nom sur la première page des annales de la Principauté. C'est, en effet, dans cette ville que s'ouvrit, le 22 février 1879, l'Assemblée des notables bulgares, chargée d'élaborer le Statut organique et la Loi, préliminaire obligé de l'élection d'un souverain.

Après la guerre, le prince Dondoukoff-Korsakoff avait été investi, à titre de commissaire impérial, des pouvoirs nécessaires pour administrer la Bulgarie pendant la période d'occupation des troupes russes, sous le contrôle d'agents délégués par les puissances signataires du traité de Berlin. Le moment était venu de résigner son mandat entre les maires d'un gouvernement régulier, et de remplacer l'administration provisoire du pays par un état de choses définitif.

V Assemblée des notables présentait un beau spécimen d'éclectisme. Elle se composait de membres du haut clergé bulgare, d'un député du monastère de Rilo, de l'évêque de Varna, du mufti de Viddin, du grand rabbin de Sofia, de fonctionnaires de l'ordre judiciaire et de Tordre administratif, de représentants élus et de membres choisis par le commissaire impérial parmi les chrétiens et les musulmans. Elle comprenait même des députés de comités établis, à Odessa et à Vienne, dans un but de propagande bulgare.

On se rend aisément compte de l'émotion d'un peuple renaissant de ses cendres après une mort de plusieurs siècles, à cette première manifestation de sa vie nationale. La fin de la domination ottomane avait été le signal du retour de nombreux émigrés qui, depuis de longues années, vivaient en exil. Presque tous furent appelés à l'Assemblée des notables. A côté d'eux, se pressaient des paysans couverts de leur peau de mouton, des popes aux longs cheveux, et une enquête sévère aurait discuté plus d'un député étranger aux districts de la Principauté découpée, par les ciseaux du Congrès de Berlin, dans la grande Bulgarie du traité de San-Stefano.

La réunion eut lieu au Konak turc dont on a fait la préfecture actuelle. A son entrée dans la salle, le prince Dondoukoff-Korsakoff fut acclamé. Il reçut la bénédiction du métropolitain de Viddin, doyen du clergé bulgare, et prononça un discours suivi d'applaudissements frénétiques.

L'enthousiasme est contagieux. Le mufti et le

grand rabbin, fournirent la preuve de cette vérité en se laissant entraîner au Te Deum d'actions de grâces chanté dans l'église orthodoxe. Il est des heures où l'homme éprouve le besoin de lâcher ses préjugés, ses méfiances et ses haines, pour s'abandonner au grand courant de charité qui passe. Des esprits chagrins, mais clairvoyants, ont calculé que ces heures-là sont toujours plus courtes que les autres.

Au Te Deum succéda un banquet. Le commissaire impérial, les députés, et M. Palgrave, consul d'Angleterre, parlant au nom des délégués européens, échangèrent les toasts les plus sympathiques. La fin de la journée fut remplie par des ovations au prince russe, aux représentants étrangers, aux autorités, et VOfficiel aurait pu imprimer : « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ».

Le lendemain, 1ère des difficultés commençait.

Au fond, la situation était très complexe : dans le sang des Russes vainqueurs germèrent des espérances que les négociations de San-Stefano avaient encore exagérées, en attribuant à la future principauté la Macédoine. Le traité de Berlin fut donc une déception d'autant plus cruelle que les Turcs, délivrés de la frayeur de tout perdre, alourdissaient, sur ce qui restait, le poids de leur autorité. Les réquisitions de l'armée ottomane, qui comptait encore de nombreux bataillons en Macédoine, les incursions des Bachi-bouzouks à l'intérieur, des Kl j ephtes et des Albanais aux frontières, la dévastation et 1 incendie des villages, le massacre des habitants, Taffluence des émigrés turcs, l'insuffisance des récoltes, toutes les

causes de désolation se réunissaient pour énerver ce malheureux pays. Des vieillards, des femmes et des enfants, cherchant la protection des lignes russes,, avaient envahi plusieurs districts de la Principauté.

Les Bulgares de la Roumélie orientale, placés dans des conditions meilleures que leur frères de Macédoine, n'en demeuraient pas moins sous la domination effective de la Porte et se montraient plus sensibles à l'exclusion de la patrie commune, qu'aux améliorations que devait leur procurer la réorganisation entreprise par la Commission internationale.

Les sentiments qui agitaient les populations rouméliotes et macédoniennes trouvaient naturellement de l'écho dans la Principauté, et je ne crois pas calomnier la Russie en supposant que, malgré la correction de son attitude, il lui eût été difficile de ne pas sympathiser avec des aspirations si conformes à ses secrètes amertumes. Des délégués officieux de Roumélie et de Macédoine s'étaient rendus à Tirnovo, plusieurs jours avant l'ouverture de l'Assemblée, et un grand nombre de députés bulgares avaient juré de réclamer l'ajournement de toute séance, tant que satisfaction ne serait pas donnée aux vœux unanimes de la Bulgarie pour son union avec la Roumélie et la Macédoine.

Dans sa première séance régulière, qui eut lieu le 25 février, l'Assemblée des notables nomma une commission de vingt membres, chargée d'étudier les mesures à prendre pour obtenir la réalisation de leurs patriotiques désirs. Il fut résolu qu'on adresserait un mémoire aux puissances signataires du traité de Ber-

lin, et qu'une délégation envoyée auprès des cabinets européens solliciterait la revision de ce traité.

Pas n'est besoin d'être un profond politique pour avoir une idée des périls semés sur la route où s'engageait l'inexpérience de l'Assemblée. Une protestation retentissante contre le traité de Berlin, une démarche officielle en faveur de la Grande Bulgarie, coïncidant avec l'évacuation des troupes russes et un ihouvement insurrectionnel au dehors, eussent produit des complications sans nombre, et compromis pour longtemps l'œuvre instable de la diplomatie européenne. Le prince Dondoukoff le sentit, et sa conduite ne manqua pas d'habileté. Il ferma sa porte aux délégués et parvint à gagner quelques jours qui furent employés, avec le concours des Agents de Russie, de France et d'Angleterre, à ramener isolément les députés à une appréciation plus calme de leurs véritables intérêts. Le chauvinisme de l'assemblée s'exhala en discours et ne dépassa pas les limites de la rhétorique parlementaire. Finalement, un mémoire fut rédigé en dehors de la Chambre et remis, dès les premiers jours du mois d'avril, aux Agents des puissances, sous une forme officieuse qui en autorisait l'acceptation. — La crise était conjurée.

C'est au milieu de ces agitations que se poursuivit la discussion et le vote du Statut organique dans une réunion d'hommes étrangers à la vie politique et, pour la plupart, aux notions de droit public; mobiles, comme des individualités libres que n'enchaîne ni programme ni parti; divisés seulement par la diversité des tempéraments qui fait les modérés, les vio-

lents, les indécis ou les habiles, ces derniers représentant assez exactement les Sabines, les bras en croix entre les combattants, prêts à épouser à droite ou à gauche au gré de leurs intérêts. Du sein de cette assemblée émergèrent, dès la première heure, les noms des Zankoff, des Karaveloff, des Balabanoff, des Bourmoff, des Grecoff, des Natchovitz, des Stoïloff, personnalités marquantes de la Bulgarie contemporaine, qui ont, en quelque sorte, monopolisé le jeu tournant de la noria gouvernementale. C'est un malheur des temps que les godets aient indifféremment rapporté, du fond de la politique libérale, conservatrice ou radicale, plus d'eau trouble que d'eau claire.

Quoi qu'il en soit, la bonne ville de Tirnovo, après avoir donné son nom à la première assemblée de la Bulgarie, a tenu sur les fonts baptismaux sa première constitution, bientôt célèbre, car elle a été le champ de bataille des partis. Il ne faut pas médire des constitutions, puisqu'elles sont toujours perfectibles, tandis que l'homme l'est bien rarement ; mais on a le droit de constater que l'acte fondamental de la Principauté, — mécanisme trop vieux pour un peuple trop jeune, — a beaucoup plus servi comme arme d'opposition que comme instrument de gouvernement. Si la ville de Tirnovo fut sa marraine, le prince Dondoukoff en est le vrai père, et la péninsule des Balkans n'offre rien de plus curieux que le rôle joué par la Russie pour entretenir cette agitation qui est le levier de sa politique dans les pays jougo-slaves. Nation, la moins libéra'le'du continent, on la voit partout à la tète du mouvement libéral. Ce gouvernement auto-

cratique est fabricant de constitutions... pour les autres ; ce pouvoir absolu, qui vit de police et de compression, évarigéliseles peuples au nom des droits de l'homme ; il musèle la presse chez lui, la flatte, l'excite, et la paye au delà de ses frontières. C'est le point culminant de la comédie humaine.

La constitution votée, restait à régler le tournoi des aspirants à la couronne de Bulgarie.

Les candidats sérieux étaient au nombre de trois :

Le prince de Reuss, ambassadeur d'Allemagne à Vienne;

Le prince danois Waldemar, frère du roi de Grèce ;

Le prince Alexandre de Battenberg, neveu de l'empereur de Russie.

D'autres noms avaient été mis en avant : La Porte patronnait le prince Vogoridès.Une brochure, répandue à profusion, disait les mérites du prince Georges Bibesco. Avec ou sans leur aveu, le frère du prince de Roumanie et ce dernier lui-même étaient sur les rangs.

Le 28 avril 1879, l'Assemblée des notables fut solennellement close, afin de faire place à l'Assemblée spécialement élue par le peuple pour procéder au choix d'un souverain.

Le lendemain 29 aviil, les députés, au nombre de deux cent cinquante, se réunirent dans la salle des séances. Le prince Dondoukoff fit un long discours et déclara que, conformément à la volonté de l'empereur, aucun sujet russe ne pouvait être appelé au trône de Bulgarie.

Dès que le commissaire impérial eut disparu, l'As-

semblée se forma en comité secret sous la présidence de Mgr Anthime, à qui ses quatre-vingt-deux ans attribuaient, pour la seconde fois, cet honneur. Lecture fut donnée de la liste des candidats, et au nom du prince Alexandre de Battenberg les députés répondirent par une acclamation ; des vivats répétés couvrirent la voix de M. Slavéïkoff, organe d'une minorité hostile. N'ayant pas sous la main son nouveau maître, la foule, pressée au dehors, épancha son ivresse sur le prince DondoukofF, en le portant jusqu'à l'Assemblée, et en le traînant ensuite dans une voiture attelée de citoyens bulgares. Le prestige de la Russie libératrice n'avait pas eu le temps de s'affaiblir. Sans le veto de la dernière heure, le nom du prince Dondoukofî, sortant de l'urne, n'eût surpris personne — pas même lui — disent les mauvaises langues. Il est avéré que des paysans ont voulu élire le général Ignatieff, et nul ne doute que l'éclatant succès du jeune prince de Battenberg ait été dû, surtout, aux liens de parenté qui l'unissent à la famille impé-* riale de Russie, et à la désignation discrète de l'empereur Alexandre II.

Plusieurs semaines s'écoulèrent dans l'attente de l'auguste élu qui parcourait l'Europe, prenant langue dans les capitales et, suivant l'expression vulgaire r jouissant de son reste. Enfin, dans l'après-midi du 8 juillet, du plus haut point de là route de Roustchouk, la population de Tirnovo tendit les mains vers celui qui venait renouer la chaîne, depuis si longtemps rompue, de ses rois. A peine âgé de vingt trois ans, très grand, élancé, charmant sous son uniforme bul-

gare, le prince Alexandre avait tout ce qui accroche les regards et le coeur des foules. On savait, en outre, qu'il avait combattu dans l'armée russe pour l'indépendance de sa nouvelle patrie, aussi fut-il accueilli par les transports d'une joie sincère. A l'entrée de la ville, s'élevait un arc de triomphe où la Constitution ne faisait pas concurrence à l'Altesse (ainsi qu'il advint plus tard) dans les vivats peints sur les banderoles de fête. C'est là que le métropolitain lui offrit le pain et le sel, selon la vieille coutume, et lui souhaita la bienvenue. A l'allocution de Mgr Clément, le prince répondit en langue bulgare, ce qui redoubla l'enthousiasme ; son odyssée, à travers les rues, ne fut plus qu'une série d'ovations dont les hurrahs se prolongèrent, fort tard, sous le balcon de la maison qu'on lui avait préparée.

Le lendemain, on célébra un office d'actions de grâces à la métropole, et le prince se rendit à l'Assemblée pour la cérémonie du serment. Il prononça la formule d'une voix haute etferme, sans pouvoir cependant dissimuler complètement une émotion qui fut remarquée, Peut-être entrevit-il, dans une seconde de claire vision, les buissons épineux de ce chemin où l'heure présente lui jetait les fleurs à poignées.

La revue des troupes absorba la matinée du 10 juillet. Les sympathies s'attirent mutuellement ; il n'est pas surprenant que les milices bulgares aient vivement acclamé leur chef, car le prince; soldat de race, adore l'armée. Le soir, un dîner de gala réunissait les membres du corps diplomatique, et le populaire s'esbattait gaiement dans la plaine de Marinopol.

Le sort en était jeté. Alexandre I er avait épousé la Bulgarie, et trois jours plus tard, il prenait possession de sa capitale au milieu des mêmes enthousiasmes et des mêmes hurrahs. A l'aurore des mariages, il y a comme une trêve de Dieu, que nous avons baptisée du joli nom de lune de miel. Sans cela, qui se marierait?

Tirnovo (suite). — Topographie. — La Yantra. — L'église métropolitaine. — L'évêque Hilarion et les manuscrits bulgares. — L'église ^aint-Dimitri. — Le restaurant du Lion bulgare et la musique tchèque. — Le docteur B. — Le Métropolitain. — Le monastère de la Préobragénié. — Paysages et figures.

18 mai.

La ressemblance de Tirnovo avec Constantine, frappante quand on regarde la ville par certains côtés, s'évanouit lorsqu'on embrasse d'un point élevé l'ensemble de sa charpente. Au lieu d'être assise sur un rocher unique, elle chevauche sur le dos d'une série de collines, brisée par le cours de la Yantra qui, revenant plusieurs fois sur elle-même, hésite à quitter sa vieille amie. La comparaison usée des anneaux du serpent ne donnerait qu'une imparfaite idée du caprice de ses enlacements ; le paraphe du Grand-Turc est une image plus exacte et n'eût pas manqué de couleur locale, il y a quelques années. Depuis longtemps, ce paraphe a eu l'honneur d'être moulé en or et monté en épingle de cravate. Je m'étonne que le patriotisme d'un orfèvre bulgare n'ait pas encore accordé la même

faveur à la signature de la Yantra apposée au bas de Tirnovo. Un nom sonore : (de bijou national» , mille roubles d'annonces dans les journaux, et la fortune de l'inventeur était faite.

En descendant vers Test, on laisse, derrière soi, d'anciennes mosquées dont Tune, très belle, est convertie en magasin militaire, et l'on arrive à un vieux pont en bois. La rivière décrit, en cet endroit, une courbe gracieuse, reflétant, en amont, les verdures sombres d'une haute colline autrefois appelée la Sainte-Forêt et, en aval, les gradins symétriques de roches capitonnées d'herbes et de mousses. Après avoir tracé, au loin dans la campagne, une double boucle, elle revient vers son point de départ par une coulée parallèle, si rapprochée de la première, que la colline, prise entre les bras qui l'étouffent, s'amincit jusqu'à n'avoir plus que l'épaisseur d'une muraille à moitié rompue vers son milieu. Cette déchirure forme à la fois une porte, pour passer d'un quartier à l'autre de la ville, et un pont naturel, pour atteindre l'extrémité de la colline appelée T\arevets par les Bulgares, en souvenir de l'ancienne résidence des tzars. Les Turcs disent : Hissar-Baïr (montagne du château); d'où le nom d'Hissar-Djami donné à la mosquée qui en occupe le sommet. En face, se dresse la Trapeiit^a.

Nous visitons l'église métropolitaine, dédiée à saint Pierre et saint Paul et réputée le plus ancien monument religieux de la Bulgarie. Le sacristain qui nous donne ce renseignement assez vague ajoute que l'église est contemporaine de celle de Boïana, village des environs de Sofia, ce qui ne plaide pas en faveur

de son extrême ancienneté. On est, en effet, fixé sur l'âge de l'église Saint- Panlaleïmon de Boïana., laquelle ne remonte qu'à la seconde moitié du xm e siècle^ une inscription slave, datée de Tannée 1259, nous apprend qu'elle a été construite sous le règne de Constantin- Asen. Or, si on s'en rapporte aux détails de l'architecture, une autre église de Sofia, celle de Sainte-Sophie, serait, au moins, du xi e siècle.

L'église métropolitaine, très petit édifice, est remarquable par l'élévation de ses voûtes, la sobriété de son style et la justesse de ses proportions. Quatre piliers en marbre, à chapiteaux polychromes, soutiennent la coupole centrale d'où tombe une lumière aérienne, à peine accrue par les étroites fenêtres percées dans l'épaisseur des murs de l'abside. Au milieu de la nef, une dalle, portant la date de 1838, recouvre la sépulture d'un despote (évêque) grec. L'ensemble a un caractère religieux très accentué, mais le temps, ordinairement plus habile, aurait dû choisir, pour consacrer ce vieux sanctuaire, une patine d'un ton moins chocolat. Une porte en cuivre jaune donne accès sur une galerie voûtée qui fait le tour de l'église. On y trouve une profusion de fresques, en partie bien conservées. Malheureusement, la pointe des kandjars et des baïonnettes turques a vidé les yeux de presque tous les personnages. On raconte qu'en 1835, sur le parvis de cette église, l'évèque Hilarion brûla une collection de livres et de manuscrits bulgares, archives précieuses que les siècles et les musulmans avaient respectées. D'autres manuscrits furent anéantis dans le village de Maglija, aux environ* de Kasanlick, par

Il6 CHAPITRE X

ce même prélat oublieux de son origine et. servilement dévoué aux intérêts du Phanar. C'était la réponse à la première tentative d'affranchissement du joug des prêtres grecs, et à la fondation de la première école destinée à donner l'enseignement en langue bulgare.

Sur la rive opposée de la Yantra, qui s'attarde dans les méandres d'un groupe d'îlots boisés, s'élève une autre église que nous trouvons fermée. Une jolie fille sort d'une maison voisine et se met fort aimablement en quête du sacristain, ayant en vain sollicité ce service d'un jeune citoyen morveux dont la farouche indépendance paraît pleine de susceptibilité. Nous attendons un bon quart d'heure en plein soleil, pour constater, une fois entrés, qu'il ne reste absolument rien dans l'intérieur de cette ruine placée sous l'invocation de saint Dimitri. La tradition veut que le premier des Asen y ait été sacré roi par le patriarche Jean.

En continuant à marcher vers le nord, on déborde la Trapezitza et l'on débouche sur une autre boucle de la rivière. D'un côté, la ville dans son nid d'aigle ; de l'autre, pointant au-dessus des bois, les toits rouges et les coupoles du monastère de la Préobragénié.

Le chemin, qui nous ramène, remonte le cours de l'eau que nous traversons, à défaut de pont, sur des pierres éparses dans le lit peu profond. Sur la rive gauche, un sentier escarpé conduit à la porte de pierre ; de là, nous gagnons l'ombre hospitalière du Lion bulgare, correctement servi par un gros homme

EN BULGARIE ET EN R0UMÉL1E l\J

qui porte, en guise de réclame, un ventre baritonnant.

La salle est illustrée de photographies parmi lesquelles on remarque le combat de Chichman contre Mourad. Détail bizarre» dans cette estampe, évidemment contemporaine quoiqu'un ton de grisaille lui donne une apparence archaïque, les chevaux bulgares ont tous la grosse tête qui les dépare souvent dans la réalité. Le dessin est, d'ailleurs, d'une naïveté vraie qui ferait croire que cette image est la reproduction d'une ancienne gravure.

Une famille tchèque nous régale d'un trio de harpes. Imprudemment bienveillants, nous la couvrons de menue monnaie et l'abreuvons de vin léger. Les pauvrets bien intentionnés nous arrosent, à leur tour d'harmonies si prolongées que notre suprême ressource est de fuir devant cette musique trop reconnaissante.

Plus que jamais, le soleil fait rage au dehors, et dans la lourdeur d'une digestion succédant à la flambée du matin, je caresse des velléités de sieste.

Combien sont vains les projets de l'homme ! D'un groupe de buveurs, coudoyés en passant, deux ombres se lèvent, qui s'attachent à nos pas et nous prennent au bouton devant la porte de la Bella-Bona. L'un est M. S..., secrétaire de la préfecture, l'autre M. P..., fonctionnaire financier. Ils viennent, en l'absence du préfet, se mettre à notre disposition et nous proposer le concours d'un de leurs amis, le docteur B..., qui parle le français et s'occupe, tout en soignant ses malades, de travaux d'archéologie et d'histoire. Bon gré,

I l8 CHAPITRE X

mal gré, il faut les accompagner chez l'obligeant médecin. Voyant l'air navré de mon compagnon, plus dormeur que moi, je me dévoue, seul, à l'intérêt commun, et je reprends ma corvée de piéton dans les rues chauffées à blanc.

La maison du docteur B..., délicieusement située au-dessus de l'une des courbes de la Yantra, domine deux ou trois jardins disposés en amphithéâtre. La vue s'étend du faubourg de Roustchoukà la colline d'Hissar. En face, le vieux patriote contemple les fondations peu apparentes du palais de ses anciens rois.

En entrant dans la première pièce, nous nous trouvons en présence d'une ravissante jeune fille vêtue à la bulgare: robe courte, chemisette blanche à larges manches brodées, tablier rouge, colliefs de monnaies. C'est M 1,e B. . . , à peine sortie d'un pensionnat d'Odessa, et restée fidèle au costume de son pays. Ce raffinement de patriotisme pourrait bien être une inspiration de coquetterie. Je ne sais rien de plus seyant que ces modes naïves, et j'admire comment les femmes, si expertes en l'art de plaire, peuvent errer au point d'abandonner, presque toutes, un cachet d'origine qui les fait jolies en les distinguant, pour un travestissement européen qui les confond dans la masse des femmes quelconques.

Le docteur B... est un petit homme, dans la. composition duquel le salpêtre n'a pas été ménagé. Je ne me risquerai point à parler de son âge, car, s'il a de grands enfants et la moustache grise, ses allures sont celles du jeune homme le plus pétulant. Il naquit à Kotel, petite ville de Roumélie qui eut la curieuse

EN BULGARIE ET EN ROUMÉLiE II9

fortune de donner le jour aux deux gouverneurs généraux de la province : l'ancien, Vogoridès, prince de Samos, plus connu sous le nom d'Aleko-Pacha, et le nouveau, Gavril-Pacha, plus connu sous le nom de Crestovitch. M. B... a étudié la médecine en Allemagne et, bien qu'elle soit devenue sa profession militante ; bien que, lui aussi, ait trempé le bout des doigts dans la politique en briguant deux fois, avec succès, les honneurs de la députation, la vraie passion de sa vie est ailleurs, dans les études de linguistique, dans la recherche des vieilles pierres qui livrent les secrets du passé, dans la discussion des problèmes de l'histoire nationale. Il a composé une grammaire bulgaro-allemande, une grammaire bulgaro-française, une histoire de la Bulgarie, publié des mémoires et des discours sans nombre comme président de la Société d'archéologie. Rien ne rembarrasse; il ne dénoue pas, il tranche, et nage, tel qu'un poisson dans l'eau, au milieu des obscurités les plus épaisses avec le nerf d'un esprit entraîné et la foi d'un apôtre. Ne lui demandez point, par exemple, la moindre charité pour ceux qui ont un avis différent du sien ; ces misérables sont indignes de vivre, bons tout au plus à recevoir les coups de griffes et les coups de boutoir.

Au demeurant, l'obligeance même, mais l'obligeance autoritaire et toujours pressée. A l'entendre, nous devrions être déjà sur la route des monastères ; j'ai toutes les peines du monde à m'esquiver, entre les confitures et le café, pour savourer une heure de liberté, dernière concession du maître.

A trois heures, nous embarquons l'intrépide doc-

teur dans notre voiture; nos deux amis suivent dans un phaéton local. La première visite est pour l'évêque dont la demeure avoisine la cathédrale La rue est si étranglée qu'un char à buffles nous force à rétrograder, entreprise difficile qui demande un certain temps. Nous arrivons enfin et nous sommes reçus dans une grande salle très éclairée, où le métropolitain de Tirnovo se tient en compagnie de quelques laïques. Mgr Clément Branit^ki est un homme jeune encore, aux cheveux et à la barbe châtains, vigoureusement charpenté, plus apte, en apparence, aux luttes de la vie du monde qu'aux méditations de la vie religieuse ; il en va généralement ainsi du haut clergé bulgare qui s'est toujours montré essentiellement patriote, champion infatigable des aspirations vers l'indépendance et l'unité nationales. Beaucoup de ses membres sont entrés dans les ordres, moins par vocation que par dévouement à la patrie. En politique, on les voit constamment à l'avant-garde, et c'est chez eux qu'il faut chercher ce que nous appelions autrefois le chauvinisme. N'est-ce pas le métropolitain de Sofia qui, dans un banquet donné à Radomir, six semaines après l'arrivée du prince de Bulgarie, le comparait déjà à Alexandre le Grand, indiquant par là qu'il était destiné à conquérir la Macédoine ? Aussi ne suis-je guère surpris d'entendre, au cours de la conversation Mgr Clément exprimer, sans aucune des réticences familières à la prudence bulgare, un vœu en faveur de la fameuse union. Cette question brûlante est revenue à l'ordre du jour, et dans un meeting organisé, le mois dernier, à Sofia, lepopeT...afiguré parmi les orateurs.

L/évèque de Tirnovo est un personnage de choix. Malgré sa jeunesse, il compta, dès le début, au nombre des personnalités les plus éminentes, dans rassemblée des notables où il représentait la ville de Roustchouk. Membre de la Commission de l'adresse, il fut aussi chargé, lors de la clôture de l'Assemblée, de répondre au discours du prince Dondoukoflf. Lorsque au mois de décembre 1879, le premier cabinet bulgare eut donné sa démission et que, M. Karaveloff n'ayant pu réussir à constituer un nouveau ministère, le prince Alexandre se résolut à dissoudre la Sobranié, il confia à Mgr Clément le portefeuille de l'Instruction publique avec la présidence d'un Conseil qui amena son pavillon devant les dispositions de la nouvelle Chambre et fit place, après quatre mois d'existence, à un ministère Zankoff-KaravelofF.

Pendant que nous dégustons une seconde édition des confitures et du café obligatoires, et que nous fumons les non moins obligatoires cigarettes, le prélat s'éclipse un instant pour écrire quelques mots d'introduction, à l'adresse de l'higoumène du monastère de la Préobragénié.

Munis de cette recommandation, nous nous lançons, sous l'inspiration de nos cochers désireux , d'éviter un long <fétour, dans une chevauchée invraisemblable sur des pentes de chèvre, et nous passons à gué la rivière, au risque d'un bain de pied. A quelques kilomètres de là, on abandonne la route de Roustchouk ; courant à travers bois, Un sentier conduit droit au couvent, après une ascension des plus pénibles... pour les chevaux.

Le couvent de la Sveta-Préobragénié (sainte métamorphose ou transfiguration) est un des plus riches de la Bulgarie. Les bâtiments sont enfermés dans un vaste enclos rectangulaire qui comprend deux églises, les pièces affectées à l'habitation des moines et des serviteurs, les communs, etc.. Le tout est moderne, mais la tradition veut qu'il y ait eu autrefois; en cet endroit, un vieux monastère détruit par les Turcs. La tradition est probable, si l'on tient compte de l'habileté avec laquelle les moines ont toujours.su utiliser les plus beaux sites. Il est certain que celui-ci a dû les tenter depuis longtemps.

Le couvent est adossé à une muraille granitique dont la ligne presque perpendiculaire se dresse à une hauteur troublante, tandis qu'à ses pieds se déploie une mer de verdure, perdue dans un creux qui semble sans fond. Du balcon de la vérandah où nous sommes accoudés, l'œil abaissé s'effraye en suivant la chute des murs de soubassement vers les abîmes, et se relève charmé des admirables perspectives qui se déroulent : en face, le monastère de Svela-Troït\a (Sainte-Trinité), blanc dans le vert-bleu des seconds plans, à droite, un coin de la ville de Tirnovo, à gauche, un morceau de la grande plaine, sont dominés par des rochers d'un gris tendre. La chaîneïnit brusquement en fermant l'horizon le plus proche par des blocs verticaux, aussi réguliers que des murs édifiés de main d'homme. Ma plume ne peut rendre la puissance de cette végétation exubérante. Les essences confondues renvoient une symphonie de parfums, sur laquelle se détache l'arôme sonore d'énormes

EN BULGARIE ET EN ROUMÉtIE 12}

acacias dont les plus hautes branches n'atteignent pas le niveau des fenêtres du monastère.

L'higoumène est absent, ce qui paraît constituer la principale profession des higoumènes. Un petit vieillard, très vert sous ses cheveux de neige, nous fait accueil. Il est accompagné d'un gros père débordant de graisse, rouge, suant, apoplectique; antithèse vivante d'un compagnon à tête de loup et à saine carrure de paysan. Dans l'encadrement de la vérandah glissent des figures de moines servants, quelques-uns d'une terrifiante laideur qu'on n'aimerait pas à détailler dans la solitude d'une forêt. Un moinillon, pieds nus, nous apporte les confitures, le raki et le café avec le concours d'un Éliacin blond ; le visage de ce dernier, avec ses longs cheveux retombant sur de frêles épaules, rappelle le portrait de Raphaël de notre salon carré.

Nous visitons la grande église ; les boiseries et les peintures sont l'œuvre de nos amis . de Triavna. Les fresques latérales, plus grossières que celles de l'Iconostase, représentent — si l'on veut — les portraits des anciens rois de Bulgarie. C'est mauvais mais non criard, et en harmonie avec les dorures déjà ternies des sculptures. Quant à la seconde église, elle est insignifiante. *

La bibliothèque, renfermant une cinquantaine de volumes, n'offre aucun intérêt; elle nous vaut une énergique sortie du docteur B. sur les péchés capitaux des inutiles habitants des monastères. Je crois bien que le nombre réglementaire des sept péchés est outrepassé. L'excellent docteur semble au

mieux avec ses hôtes, mais tudieu! quel ami sévère et combien leur ignorance du français fut providentielle! C'est toujours drôle de voir un monsieur sourire agréablement, pendant qu'on l'éreinte dans une langue qu'il ne comprend pas.

Quand nous avons tout vu : les cellules d'une propreté douteuse, la cuisine où les hommes laids pèlent, avecamour,des pommesde terre récalcitrantes, le réfectoire et la chaire du lecteur, le réservoir d'eau, immense citerne qu'alimente une source bavarde emprisonnée dans la maçonnerie, nous allons rôder dans les bois, au grand scandale des aigles et des vautours qui décrivent au-dessus de la cime des arbres des cercles étonnés. J'ai rapporté de notre excursion des feuilles phénoménales à faire rougir de honte mes tilleuls normands; l'une d'elles mesure 26 centimètres sur 21.

Au retour, un lunch nous est servi, composé d'œufs, de salade et de fromage blanc. Le vin coule à flots et le café reparaît avec son cortège de liqueurs. Le docteur dévore sans pudeur et boit sans remords, aux dépens des êtres méprisables. Voilà jusqu'où conduit le matérialisme.

Les moines du couvent de la Préobragénié, au nombre de dix-huit, ne mangent pas de viande. En entrant dans la communauté, chacun verse au trésor du monastère tout ce qu'il possède, et nul ne peut se permettre une dépense particulière ou retirer de l'argent de la caisse commune, sans autorisation de l'higoumène. Ils ne prononcent pas de vœux et, bien qu'il leur soit traditionnellement interdit de quitter la vie

religieuse sans l'aveu de l'évêque, ils demeurent libres aux yeux de la loi civile.

Le monastère voisin de Troïtza a été, comme celuici, détruit par les janissaires, avant d'être rebâti, il y a une cinquantaine d'années. On ne sait rien de sa fondation primitive; cependant M.B...a déterré une pierre de l'ancienne église, portant une inscription qui la ferait remonter à l'an 1070.

Tirnovo (suite). — Vagabondage. — L'église des Quarante- Martyrs. — Hypothèses archéologiques. — Une inscription du roi Asen II. — Excursion au couvent de femmes de Saint-Nicolas. — Midhat-Pacha. — Souvenirs personnels. — Arnaout-Kenï. — Hissar-Baïr. — Une légende. — Les reliques voyageuses. — Une conversation avec la Bella-Bona.

19 mai.

Je me suis accordé, ce matin, un régal de peintre... in partibus, en trottant au hasard, depuis la haute ville jusqu'au fond du ravin qui sert de lit à la Yantra, du côté du midi. Même quand on a battu, dans tous les sens, le vieil Alger, il y a place, ici, pour les surprises et les admirations dans le labyrinthe des rues tortueuses, dans les escaliers aussi raidesque des échelles de pierre, dans les cours, grandes comme la main, où la fantaisie d'une architecture non classée découpe des ombres d'un dessin imprévu, dans les échappées furtives qui découvrent un coin de verdure, une silhouette de femme, une terrasse fleurie...

Sitôt revenu de cette escapade, je rentre dans la sphère d'attraction du docteur B... Il nous offre un

plat de résistance en nous conduisant à l'église des Quarante-Martyrs, la plus ancienne de Tirnovo après la métropole. Les Turcs l'avaient convertie en mosquée, et elle n'a été rendue à sa destination première que depuis la proclamation de l'indépendance. Des travaux de terrassement ont abaissé le sol, de 70 centimètres environ, et mis à nu un grand nombre d'ossements. Notre guide donnerait son sang pour démontrer que ces ossements appartiennent à la dépouille de ses anciens souverains ; la preuve lui manque, quoique une tradition fasse de ce temple le lieu de sépulture des princes de la maison d'Asen, et qu'il ait de ses yeux lu, il y a vingt-cinq ans, sur une pierre tombale, cette inscription en langue slave: « Ci-gît le serviteur de Dieu, Pierre, fils du roi Jean Asen. » La pierre a disparu depuis longtemps ; on ignore ce qu'elle est devenue.

Il paraît établi que la façade principale était tournée vers la rivière ; les trois portes — reconnaissablés malgré le remplissage en maçonnerie — accédaient à un pont en pierre, dont les amorces sont encore distinctes, et qui reliait le sanctuaire à la colline appelée Trapezitza. Dans l'esprit du docteur B..., cette disposition prend une importance -extrême, parce qu'elle est, pour lui, la confirmation de sa thèse, soutenue contre l'opinion commune, à savoir : que les palais des Asénides occupaient le sommet de la Trapezitza, et qu'il n'y avait sur la montagne d'Hissar que les bâtiments d'administration, si ce nom peut s'appliquer à une époque fortunée, où le mot et la chose étaient à peu près inconnus.

Les piliers de bois, qui supportent le vestibule de l'église, reposent sur des chapiteaux renversés, et deux des colonnes de marbre, auxquelles s'appuient les voûtes à l'intérieur, ont un soubassement orné d'une tête de bœuf enguirlandée de feuillages. Ces fragments proviennent sans doute des ruines d'un temple païen; mais, ce qu'on doit surtout remarquer, c'est une longue inscription, gravée sur l'une des colonnes, et qui n'est autre que le certificat d'origine de l'édifice chrétien. Une partie a été grattée. Il y a quelques années, le docteur B... eut la bonne fortune de la trouver intacte et la prudence de la relever immédiatement. Bien lui en prit de saisir, au vol, l'oc-, casion fournie par un éclair de la bonne humeur du pacha ; les Turcs s'empressèrent de mutiler la colonne, devenue suspecte depuis qu'elle avait attiré l'attention du ghiaour.

Une inscription, pareillement disposée, existait dans l'église métropolitaine ; elle a été détruite avant qu'on ait pu la reconnaître.

Voici le texte de l'inscription de l'église des Quarante- Martyrs, tel qu'il a été littéralement traduit par mon infatigable cicérone :

Van 6738 de la création du monde (1230 de 1ère chrétienne), moi Jean Asen (prononcez Acègne), en Jésus-Christ, Dieu, fidèle roi et autocrate des Bulgares, j'ai fait bâtir et embellir par des peintures, du commencement à la fin, toute cette église vénérée, élevée en l'honneur des saints quarante martyrs avec le secours desquels, la douzième année de mon règne, a été

peint ce temple. Je suis parti à la guerre en Romanie. J'ai vaincu V armée grecque et saisi le roi lui-même Kir- Komnène (i ) avec tous ses boyards. J'ai possédé toutes les terres d'Audrin (Andrinople), jusqu'à la Thrace grecque et, en outre, la terre albanaise et serbe. Les villes situées dans les alentours de Conslantinople et cette ville elle-même étaient possédées par les Fren\i (les Francs), mais eux-mêmes se soumettaient à ma puissance puisqu'ils n'ont pas d'autre roi que moi et ils envoyaient leur tribut à moi. Cest Dieu qui Va ainsi ordonné, puisque sans lui, ni actes, ni paroles ne peuvent être accomplis. A lui gloire dans l'éternité. Amen !

Ce texte est intéressant, en ce qu'il donne une idée assez nette du degré de puissance qu'avait reconquis «l'empire bulgare» au xm e siècle.

Mais il ne s'agit pas de lanterner, le docteur s'impatiente; nous partons pour Saint-Nicolas.

La route du couvent rase les ondulations d'une chaîne de rochers menaçants qui ont l'air de vouloir tomber et... qui tombent, quelquefois. A mesure qu'on s'élève, le panorama s'agrandit, les hauteurs s'infléchissent, les plans s'écrasent. Hissar, qui d'en bas domine tout, est à nos pieds, et la Trapezitza (du grec TparaÇa, table) justifie ce nom par l'horizontalité de son sommet. La ville, vue de biais, s'allonge en se tordant suivant les caprices de la montagne; par-dessus, s'étagent les Balkans, aux teintes

(1) La bataille où fut défait Théodore Komnène eut lieu à Klokotnitza, entre Philippopoli et Andrinople.

dégradées. A gauche, on aperçoit le quartier mal famé de Frank-Hissar. Ce nom conserve le souvenir des marchands de Raguse et des artisans saxons qui s'y étaient établis au xvi e et au xvn e siècle. C'est là, diton, que fut tué Baudouin I er , empereur latin de Byzance, après avoir été battu sous les murs .d'Àndrinople par Kalojan, troisième prince de la dynastie des Asénides (1205). ^ n prétend même qu'il y fut enterré, mais la tradition est indécise et l'endroit de la sépulture ignoré. Suivant une autre version, Baudouin prisonnier aurait été précipité du haut du rocher qui forme un pont naturel entre la ville et la colline d'Hissar-Baïr.

A notre droite, des vestiges de l'ancienne chaussée sont encore apparents. Inutile de dire que la nouvelle voie remonte à l'administration de Midhat-Pacha. Midhat est un de ces noms qui, en certains pays, vous poursuivent avec la persistance de l'hallucination, de même qu'on ne peut échapper aux pyramides dans les environs du Caire, ou au Mont-Blanc, dans les Alpes. « A qui ce beau château ? Au marquis de Carabas, » dit le vieux conte, a A qui ce bois superbe? Au marquis de Carabas... « Qui a construit cette route ? » demandez-vous en Bulgarie :« Midhat.» « Ce pont? Midhat. Ces konaks, ces entrepôts, cette ferme modèle, cette fabrique, ces casernes, ces hôpitaux, ces orphelinats, ces écoles...? Midhat, toujours Midhat. » Il a tout entrepris, pendant qu'il gouvernait levilayet du Danube. Il a été jusqu'à fonder des villes et — comble des combles! — il était en train de construire un chemin de fer de Plevna au

Danube, lorsque la disgrâce le surprit, au mois de décembre 1867. Je suis avec d'autant plus d'intérêt la trace de ce Turc, remarquable à tant de titres, que le hasard de mes équipées de touriste m'a rapproché de lui, au mois de mars 1880, alors qu'il était à la tête du vilayet de Syrie. J'avoue qu'en causant, à Damas, avec un bonhomme vulgaire d'un type peu différent de celui des bonnetiers de la rue Saint- Denis, je ressentis un étonnement équivalant à une déconvenue. J'avais peine à me figurer, sous cette apparence bonasse et ces dehors atones, l'administrateur énergique qui galvanisa un instant l'indolence musulmane, l'Ottoman inflexible qui noya dans le sang l'insurrection serbo-bulgare de 1867, l'homme d'État qui, plein de foi dans la régénération de son pays, se fit l'apôtre des réformes, l'ambitieux qui, «en mars 1873, avait renversé Mahmoud-Neddim-Pacha et, quatre ans plus ta'rd, escaladé, pour la seconde fois, le grand Vézirat, à la suite du complot où Abdul- Azis trouva la fatale paire de ciseaux. Encore moins aurais-j e soupçonné le beau joueur qui sait perdre galamment son enjeu, et, seul de tous les accusés, conservera, au procès de 1881, une attitude virile.

Aussi bien, quand je le vis, il avait apparemment du plomb dans l'aile et touchait à cette période de' déclin qui attend, comme le voleur au coin du bois* les volontés les plus fortes et les cerveaux les mieux équilibrés. Il était demeuré l'homme à projets — Midhat eût vécu cent ans que, sous ce rapport* il n'aurait pas changé — mais l'activité de son esprit n'allait plus sans une certaine puérilité, et ses idées

s'escrimaient dans le vide. Il devait échouer en Syrie. Peu de temps après notre entrevue, on l'envoyait à Smyrne administrer le vilayet d'Aïdin.

Pendant mon séjour à Damas, j'eus la preuve du désarroi de cette intelligence çt de l'enfantillage de ses fantaisies administratives. Un soir, poussé par le désœuvrement plus que par la curiosité, j'étais entré au « Théâtre Impérial Ottoman », grande salle délabrée, à murailles de pisé, sans plafond pour cacher les charpentes — quelque ancien han à chameaux — qu'enfumaient concurremment une demi-douzaine de quinquets, et un pareil nombre de spectateurs assis sur les chaises du premier rang. L'un de ces derniers se retourna au bruit de mes pas résonnant dans le vide du théâtre ; c'était Midhat. Il me reconnut, et avec l'empressement banal du seigneur qui s'ennuie, il me dépêcha son secrétaire, un de ces garçons aimables qu'on rencontre en Orient, qui parlent toutes les langues, y compris l'argot de nos boulevards, ont mangé à tous les râteliers, secoué tous les préjugés, collectionné, à droite et à gauche, toutes les finesses et par fois tous les vices. Conduit auprès du pacha, je me prêtai aux rôles divers qu'il me destinait : celui de fumeur de cigarettes, de buveur de café et surtout -d'écouteur. Le rideau était baissé; il en profita pour me traduire des vers turcs qui en étaient le plus bel ornement, et dont je ne me rappelle plus le sens. Je sais seulement qu'il les admirait beaucoup et qu'il mit de la coquetterie à faire parade de ses goûs littéraires. La petite conférence lui servit de transition pour enfourcher son dada et reprendre sa peau de

réformateur patenté. Le boniment est resté dans ma mémoire : il me parla de la réforme de la loi des Vilayets, de décentralisation, de régime parlementaire, etc., mais retenez l'hilarant procédé qu'il avait inventé pour « civiliser » les habitants de Damas.

« Vous n'imaginez pas, dit-il, à quel point la population est arriérée. Dès mon arrivée ici, j'ai cherché par quel moyen je vaincrais sa torpeur et ses préjugés ; je crois l'avoir trouvé. C'est moi qui ai créé ce théâtre et je compte beaucoup sur les résultats de mon expérience. On y joue des traductions de pièces européennes, françaises de préférence. En leur présentant les tableaux de la vie et des mœurs de l'Occident, j'initierai les Arabes à ses idées et je les amènerai insensiblement à accepter les réformes que je médite. »

Je regardai bien en face mon interlocuteur, convaincu qu'il plaisantait et voulait me faire entendre qu'ami d'une douce gaieté, sa connaissance des « mœurs de l'Occident » allait jusqu'à raser un Occidental. J'affirme qu'il était sérieux. Ce qui rendait l'illusion du pacha particulièrement grotesque, c'est qu'en dehors des quelques personnes de son entourage et d'un des fils d'Abdel- Kader — aveugle par parenthèse — la population à « initier » se composait de deux méchants juifs perdus à l'autre extrémité de la salle où ils se tenaient dans l'ombre, par respect. Ce fut bien pis quand la toile se leva. On était censé représenter une pièce intitulée : Thérèse, soi-disant traduite d'un drame d'Alexandre Dumas. Par un mi-

racle de réduction, les dix-huit personnages s'incarnaient dans une troupe arménienne qui ne comptait que cinq sujets — trois hommes et deux femmes — ineffables. Qui n'a pas vu le père noble, arec sa moustache blanche de « vieux colonel » collée de travers, sa redingote noire ouverte sur un gilet de nankin et un pantalon turc, — le jeune premier, en frac noir et cravate blanche, agitant au bout de manches trop courtes d'énormes pattes aussi rouges que ses babouches sont jaunes. — L'ingénue, d'une physionomie absolument féroce, les cheveux sur le dos, vêtue d'une robe de bal empruntée à quelque rideau de cretonne, arpentant le sentier de la forêt avec des enjambées d'ogre, et rugissant, en turc, des mots d'amour dans l'oreille du bien-aimé, celui-là n'a rien vu ; sa vie esta recommencer.

A trois kilomètres environ de Tirnovo, on quitte la route qui conduit au village d'Arbanatz, pour gagner le monastère, par un sentier presque invisible sur le gazon ras, semé de roches à fleur de terre. Ce village (en turc : Arnaout-Kenï, village des Arnautes) occupe une étendue beaucoup moindre qu'autrefois. L'église encastrée dans le couvent de Saint-Nicolas en faisait partie. Aujourd'hui encore, la majorité des habitants descend de la colonie d'Albanais que les Turcs y avaient cantonnée, mais les familles se sont croisées avec des familles bulgares, de même que la langue, toujours un peu différente, paraît-il, de celle des autres localités.

Dès qu'on a franchi la porte du couvent, l'odorat est agréablement chatouillé par les émanations d'un

jardinet plein de fleurs. Les roses foisonnent, étoilées, çà et là, de boules de neige et d'une fleurette, de forme inédite, spéciale aux Balkans. Des buis taillés avec soin et des lierres désordonnés se font contraste.

L'higoumena est absente, — naturellement, -r Nous sommes reçus par deux moinesses, Tune vêtue de noir, l'autre de chaïak marron; celle-ci, douce créature pâle, aux yeux bleus: celle-là, brune, énergique et froide comme un portrait de Philippe de Champagne. On nous introduit dans un parloir, où — politesse inattendue chez des saintes femmes — un pot à tabac et du papier à cigarette sont à la discrétion des visiteurs. Des photographies, accrochées aux murailles, reproduisent les traits vénérables de deux métropolitains russes et les visages grimaçants de vieilles très ridées qui furent les directrices du couvent. Un groupe r.éunit les vingt-cinq religieuses, augmentées d'une bizarre coiffure qu'elles ne portent pas dans l'intérieur de la maison.

Il fait si bon dehors, sur cette fraîche hauteur, que, d'un commun accord, nous transférons dans le jardin notre établissement, au grand dam du docteur. Mal équilibré sur une chaise boiteuse, il scinde violemment une de ses périodes oratoires en roulant au milieu des confitures de framboises, de la liqueur verte, et du café brûlant. Eti guise de consolation, la dame aux yeux bleus cueille pour chacun de nous un bouquet, puis elle exhibe des échantillons de chaïak blanc, sans parvenir à nous tenter.

A l'intérieur de l'église, une inscription grecque,

en partie effacée par le badigeon, indique que l'édifice existait déjà au xv e siècle. Tout a été si bien restauré qu'on n'y trouve plus rien d'intéressant, car nous commençons à nous blaser sur l'architecture et le tarabiscotage des iconostases.

La visite des chambres, de la cuisine, du réfectoire n'est pas plus récréative, et nous nous empressons de déguerpir, en insinuant dans la main des saintes femmes un gage matériel de notre bon souvenir, accepté, comme la veille dans le couvent d'hommes, avec une très grande simplicité. Cet incident n'en dépoétise pas moins un peu les sanctuaires. Les troncs des églises de France sont peut-être plus hypocrites, mais je les préfère au don manuel.

En sortant, nous rencontrons un de nos moines de la Préobragénié, dont le bidet caresse, de l'œil, la porte du couvent; il a dû — le bidet —y trouver déjà bonne prébende. Quelques pas plus loin, nous croisons deux religieuses. L'une d'elles, grosse femme à l'air réjoui, est précisément l'higoumena du monastère de Saint-Nicolas. Toutes deux sont à califourchon sur leurs montures.

Avant de rentrer dans la ville, nous faisons l'ascension de 1 Hissar-Baïr. Le tertre pointu, qui le couronne à quelques #nètres de la mosquée, devenue, elle aussi, un magasin militaire, est un parfait observatoire pour saisir l'ensemble du site mouvementé de Tirnovo. On distingue encore, au-dessus de la route d'Osman-Pazar, une redoute gazonnée de la dernière guerre. Le corps du général Gourko, qui avait franchi le Danube, le 2 1 juin/3 juillet, arrivait, quatre jours plus

tard, en vue de Tirnovo, massait ses canons dans un village situé au-dessus du monastère de la Préobragénié, et lançait quelques troupes sur le plateau de l'ouest. On voit d'ici les maisons éparses où s'abritèrent les tirailleurs gagnant successivement du terrain vers Marinopol et fusillant les Turs qui ne tardèrent pas à s'enfuir, par la route d'Osman-Pazar, après un combat d'artillerie qui n'avait pas duré plus d'une heure et demie.

En 1393, lorsque le sultan Bajezid assiégea Tirnovo, il eut moins aisément raison de la défense. A ce siège se rattache une légende qui semblerait expliquer le fait insolite de l'absence de juifs dans un centre commercial aussi important.

Eu égard aux moyens d'attaque usités au xiv e siècle, la position de Tirnovo était formidable ; la ville n'avait que deux entrées possibles. Le siège tirait en longueur, lorsque un juif se présenta au camp des musulmans, offrant de leur livrer une des portes. Le marché fut conclu, exécuté, et la capitale bulgare succomba ; mais le sultan, méprisant les traîtres, à condition de commencer par s'en servir — il n'est pas le seul — fit décapiter Judas. A peine la tête eut-elle roulé que le corps se releva, prit sa course à travers la campagne et s'arrêta sur une montagne voisine ; il y fut enterré. Le plus curieux de l'affaire, c'est que l'endroit est encore aujourd'hui marqué par un tas de pierres, jetées une à une par les Bulgares, en signe de malédiction, et qu'avant la guerre de 1877, les Turcs y sacrifiaient, chaque année , un mouton en signe de reconnaissance,

La mosquée d'Hissar, d'une coupe élégante, remonte au xv e siècle. Ici s'élevait une église bâtie par Asen II pour y enfermer le corps de Sveta Parascheva (sainte Vendredi), reconquis sur les Byzantins. Cette restitution fut la condition d'un traité de paix conclu sous les murs de Constantinople, et l'évêque de Preslav alla, en grande pompe, recevoir les saints ossements. Transportés en Hongrie, lorsque les Turcs eurent décidément occupé la Bulgarie, ils sont aujourd'hui à Jassy, en Roumanie.

Les reliques du célèbre Jean Rilo n'ont pas été moins vagabondes : elles se promenèrent successivement à Sofia, à Ostrogom, de nouveau à Sofia, puis à Tirnovo , et de là au monastère de Rilo. C'est encore à Asen II, qui paraît avoir eu la passion des reliques, que Tirnovo dut de posséder une si précieuse dépouille; on l'avait déposée dans une église construite sous le vocable de Saint-Jean-Rilo, à la base de la colline d'Hissar et au bord même de la rivière. On croit que des ruines très sommaires, où les Turcs avaient installé une glacière, sont les restes de cette église.

De retour à la Bella-Bona, nous attaquons résolument l'armée des chiens et des chats et nous prenons d'assaut le divan de la vérandah pour goûter, mollement étendus, les douceurs du crépuscule et jouir, une dernière fois, des beautés d'un horizon auquel, demain, il faudra dire adieu. La vieille hôtesse, si réservée d'ordinaire, tourne autour de nous d'un air préoccupé. A la fin, n'y tenant plus, elle s'assied et

s'efforce de nous faire comprendre, en langue turque, ce qui la tourmente :

Un fils unique, le bien-aimé de son cœur, est au collège à Constantinople ; elle rêve pour lui de hautes destinées et voudrait, quand il aura atteint ses dix-sept ans, l'envoyer à Paris. Qu'en pensent les deux Français?

Dois-je l'avouer? Mauvais patriotes, nous ne cachons pas à cette tendre mère que son chérubin courra plus d'un péril dans la grande ville ; qu'il sera bien isolé au milieu des tentations... Belle et Bonne exhale de gros soupirs; la consultation a redoublé ses incertitudes. M'est avis pourtant que le gamin ira à Paris. Quelle mère ambitieuse a jamais renoncé au mirage d'un fils s'élevant au-dessus de sa condition?

« Que voulez-vous ? dit-elle, tout marche aujourd'hui, il faut marcher. Que de changements, même chez nous autres femmes ! Autrefois, les jeunes filles travaillaient; maintenant elles ne font plus grand'chose de leurs mains, mais elles deviennent des personnes intelligentes et instruites. Moi je sais à peine lire et, quand j'écris, j'y mets du temps; j'écris comme un papas. »

Ce mot nJest-il pas démonstratif et n'indique-t-il pas combien, dans le bas clergé, la maladie de l'ignorance est incurable?

Départ pour Eléna. — Monastères. — Les gorges de la. Drentska. — Le brigandage en Bulgarie. — Eléna. — Difficultés d'installation. — La soupe à l'oignon et le préjugé populaire. — Une lettre d'amour. — Un fondeur de vieilles marmites. — Un chrétien livré aux bêtes.

A deux heures de l'après-midi, par un soleil à griser des caméléons, nous sommes partis pour Eléna. Rien à signaler dans la première partie de la route si ce n'est la profusion des églantiers qui en parfument les bords, et des couvents qui se cachent aux coins les plus ombreux : à droite, celui de Kovanlik ; à gauche, celui de Kilifar dont les habitants furent, au concile de Tirnovo, en 1350, les champions de l'Orthodoxie, et celui de Plakovo rebâti par la commune, il y a trente ans. Nous longeons le monastère de Saint- Ilia, puis, dans le voisinage de Kapinovo, celui de Saint-Nikola, illustré, en 1836, par la tentative patriotique du bulgare Mamartcheff, et la mort tragique de ses moines qui furent pendus par les Turcs après la découverte du complot.

Ce dernier couvent commande l'entrée d'une gorge dans laquelle la Dremska distille sur un lit rocailleux son eau rare et chantante. L'espace est tellement resserré qu'il n'y a place, entre les parois verdoyantes, que pour la rivière et la route, taillée par endroits dans le roc vif, avec une parcimonie qui rend, vraiment effrayante, l'entreprise toujours malaisée de mener un quadrige dans de pareils sentiers. Les deux chevaux de volée sont exposés, l'un, à laisser sa peau aux aspérités de la pierre, l'autre, à mettre les pieds dans le vide. Mais quelle ombre bienfaisante! quel air divinement frais ! quelle santé vigoureuse donne aux feuillages le lustre du satin 1 Au revers des berges, s'entrelacent des végétations mêlées, sous lesquelles Timagination d'un chasseur rêverait toute une variété de bêtes fauves. Près d'un pont byzantin, à demi rompu, un pont bulgare, daté de 1861, permet à la route vaincue de battre en retraite vers l'autre rive. Les rochers grandissent de plus en plus jusqu'à des hauteurs de quatre à cinq cents pieds, présentant des aspects très divers. A côté de formations schisteuses et de calcaires d'un beau poli, on dirait des coulées de lave, tant la pierre semble pétrie d'une manière fantaisiste ; des ravins, peuplés d'inextricables taillis, coupent, çà et là, la ligne de la vallée et assurent une retraite facile aux haïdouks, derniers dépositaires de la tradition du brigandage. Cette route semble, à vrai dire, créée pour un guet-apens, et l'on comprend qu'elle tente les maltôtiers ; un seul d'entre eux suffirait pour arrêter la voiture et la précipiter, au besoin, dans la rivière. Trois semaines plus tôt, deux de ces

messieurs ont été tués et un troisième appréhendé par les gendarmes bulgares, à la suite d'une petite expédition.

Les circonstances relatives au brigandage ont toujours été plus ou moins enveloppées d'obscurité. On a considéré les incursions des bandes, tantôt comme un mal endémique dont il n'y a pas lieu de se préoccuper, tantôt comme une épidémie contre laquelle on doit réagir, et qu'on élève à la hauteur de ces questions que les gouvernements se jettent volontiers à la tète pour noircir du papier officiel, et pour se poser en victimes quand on les traite de bourreaux. Le gouvernement bulgare a joué du brigand turc comme la Porte a joué de Y émigré. Toutefois, sous l'exagération voulue, il y avait bien une part de vérité. Quand on remue une bouteille, c'est la lie qui monte. Dans les provinces turques, secouées par la guerre, il surnagea beaucoup d'écume et d'écumeurs. La situation générale, dont j'ai déjà indiqué les principaux traits, favorable à l'éclosion de tous les désordres-, devait nécessairement amener une recrudescence du brigandage. Pendant les années 1879 et 1880, la notoriété publique fournit la preuve évidente que non seulement les rôdeurs se recrutaient parmi les musulmans, mais aussi que le gouvernement ottoman usait envers eux d'une tolérance excessive. Au printemps de 1880, des lettres, saisies sur le cadavre d'un chef, révélèrent l'existence d'une organisation comprenant cinq ou six cents adhérents turcs. Des bandes, capturées l'hiver précédent par Réouf-Pacha dans le vilayet d'Andrinople, avaient été envoyées à Cons-

tantinople ; on s'empressa de les relâcher, malgré les protestations de l'Agent bulgare, et il était avéré que, dans cette dernière ville, les enrôlements se traitaient à bureau ouvert.

Le brigandage a toujours choisi, pour théâtre d'action, la partie orientale de la Principauté et particulièrement les confins de la Dobrudja. L'absence de délimitation des nouvelles frontières, l'insuffisance des forces roumaines chargées d'en faire la police, la tendance du gouvernement de Bucharest à attirer ou à retenir dans cette région malsaine une population musulmane déjà acclimatée, concouraient à accroître le mal et à décourager la répression. Cette répression a presque toujours été locale ou intermittente. Le général Erenrooth est le seul qui ait organisé des mesures d'ensemble d'une certaine efficacité. On peut dire que le grand brigandage, qui n'a jamais causé de désastres inquiétants, est „mort en quelque sorte d'anémie, par suite du tassement qui s'opère peu à peu dans un pays revenu à la vie normale, et des éléments de résistance que, à la longue il a rencontrés de la part, de la population, même musulmane. Il est aujourd'hui rentré dans les porportions d'une mesquine industrie, moins gênante, en somme, que beaucoup de nos établissements incommodes ou insalubres. C'est un microbe comme un autre ; la sécurité de la Principauté n'en souffre pas autrement. On traite le brigandage, à peu près comme les mouches qu'on laisse bourdonner à l'ordinaire, sauf à en écraser une demi-douzaine, quand elles deviennent importunes. De temps à autre, les journaux annoncent qu'un détrousseur de grand

chemin a été arrêté ; le public ne s'en émeut guère et, s'il apprend par surcroît, le lendemain, que le susdit s'est échappé, emmenant avec lui le gendarme chargé de le garder, il en rit.

Malgré les très réelles beautés du défilé de la Drentska, on éprouve quelque soulagement quand on en a fini avec ces montées et ces descentes, perpétuellement répétées, et qu'on atteint un plateau, encore très ondulé, mais assez étendu pour que l'œil se repose sur des lointains vaporeux. On ne tarde pas à deviner la petite ville d'Eléna, blottie dans un repli boisé, où sa tour de l'horloge, son église blanche aux coupoles d'étain, ses casernes immaculées, font des taches harmonieuses. Dans la contrée que nous parcourons, les maisons sont revêtues d'un enduit de chaux argileuse qui prend la dure'é du stuc, et leur donne une apparence de confort auquel on n'est pas habitué en Bulgarie. Notons aussi que les villages de montagne sont plus soignés que ceux des plaines.

A la porte de la ville, une barrière d'< ctroi est suspendue sur la tête des arrivants comme une menace permanente. « Suspendue », je dis bien, car elle se compose d'une longue perche, obliquement maintenue par un contrepoids, toujours prête à retomber sur le récalcitrant qui se refuserait au paiement des droits, et abaissée chaque soir.

Le han de Gospodine Matteo, qu'on nous avait indiqué à Tirnovo, est démoli ; nous nous dépitons à la recherche d'un gîte, cahotés sur l'atroce pavé d'une rue qui ne finit jamais.

Dans cette bourgade, chef-lieu de sous -préfecture

■et qui compte plus de trois mille âmes, nous dénichons un seul han et, dans ce seul han, une fillette seule qui nous ouvre une seule petite chambre. Il n'y a même pas d'orge pour les chevaux; inutile d'ajouter que, pour l'alimentation des gens, il n'y a rien. Toute notre ambition se borne à nous procurer du lait, en vue de rééditer cette légendaire soupe à l'oignon qui nous sauve régulièrement la vie. Le ciel et la terre passeront, mais le souvenir de la soupe à l'oignon ne passera point.

Dimitri, parti en chasse, revient bredouille. Il y a du lait, mais on refuse d'en vendre. Croyant à une spéculation, nous faisons offrir un franc pour un oka de lait qui vaut quatre sous ; le refus persiste.

La nuit tombe rapidement. Faute de sièges, nous avons repris place dans notre voiture dételée, et nous fumons cigarette sur cigarette, en attendant les événements. Soudain, des voix de femmes murmurent des paroles de bienvenue, des mains invisibles serrent les nôtres. C'est la maîtresse du logis qui revient des champs avec sa fille aînée, maigriotte de seize ans, dont l'ombre svelte est à peine perceptible dans la grande ombre diffuse. Nous espérons que :

« Nos affaires vont prendre une face nouvelle. »

Mise au courant de la situation, l'hôtesse, après avoir envoyé sa fille en ambassade dans le royaume du lait, compromet sa majesté en y allant elle-même et en échouant pareillement. La réponse est invariable : « demai matin, tant que vous voudre2 ; ce

soir, pas une larme. » A force de questions, nous obtenons l'explication de cet incompréhensible entêtement : ceiUi qui nous vendrait du lait après le soleil couché ne pourrait, le lendemain, en tirer une seule goutte de sa brebis ou de sa vache ; les mamelles seraient taries pour toute la journée. — Telle est la croyance populaire.

Des œufs, qu'on a réussi à se procurer, remplaceront, dans le potage de nos rêves, le lait absent. Nous surveillons, avec l'intérêt d'une collaboration, gourmande, la confection du frugal souper. Trois enfants, de un à quatre ans, sont pelotonnés auprès du feu, pêle-mêle avec une famille de chats. Je fais, entre les chats et les petits, une impartiale distribution d'un pain né à Sofia, il y a douze jours. C'est pour eux une orgie folle. D'autres mioches circulent, intimidés. Ils sont huit en tout. La seconde des fillettes, vêtue « à la franque », est la savante de la famille. Nous la surprenons, occupée à retoucher une lettre écrite sur les quatre pages d'un, papier somptueux; l'en-tête représente une main» ornée de bagues, tenant un bouquet de roses d'un coloris plus beau que nature. L'enfant confesse ingénument que la lettre est destinée à « son amoureux»; or elle n'a que treize ans et en paraît dix. Ses secrets ne sont pas graves, car elle nous livre sa lettre ; mais la petite masque se doute parfaitement de notre impuissance à la lire.

Dans la soirée, nous allons rôder autour du han. Les boutiques sont fermées, à l'exception d'une seule qui nous attire par l'éclat de son foyer incandescent.

Un vieil homme, armé d'une longue pipe, se dessine en ombre chinoise sur le clair du brasier, d'où s'élancent des flammes échevelées, détaillant toutes les nuances du jaune, du rouge, du violet, avec des léchées presque blanches. — Au-dessus, un jeune gars, qu'on prendrait pour un automate incombustible, détermine le va-et-vient d'un soufflet, à double courant d'air, dont les longs tuyaux plongent dans la braise. Sur le devant de la scène, un enfant, à moitié cuit, pile mélancoliquement du charbon de bois mouillé. De minute en minute, le Bulgare à la pipe fouette, d'un coup de tisonnier, l'incendie qui rugit. L'homme rugit aussi, comme pour s'exciter, et à chaque envolée d'étincelles, les chiens de la rue répondent par des hurlements. Le tableau est d'une sauvagerie superbe.

Après s'être consciencieusement égosillé, le maître revêt des brassards en peau épaisse, écarte le feu et découvre un creuset qu'il écréme. C'est un fondeur de vieilles marmites en cuivre. Il échange les saumons contre des plaques neuves, avec lesquelles il confectionne de nouveaux ustensiles. Le bon marché du charbon, qui sert à la fonte, peut seul expliquer le lucre de l'opération.

Une outrecuidante camaraderie distingue nos hôtes du han d'Eléna. Ma chambre (nous avons fini par avoir chacun la nôtre) devient un but de pèlerinage nocturne. — Toute la famille s'y promène. De mon lit, j'assiste à la visite de mes bagages ; les « demoiselles » et les enfants palpent les brosses, débouchent les flacons, dégustent le vinaigre, et flairent jusqu'aux

bottes. La mère butine t dans ses armoires, sans plus s'inquiéter, que s'il n'existait pas, de l'étranger qui voudrait dormir. Aux êtres à deux pieds succède un rat, au rat des souris, aux souris des bêtes plus petites et d'un agilité supérieure. Si j'étais doué, quel poème émouvant à écrire , sous ce titre : « Les nuits d'Eléna»!

Revenants de 1870. — Eléna-Capoue. — Décadence de l'industrie locale. — Le han de Yakovitz. — Le pope du village. — L'union des deux Bulgaries. — Le rôle politique du clergé bulgare. — La question religieuse. — Gymnastique chevaline. — Retour à Tirnovo.

Au petit jour, harcelé par l'aboiement des chiens et le bruit saccadé d'un métier, j'ouvre les yeux. Ma chambre turque (ornée d'un beau plafond, mais dépourvue de vitres, que remplacent — plus mal que bien — des volets en bois) est tapissée d'une quantité d'images extraites d'un journal russe, et parmi lesquelles je retrouve, avec les personnages de la Russie contemporaine, les portraits de nos hommes de 1870 : le duc de Grammont, les généraux Trochu, Ulrich, Bazaine, etc., et le cauchemar delà reddition de Sedan. Je me hâte d'échapper à ces tristes revenants et d'aller me retremper à l'impérissable gaieté du soleil se levant sur la riante petite ville ^gcadr^e dans un riant paysage.

Le même charme opérait sans doute sur la gar-

nison russe qui, dès le mois de juillet 1877, occupa Eléna, prolongeant jusqu'à ce point extrême l'aile droite de l'armée du Tzarevitch. Les habitants ont conservé le souvenir de la joyeuse existence qu'y menèrent les officiers. Ceux-ci, suivant l'expression d'un indigène lettré, vivaient comme lesCarthaginoisà Capoue, malgré le voisinage des Turcs. Vainement les Bulgares, que ce voisinage empêchait de dormir, s'efforçaient-ils d'attirer l'attention des chefs sur l'accroissement des forces ennemies ; on ne tint aucun compte des avertissements venus de Slivno même. Festins et bals n'en continuèrent pas moins. Cette fausse sécurité devait être fatale aux Russes. Le 22 novembre/4 décembre, les troupes de Suleyman s'emparent de la position défensive de Maren, entrent dans Eléna, brûlent, massacrent, et menacent un instant Tirnovo dont elles se seraient peut-être emparées, si leur général eût eu l'audace de saisir l'occasion, qui s'offrait à lui, de refouler l'ennemi jusqu'au Danube.

Au point de vue industriel, il ne reste pas grand'chose à Eléna de son ancienne prospérité. La fabrication des toiles et des draps a presque entièrement disparu; disparus aussi, les mûriers et les vers à soie. On tisse encore de très jolis tapis, à laines longues, teints de couleurs éclatantes; mais cette industrie s'est cantonnée dans les villages des environs et c'est en vain que je vais, de boutique en boutique, implorant l'aumône d'une peau de mouton (1).

fi) J'ai été plus heureux depuis mon retour en France un aimable député d'Eléna, M. J. T..., a bien voulu me faire

Je ne connais rien*d'aussi désagréable en voyage que de retourner sur ses pas. Le projet est agité de franchir le Balkan d'Eléna et de gagner Kasanlikpar Yéni-Zagra et Eski-Zagra; mais, en l'absence de renseignements sur les routes et les gîtes d'étape, désireux surtout de pénétrer en Roumélie par la célèbre passe de Chipka, j'opine énergiquement pour le retour en arrière.

A 9 heures, nous reprenions la route de Tirnovo et, moins de deux [heures après, nous déjeunions sur la table (toujours trop haute) du han de Yakovitz, au milieu d'une tribu de poulets gloutons, et d'une nichée d'enfants qui se disputent nos petits sous. Deux cavaliers surviennent et mettent pied à terre. Les gens qui circulent, par ici, sont tous bien montés et armés jusqu'aux dents. Indépendamment des couteaux passés dans la ceinture, l'un est muni d'un revolver, l'autre porte une carabine Winchester, avec un arsenal de cartouches en sautoir; simple fantaisie d'hommes affranchis, car, dans la vie usuelle, les Bulgares ne sont guère belliqueux, et je doute que, le cas échéant, ils fissent un usage mortel de ces engins brandis avec ostentation.

Le pope du village — un beau brun dans la force de l'âge — nous guette du coin de l'œil, pousse sa chaise en tapinois, risque un mot dans notre conversation avec le handji, et finalement se rapproche pour prendre le café avec nous. Il ne connaît pas Sofia,

fabriquer un fort joli tapis qui a eu beaucoup de succès en Normandie.

dont la réputation grandit, et qu'il confond, dans son admiration naïve, avec ses grandes sœurs d'Europe. La question des deux Bulgaries revient sur le tapis, et les yeux de quelques paysans qui nous entourent, brillent à l'envi. On sent que, pour les habitants de cette région, l'union avec la Roumélie orientale est une question dévie ou de mort. Sauf les hommes politiques, qui s'en font un drapeau, on se montre plus calme dans le district de Sofia ; les intérêts sont bien plutôt du côté de la Macédoine et de la Serbie. La cohésion nationale n'a pas encore assez de solidité et les Bulgares ne se sentent pas suffisamment les coudes pour que la note patriotique soit, dans la profondeur des couches de la population, autre chose que l'écho des préoccupations personnelles.

Et sans vouloir diminuer le mérite , que je reconnais volontiers au clergé bulgare, d'avoir toujours précédé la nation dans la voie des revendications et de l'émancipation, ne peut-on pas ramener aussi à l'intérêt personnel le mobile humain de ce généreux entraînement? N'est-ce pas, en réalité, sa propre cause que défend cette ardeur persévérante à poursuivre le rêve de l'union, dans ce qu'il a de plus large et de plus envahissant, la bulgarisation (si le mot est permis) de tout ce qui est resté turc ou grec ? Quel scrupule inspirait donc la prudente conduite de l'Exarque, lorsqu'il déclina l'honneur de présider la première assemblée bulgare, si ce n'est la crainte de paraître accepter le resserrement de son domaine spirituel dans les limites de la Principauté, et le désir de conserver intacte son action sur le clergé d'au delà

des frontières ? Le jour où la Porte a sanctionné l'unité de l'Église bulgare, elle *a posé la première pierre de l'unité politique ; le réveil tardif des fils de Kroum s'est fait sur le terrain de la question religieuse qui a constamment servi de masque à la question politique. Il suffit, pour le démontrer, d'en esquisser à grands traits la récente histoire :

La lutte religieuse entre le clergé national et le clergé grec a ceci de particulièrement intéressant, qu'elle n'est, à vrai dire, que le duel, sans merci, entre la propagande slave et la propagande hellénique, ces deux forces ennemies dont l'incompatibilité vivace est le point noir de l'avenir et la pierre d'achoppement des plans de confédération, chers à tant de bons esprits. C'est par cette lutte que commença la résurrection de la nationalité bulgare. Les revendication spirituelles furent les premiers tâtonnements d'un peuple cherchant à se ressaisir, sous l'impulsion cachée de la Russie, et la complicité involontaire de la Turquie qui l'aida à secouer le joug du patriarcat de Constantinople.

L'Église grecque, définitivement séparée de l'Église d'Occident, au xn e siècle, s'appela l'Église orthodoxe. La conquête de Constantinople par les Turcs, loin de lui être fatale, ne fit qu'affirmer ses droits, au temporel comme au spirituel. Les Grecs, à qui Mohammed II laissa leurs biens, leurs lois et leur culte,Jse groupèrent en communauté, distincte de la nation conquérante; communauté dont le patriarche de Constantinople fut, avec l'assistance du saint synode et d'un conseil laïque, le chef civil, aussi bien quelle

chef religieux, en même temps qu'il avait rang de grand vézir.

Bien que le gouvernement ottoman reconnût, dans l'ensemble des chrétiens de l'Église grecque, quatre Églises autocéphales : celles d'Antioche, de Jérusalem, d'Alexandrie et de Constantinople, les patriarches des trois premières n'eurent jamais à administrer que des circonscriptions sans grande importance, et, canoniquement indépendants, ils ^admirent, de tout temps, la suprématie du patriarche œcuménique. C'est donc une puissance véritable qui est installée au Phanar, puissance rayonnant sur tous les chrétiens des provinces turques.

Antérieurement à 1767, les Bulgares, convertis au christianisme par les moines Cyrille et Méthode, vers 861, et entraînés, deux siècles plus tard, dans le schisme de Michel Cérulaire, formaient dans le monde orthodoxe une Église autonome, sous l'autorité d'un patriarche. C'est à cette époque que les intrigues phanariotes soumirent les fidèles de la Bulgarie à la juridiction du patriarche œcuménique et introduisirent, dans presque tous les diocèses, des évèques de nationalité grecque.

On conçoit comment la forte organisation d'un clergé, dont la compétence, loin d'être exclusivement religieuse, touchait à l'administration, à la justice, à l'école, et qui percevait pour sa propre subsistance de véritables impôts, dut être, en même temps qu'une source d'abus, un instrument de propagande dans lés pays de race slave. Pendant que les Bulgares des provinces turques devenaient, aux mains des prélats grecs,

« gens taillables et corvéables à merci», comme récrivait dernièrement unSofiote, ceux-ci ne faisaient rien pour leurs ouailles, maintenaient le bas clergé dans une crasse ignorance, abolissaient la liturgie slavonne, proscrivaient les études bulgares, brûlaient les manuscrits et prêtaient un concours ardent au mouvement d'hellénisation, accéléré par la multiplication des syllogues.

Il y a une trentaine d'années, commença la lutte qui aboutit à l'émancipation religieuse. La reconstitution de T Église bulgare fut proclamée en 1866. Malgré les efforts des Phanariotes, le sultan Abdul- Azis, par le firman du 8 zilhidjé 1286 (1869), accepta le fait accompli et confirma l'exarque comme chef spirituel des Bulgares. — ■ Au mois de septembre 1872, le patriarche œcuménique excommuniait en masse la nouvelle communauté et la rejetait du sein de l'Église orthodoxe.

L'année dernière, le correspondant d'un journal de Paris, parlant de la création, parl'Autriche-Hongrie, d'un évêché romain à Sistow, affirmait les tendances desBulgares à« se faire catholiques ». Je crains que la justesse des informations de ce correspondant n'ait pas été égale à son zèle.

L'histoire contemporaine garde, il est vrai, le souvenir d'un mouvement de conversion qui eût pu être sérieux, si la France, après l'avoir encouragé dans la personne de son ambassadeur, eût persévéré. C'était aux environs de 1860, à l'heure psychologique où la réaction de l'esprit national contre les tendances helléniques et le mécontentement causé par l'occupation

des Tcherkesses, excitaient les Bulgares à tout sacrifice pour obtenir leur autonomie civile et religieuse. Ils eussent -*ché Photius pour le diable, c'était encore plus simple de se donner au pape. Environ quinze mille d'entre eux se convertirent ou firent mine de se convertir au catholicisme et formèrent ce qu'on a appelé la communauté bulgare-unie, reconnue par la Porte le 9 juin 1861. Que voulaient-ils? bénéficier de Tinfluence française, alors toute puissante à Constantinople; avant tout, provoquer les inquiétudes de la Russie et la décider à intervenir dans leur querelle avec le clergé grec. Le coup porta ; Russes et Grecs s'unirent pour effrayer la Porte et enrayer l'œuvre de M. Bourée. Ce résultat acquis, le gouvernement russe, se tenant pour averti, retourna son artillerie contre les alliés de la veille, prit la défense de la cause bulgare et contribua puissamment à la restauration du patriacat national.

J'ai entendu exprimer l'opinion que la France commit une faute en désavouant son ambassadeur; l'assertion est moins discutable. Je crois plutôt que M. Bourée, dans l'entraînement de son plan de diplomate ou, si l'on veut, d'une patriotique pensée, prêta la valeur d'une entreprise viable à ce qui était simplement la tactique d'hommes élevés à l'école turque; bonne école, en matière de stratégie pacifique. On ne précipite pas dans une religion nouvelle tout un peuple, dont le culte a survécu à une conquête musulmane, et, en supposant que les Bulgares eussent été gens à payer de ce prix leur émancipation, ils sont trop clairvoyants pour avoir jamais sérieusemen t

compté que cette émancipation leur viendrait de la France. Prétendre, comme on Ta dit, qu'en menant jusqu'au bout l'expérience de M. Bourée, nous eussions « détruit à jamais » l'influence russe en Bulgarie, est une de ces chimères sur lesquelles la diplomatie ne pourrait pas, sans péril, caracoler.

Ce qui prouve que l'évolution vers le catholicisme ne fut qu'une manœuvre, c'est qu'au lieu de s'accroître, le nombre des Uniates n'a cessé de décliner, jusqu'à se réduire à quelques centaines d'adeptes ; c'est que la présence des religieux catholiques qui, dans quelques localités, dirigent des école*, implique bien moins un essor du prosélytisme religieux, que le développement des influences politiques par la vulgarisation des langues d'Occident; c'est enfin qu'aucun point de dogme ne sépare, au fond, les Bulgares des Grecs, et que le prétendu schisme n'a été admis ni par le patriarche de Jérusalem ni par le saint synode de Russie.

Aujourd'hui, Grecs et Bulgares se disputent — avant l'heure — cette peau de l'ours turc qu'on nomme la Thrace et la Macédoine. Si les premiers usent de l'influence de leurs prêtres qui détiennent encore, en partie, le pays et de celle des Syllogues qui, sous une étiquette littéraire, nourrissent des visées moins platoniques, les seconds ont trouvé dans la question religieuse une amorce pour attirer vers eux les nombreux compatriotes répandus dans ces deux provinces.

Il s'en faut en effet de beaucoup que le firman de 1869 ait été appliqué dans toutes ses dispositions. Aux

termes de ce firman, dix-sept éparchies (diocèses) étaient exclusivement bulgares. L'exarque avait seul le droit de les pourvoir d'un évêque. En outre, pour quatorze autres circonscriptions de population mixte, le firman ordonnait que partout où le recensement attribuerait à l'élément bulgare la proportion des deux tiers, celui-ci aurait la faculté de demander son rattachement à l'exarchat qui y enverrait des évêques.

Que fit le patriarche de Constantinople ? Redoutant les résultats du recensement, il soutint, par tous les moyens, le mouvement d'opposition de la société grecque contre l'accord qui avait servi de base au firman. La question de dogme fut agitée et le schisme déclaré. En même temps, le Phanar pesait sur les conseils du Divan, pour paralyser la bonne volonté du gouvernement turc. Les événements, précurseurs de la guerre de 1877, lui vinrent efficacement en aide en entretenant la méfiance et les rancunes de la Porte.

Le statu quo fournit un excellent terrain d'action politique aux Bulgares de la principauté, soit en Roumélie, où l'inexécution du firman annihile l'effet des articles du statut organique, soit en Macédoine, où des villages sont sans prêtres, où des diocèses sont sans évêques (ceux d'Uskup, d'Okrida, de Vêlez par exemple) quoique pourvus par l'exarchat de titulaires que le gouvernement turc s'obstine à ne pas autoriser.

Au mois de novembre 1883, Mgr Prokopios, métropolitain de l'éparchie de Melenik, était houspillé, de la belle façon, par la presse grecque demandant

qu'il fût pris contre lui des mesures immédiates, pour le mettre hors d'état de nuire à la « cause nationale ». Son crime était d'avoir permis aux Bulgares de sa circonscription de se servir de leur langue dans leur église et d'entretenir une école à Pétrichi.

Un journal bulgare rappelait dernièrement un fait significatif qui montre bien le vrai sens des conversions au catholicisme dont j'ai parlé plus haut :

« ... il arrive souvent que des communautés entières, pour se soustraire aux menaces de ces évêques (les évêques grecs) n'hésitent pas à embrasser provisoirement le catholicisme ou le protestantisme. C'est la réédition des faits scandaleux qui se produisirent, il y a quelque vingt ans, à Cocouche (Avrat-Hissar), bourg situé à sept heures de Salonique et habité par quinze cents famille bulgares et par un nombre restreint de musulmans.

« Odieusement persécutée par le métropolitain de Salonique, parce qu'un élève de l'école de Cocouche s'était avisé de lire dans l'église les épitres des apôtres, en langue bulgare, la communauté de ce bourg, pour éviter de voir arrêter ses notables et son pasteur, passa au catholicisme. Le patriarcat s'étant décidé, quelque temps après, à leur envoyer un évêque bulgare, les habitants, qui n'avaient changé de religion que pour échapper à la persécution, revinrent à l'orthodoxie. Le métropolitain n'avait pas désarmé, cependant. Il ne tarda pas à leur faire faire connaissance, de nouveau, avec les geôles et les pandours turcs ; force leur fut, pour rompre les liens dont ils appréciaient médiocrement les avantages, de repasser au

IÔO CHAPITRE XIII

catholicisme. C'était en 1876. Actuellement ils demandent à relever de V exarchat et refusent de reconnaître l'évêque que leur a envoyé la curie romaine. » <( On signale de nouvelles conversions à Gumendjé dans l'éparchîe de Modène et à Yénidjé. Les Bulgares de Stroumnitza, qui se voient refuser, depuis deux ans, l'autorisation d'ouvrir une école, pourraient bien demander aussi au catholicisme les moyens de pouvoir enseigner leur langue à leurs enfants sans s'attirer des désagréments. »

La question religieuse, telle qu'elle se pose, est donc surtout un brûlot, une machine de guerre, bonne à l'offensive et à la défensive; Bulgares et Phanariotes s'en servent tour à tour, avec une égale habileté. Dans le courant de l'année dernière, le gouvernement turc ayant engagé le fer avec le patriarche œcuménique, qui tirait trop à lui la couverture, celui-ci n'eut rien de plus pressé que de rompre les chiens et de réveiller la question de l'exarchat. Vers le commencement du mois de décembre, le « pape bulgare » adressait, de son côté, à la Porte, un takrir auquel étaient annexés vingt-cinq télégrammes, dans lesquels les communautés des principaux districts de Macédoine suppliaient sa Béatitude de leur envoyer, conformément aux droits garantis par le firman de 1869, des évêques, pour répondre à leurs besoins religieux dont personne ne s'occupe depuis longues années. A cette occasion l'exarque insistait pour que la Sublime-Porte reconnût comme représentants du chef de l'église bulgare, dans les éparchies d'Uskup, d'Okrida et de Vêlez, où des

EN BULGARIE ET EN ROUMÉLIE l6l

évêchés nationaux existaient, les trois prélats nommés par lui, — d'autre part, un mémoire a été remisau sultan, relativement à la question de l'exarchat, par un groupe de délégués de la Roumélie orientale.

J'étonnerais probablement beaucoup un de nos plus brillants généraux en lui rappelant certains propos très humoristiques qu'il confia, directement, aux oreilles respectueuses de deux convives militaires, et indirectement, à celles d'un quatuor de touristes attablés dans son voisinage. C'était en 1877, dans la bonne ville de X***, à l'hôtel de ***. Le général avait fait demander un coin du salon qui nous était affecté. Inutile d'ajouter que sa requête fut agréée, nous n'eûmes pas à le regretter. Le bouillant guerrier — il ne hait pas cela —se donna généreusement en spectacle, et le spectacle ne manqua pas de gaieté. Ce fut comme un pastiche agrandi de la chanson de Nadaud, avec cette différence que le brigadier parlait politique et que les simples gendarmes étaient deux, ce qui gênait visiblement l'élan d'une adhésion impossible à refuser mais que chacun, en son par-dedans, jugeait peut-être compromettante. Pour goûter toute la saveur de cette scène très moderne, ne pas oublier qu'elle se joue à l'heure délicate de la période du 16 mai, où les esprits hésitants ne discernaient pas bien clairement de quel côté verserait la République. Le chef, lui, j'en jurerais, était fixé. Il m'a paru, depuis longtemps, avoir le tact fin et, sous les apparences d'un fantaisiste, savoir ce qu'il veut et où il veut aller.

Donc le général discourait plus qu'il ne mangeait et, sur le thème de la politique intérieure, brodait des

variations très osées dont on aurait pu mesurer le degré d'audace à l'angle d'inclinaison du nez des inférieurs. Bientôt ce nez toucha les assiettes.

L'orateur disait :

« Le péril social, qu'est-ce que cela, messieurs? un polichinelle habillé de rouge, avec une grande barbe et des dents très blanches, monté sur ressorts. — Vous avez tous vu ça. — C'est enfermé dans une boîte ; le gouvernement s'assied dessus. Quand le bourgeois va voter, on ouvre la boîte : le péril social sort avec pétulance ; le bourgeois tremble et vote. On refoule le bonhomme ; on referme la boîte, et, derechef, le gouvernement s'assied dessus, prêt à lui rendre la liberté à la première occasion. »

La question religieuse bulgare est un joujou du même genre; seulement, il en existe deux exemplaires : l'un est au Phanar, l'autre en Bulgarie.

Je songeais à ces choses, n'accordant qu'une attention distraite au paysage déjà étudié la veille, lorsqu'à l'un des tournants de la route, je vois surgir un énorme bloc de pierre dans l'axe du cheval de droite. La voiture est lancée sur une pente rapide ; involontairement, nous poussons une exclamation d'angoisse... Le cheval va se briser... Point du tout; il saute sur place et, par un bond prodigieux, retombe de l'autre côté du rocher, sans avoir, pour ainsi dire, rompu son trot. Après quatre jours d'apprentissage d'un métier qu'il ignorait, n'est-ce pas merveilleux ? Brave petite bête ! tu mérites bien qu'on dise, en modifiant un mot célèbre : « ce qu'il y a de meilleur dans le Bulgare, c'est le cheval.

EN BULGARIE ET EN ROUMÉLIE là}

Seconde halte à Gabrovo. — Un aubergiste désintéressé. Acquisitions.

Après une nuit dormie à la Bella-Bona, et des adieux pleins de cordialité au docteur B..., nous avons gagné Drenovo, qui s'est montré plus hospitaliers qu'à notre passage précédent, et nous sommes arrivés de bonne heure à Gabrovo. Là nous attendait un témoignage de îdésintéressement modeste, digne d'être recueilli par l'histoire. Mon handji de l'autre jour, abandonnant sa proie, avait arrêté, chez un particulier, deux bonnes chambres que nous acceptons avec enthousiasme. Mais voilà qu'en procédant au transport des colis, nous nous égarons, et les habitants de Gabrovo contemplent avec inquiétude une escouade d'étrangers errant à travers les rues et portant, qui un lit, qui un matelas, qui des sacs de forme variée. Tout le monde est sur le pas des portes. « Qu'est-ce que vous vendez » ? crie une femme indiscrète ; la plaisanterie leur semble si drôle qu'elle rend le sou-

rire à nos esclaves, moroses de vaguer sous un soleiî de plomb, avec des charges de bêtes de somme.

Pour récompenser le vertueux hôtelier, nous l'instituons notre commissionnaire ; c'est lui qui sera chargé de collectionner des échantillons de l'industrie locale, entreprise plus compliquée qu'on le supposerait. En général, dans les villes bulgares, l'industrie et le commerce des tissus n'existent pas à l'état de profession spéciale ; chacun a son métier dans un coin de sa maison, en vend les produits, quand il peut ou quand il veut, les réservant, la plupart du temps, pour son usage personnel. Il n'y a guère d'intermédiaires achetant pour revendre sur place ou au dehors, et souvent on fouillerait toutes les boutiques ouvertes au public sans y trouver une ar chine (i) de chaiak. Sofia fait exception ; mais on y voit plutôt des marchandises d'importation européenne — viennoise surtout — que des étoffes ou autres objets fabriqués dans les différents districts de la Principauté. Pour se procurer des soies deVratza, des lainages de Gabrovo, des harnais de Triavna, des poteries de Roustchouk, etc., je ne connais qu'un moyen : aller les chercher au lieu d'origine, ce qui ne laisse pas d'être assez coûteux ; et encore court-on la chance de rentrer les mains vides, comme nous d'Eléna.

(i) Mesure bulgare équivalant à o»,68.

EN BULGARIE ET EN ROUMÉLIE l6j

La douane, — Les chômages fériés en Bulgarie. — Un convoi d'émigrants turcs. — La question de l'émigration après la guerre de 1877. — La vallée de la Kotzeritza.— La montée de Chipka. — Le col frontière. — Gourko et Suleyman- Pacha. — Les monuments funéraires de Saint-Nikola. — Descente en Roumélie. — Le village de Chipka. — La première rose. — Le jarret d'un Tzigane. — * UOtèle » de Kazanlik.

23 mai.

Grâce à l'intelligence de notre ami l'aubergiste, nous avons acheté des couvertures de laine blanche, humiliantes pour les moutons, qui n'en eurent jamais sur le dos d'aussi moelleuses, et des tissus dont les dessins en relief produisent un effet analogue à celui des velours d'Utrecht. Avec la bonne humeur de braconniers ayant leur carnet plein, nous prenons congé de la brave femme qui nous a logés. Les longues familles sont, dit-on, bénies du ciel ; donc, le Dieu orthodoxe veut infiniment de bien à la Bulgarie, car la marmaille s'y multiplie comme lapins en garenne. On aurait plus tôt fait de dénombrer les ver-

l66 CHAPITRE XV

tus de la constitution de Tirnovo que de compter les têtes blondes ou brunes à l'heure du départ. Un temps précieux s'écoule à distribuer les baisers et les piécettes. Politiques consommés, nous avons l'habitude d'attaquer le cœur des mères en courtisant les enfants; c'est un moyen qui réussit toujours et qui n'a rien de désagréable en Bulgarie : généralement les petits y sont fort gentils, et l'on est tout surpris de les trouver aussi bien élevés.

Comme nous allons franchir la frontière, les voituriers réclament au bureau de la douane le permis de sortie et le passavant pour nos chevaux. La halte promet d'être longue, l'administration bulgare étant fort amie d'une sage lenteur. Un gendarme est envoyé à la préfecture, et nous avons le loisir d'examiner un campement d'émigrants turcs qui attendent leur exeat du bon plaisir d'Allah et des fonctionnaires de Gabrovo. Ils ont été retenus aujourd'hui, sous le prétexte de la fête de saint Cyrille. Ce que les chômages fériés enlèvent de jours au travail de l'heureux Bulgare dépasse l'imagination d'un Européen. Le moindre saint ferme les boutiques, même les plus indispensables, et il m'est arrivé de me serrer le ventre pour ne pas froisser le premier martyr Stéphane ou le bienheureux Siméon Srodinka gospodna (parent de Dieu). Les anniversaires russes, s' ajoutant aux anniversaires bulgares, absorbent un quart de l'année. Le gouvernement a dû réagir contre les tendances émancipatrices de l'autorité religieuse et libeller à l'usage de ses employés une liste limitative des fêtes officiellement reconnues, mais il n'est pas prouvé que, sous

EN BULGARIE ET EN ROUMÉLIE \6j

ce rapport, il soit mieux obéi que de coutume.

Les émigrants, sans être de riches capitalistes > n'ont pas l'apparence absolument misérable. Autour des chariots : des chevaux, des bœufs, des femmes, des enfants et des chiens; le tout, en condition passable. Les hommes, proprement vêtus, fument leur longue pipe avec l'insouciance du musulman, le philosophe par excellence de notre monde contemporain.

Actuellement, la rencontre de ces convois est accidentelle, mais il fut un temps où les populations de Bulgarie, soulevées par le vent de la guerre, donnèrent à la péninsule quelque ressemblance avec une fourmilière mise en émoi par le pied d'un passant. En 1878, un double mouvement, en sens contraires, entraînait les musulmans au delà des frontières et faisait refluer, en deçà, les chrétiens de Macédoine, épouvantés par les massacres et par le pillage de leurs villages. A ce moment, la misère fut affreuse; vers la fin de 1878, on évaluait à plus de cinquante mille le nombre des familles turques réfugiées en Macédoine et, dans l'espoir de reconquérir leurs foyers, restées sourdes aux appels de la Porte, qui leur offrait de les transporter en Asie Mineure.

Si l'on se rappelle quelle était alors la situation des esprits, exaltés et déçus, et quelles souffrances matérielles endurait Je pays, par suite de l'accroissement du nombre de bouches à nourrir et du déficit de la récolte; si l'on songe, en outre, que les arsenaux turcs ayant été pillés avant l'occupation des troupes russes, les paysans bulgares possédaient

l68 CHAPITRE XV

une grande quantité d'armes ; qu'une propagande active, quoique dissimulée, était entretenue par le clergé; que, sous le prétexte d'écoles à fonder en Macédoine, des comités de patriotes s'efforçaient de réunir les fonds nécessaires pour entretenir l'agitation et équiper les partisans ; qu'enfin toutes les circonstances concouraient à produire une conflagration générale, on admire que de plus grands malheurs aient pu être évités. On sait gré à cette jeune nation d'avoir compris que l'emploi prématuré des moyens violents n'aurait eu d'autre effet que d'accumuler les ruines, sans modifier les volontés de l'Europe, et de mettre sa propre existence en péril. Il faut rendre hommage à la sagesse du prince, qui, loin de céder à l'entraînement, s'est étudié, non seulement à décourager les tentatives impolitiques, mais aussi à éteindre les haines entre ses sujets chrétiens et musulmans.

Toutefois le classement de ces populations brutalement dispersées a été lent et ne s'est effectué qu'en suscitant au gouvernement bulgare de grosses difficultés. De même que l'exode des musulmans devant les troupes russes avait eu pour cause principale les injonctions formelles des autorités turques, leur réintégration en Bulgarie devint bientôt le mot d'ordre de la Porte, soucieuse de se débarrasser d'une lourde charge. Dans le courant de l'automne de 1879, celleci suspendit la distribution des rations de secours, et, aux approches de l'hiver, on vit se presser le long des frontières une véritable invasion, encore aggravée par le licenciement de l'armée turque. La récolte n'avait pas été meilleure (et pour les mêmes raisons) que celle

de Tannée précédente. L'impossibilité de donner, d'un seul coup, nourriture et asile à cette foule qui ne se composait pas uniquement d'anciens habitants de la Bulgarie, imposait au gouvernement princier certaines précautions et certains délais. Alors commença cette longue série de plaintes dont la diplomatie turque fit retentir tous les cabinets, et je gagerais qu'il n'est pas un agent qui n'ait reçu du son ministre une note au sujet du rapatriement des émigrés musulmans. S'il y avait, pour la Porte, urgence de mettre sur le bras du prince Alexandre un fardeau qui pesait au sien, n'est-il pas, en outre, permis de supposer qu'elle visait, avant tout, l'occasion de répéter ses doléances pour indisposer les puissances contre la Bulgarie et justifier la persistance de son attitude hostile ? Ainsi s'expliquerait sa mauvaise volonté à combiner les mesures de détail, que comportait l'entente à établir entre les deux gouvernements. Ses tracasseries répétées auraient pu avoir des conséquences fâcheuses, si le commissaire impérial, Mihad-Pacha, eût déployé moins de tact et de savoir-faire et si les autorités bulgares n^eussent montré, dans l'application des conventions intervenues, une tolérance incontestable. Pour tout homme impartial, il est hors de doute que le gouvernement bulgare a satisfait, dans cette difficile question, aux exigences de la justice et de l'humanité.

Cependant la préfecture a restitué le gendarme de la douane et, munis de nos papiers en règle, nous avons quitté la Yantra, pour suivre le cours de la Kotzeritza. Le temps est couvert ; il a plu le matin

les verdures luisantes ont des tons ardoisés qui assombrissent le paysage naturellement sévère. Nous* passons cinq fois la rivière sur de vieux ponts turcs, sans rencontrer d'autres êtres vivants que des chevaux et des bœufs réunis en troupeau, sous la surveillance d'un amateur de flûte déguisé en berger.

Au han de Girtzi, la vallée se bifurque: adroite, un sentier conduit aux villages de Stamounetz et de Seleno-Drevo ; à gauche, la montée commence vers le col de Chipka. Nous demandons des bœufs de renfort — pas de bœufs. Il y a une heure à perdre pour aller en chercher au prochain village, sans être sûr d'en obtenir à cause de la fête, et le soleil est déjà bas. Nous décidons qu'on se privera de bœufs. On modifie les attelages, de manière à placer aux postes les plus laborieux les chevaux les moins fatigués, et nous nous lançons à l'aventure, malgré l'avis des paysans qui hochent la tète en déclarant qu'il ne nous reste plus assez de jour pour effectuer le passage. En voyage, comme ailleurs, je ne me fie qu'à demi aux renseignements. Je m'en suis toujours bien trouvé ; aujourd'hui plus que jamais, puisque nous avons fait, en quatre heures et quart, ce qui devait en exiger sept ou huit.

Nous n'étions pas à deux cents mètres du dernier poste de douane, voisin du han, qu'un gendarme, inspiré par un zèle tardif, courait derrière les voitures. Il réclame le passeport, plutôt pour calmer sa conscience que pour éclairer son jugement, car, pendant qu'il consulte le vénérable document, avec le sérieux propre au fonctionnaire qui patauge, je m'aperçois

EN BULGARIE ET EN ROUMELIE \Jl

*que Pandore essaye de lire à l'envers, Le passeport est en français, langue inintelligible pour le digne homme. Il s'en contente néanmoins et nous souhaite bon voyage avec beaucoup de politesse,

Un tzigane nous devance d'un pas élastique et rapide. Je fais, comme lui, l'ascension à pied et c'est un enchantement : en maint endroit, des raccourcis charmants, par des chemins bourrés de myosotis, de violettes, de fraisiers, de fleurettes bleues, rouges, jaunes, d'espèces inconnues du pauvre botaniste que je suis. J'ai toujours adoré les œuvres de la nature pour la grâce qu'elles donnent au paysage, bien plus que pour le rang qu'elles occupent dans un herbier, ou le nom en us que les hommes leur ont donné. A chaque rampe, la vue change et s'étend; elle a bientôt une envergure démesurée qui l'égale aux plus beaux horizons de la Suisse. Avec une bonne lorgnette, nous pourrions renouer, en quelques minutes, les étapes parcourues depuis Plevna.

Au bout de deux heures de montée, on rencontre un premier monument russe dont les inscriptions sont illisibles; il est entouré d'un petit cimetière, clos de murs. Le paysage se déroule au milieu de peuplements de chênes d'une imposante régularité. Çà et là, quelques arbres, tués par la foudre, tordent leurs ^membres noircis, avec des airs éplorés ; mais, à mesure qu'on approche du sommet, les rangs s'éclaircissent, les dévastations de la guerre deviennent sensibles ; des restes de redoutes gabionnées apparaissent de tous côtés. On n'imagine pas un cadre plus majestueux à de plus émouvants souvenirs. La pensée qu'on

a pu hisser jusqu'ici des pièces de gros calibre a quelque chose d'invraisemblable. En bas, Gabrovo n'est plus qu'une méchante tache grise et ressemble à une mouche tombée dans un verre d'absinthe.. .. d'une taille respectable. Au point culminant de la montagne, qui se termine par un cône régulier, une croix bulgare est plantée ; elle indique la frontière de la Bulgarie et de la Roumélie orientale ou, pour parler la langue du pays, de la Bulgarie du Nord et de la Bulgarie du Sud. En cet endroit, les fascinages des gabions couvrent un large espace. Les traces de plusieurs redoutes existent encore sur les hauteurs entre lesquelles serpente la route du défilé, avant d'arriver au mont Saint- Nikola. C'est là que sont accumulés les monuments funéraires ; un cimetière russe renferme un mausolée, trois ou quatre pierres de marbre blanc, et une foule de tombes anonymes dont les renflements, gonflés d'un gazon plus vert, indiquent que rien n'est perdu pour la force vitale. Quelques pas plus loin, une grande pyramide, ornée d'un écusson sculpté et d'une inscription où le nom du tzar Alexandre II ressort en lettres d'or frappées par le soleil couchant, est une reproduction de celle d'Arab-Konak. Un cimetière particulier garde les sépultures des Bulgares tombés à Chipka. Leur légion comptait cinq mille hommes; ceux qui ont eu Thonneurd'y figurer portent encore au kalpak un insigne spécial.

La prise du défilé de Chipka par les Russes est un des premiers faits saillants de la campagne. Le 22 juin/4 juillet, l'armée d'opérations avait terminé,

EN BULGARIE ET EN ROUMÉLIE lj$

sans encombre, le passage du Danube. Le grand-duc Nicolas ordonna immédiatement la marche en avant, ayant pour objectif Philippopoli. Tandis que l'aile droite se dirigeait, à l'ouest, sur Plevna et que l'aile gauche s'avançait, du côté de l'est, contre le quadrilatère, le centre gagnait Tirnovo. Nous avons vu que l'avant-garde de Gourko y arriva le 25 juin/7 juillet; Drenovo et Gabrovo furent occupés presque en même temps. Une pointe audacieuse porta les Russes, dès le 2/14 juillet, dans la vallée de laToundja, par le col d'Haïn-Keuï et leur permit d'attaquer, de deux côtés à la fois, la position de Chipka. Le défaut de simultanéité des deux premières tentatives les empêcha de réussir, mais les Turcs, dans la crainte d'être cernés., et manquant de vivres, abandonnèrent le passage. Les troupes russes s'y fortifièrent de manière à le rendre imprenable. Quand, du haut de ces escarpements gigantesques, on se représente les Turcs acharnés à reprendre de vive force les positions qu'ils avaient perdues, l'âme reçoit une impression d'écrasement. Il semble qu'on assiste à la lutte et qu'on est oppressé par un de ces cauchemars où l'effort se brise contre l'impossible. Ce fut en effet l'impossible pour Suleyman-Pacha : du 9/21 au 11/23 août, les deux adversaires se livrèrent un combat sans trêve et sans résultat, puis, comme des athlètes lassés, restèrent en présence, pelotant en attendant la grosse partie qui se joua dans la cuit du 4/16 au 5/17 septembre. Les Turcs firent des prodiges de valeur et parvinrent à s'établir, pendant quelques heures, sur le mont Saint- Nikola ; mais les Russes reprirent l'avantage

sur tous les points, au prix d'un millier desoldats et de trente-un officiers tués. Dans cette seule affaire, les troupes de Suleyman avaient perdu plus de trois mille hommes.

Ainsi finit ce drame héroïque.

Au mont Saint-Nikola, la descente commence.

Sous nos pieds, à une profondeur de mille mètres, s'étale la célèbre vallée de la Toundja où luisent les anneaux étincelants de la rivière, et que limitent, vers le sud, les ondulations de la Tcherna-Gora qui la sépare du cours parallèle de la Maritza. Jamais antithèse plus parfaite ne fut offerte aux yeux d'un voyageur : autant le versant occidental est admirablement boisé, autant le versant oriental de la montagne de Chipka est sauvage et nu. Sur les sommets voisins, de rares taillis, avec de grandes plaques chauves qui ressemblent à des taches de lèpre; dans les déchirures du sol, un bouleversement étrange de terres schisteuses et arides; un chemin cahoteux; des rampes à déconcerter un chamois. Pour accentuer l'illogisme du contraste, un vent furieux aiguise tellement le froid, déjà glacial sur les hauteurs, que je déserte de nouveau le phaéton. Je m'achemine pédestrement vers le village de Chipka. Ce n'est pas sans quelque surprise que je vois arriver nos équipages sains et saufs ; des Anglo-Normands se seraient difficilement tirés d'une pareille épreuve.

La première maison du village est un han ; nous y faisons une courte halte. On entoure les voitures avec un empressement amical, et le Kmète (maire) nous apporte deux bouquets de roses, une vraie primeur.

EN BULGARIE ET EN ROUMÉLIE lj<$

Ici s'ouvre le royaume des fleurs, et se révèle le premier alambic. Au départ, les curieux nous accompagnent de leurs souhaits : « dobro Ichase!» (que l'heure vous soit bonne).

Notre objectif est maintenant Ka^anlik, nom euphonique, qui, pour nous, signifie surtout : repos. Nous avons quitté la route officielle qu'envahissent l'herbe et les ruisseaux; nous passons, à gué, des torrents largement épandus sur des lits de gravier ; nous bondissons par-dessus les cailloux ; nous volons à travers champs. Nos vieux chevaux ont été autrefois à Kasanlik; ils se reconnaissent et fendent l'air. Le cocher lui-même, enivré par l'odeur des roses, les excite au lieu de les retenir. Seize kilomètres sont dévorés avec la vitesse d'un chemin de fer qui ne serait ni turc ni belge. Aussi quel est notre ébahissement d'apercevoir devant nous, marchant toujours du même pas, le tzigane rencontré à Tentrée de la gorge de Chipka. Voilà des jarrets d'acier et des poumons d'airain, aurait on dit, au bon temps des métaphores. Une même exclamation sort de toutes les bouches: bravo! le noiraud, flatté, découvre en souriant des dents saines, met la main sur son cœur et s'incline. — Encore un ami ; n'en faut -il pas de toutes les couleurs ?

Un campement de ses compatriotes et une mosquée en ruines, dont le minaret-fantôme met une blancheur dans l'obscurité croissante, marquent les abords de Kasanlik. Nous enfilons une petite rue, que tout autre qu'un Rouméliote appellerait rivière. Entre les trottoirs réservés aux piétons, coule un large ruisseau,

et les réverbères mal équilibrés versent des lueurs falotes dans l'eau qui court ; nous avons l'illusion d'une arrivée, par le grand canal de Venise, en voiture à quatre chevaux, ce qui n'est pas dénué d'originalité. Nos bêtes se débrouillent à merveille; celles de droite et de gauche, perchées sur les trottoirs inégaux, sautent par-dessus les bornes et les obstacles de toute nature. En débouchant sur une grande place, nous sommes frappés de l'animation qui y règne, et qui jure avec le calme ordinaire des villes bulgares, surtout à nuit close .

Au han, les touristes constatent l'existence d'une très belle cuisine; mais, comme de coutume, l'absence de tout aliment raisonnable, quoiqu'il s'intitule : otèle, et qu'il possède un billard, avec une galerie de princes russes collés aux murs. Quant aux chambres elles sont déplorables, et je m'empresse d'aller à la recherche d'un autre gîte. Après de longues investigations, on finit par m'offrir dans une maison voisine une pièce complètement démeublée, ce qui me souriait fort, lorsque je m'aperçois que toutes les ouvertures bâillent. L'hôte fait observer, d'un ton rogue, que les châssis sont posés, par terre, à côté des enêtres ; je lui objecte que c'est quelque chose, mais que ce n'est pas assez. On veut les replacer ; l'entreprise est reconnue impossible, et je reviens humblement au han.

Kazanlik un jour de marché. — Les roses. — La distillation. — Les alambics. — La vallée des roses. — Les tumuli. — Kalofer. — Orphée et la Toundja. — Réminiscences mythologiques. — La ville pendant la guerre turco-russe. — Une noce.

24 mai.

Dès quatre heures du matin, une rumeur grondante a envahi la rue, qui s'élargit devant le han, en manière de place. Le spectacle en est très animé, et le jacassement étourdissant. Les petits commerces abondent : voici des fromages, des laitages, du raisiné, des paniers en saule tressé, des cuirs, des légumes, des poteries... Beaucoup de Turcs parmi les acheteurs, et de femmes turques parmi les vendeuses en miniature, comme on n'en trouve qu'en Orient. J'ai vu, à Constantine, des négresses venues d'un douar très éloigné, pour négocier la liquidation d'une poignée d'orge valant bien dix centimes ; de même, ici, des femmes voilées sont assises devant une demidouzaine d'œufs, une douzaine de noix, une assiette de pois secs, une boulette de beurre, une cuillerée

de sel, un plat de menues pâtisseries... — Des marchands de faïences ont marqué les limites de leur marché par des arceaux de feuillages et de fleurs. — un peu plus loin, des tas de bois à brûler. Les chars à bœufs, qui les ont apportés, forment des enchevêtrements pittoresques.

Le costume des femmes est peu voyant; les vêtements des marmots turcs et les ceintures rouges égayent la note grise de la foule. Quelques paysannes portent des colliers de sequins ou de monnaies d'argent et des tabliers multicolores, moins tape-à-l'œil que dans les environs de Sofia.

Aux alentours de la place, des boutiques exposent un grand choix de marchandises. Un industriel tire de la viande hachée d'un plat inépuisable, et pétrit, avec la paume d'une main très rouge, des saucisses grêles qu'il fait cuire sans délai sous les yeux d'une clientèle vorace; le débit en est effréné. Un savetier, bousculé par les passants, raccommode impassiblement des chaussures qui n'ont plus forme humaine. Les bouchers saignent des agneaux sous l'auvent de leur échoppe et en distribuent, séance tenante, les membres fumants, tandis que d'autres victimes, gisantes sur le sol, exhalent leur dernier hoquet.

Tout à côté, la parodie d'un marché, aux fleurs : des fuschias qui sont des arbres, des rosiers en pot, des plantes diverses dont les racines ou les tiges baignent dans l'eau gazouillante d'un ruisselet ; — plus loin, des friperies, vendues principalement par des femmes turques : vestes, soutachées d'or, d'un mari

défunt ou décavé, sérouals à ramages, serviettes brodées, vieux tissus d'Orient, etc..

Dans les rues avoisinantes, le bourdonnement continue. Des fabricants d'alambics tapent, comme des sourds, sur les ventres de cuivre. — Aux étalages des juifs, des étoffes d'Occident rangées avec un certain art. — Des barbiers, avec cour plénière de musulmans de tout âge, fumant ou songeant sur des divans circulaires. — Des boutiques mixtes dans lesquelles, d'un côté, un cordonnier bulgare confectionne des souliers, de l'autre, un horloger turc rhabille des montres dont les boîtiers accrochés à la vitrine amusent le regard. Ce dernier est un beau vieillard, à barbe blanche ; hissé sur un haut tabouret, les. lunettes relevées, une loupe en guise de monocle, il se tient droit, grave et fier, comme s'il était encore le vainqueur incontesté. Il est aujourd'hui levaincu, mais vaincu coriace, car le cachet turc, qui disparaît dans la Bulgarie du nord, reste ici très sensible à l'œil, tandis que l'oreille perçoit, à chaque instant, des conversations en langue grecque. Le Rouméliote est, en somme, dans une situation précaire : ni chair ni poisson. On dit la population nerveuse et mécontente.

Et pourtant, le flot de la civilisation monte ; derrière la vitrine d'un magasin, une image, toute neuve, présente aux habitants de Kasanlik des messieurs très bien vêtus à l'européenne, avec cette légende : « La mode française f journal des tailleurs ».

En dehors du rayon du marché, le silence se fait dans les rues désertes ; je retrouve les longs murs qui ont l'air de cacher des mystères et les maison-

l8o CHAPITRE XVI

nettes dissimulées dans renfoncement des jardins. — Autour de l'église orthodoxe : écoles vastes et murmurantes, comme des ruches en travail.

A la porte de la ville, du côté nord, les morts chrétiens et mahométans dorment dans deux cimetières jumeaux, au milieu d'un paysage doux, remarquable par une profusion de noyers superbes. Des chariots se trainent paresseusement, posés sur des roues à peu près rondes, et sur des essieux dont l'extrémité est en fer, ce qui est le nec plus ultra de la civilisation rurale. En Bulgarie, il n'entre pas, en général, un gramme de métal dans la construction d'un chariot qui n'est, d'un bout à l'autre, qu'une collection de pièces de bois assemblées avec des chevilles. Quelques débrouillards clouent aujourd'hui, sur la circonférence de leurs roues, les cercles en fer enlevés à des barriques françaises, mais ce sont des révolutionnaires sentant le fagot.

Tous les paysans que je rencontre ont des roses à leur bonnet ou à leur ceinture ; un vieillard, assis sur son âne, en tient à la main un gros bouquet. A Kasanlik, la rose est dans son empire et, plus heureuse que beaucoup de souverains, on l'aime, car on peut dire : « La rose c'est de l'argent ».

Kazanlik vient du mot turc Ka\an (chaudron), nom donné aux alambics qui servent à distiller l'essence de rose. Cette distillation occupe, pendant plusieurs semaines, une bonne partie de la population agricole de cette région, poétiquement appelée : « la vallée des roses. » A cette époque de l'année, c'est la préoccupation maîtresse. Presque tous les chariots, venus aujour-

EN BULGARIE ET EN ROUMÉLIE l8l

d'hui au marché, remportent un, quelquefois deux, de ces instruments qu'ils ont achetés ou fait réparer. C'est une sorte de grande bonbonne en cuivre étamé ; on y jette les roses avec une quantité d'eau déterminée par des vases spéciaux, d'une contenance connue ; on allume le feu dessous, et la vapeur se condense dans un appareil tubulaire, en forme de champignon très bombé, qui coiffe la chaudière; à cet appareil est soudé un court tuyau oblique auquel s'adapte un tuyau plus long, chargé de conduire l'essence dans un flacon en verre, après qu'elle a traversé le courant d'eau froide, destiné à activer la distillation. L'opération est des moins compliquées.

Vu d'un peu loin, le Kazan a vaguement l'apparence d'une grue colossale, et lorsque, le soir, au-dessus des chariots, les silhouettes s'enlèvent sur le ciel rougeoyant, on dirait de grands oiseaux mélancoliques, capturés par les barbares et emmenés en captivité.

On entend, ici, parler de roses, comme de politique, à Paris, ou de pommes, en Normandie ; toute question cède devant celles-ci : Y aura-t-il des roses? N'y en aura-t-il pas? Auront- elles du parfum? N'en auront-elles point? une conversation vient de s'échanger, près de nous, sur cet important sujet : l'un prévoyait qu'il y aurait beaucoup de roses, cette année, parce que le printemps était chaud ; l'autre avait constaté que les tabacs étaient très beaux et qu'il n'y a jamais coïncidence entre la prospérité des deux récoltes ; un troisième personnage décidait que les roses

auraient beaucoup de parfum, parce que les pluies avaient été rares; un quatrième présentait je ne sais quelle objection; un cinquième, homme prudent, hochait la tête d'un air entendu, sans ouvrir la bouche. Pendant ce temps, le bon Dieu faisait sa petite affaire; mais ses créatures avaient perdu une heure d'un temps qui n'est guère précieux, au seuil de l'Orient, à lancer dans l'espace ces insectes prolifiques qu'on appelle des « paroles en l'air. »

Au sortir de Kasanlik, les champs de roses se succèdent presque sans interruption. A mesure que nous avançons dans la plaine, la floraison s'accentue; il y a des espaces complètement roses dont la vue est délectable. Des parfums pénétrants nous enveloppent de toutes parts.

Cette poétique culture suffirait à rendre cette route inoubliable; elle l'est encore par l'abondance de noyers d'une plantureuse venue et le nombre extraordinaire des tumuli. Ces monticules énigmatiques sont d'ailleurs extrêmement multipliés dans toute la Bulgarie; nous aurions pu en compter plus d'une centaine, durant notre voyage. Quelques-uns ont été fouillés dans les environs de Sofia, sans amener de découverte bien intéressante. On n'est pas d'accord sur l'âge et la destination des tumuli. Selon les uns, ils remontent à la période préhistorique; les autres y voient des observatoires militaires, élevés à une époque plus récente; la tradition populaire les attribue aux janissaires de la conquête ottomane. Il est probable que les tumuli de Bulgarie datent de l'époque des Thraces. Dans son voyage archéologique en

Thrace, Albert Dumont fait remarquer qu'ils ne recouvrent pas des allées de pierres brutes, comme la plupart de ceux qui ont été ouverts en Occident et, d'un autre côté, on trouve, clairement décrits dans Hérodote (Livre V, chapitre vin, Funérailles d'un chef thrace) les procédés employés pour édifier ces sépultures monumentales. Cette particularité a été signalée par M. C. Jirécek dans un travail publié en allemand, à Prague, en 1877 (Heerstrasse von Belgradnach Constaniinopel).

Kalofer est bâtie juste au seuil de la coulée par laquelle on pénètre de la vallée de la Toundja dans celle du Guiopsou, d'un niveau inférieur, d'où nous gagnerons, en descendant un second gradin, la vallée, plus basse encore, delà Maritza. La situation est des plus heureuses. En remontant le cours de la Toundja, qui s'arrondit gracieusement pour traverser la ville, on est en communication, avec levai deTroïan,dont nous avons effleuré l'extrémité opposée près de Loftcha, et on arrive aux sommets qui forment la ligne de partage des eaux entre la mer Noire et la mer Egée. C'est là, dans les farouches solitudes de l'Hémus,

Quâ patet umbrosum Rhodope glacialis ad Hœmum

que s'est dénoué un des drames les plus chantés de la mythologie antique : Le massacre d'Orphée, misa mal par les Ménades vexées de son indifférence. Sous ce petit pont de bois, ont roulé la tête et la lyre du chantre divin, cfévotement escortées par les

Naïades jusque la Maritza, que les Latins appelaient YHébrus.

caput Hebre, lyramque

Excipis et miserum! medio dum labitur amne, Flebile nescio quid queritur lyra, flebile lingua Murmurât exanimis, respondent flebile ripae.

En arrivant à Kalofer, on ne voit qu'habitations neuves; la dernière guerre à haussmannisé cette petite ville. La vallée de Kasanlik eut particulièrement à souffrir des ravages de l'armée turque, qui en avait fait sa base d'opérations dans la campagne entreprise pour reconquérir la position de Chipka. Lorsque, au début des hostilités, Gourko jeta ses éclaireurs dans la vallée de la Toundja, il y fut reçu avec enthousiasme par les Bulgares. Ceux-ci se joignirent, en grand nombre, aux troupes russes. Quelques jours plus tard, Suleyman apparaissait à son tour et obligeait l'ennemi à se replier sur Chipka pour ne pas être coupé de Tirnovo. Le vindicatif pacha, au lieu de mettre à profit la faiblesse numérique du corps de Gourko pour tenter immédiatement l'attaque du défilé, songea d'abord à se venger. Il envoya l'armée de Réouf-Pacha, divisée en colonnes volantes, piller les différentes localités de la Roumélie. Kalofer se défendit bravement et, le lendemain de l'assaut, n'était plus qu'un monceau de ruines. Une dizaine de maisons avaient seules échappé à l'incendie allumé par les bachi-bouzouks.

Sept ans ne se sont pas encore écoulés, depuis ce désastre, et Kalofer a repris, sinon son ancienne

EN BULGARIE ET EN ROUMÉLIE l8j

importance, du moins sa physionomie riante — et sa gaieté, car on s'y marie : une noce défile sous nos fenêtres, deux musiciens tziganes en tête; quatre jeunes gens portent des plateaux garnis d'étoffes qui recouvrent les présents du marié à la mariée, présents que le pope vient de bénir dans la petite église blanche perchée, là-bas, sur un rocher isolé. Les fiancés brillent par leur absence. La famille et les amis suivent à la débandade, avec une vitesse d'un kilomètre à l'heure. N'est-ce pas M. Gabriel Charmes qui nous a conté que les noces, au Caire, vont lentement, et les enterrements, très vite. Il en est de même en Bulgarie, et je trouve cela extrêmement philosophique.

l86 CHAPITRE XVII

Encore la noce. — Le cheval malade et la sorcière. — Le professeur F. — L'instruction publique à Kalofer. — Descente dans la vallée du Giuopsou. — Karlovo, la cité des veuves. » — Tentations d'un • bibelotier, » — Le lamento d'un Turc arriéré. — Un ami improvisé. — Courtoisies indigènes. — Croquis féminins. — La cascade de la Souchitza. — Une « gaillarde.» — • Une étape enivrante. — Bania. — Art vétérinaire.

25 mai.

A six heures du matin, je suis réveillé par un aubade : la noce d'hier a repris sa promenade, au complet cette fois. Le marié, gendarme timide, donne le bras à une mariée (pas timide du tout), vêtue d'une robe d'un violet féroce, taillée « à la franque » et la tête nimbée de longs voiles de tulle blanc lamé d'argent. Le couple est précédé d'un musicien qui tire des sons aigus d'un fifre imperceptible, et suivi par un troupeau de femmes. Un joueur de biniou commande la droujina des hommes.

L'abominable froid du col de Chipka nous aura été fatal : à moi d'abord, qui ai rapporté des hauteurs une névralgie bien conditionnée, et au meilleur cheval

de la talika, dont les jambes, à demi paralysées, ne fonctionnent plus que par la force de l'habitude. Comme on songeait à l'abandonner, Méhémetaeu la lumineuse idée de recourir à une sorcière ; celle-ci est déjà venue, en grand mystère, hier soir, et à notre insu. Nous Pavons surprise, ce matin, au moment où elle répétait les simagrées de la veille.

Un littérateur de profession ne négligerait pas de brosser, sous prétexte de couleur locale, un tableau des plus réussis. La vérité m'oblige à confesser que la sorcière est une paysanne comme les autres, opérant sans mise en scène exagérée. L'outillage de sa diablerie se compose d'un vase rempli d'eau pure et d'un réchaud ; elle jette dans l'eau des charbons ardents, se signe à plusieurs reprises, et, prenant dans sa bouche une gorgée du liquide brûlant, le crache en détail à la tète du cheval, avec des tours de bras analogues aux passes des magnétiseurs. Tout cela est accompli avec une gravité qui n'a d'égale que celle des spectateurs, nous exceptés. On ne sait vraiment pas si l'on a affaire à des charlatans ou à des convaincus. Les sorciers ou les sorcières — il en existe presque dans chaque village — travaillent en général pour l'honneur, et leur prétendue science ne les enrichit guère; à peine acceptent-ils de quoi acheter un cierge qu'ils brûleront devant l'image de tel ou tel saint. J'ai ouï parler d'un Turc qui guérissait les fiévreux, à l'aide d'un cachet, possédé, disait-il, par sa famille, depuis l'époque de la conquête. Il imprimait, trois fois, le susdit cachet sur une feuille de papier blanc, découpait avec soin les empreintes et les

brûlait séparément. Il en résultait trois pincées de cendres qu'on devait avaler en trois jours ; et — vous le croirez si vous voulez — neuf fois sur dix le malade était guéri.

Bien entendu, la confiance du paysan en ces jongleries est inébranlable. Une heure plus tard, le cocher Petro, interrogé sur l'effet des incantations de la bonne femme, répondait gravement : « Elle est venue hier soir, et le cheval a mangé son orge ; elle est revenue ce matin, et le cheval marche ». C'était vrai, mais l'infortuné marchait, à faire pleurer les âmes sensibles ; nous évitons de nous retourner pour ne pas voir l'allure piteuse de la talika qui est bientôt distancée.

Au moment où nous démarrions, survient le professeur F... que nous avons manqué chez lui, quelques minutes auparavant. Malgré sa connaissance imparfaite de la langue française, il trouve le moyen d'exprimer pour notre pays des sentiments de sympathie et rappelle qu'il a reçu autrefois notre compatriote Lejean. Quoique ayant mordu à la politique et exercé les fonctions de préfet, ce sage est content de son sort actuel et s'intéresse passionnément à ses jeunes ouailles. Nous lui causons un plaisir évident en le questionnant sur la situation de l'instruction publique à Kalofer. Pour une population de quatre mille âmes, il y a plus de cinq cents enfants dans les deux écoles de filles et de garçons. La proportion est si glorieuse que je ne garantis pas l'exactitude de cette statistique.

La descente dans la belle vallée du Guiopsou,

dont les principaux centres se nomment Karlovo et Sopot, est plus escarpée que ne le faisait prévoir la structure générale du paysage. A mi-côte nous remarquons une pépinière d'arbres greffés — c'est un événement dans le pays. —Voici l'Ak-Déréqui sort d'un bouquet de frondaisons et réunit ses eaux à celles du Guiopsou, avant d'aller rejoindre la Maritza. Je ne puis détacher mes yeux du frais sentier au bout duquel se cache, à une douzaine de kilomètres, l'un des monastères consacrés à la Sveta Bogorodit\a. Il a été incendié pendant la guerre et sa réédification n'est pas terminée. Qu'importe? Le site, à lui seul, motiverait le crochet qui nous tente. Mais, en voyage, si l'on succombait à toutes les tentations, quand reviendrait-on ?

A une heure de Kalofer, nous quittons la route de Philippopoli,pour prendre, dans la direction du nordouest, vers Karlovo, un raccourci semé de fondrières et n'offrant d'autre distraction qu'un cimetière turc où plus d'un milier de pierres sont encore debout, bien qu'on n'aperçoive aucun village aux environs.

Karlovo, appuyé au Balkan et tassé dans la verdure, n'est visible qu'à courte distance, ce qui ne l'empêche pas de produire un effet des plus agréables qui s'accorde mal avec le triste surnom que lui a valu la guerre de 1877. Sa voisine, Kalofer, s'était défendue assez longtemps pour permettre aux vieillards, aux femmes et aux enfants de se réfugier dans la montagne; ils y furent rejoints par le plus grand nombre de ceux qui avaient fait le coup de feu contre les troupes de Réouf-Pacha. On eut donc peu de morts

IÇO CHAPITRE XVII

à déplorer, tandis que la ville abandonnée fut entièrement détruite. — A Karlovo, au contraire, la ville a peu souffert, mais ses habitants ont été décimés. Suivant la version rouméliote, Turcs et Bulgares avaient conclu un pacte, d'après lequel ils devaient se protéger mutuellement contre les Russes, d'une part, contre les bachi-bouzouks, de l'autre. A l'arrivée de Gourko, les Bulgares tinrent parole, mais quelques semaines plus tard, quand les Russes se retirèrent devant les bataillons ottomans, on les livra, sans défense, au mépris de la parole jurée. Les uns évaluent à 800, les autres à 1500 le nombre des victimes — en pareille affaire l'exactitude des chiffres est discutable — mais en tout cas, le nombre fut très élevé puisque la ville a reçu l'appellation lugubre de Cité des Veuves.

Aujourd'hui dimanche, les boutiques sont closes. Nous visitons l'église; j'y découvre quelques boiseries marquetées de nacre qui me font commettre un gros péché d'envie, à la barbe de saint Pierre et de saint Paul. En négocier l'achat avec le pope ne serait peutêtre pas impossible, seulement il faudrait des semaines ou des mois, et surtout des intermédiaires, pour que l'opération pût aboutir.

En attendant l'arrivée de la talika, sans laquelle il n'y a pas de déjeuner possible, nous arpentons nonchalamment les rues muettes que plafonnent, çà et là, des treilles. Sur le devant d'une mosquée, encore affectée au culte, mais dont les peintures et les inscriptions ont en partie disparu, une galerie couverte, et délicieusement fraîche, nous invite à la rêverie, ce

repos des voyages. Tout près, une belle maison turque, avec un jardin plein de tourterelles. Pourquoi, dans ce lieu charmant où l'âme est en paix, la bête insinue-t-elle à l'estomac creux qu'une douzaine d'huîtres et un filet cuit à point l'emportent sur la poésie? — Nous interrogeons un musulman désœuvré qui nous apprend qu'une habitation de cinq à six pièces se loue six francs par mois — pas de commerce, la ville est morte ; les femmes fabriquent du chaïak, les hommes du gaëtane ; on s'en tire, parce que la vie n'est pas chère ; mais cela ne durera pas longtemps. La gare de Philippopoli aspire tout ce qui est aisément transportable : les œufs, les fruits, les volailles, etc., elle aspirerait les maisons, si les maisons pouvaient s'envoler. — Et alors, la plainte banale : « Ah ! les chemins de fer ! c'est bon pour nos enfants, ils seront plus délurés que leurs pères; mais nous autres, les vieux, nous ne saurions les aimer». Au milieu de notre déjeuner, entre un indigène qui s'improvise notre ami. Il apporte une chaise, sans nous consulter, pêche à bras raccourcis dans le plat de cerises et bavarde intarissablement en turc. Il dit les misères de Karlovo, pendant la guerre de 1877; lui-même, après avoir, à grand'peine, sauvé sa peau, fut emmené avec beaucoup d'autres à Philippopoli. Durant deux mois, son premier soin, en se réveillant chaque matin, était de vérifier si sa tête tenait encore sur ses épaules...

— Vous avez soif, notre ami ?

— Oui, vraiment.

— Un verre de vin de France ?

IÇ2 CHAPITRE XVII

— Deux, si vous voulez.

Et le voilà reparti, à propos des roses. Il nous . rappelle que cette culture remonte à une haute antiquité. Au commencement du siècle, la plupart des rosiers étaient la propriété de la sultane Validé.

Les roses se vendent deux piastres, en moyenne, (40 centimes), l'oka (1250 grammes), et l'essence deux roubles (7 francs), le meskal (un dramme et demi ; il y a 400 drammes à l'oka)...

— Une tasse de café, notre ami ?

— Parfaitement.

Son enthousiasme redouble (yous êtes orfèvre, monsieur Josse ?). « Ah les roses ! quelle bénédiction de l'ange Gabriel! Nous fournissons l'Orient et l'Occident ; les grands parfumeurs de Londres et de Paris viennent chez nous ; si la Thrace disparaissait, que deviendrait le monde? Est-ce que...

— Une goutte de cognac, notre ami?

— Comment donc!

Ici, il est bon de remarquer que la gloire n'est pas un vain mot, ainsi que l'a prétendu Balzac, froissé d'être méconnu par une servante d'auberge. Beaucoup ignorent le nom de Balzac ou de Napoléon, celui même de Zola ; du nord au sud et de l'est à l'ouest, il n'est personne qui n'ait entendu parler de la dynastie des Cognac.

Le déjeuner est archi fini ; je commence à donner des signes d'impatience. L'invité, de génération spontanée, conclut : « j'ai appris que des étrangers étaien arrivés ; je n'ai pas voulu qu'on puisse dire que per-

sonne ne les avait accueillis, pour leur indiquer les beautés de notre pays — et je suis venu. »

Tant de bonté nous aurait paru suspecte, si notre bienfaiteur n'eût pas eu l'air d'un aussi brave homme, d'apparence très correcte. Nous éprouvons plutôt quelque embarras à décourager son dévouement, en avouant que j'ai déjà expédié ma carte à son compatriote, M. Y..., dont le nom figure sur notre carnet de voyage. — La courtoisie est décidément la vertu cardinale des habitants de Karlovo, car M. Y..., devançant notre visite , vient se mettre à notre disposition. C'est un jeune homme de bonne mine, mais son vocabulaire français est excessivement restreint.

Il est convenu qu'en dépit de l'heure brûlante, on ira voir la cascade avec l'ami n° 2. Nous avions compté sans l'ami n° 1 , disparu depuis cinq minutes. Il s'est embusqué à la porte de sa maison, nous happe au passage et nous force d'entrer chez lui, c'est-à-dire dans un joli jardin, tout garni de ses chères roses, de vignes, de citronniers en pleine terre. La famille nous attend sous les armes : sa femme, une séduisante blonde, svelte, à l'aise dans une toilette ultra-civilisée et piaffant sur des talons hauts; la belle-sœur, toute pareille, avec deux ou trois années de moins; la mère fidèle aux vieilles modes bulgares, sévère dans sa robe de laine noire, h tète froide serrée dans une étoffe de même couleur. Ce contraste existe dans toutes les familles de la classe moyenne. Le progrès commence nécessairement par les femmes et s'attaque d'abord aux chif-

fons. En valez-vous mieux, Mesdames de la nouvelle couche? Vos maris répondront.

Sous le prétexte, peu justifié, que la belle-sœur parle notre langue, on la met sur la sellette, avec la fierté du père français dont le fils sait articuler « yes et very ivell » et qui lui dit : « parle anglais avec Monsieur ». Le résultat est à peu près le même dans les deux cas, et nous nous empressons d'esquiver une seconde tournée de confitures de roses — très touchés, d'ailleurs, d'une aussi cordiale réception.

La promenade tient ce qu'elle avait promis, comme température et comme agrément. On a beau avoir vu les cascades, par douzaines, les chemins ombragés, par centaines, les vieux arbres, par milliers, la nature se répète beaucoup moins que les Chambres de députés, toujours accueillies par Louis-Philippe « avec un nouveau plaisir ». Nous suivons l'exemple de ce roi très fin et nous admirons consciencieusement les bonds de la Souchitza sur son escalier de rochers, qui sert de communication avec le val de Troïan.

Au retour, station obligée chez notre guide ; nous sommes attendus dans le grand jardin par une femme d'une quarantaine d'années, qui est sa sœur, une jeune fille de quinze ans, qui est sa nièce, et une autre de dix-huit à vingt ans. Cette dernière est la personne vouée aux utilités, celle qu'on inviterait chez nous, quand on est treize à table. Elle a fait ses études en Russie, parle assez bien le français pour nous servir d'interprète, et exerce aujourd'hui les fonctions d'institutrice à l'école communale. Son aplomb naïf est des plus drôles : elle nous confie que la na-

EN BULGARIE ET EN ROUMÉLIE IÇj

ture est très belle à Karlovo, mais « qu'il n'y a pas d'hommes ». Les jeunes filles « élevées à la turque » (quel dédain dans ces quatre mots I) ne sortent jamais; elle seule plane au-dessus des préjugés, va, vient, se promène, sans souci du <i qu'en dira-t-on ». En somme, une gaillarde. Notre jeune ami la mange des yeux, et, si nous revenions ici l'an prochain, je gage que nous verrions une noce.

M. Y... nous conduit jusqu'à nos voitures qui sont attelées et reprennent la route de Philippopoli. Nous n'avons guère à dévider qu'une quinzaine de kilomètres sur une chaussée horizontale, en parfait état. Pour la seconde fois delà journée, une chouette s'est enlevée sur notre droite — signe certain de bonheur. — Les huppes cabriolent, avec la gaucherie des clowns voués au rire des foules; de l'aile des geais bleus (l'oiseau de cuivre des Turcs), le soleil détache des éclairs métalliques. La plaine est vibrante des clartés qui tombent d'un ciel plus pur que le pur cristal; les lointains assoupis ont des bleus pâles de turquoise. Bêtes et gens, baignés dans cette atmosphère limpide, s'imprègnent de la joie de vivre , qui se glisse dans les veines avec la perfidie des sèves, aussi capiteuses qu'un vin nouveau.

Nous coucherons au village de Lbidja-Keuï, plus connu sous le nom de Bania, comme toutes les localité de la Bulgarie qui possèdent des bains thermaux ; nombreuses sont ces localités. Le Balkan se termine au sud par un versant abrupt dont le pied est formé par une faille qu'on peut suivre sur une étendue considérable, que jalonnent une ligne presque ininter-

rompue d'épanchements éruptifs et de sources d'eaux chaudes. Cette dislocation, qui a séparé le massif cristallin du Balkan des terrains primitifs constituant une grande partie du sol de la Turquie d'Europe, a donné lieu aux vallées de la Toundja et du Guiopsou, en Roumélie, ainsi qu'à la plaine de Sofia, en Bulgarie.

Nous profitons de la dernière heure de jour pour aller, à quelques centaines de mètres, visiter Y établissement. Le mot est bien pompeux pour désigner une baraque passée au lait de chaux, et dans laquelle sont enfermées deux piscines, l'une pour les hommes, l'autre pour les femmes. L'eau, à une température d'au moins 40 , exhale une odeur légèrement sulfureuse. A l'entour du petit édifice, des campements se sont installés, pour remplacer le grand hôtel absent. Les hommes fument ; les femmes cuisent, au même feu, la soupe du soir et le linge sale de la famille.

Le terrain sur lequel reposent les bains, est, ainsi que les champs voisins, blanchi d'efflorescences salines; en certains endroits, il suffit d'enfoncer dans la terre le bout de sa canne, pour faire jaillir un petit jet d'eau bouillante, et des bataks dérobent le sol sous le pied des imprudents. Je doute pourtant que le danger soit bien réel, car, de tous côtés, des troupeaux de bœufs se rassemblent, à la voix des bergers, sans troubler par un seul cri le silence du crépuscule. Autant nos troupeaux sont mugissants, autant ceux de Bulgarie sont taciturnes — hormis les moutons, braillards comme, en tout pays, les imbé-

ciles.

Au han, Méhémet, qui n'a plus de sorcière sous la main (le village ne compte pas une demi-douzaine de maisons) ou dont la foi a faibli, est fort occupé à la confection d'un onguent pour son cheval. Il pile avec ardeur de l'oignon, de l'ail, du poivre rouge, du gros sel gris, trempés de vinaigre. Ce cataplasme énergique est appliqué sur les épaules et les reins du malade. Si celui-ci n'est pas guéri demain, c'est qu'il sera mort.

La matinée d'un flâneur au han de Bania. — Le Papas épicurien. — La route de Philippopoli. — La ville à vol d'oiseau.

26 mai.

Jules — vous ai-je dit le nom de mon camarade ? — Jules a tous les vices, ou plus poliment, toutes les sensualités: il ne peut voir un bon plat, sans sauter dessus, un rayon de soleil, sans se mettre dessous, un bain chaud, sans se jeter dedans. Aussi, a-t-il simulé l'homme vertueux en se levant, dès l'aube, pour aller mystérieusement courtiser la Naïade. Il en revient, joli comme les amours, mais cuit, ce qui s'appelle cuit. Je n'en suis pas absolument fâché ; non que je me réjouisse, à l'ordinaire, des malheurs d'autrui, mais le sybarite n'a-t-il point osé me reprocher, un jour, de ne savoir pas me tenir tranquille, comme si les voyages étaient compatibles avec Timmobilité. O suavités de la vengeance ! Je lui narre les douceurs de la vie sur le dos, à l'heure fraîche du matin, les bonnes pipes fumées sous la vérandah, durant que

passent les belles filles courbées sous les paniers de roses; je chuchote à son oreille mes découvertes dans Tintérieur du han : Un profil de brune, entrevu par la fenêtre de gauche ; une chevelure de blonde, voltigeant à la fenêtre de droite. Je lui esquisse des tableaux de genre : un officier convalescent, étendu sur une chaise longue, sa femme brodant des pantoufles où domine le rouge aimé des militaires ; l'enfant dans un berceau suspendu au plafond par deux longues cordes, comme une escarpolette, les oscillations, déterminées par un mouvement initial, se perpétuant d'elles-mêmes et balançant des voiles de mousseline qui font, à la fois, office de chasse-mouches et d'éventail...

Mon chapelet s'égrenait malicieusement lorsque je vois la victime révoltée se lever soudain, descendre en trois bonds l'escalier de bois, se précipiter dans les bras d'un vieux papas, et, l'instant d'après, trinquer cordialement avec lui. Je n'ai eu que plus tard le mot de l'énigme ; ils avaient bouilli ensemble, le matin, dans la même marmite — on se lie quelquefois pour moins que cela — et le saint homme lui avait exposé la théorie qu'il applique depuis cinquante ans : « un bain à l'aurore ; une promenade ensuite ; puis, une pleine bouteille de vin ; et vogue la galère 1 » En voilà au moins un qui prend la vie du bon côté.

A dix heures, nous mettons le cap sur Philippopoli. Non loin de Kuperlû, un han, flambant neuf, nous fournit un déjeuner, et un abri contre les violences d'un ouragan sec, comparable à un coup de sirocco algérien. La route, long ruban déroulé dans la plaine

n'est plus qu'à 180 mètres d'altitude. Les blés jaunis arrivent déjà à maturité; les luzernes sèchent sur pied, faute de pluie et d'irrigations. Nos chevaux altérés cherchent en vain une goutte d'eau dans le lit sablonneux des rivières. Au sol léger, propice aux roses, succèdent des couches de terre presque noire, mais ce qui domine partout, c'est le vague ennui des lignes droites. Elles ont la réputation d'être le plus court chemin d'un point à un autre ; je crois cette réputation très surfaite. Depuis deux mortelles heures, nous avions devant les yeux ces trois pains de sucre que les Grecs appellent Philippopolis, les Turcs Félibé et les Bulgares Plovdiv — sans parler des Anciens qui disaient aussi Trimontium — lorsque l'hôtel de Bulgarie (olim Vaccarino) nous ouvre ses portes.

La ville est pressée entre la Maritza et ses trois collines, dont une seule est entièrement habitée. Audessus delà mêlée confuse des maisons, les minarets des mosquées, les dômes des églises grecques, les frontons des écoles bulgares semblent se défier, comme les héros d'Homère, et représentent bien le triple élément de la lutte engagée en Roumélie. La série des rues continue, d'un côté, vers la rivière et, de l'autre, relie la première colline à la seconde. Un nouveau quartier, bâti en plaine, tend à rejoindre la gare, rejetée à une grande distance. La physionomie en est exclusivement européenne; de jolis petits hôtels, entourés de jardins, bordent ce boulevard Malesherbes en miniature.

Au pied de la troisième colline : un cimetière turc ; quelques turbés, que des grilles en fer protègent, se

recommandent à la vénération des musulmans. Au point culminant : une variante des pyramides russes de Saint-Nikola et d' Arab-Konak. Sur le granit, un bas-relief, en marbre blanc, dessine un écusson surmonté d'une croix et de l'aigle russe à deux têtes ; au-dessous, un trophée de canons et de fusils soutient l'étoile de saint Georges. L'inscription associe le nom du général Gourko à celui du tzar Alexandre II et porte les dates des 3, 4 et 5 janvier 1878, qui marquent la dernière phase de la guerre. Dès le 3 1 décembres, l'armée russe tout entière avait franchi les Balkans et, de Kustendil à Slivno, en occupait le versant sud, sur une étendue de près de cent lieues. Les débris des troupes de Suleyman-Pacha étaient massés à Tchirpan; Safver-Pacha tenait encore à Philippopoli qui fut attaquée le 3/1$ janvier, et évacuée le lendemain. Le 5/17 du même mois, les plénipotentiaires turcs se rendaient à Kasanlik auprès du grand-duc Nicolas pour demander un armistice.

Philippopoli (suite). — Les deux gouverneurs ou les incertitudes d'une guérite officielle. — Hospitalité française.— Les catholiques en Bulgarie. — Le prélat-fantôme, — Bulgares et Grecs.

27 mai.

La sagesse m'interdit de démêler l'écheveau politique de la Roumélie orientale et de risquer le bout du doigt dans un engrenage encore plus compliqué que celui de la Bulgarie.

Je m'abstiendrai donc de rechercher pourquoi Aleko-Pacha, parvenu au terme de ses cinq années de gouvernement, ne réussit pas à obtenir le renouvellement d'un bail qui ne lui déplaisait nullement. Serait-ce, comme on l'a dit, qu'ayant ménagé la chèvre et le chou, il n'a pour lui ni le chou ingrat ni la chèvre oublieuse, et qu'un ours blanc, trop négligé, a tout à coup montré les dents ? Toujours estil que cette question, à peine résolue, de l'héritage du prince Vogoridès, est l'intérêt palpitant du moment, passionne les esprits, affriole les langues et entretient parmi les sceptiques une douce gaieté.

Des Anglais y auraient eu matière à paris ; c'est un sport comme un autre. Avant la course, un grand nombre de chevaux étaient engagés; il y en avait de tout poil, de tout âge et de toute encolure : des pursang, des demi-sang et jusqu'à des simples bidets; mais, au départ, la lutte s'est vite circonscrite entre la fière monture d'Aleko, grand prix de 1879, et le double poney, plein de feu (quoiqu'il ne soit plus jeune), de son secrétaire général, M. Crestovitch, alias Gavril-Pacha. Un jour, c'était celui-ci qui l'emportait ; le lendemain, un rush projetait celui-là en avant, d'une longueur; le surlendemain se terminait par un dead-heat. Le Ring n'osait plus vaticiner et, dans le public, courait une légende dont on ferait un joli scénario intitulé : Les incertitudes d'une guérite officielle. On colportait, tout bas, la nouvelle : que la guérite, emblème de l'autorité, avait entrepris, avec son factionnaire, un voyage de va-et-vient entre les concurrents, s'arrêtant, selon les phases du handicap, tantôt devant la maison d'Aleko-Pacha, tantôt devant celle de M. Crestovitch. On la croit définitivement fixée à la porte de ce dernier.

Encore moins parlerai-je des rues de Philippopoli et de leurs aspects variés. Il arrive qu'une mouche, placée près de l'œil, nous cache une montagne ; une maison nous a empêché de voir les autres. Elle est habitée par deux jeunes compatriotes, sortis de notre École polytechnique ; l'un, expert dans l'art de l'ingénieur, l'autre très versé dans la science financière. Supposez qu'ils s'appellent A... et B...; je serais fort embarrassé d'exprimer leur amabi-

lité, autrement qu'en écrivant : A = B, si A... n'était affecté d'un exposant — vêtu à la dernière mode et charmant de tous points — qui l'élève à une incalculable puissance. En termes moins techniques, A... est marié ; une Parisienne, de vraie souche, n'a pas hésité à partager son exil de Roumélie.

Tomber, en pleine Bulgarie turque, dans un intérieur embelli de la grâce d'une Française, retrouver, par un coup du sort, à six cents lieues de la frontière, la Patrie, sous sa forme la plus exquise, la plus raffinée — je meurs d'envie d'écrire : et la plus alimentaire — c'est une de ces joies du voyage que comprendront seuls, dans toute sa plénitude, ceux qui l'ont éprouvée.

Sur un tapis de Turquie

Le couvert se trouva mis;

Je laisse à penser la vie

Que firent les cinq amis. 3

Ce repas qui, grâce à Dieu, ne figurait que le premier numéro d'une série, fut un poème en plusieurs chants. Il laisse tout au plus le temps d'aller rendre la politesse que l'évêque catholique a bien voulu nous faire, lors de ses tournées pastorales à Sofia. Ce prélat distingué, Dalmate d'origine, n'est entré dans les ordres qu'après avoir goûté aux joies du monde et rencontré sur son chemin une déception cruelle. J'ai entendu parler de lui, l'année dernière, dans sa ville de Spalato, en termes élogieux, et vanter ses succès oratoires.

Les Bulgares catholiques, au nombre de sept

huit mille, sont groupés à Philippopoli et dans sept villages des environs. D'où viennent -ils ? à quelle époque remonte leur conversion ? On n'est pas d'accord sur ce point : pour M. Albert Dumont (V. le Balkan et V Adriatique), il s'agit d'une colonie venue de Sofia, vers 1795. Mon savant ami, le docteur Constantin Jirécek, qui se prépare à quitter la Bulgarie, où, durant cinq années, il a été, soit comme conseiller, soit comme ministre, le principal organisateur de l'instruction publique, pour aller à l'Université de Prague occuper une chaire d'histoire et de géographie, pense que ces catholiques datent de la première moitié du xvm e siècle, et qu'ils furent convertis par les soins de quelques franciscains, originaires de la Bosnie.

Au milieu du siècle précédent, Tévêque, Philippe StanislavofF, avait conquis à la foi catholique les Bulgares de Nicopoli et de quatorze villages voisins. Pendant les guerres austro-turques, qui signalèrent les règnes d'Ahmet III et de Mammoud I er , ces Bulgares, abandonnant leur patrie, s'établirent dans la petite Valachie, devenue autrichienne par le traité de Passarovitz et, de là, vers 1740, dans le Banat, autour de Temesvar ; leurs descendants y sont encore au nombre de vingt-cinq mille environ. Au noyau primitif des convertis de Stanislavoff se rattachent évidemment les trois ou quatre mille catholiques survivant dans le village de Trantchovitza (arrondissement de Nicopoli), et dans ceux de Belené, Lajané et Oréché, du district de Sistow.

Un archevêché catholique a existé à Sofia, pen-

dant le xvn e siècle. Le titulaire résidait au village de Tchiporovtzi, arrondissement de Berkovitza, où des catholiques de la Transylvanie exploitaient des mines de plomb argentifère. Cette colonie remontait au temps du royaume bulgare, et un franciscain, Pierre Salinates de Bosnie, y avait ressuscité, vers 1595, le catholicisme presque oublié. En 1688, pendant les guerres autrichiennes, les habitants de Tchiporovtzi (en latin Cyprovacium) émigrèrent en masse, et leur ville tomba dans l'oubli.

Il subsiste donc, en Bulgarie, deux groupes principaux d'anciens catholiques. Ceux de Philippopoli sont protégés français ; ceux de Sistow sont protégés autrichiens, et, depuis l'année dernière, dépendent d'un évèque de cette nationalité, qui a son siège à Roustchouk. Auparavant, ils étaient placés sous la juridiction de l'archevêque latin de Bucarest.

Il ne faut pas confondre ces anciens catholiques avec les catholiques bulgares-unis. Les premiers suivent le rite latin, les seconds suivent le rite bulgare ; toutefois, aucun point de dogme ne les sépare, les formes liturgiques, seules, diffèrent.

La communauté bulgare-unie a encore aujourd'hui, comme chef, Mgr Sokolski, escamoté — si j'ose dire — depuis plus de vingt-trois ans. La situation est bizarre, et l'aventure mérite d'être rapportée :

La guerre de Crimée avait réveillé de leur torpeur les chrétiens des provinces turques. De cette époque date l'agitation bulgare, qui se traduisit par des revendications tendant au rétablissement des évèques nationaux et à la restitution de la langue slave dans

les églises et les écoles. Dès 1860, on refusa de reconnaître les évêques envoyés par le patriarche de Constantinople, dont le nom fut rayé sur les dyptiques, et la langue grecque disparut. Pendant ce temps, le Comité polonais de Paris poussait à l'union avec Rome les meneurs du mouvement bulgare; la majorité résista, par crainte de perdre son influence sur le clergé. Néanmoins, quelques-uns passèrent le Rubicon et, par l'intermédiaire de Mgr Brunoni, délégat apostolique à Constantinople, firent leur soumission au pape, sous la condition qu'ils auraient un clergé indigène et conserveraient leurs usages liturgiques.

Ce pacte ayant été accepté, le supérieur d'un monastère de Bulgarie, le révérend père Joseph Sokolski, se rendit à Rome, accompagné de deux délégués laïques, pour recevoir, des mains de Pie IX, sa consécration comme évèque catholique. Le sacre eut lieu dans la chapelle Sixtine, le 14 avril 1861.

Cependant, Mgr Sokolski était revenu de son pèlerinage en Italie, et la France avait usé de tout son pouvoir, auprès du sultan, pour faire reconnaître l'existence civile de la communauté bulgare-unie. Elle y réussit, malgré l'opposition des autres puissances, notamment de la Russie, que le coup frappait en pleine poitrine.

C'est alors que se produisit un incident des plus inattendus : Deux mois après son retour de Rome, Mgr Sokolski quittait furtivement sa maison, emportant, avec sa bulle d'évèque, le bérat impérial de chef civil. On a imprimé, depuis, qu'il avait été vu à Con-

stantinople, sortant de l'ambassade russe, et qu'il s'était embarqué, à destination d'Odessa, pour gagner, de là, un monastère dès environs de Kiew. Le mystère de cette fuite n'a jamais été pénétré ; nul n'a revu le prélat-fantôme.

Mgr Sokolski vit-il encore ? Est-il resté attaché à sa nouvelle foi? L'affirmative est soutenue avec quelque apparence de raison. On n'eût pas vraisemblablement négligé de proclamer son retour à l'orthodoxie, et quels motifs y aurait-il de cacher sa mort ? D'un autre côté, comment oublier qu'en 1861 ce moine était déjà un vieillard? Le doute ajoute une étrangeté de plus à ce rêve étrange. Si j'étais J.-P. Laurens, le peintre du pape Formose, je voudrais jeter sur la toile la dramatique vision du vieux captif, momifié, au fond de la Russie rouge, dans quelque sombre cloître où la lueur fumeuse des cierges mordille les reliefs argentés des images byzantines.

En attendant que la lumière se fasse, Rome tient son prêtre pour vivant et fidèle. Il est toujours titulaire du poste qui lui avait été assigné, et ses successeurs ont été considérés comme des coadjuteurs.

L'incertitude qui règne sur la véritable origine des anciens catholiques de Philippopoli, est conforme au caractère général de ces contrées ; l'histoire y a dormi, les religions s'y sont amalgamées comme les races, les langues et les moeurs, de manière à rendre aujourd'hui la ventilation malaisée. Le temps et la constitution politique définitive de la péninsule des Balkans amèneront, seuls, la séparation d'éléments inextricablement mêlés et, en particulier, de l'élé-

ment grec et de l'élément bulgare. Aussi loin qu'on s'avance au sud et à l'est, on découvre des familles, . bulgares de sang, devenues grecques d'habitudes, de relations, voire d'état civil, et qui ont conservé, plus ou moins pure, la langue nationale. Les Slaves prédominent dans beaucoup de villages de cette région, Aux environs d'Andrinople, sur l'une des rives de î'Arda et de la Maritza, il n'y a guère que des Bulgares, et certains faubourgs de la ville en sont presque entièrement peuplés.

De même que, parmi les populations voisines, des groupes bulgares ont survécu, de même, au milieu des Bulgares orthodoxes, on retrouve, non seulement des épaves vivantes de communautés catholiques, mais aussi des traces matérielles de leur existence dans le passé. A Sofia, oO je crois qu'il n'y a plus aujourd'hui aucun Bulgare uniate ou catholique romain, et dans un certain nombre de localités, les paysans montrent l'emplacement du cimetière des « Pavlikans », c'està-dire des Pauliciens ou Manichéens ; tel est le nom que les Grecs donnent indifféremment à tous les anciens catholiques et que ceux ci se donnaient euxmêmes, il y a peu d'années encore, aux dépens de leur nationalité. Dans son ouvrage sur la Bulgarie danubienne et le Balkan, Kanitz constate qu'un paysan de la mission de Nicopoli, interrogé sur sa nationalité, n'omettait jamais de répondre : « A% %am Pavliken » (je suis Paulicien). Il semble donc que, contrairement à l'opinion de M. A. Dumont, les catholiques bulgares étaient surtout des restes des anciens hérétiques, ce qui expliquerait, d'ailleurs, comment,

isolés, ils ont été plus accessibles aux missionnaires qui prêchaient une confession étrangère.

En 1880 ou 1881, Rome a envoyé un délégué chargé d'étudier s'il n'y aurait pas quelque chose à tenter dans la Thrace et la Macédoine, pour réunir les fragments de catholicité qui surnagent, et conduire une campagne de propagande. Sa mission n'a pas abouti, mais il est difficile d'admettre qu'il ne se fasse pas, sous les auspices de l'évêque de Philippopoli, un travail de prosélytisme, conduit sourdement; et ce travail n'est pas pour déplaire aux Bulgares orthodoxes de la Principauté, car, qu'on le veuille ou non, il converge au but de leurs propres efforts : l'extension de l'influence slave, aux dépens des Grecs; tant il est vrai que, par tous les chemins, on est ramené à cet antagonisme des deux races, un des problèmes les plus ardus de l'avenir.

Excursion à Stanimaka. — Le monastère de Batchovo. — L'église et le château de Stanimaka. — Inscription relevée en 1705 par le voyageur français Paul Lucas. — Les chroniques du maréchal de Ville-Hardouin et de Henri de Valenciennes. — Un roman franco-bulgare au xm e siècle. — Le quart d'heure de Rabelais.

28 mai.

Plus d'une excursion intéressante, aux environs de Philippopoli, sollicite le touriste. Pressé, il est obligé de choisir; c'est ce qui nous arrive. Tout bien considéré, nous optons pour le voyage de Stanimaka, colonie grecque abritée dans un des plis du Rhodope. Voici ce qu'en disait Albert Dumont en 1874 :

« ... La ville compte quinze mille habitants ; ni les Turcs ni les Bulgares n'ont pu s'y établir. Elle possède non seulement des ruines byzantines nombreuses, restes d'une ancienne puissance florissante, mais une foule de bas-reliefs antiques qui remontent au moins au 11 e siècle de notre ère. Les géographes anciens, si insuffisants d'ailleurs, quand on veut étudier ces contrées, ne nous ont conservé aucun nom qu'on puisse

donner à cette ville qui, d'après une inscription très mutilée, serait une colonie de l'île d'Eubée. Cette communauté hellénique a conservé un dialecte particulier où l'on trouve plus de deux cents mots qui ont disparu du Romaïque ordinaire; bien qu'ils ne soient en usage ni en Grèce ni même à Philippopolis, ils se rattachent par l'étymologie à la langue grecque classique. Il y a quelques années, on entendait encore dans ce pays des chansons populaires qui se transmettaient de mémoire...

« La ville de Stenimacho partage les passions de la Grèce moderne; elle a toujours été connue pour son philhellénisme. Lors de la dernière guerre de Crète, elle a envoyé dans l'île soixante jeunes gens qui sont partis à pied et à l'aventure pour aller, au milieu de mille obstacles, gagner ce champ de luttes si lointain. Aujourd'hui Stenimacho entretient à l'université d'Athènes dix élèves; elle en compte trois en France et deux à Vienne. Ces étudiants ont du reste, parmi leurs devanciers, des modèles à imiter. Anastasiadis Leukias, leur compatriote, s'est fait connaître en Europe par sa réfutation de la théorie de Falmerayer, ce savant paradoxal qui a prétendu que les Grecs modernes n'avaient plus que du sang slave dans les veines. M. Scordelis a publié un lexique du dialecte de Stenimacho; enfin M. George Pappadopoulos, qui a consacré aux antiquités d'Athènes un grand nombre de dissertations, est originaire de ce canton. Ainsi voilà une ville qui est grecque depuis une époque reculée; peut-être depuis le vi e siècle avant notre ère. Ni le temps ni les invasions les plus redoutables que

l'Europe ait vues n'ont pu lui faire oublier sa nationalité. Elle a traversé des épreuves diverses; la force du génie hellénique a eu le dessus. Maintenant au milieu de la population presque barbare qui l'entoure, elle aime l'instruction et l'étude... »

J'abandonne, à l'auteur du fragment que je viens de citer, la responsabilité de l'hypothèse qui reporte la fondation de Stanimaka au vi e siècle avant J.-C; d'autres savants estiment que cette hypothèse ne repose que sur la fantaisie d'archéologues locaux. Ce qui est certain, c'est que les indigènes de Stanimaka ont encore aujourd'hui une réputation d'intelligence et d'habileté, qu'on en rencontre sur différents points de la Bulgarie, qu'en général leurs affaires prospèrent et que leur petite cité a conservé un cachet essentiellement grec. La plupart des enseignes des boutiques sont peintes en caractères helléniques.

La situation de la ville nous ravit : occupant les deux rives d'une jolie rivière qu'enjambent des passerelles en bois et un vieux pont de pierre, elle barre l'entrée d'une gorge sauvage dont les rochers aux arêtes vives se relèvent, à de grandes hauteurs, en capricieuses découpures. Un sentier escarpé \ig- \ague jusqu'au sommet d'un pic presque vertical, sur lequel s'élève une chapelle byzantine, nommée en grec iravayta tou xaXé (la vierge du château). A ses pieds, du côté du nord, la ville, avec ses toits roussâtres, ses dômes et le minaret de sa mosquée, se groupe en masses sombres, le long des eaux claires qui se perdent dans les lointains de la plaine de Philippopoli, prolongée jusqu'aux limites de l'horizon.

Vers le sud, le défilé remonte le cours de la Tchépelarska-Réka. C'est par là que se sauvèrent les débris de l'armée de Suleyman-Pacha, à la suite des combats livrés autour de Philippopoli, au mois de janvier 1878.

En trois heures de marche dans cette direction, on atteint le monastère de Batchovo (Sainte Vierge) fondé en 1084 par les barons de Géorgie au service de l'empereur byzantin. Comme au couvent d'Iviron (mont Athos), les moines devaient être tous géorgiens. On voit encore aujourd'hui, sur les icônes des saints, des inscriptions en lettres du Caucase, mais le personnel est entièrement grec, et d'un fanatisme digne du moyen âge. Les manuscrits écrits en grec, géorgien, arménien et slave r sont soigneusement tenus à l'abri des investigations du voyageur, quel qu'il puisse être(i).

La petite église de Staniraaka est en ruines ; on y accède par un escalier de sept marches. Le parvis

(1) Le médecin français Paul Lucas, de Rouen, qui eut l'honneur d'être élevé à la dignité d'antiquaire du roi Louis XIV, visita, en 1705, ce couvent qu'il appelle Bascou. C'est en vain qu'il tenta l'acquisition de quelque manuscrit : « Les religieux du monastère, — écrit-il, — ont une belle bibliothèque. J'y vis d'excellents manuscrits, mais il est impossible d'en avoir aucun. Ils se scandalisent même quand on parle de les acheter. »

Lucas signale aussi « une image de la Sainte Vierge que les moines assurent être de la main de saint Luc. Ils en content plusieurs fables et prétendent surtout qu'ils ne l'eurent que par miracle, qu'elle est venue dans leur couvent du fond de la Géorgie. Cette image est une des grandes dévotions du païs et attire beaucoup de monde à Bascou.» — Il en est de même aujourd'hui.

rectangulaire supportait un clocher dont la forme est encore saisissable. Quatre voûtes concentriques aboutissent à une coupole centrale presque entièrement détruite. Les murs, qui ont près d'un mètre d'épaisseur, sont composés de moellon et de brique alternés,; les cintres des voûtes et des fenêtres, en tuf léger également mélangé de briques, dénotent un travail excellent et une force de conservation remarquable. Des anciennes fresques, il ne reste que quelques têtes bien peintes et d'un beau caractère, — à Fodeur, chaude et musquée, on devine la destination actuelle de la crypte souterraine : un troupeau de chèvres à demi sauvages y a élu domicile.

Si l'église a subi les ravages du temps, le château fort n'existe plus. A peine si l'on distingue les substructions du donjon et des remparts. Cette forteresse joua autrefois un rôle important, et il en est fréquemment question dans les manuscrits du XI e au xiv c siècle. Elle défendait la route de Philippopoli dans le vallon de l'Arda conduisant, à la fois, vers Andrinople et vers la mer.

Le site est d'accord avec la signification du mot Çievipiocxoç qui veut dire : défense étroite ; l'étranglement du ravin ne laisse place qu'au torrent, et les sentiers serpentent sur le versant des parois rocheuses. Le voyageur Paul Lucas, releva, en 1705, près du château de Stanimaka, « sur une roche » l'inscription suivante, aujourd'hui effacée :

« L'an 6739 (ère byzantine du i er septembre 1230 au I er septembre 1231). Asen au nom de Dieu i\ar des Bulgares et des Grecs et des autres pays nomma

2l6 CHAPITRE XX

le sevaste (fonctionnaire) Alexios et construisit le château. »

« Construisit » manque d'exactitude ; Asen ne fit que réparer le château, en renouvelant les bastions. On remarquera que ce travail est contemporain de l'érection de l'église desQuarante-MartyrsdeTirnovo et qu'il fut aussi la conséquence de la victoire de Kolkotnitza. Quant au titre de « Tzar des Bulgares et Grecs», il date de la renaissance du royaume bulgare, à la fin du x« siècle, et est l'expression des aspirations obstinées à la couronne de Constantinople.

Plus tard, le château de Stanimaka changea plusieurs fois de maître, tantôt aux mains des Grecs, tantôt aux mains des Bulgares. Les Turcs s'en emparèrent vers 1370. Il est encore mentionné dans le récit d'un chroniqueur serbe qui raconte qu'en 1410, pendant la guerre de succession au trône de Bayézid I er , « sultan Moussa » tenait une garnison à « Stenimacho, un lieu très inaccessible qui a un vieux château autour d'une église très choisie. »

Là finit l'histoire de cette bicoque, mais il est intéressant, pour nous Français, de remonter à l'époque de la quatrième croisade et de retrouver un compatriote juché, avec ses hommes d'armes, sur le petit rocher de Stanimaka.

Ce compatriote, ou du moins ce vassal, était un chevalier de Flandre, Renier ou Reniers de Trit.

Geoffroy de Ville-Hardouin nous a conservé les détails de l'homérique chevauchée qui eut pour couron-

nement la fondation de l'empire latin — si éphémère — de Constantinople. J'ai rappelé comment Baudouin fut battu sous les murs d'Andrinople par le roi bulgare, emmené prisonnier et mis à mort à Tirnovo. Or il advint que, peu de temps avant ce désastre, Renier de Trit, qui avait reçu, en don, de l'empereur Baudouin « la duchiée de Phinepople » (le duché de Philippopoli) fut abandonné au milieu des Grecs avec si peu de monde « que il riavoit mie plus de vingt- ' ùinq chevaliers à Phinepople et à Stanemac qui ère uns chastiaux mult fort qui il tenait, où il fut puis longuement assis ».

Baudouin pris, la lutte avait continué entre son frère Henry et les Grecs — unis aux Bulgares. Renier, apprenant que ceux-ci marchaient sur Philippopoli, mit le feu au faubourg habité par les « poplicane » (manichéens) qui s'étaient rendus au roi de Bulgarie puis » s'en alla au chastel de Stanemac qu ère à trois lieues d'iqui ».

Il y a treize mois qu'il y est enfermé et si étroitement bloqué qu'il n'a pu recevoir ni secours ni nouvelles de Constantinople. La garnison a mangé jusqu'à ses chevaux « par détresce » et se trouve « à grant mesaise et à grant povertè ». Un matin du mois de juillet, le «duc de Phinepople », qui passait sa vie sur les remparts de la forteresse, comme sœur Anne au haut de sa tour, aperçoit dans la plaine des cavaliers et « aullres batailles qui venoient après mult or donèemenl ». D'abord il ne peut discerner « quex gen\ ce estoient » et croit que les Grecs s'avancent, pour tenter l'assaut. Mais bientôt il distingue le corjps

2l8 CHAPITRE XX

d'arbalestriers formant l'avant-garde, et quelle n'est pas sa joie en reconnaissant des amis qui viennent le délivrer.

Le 28 juin 1206, le prince Henry était entré dans le Rhodope, en suivant la vallée de l'Arda, et avait assis son camp « près d'un chastel que on appelle Moniac ». C'est de là qu'il expédia la troupe de secours vers Renier de Trit, abandonné depuis plus d'une année ; « et sachiez — dit Ville-Hardouin, qui faisait partie de cette troupe — que mult alérent périlleusement cil qui alérent que on a pou peu de si perilloses rescouses, et chevauchièrent trois jor^ parmi la terre à loranemis. »

Le chroniqueur raconte ainsi l'arrivée à Stanemac :

« Et quand cil vindrent devant le chastel, Reniers de Trit et sa mesnies Us conurenl. Bien le poe\ savoir que ils orent grant joie. Lors s'en issirent et alérent contre lor amis si firent grand joie li uns à l'autre, et lors se hébergiérent U baron en une mult bone pille qui esloit al pié del chastel, et qui tenoit a dés assiégé U chastel. »

Cette bonne ville, où les barons prirent leurs logements, est la ville actuelle de Stanimaka.

Le lendemain matin, secoureurs et secourus déguerpissaient pour rallier le prince Henry à son camp de Moniac et cinq semaines après « le dimanche après la fesle de Madame Sainte-Marie en aosi, à grant joie et à grant honor, à Viglise saincte Sophye » le dit prince était couronné empereur*

Un autre chroniqueur du même temps, Henri de

EN BULGARIE ET BN ROUMÉLIE 2IÇ

Valenciennes — dont on ne sait rien, si ce n'est qu'il fut le témoin oculaire de la plupart des événements que sa plume a racontés, et probablement de la suite de l'empereur Henry — a écrit des mémoires qui sont, en quelque sorte, la continuation de ceux du maréchal de Ville-Hardouin. Nous retrouvons, dans ces mémoires, le nom du château de Stanimaka mêlé à un petit roman, curieux puisqu'il se dénoue par le mariage d'une fille franque et d'un Bulgare.

Renier et ses compagnons étant partis, la forteresse de Stanimaka fut occupée par l'ennemi, et deux ans après, vers 1208, elle était en la possession d'un boyard bulgare « un haut homme qui avait nom Esclas (1) et estoit en guerre contre Burille qui ses cousins germains estoit, pour çou que cil Burille II avoit tolue sa terre en traïson. »

Ce Burille, connu dans l'histoire sous le nom de Vusurpateur Boril ou Borylas, était neveu de Kalojan

(1) Dans la collection Mîchaud et Poujoulat des t Mémoires pour servir à V Histoire de France, » se trouve insérée la chronique de Henri de Valenciennes. Le traducteur du texte original a ajouté, en guise de commentaire au nom d'Esclas, la parenthèse suivante : (Asan, roi des Bulgares) c'est là une erreur qui confond deux personnages parfaitement distincts. Le roi Asen II, qui, après avoir détrôné en 1218 l'usurpateur Boril, épousa successivement la fille du roi de Hongrie, Andréas H, et la fille du despote de l'Epire, n'a rien de commun avec Esclas, gendre de l'empereur Henry, si ce n'est la parenté avec le susdit Boril. Esclas (en bulgare : slav) appartenait à cette aristocratie bulgare qui se groupait autour des Asénide*. Il paraît avoir été gouverneur du Rhodope, sou* Kalojan, l'oncle d'Asen, et malgré ses bonnes relations avec les latins il finit par s'entendre avec ce dernier.

(le Johan ou Johannis des chroniqueurs francs), troisième roi de la dynastie des Asénides, lequel avait « occis Bauduin » et rencontré la mort au siège de Thessalonique.

Burille, en s'emparant du trône, devint l'adversaire de l'empereur Henry qui continuait à guerroyer avec des fortunes diverses. Henry et Esclas devaient nécessairement s'entendre , le premier désirant « requerre la force et le aide » du second ; le second « ki malt estoit sages » voulant « avoir la force et le aide » du premier.

Donc Esclas vint au camp. Henry est assis en compagnie de ses plus hauts barons ; le Bulgare se précipite à ses pieds, les baise « puis li baise la main ossi ». On s'entend sur tous les points, la paix est « faite et confremée et Esclas devint tanlost hom lige à l'empereur Henri, et li jura à porter foi et loyauté de ore en-avant comme à son droit signour ».

Alors se joua une comédie évidemment préparée. On veut tenir l'homme-lige par d'autres liens que ceux de son serment. C'est le maréchal de Ville-Hardouin qui s'est chargé de jeter l'hameçon ; il prend Esclas à part et lui insinue que l'empereur a une fille qu'il serait convenable d'épouser. Le bon prince mord du premier coup; il retombe aux genoux de son seigneur et demande à devenir son gendre, en développant des arguments qui seraient encore de mise aujourd'hui. « Jou souis asse\ riches hom de terre et de trésor d'argent et d'or y et asse\ me tient-on en mon pals pour gentil hom ». L'empereur affecte de consul- , ter ses barons et de se rendre à leur avis favorable

« Signour, puisque vous le me lois et conseilliés, je l'otroi » — On le voit riant dans sa barbe « puis commenscha à sousrire et li dist : « Esclas je vous doins ma fille par tel manière que Diex vous en laist joïr et vous otroie toute la conqueste de terre que nous avons faite ichi par tel manière que vous en serés mes hom et m'en servirés ; et si vous otroi avoec Blaquie-la-Grant (la grande Bulgarie) dont je vous ferai Signour, se Dieu plaist. »

Esclas se confond en remerciements et emmène ses nouveaux amis festoyer au château de Stanimaka que Henri de Valenciennes écrit « Estanemac ». Quelque temps après, le fiancé revient au camp et devise avec les barons « là où on épouserait la damoi\elle et quant » ; il prend son rôle au sérieux et paraît pressé. On le cajole, on l'enguirlande « // empereres li présente son cheval que il amait merveillousement, et charge Wistasse son frère atout dens batailles de sa gent » mais, des futures noces, pas un mot.

Sur ces entrefaites, l'empereur lève le camp, reourne à Andrinople, puis à Pamphile, court après Lascaris, le force à lever le siège d'Héraclée, le poursuit, le manque, grâce à la complicité des grandes eaux, des grandes pluies et de la grande froidure de l'hiver « ki dont estoit merveilleusement frois et fors » et rebrousse chemin sur Constantinople.

Que devenait, durant ce temps, le pauvre Esclas? Le chroniqueur ne nous le dit pas, mais il est aisé de se le figurer tristement morfondu en son chastel d'Estanemac, rêvant de la damoiselle franque à laquelle il a donné sa foi, sans la voir. — Ce qui ne laisse pas

d'être assez léger pour un prince mult sages — et impatient d'en finir « comme chil qui de son sairement se volait aquitter. » En effet, dès qu'il apprend le retour à Constantinople de son fuyant beau-père, il se met en route pour l'aller rejoindre. A Pamphile, Ville- Hardouin, qui était occupé à réparer les fortifications de cette place, lui demande où il va « et il li dist k' il aloit à l'empereour pour faire ses noches ». Aussitôt l'astucieux maréchal de lui vanter le bon père qu'il aura dans « mon Signour l'empereour », les qualités de sa fille qui est : « bille, sage, courtoise et de bon-aire, et entechie de toutes bones teches », et finalement lui lance ce dernier trait : « et si m'a-t-on dist qu'elle est à Salembrie ».

C'en était trop pour un homme desséché par une longue attente. Le brave Bulgare, maintenant qu'il sait que la fille est jolie, prend feu et se résout à ce que nous appellerions un bel et bon enlèvement. » S'en vint droit à Salembrie pour safeme. Dont l'a prise par la main et li dist qu'il volt qu'elle viengne en Constantinoble » ce qui fut fait, la jouvencelle ayant répondu : « qu'elle est preste d'aler ». Inutile d'ajouter que Esclas « es tous embrasés de l'amour de la damoisele... et mult désiroit le jour k'il l'eust espousée » car, dit Henri de Valenciennes, il lui semblait bien qu'un seul jour en durât quarante « car il li sauloit bien que uns tous seuls jours en durast quarante. »

L'empereur ne se courrouça point de l'ardeur des fiancés ; il alla au-devant d eux et les amena à Constantinople où le mariage eut lieu « et s'il y ot assés et joie et solas, chou ne fait mie à demander, car aussi

grant plenté y ot-il de tous biens que se on les puisast en une fontaine. »

Ces réjouissances durèrent toute une semaine. Au départ, Henry « li fist tout l'honneur que f ère li pot et le convola une grant piècke à toute sa gent », puis, conduisant sa fille à l'écart, il lui débita un petit sermon que je trouve, d'un bout à l'autre, adorable, et dont je donnerai, à regret, une traduction plus intelligible, mais moins savoureuse, que le français primitif de la chronique (i) :

« Belle fille, vous ave\ pris un homme avec lequel vous vous en alle\; il est pour vous comme un sauvage, car vous n'entende^ pas son langage, ni lui n'entend le vôtres mais, pour Dieu, garde\-vous pour cela de prendre ombrage ni mauvaise façon envers lui, car c'est moult grande honte à femme gentille, quand elle

(i) Voici le texte de la chronique :

Bêle fille, vous avé chi pris un homme avec lequel vous vous en aies; il est auques sauvages; car vous n'entendes pas son langage, ne il ne set poi non del vostre; mais pour Dieu, gardés que vous ja pour çou ne soyés umbrage vers lui ne vilaine; car mult est grans honte à gentil feme quant elle desdaingne son mari, et si en est trop blasmée de Dieu et dou siècle. Sour toutes cosés, gardés, pour Dieu, que vous ne la sciés vostre bon usage pour Pautrui mauvais, et soyés douce, et de bon-aire, et soufrans tant et ossi avant comme vostre mari vaura, et si hounourés toute sa gent pour lui. Mais sor tout vous gardés que ja, pour amour que vous ayez à laus, ne k'il aient à vous, ne retrayés vostre cœr de nostre gent dont vous iestes estrait. — Sire, faitelle, or sachiés pour voir que jà de moi, se Dieu plest, n'arés mauvaises nouvèles. Mais biaus dous pères, nous somes au départir, ce moi samble. Se voel prier à Dieu k'il vous doinst forche de sermonter vos anemis, et acroisance de votre hounour. »

dédaigne son mari; aussi en est-elle fort blâmée de Dieu et du siècle. Sur toutes choses , gardez-vous, pour Dieu, de quitter vos bonnes manières pour prendre les mauvaises des autres ; soye\ douce et de bon air et souffre\ tout autant que votre mari voudra. Honore^ aussi tous ses gens à cause de lui, mais gardez-vous bien, par amour que vous aurez pour eux et pour celui qu'ils auront pour vous, de retirer votre cœur de notre nation d'où vous êtes sortie. »

La damoiselle — je veux dire la dame — répond fort congrûment en ces termes :

« Sire, sache^ que s'il plaît à Dieu, vous n'aurez jamais de mauvaises nouvelles de moi. Mais, beau doux père, nous allons nous séparer, ce semble, et je veux prier Dieu qu'il vous donne la force de surmonter vos ennemis et l'accroissement de votre honneur. »

Je ne sais si je me trompe, mais cette scène me semble touchante dans sa simplicité, et ce n'est pas sans quelque mélancolie qu'on assiste aux adieux racontés en ces dix mots : « Atant s' entrebaisent et puis se départirent li uns de l'autre. »

La « mult bone ville » où les barons francs « se hébergièrent » nous héberge à notre tour, mais, comme nous ne sommes pas en pays conquis, nul moyen d'éviter le quart d'heure de Rabelais, qui présente une particularité assez piquante :

La salle à manger improvisée, où nous avons déjeuné, n'est autre que la galerie en bois du premier étage sur laquelle s'ouvrent les chambres à coucher. Le handji ne s'avise-t-il pas, grâce à cette disposition architecturale, de vouloir nous faire payer les lits.

Cela nous paraît être, en même temps qu'un trait de génie, une des plus grant merveilles et des greignors aventures que vos onques oïssie\. Au fond, l'inventeur lui-même est de cet avis, car il n'oppose .à notre refus aucune objection.

Pour ménager la susceptibilité des deux peuples — ou décourager leur amour-propre — je ne dirai pas si cet hôtelier trop intelligent était Grec ou Bulgare.

Départ de Philippopoli. — Un campement de tziganes. — les lutteurs. — Tatar-Pazardjik. — Bellova. — La petite polyglotte. — La forêt du baron de Hirsch.

29 mai.

Départ à huit heures ; route de plaine endormante. Les touristes, qui ont trop mangé la veille, tombent dans un état léthargique peu favorable à la vivacité des idées. Tout ce que je sais de cette contrée, c'est qu'il y a du blé, des rats, encore du blé et des tumuli. Sur l'un de ces cônes, une maison de cantonnier est fièrement campée. Un autre sert de piédestal à deux monuments russes.

Non loin de Tatar-Pa^ardjik, une halte de tziganes maquignons dessine, sur le ciel, des groupes de tentes délabrées, de femmes noires, de chevaux en liberté, et d'enfants nus au ventre rebondi.

Un spectacle, plus pittoresque encore, nous attend aux portes de la ville. Assis en rond, une soixantaine de Turcs et de tziganes — foule bigarrée de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel — suivent avec recueille-

ment les péripéties d'une lutte à main plate. La lumière crue donne un vigoureux relief aux muscles saillants des deux athlètes, statues vivantes de bronze florentin. Le marché d'hier aura été bon ; les libres enfants s'amusent.

L'impression est un fruit qui ne repousse jamais sur le même arbre. Si maigre qu'ait été ma récolte, l'an dernier, à Tatar-Pazardjik, elle est faite et je me garderai de demandera cette ville, née au commencement du XV e siècle d'une immigration de Tatares d'Asie Mineure, autre chose qu'un déjeuner. Notons cependant, à la gloire de la Roumélh orientale, qu'un Grec intelligent a eu l'audace de consacrer une somme importante à l'achat de machines agricoles, et qull écoule facilement ces instruments de progrès auxquels nos paysans ont été si longtemps rebelles.

Vers le quinzième kilomètre, nous distinguons, sur la droite, le village et la gare de Sarembey pointant au-dessus des verdures. Pendant que le cocher change la combinaison des attelages (un de nos vieux chevaux a donné des signes de fatigue) défile une escouade de faucheurs descendus de la montagne. Ils vont se louer, pour la moisson, et emportent avec eux tout leur bien. Les femmes et les enfants sont empilés dans des chariots à bœufs. Une douzaine de chevaux attachés, tête à queue, suivent docilement le corps d'armée que précède un joueur de cornemuse. Un berger, qui paît des moutons dans la plaine, lui répond avec sa flûte de roseau.

Un dernier coup de collier nous amène, par un chemin épouvantable, à Bellova, tête de ligne du

chemin de fer de Constantinople ; neuf est le han, bonne sera la nuit.

Le premier être humain s'y manifeste sous les traits d'une petite Allemande de Philippopoli, blonde comme les blés. Outre sa langue natale, cette bambine de dix ans parle, à la perfection, le français et nous adresse l'embarrassante proposition de passer du français au turc, du turc au polonais, au grec ou au bulgare, ad libitum. Ces phénomènes, qu'un père madré promènerait, chez nous, dans les foires et les sociétés savantes, pour s'en faire dix mille livres de rente, ne sont pas rares en Orient. L'aplomb et l'entrain du diablotin en jupe courte sont irrésistibles]; elle nous pourchasse de bas en haut, de haut en bas, et nous régale de son gentil verbiage. Comment est-elle ici? Nous le savons avant de l'avoir demandé : elle est tombée du premier étage de sa maison ; elle a failli mourir, et, pour se remettre, on l'a envoyée à la campagne auprès de son oncle. « Je boite encore un peu — dit-elle — mais cela ne paraît presque pas, parce que je ne veux pas qu'on s'en aperçoive » ; et de couler un regard de petite femme ; coquette déjà, heureuse qu'on s'occupe d'elle, commère en diable, s'inquiétant d'où nous venons, où nous allons... O sexe précoce!

Autour de la gare, trois ou quatre auberges et quelques champs de blé absorbent un étroit vallon, étranglé à ses deux extrémités, et dominé par des coteaux verdoyants. Le village de Bellova est situé à une bonne heure d'ici. Un peu plus loin, commence la forêt concédée au baron Hirsch. L'endroit a mau-

vais renom; c'est un des repaires du brigandage. Les bûcherons ne sont pas tous à l'abri du soupçon, sinon d'affiliation directe aux bandes qui travaillent, de temps à autre, dans cette région sauvage, du moins de complicité. C'est ce qu'en Italie on appellerait des « manutengoli >> .

La gare effleure le cours de la Maritza. Dans l'enclos, sont symétriquement entassés des sapins équarris ou débités en planches par les scieries de la forêt. Chaque jour, douze ou quinze wagons chargent ces bois, dont une partie appartient à des particuliers qui exploitent dans le voisinage de la concession Hirsch. Exploiter est-il bien le mot propre, et ne serait-il pas plus exact de dire dévaster? Des gens du pays, encore jeunes, ont vu des futaies séculaires ombrager les espaces où de maigres taillis se disputent aujourd'hui les dernières mottes de terre végétale. Tel est le sort des pays faiblement organisés. L'Algérie n'échappe pas à cette loi, et notre occupation a été impuissante à enrayer les progrès du déboisement. Ce qui peut nous consoler c'est que Salluste signalait déjà le mal, quelque quarante ans avant Jésus- Christ, et, ma foi l ^ il reste bien encore de beaux arbres dans l'Afrique méditerranéenne.

Une caravane de Karavalaques. — Une route bien entretenue. — Les chemins de fer de la péninsule balkanique. — Bania. — Un fanatique de dix ans. — Une poule entreprenante. — Un temps de chien. — La frontière bulgare. — Arrivée à Samakow.

3o mai.

Au moment où nous terminions les préparatifs du départ une caravane de Karavalaques (Valaques noirs) débouche de la coulée de l'ouest et vient stationner, un instant, à la porte du han. La bizarrerie de l'accoutrement et la crânerie des attitudes donnent du caractère à ce groupe déguenillé. Les traits sont fortement accentués; les cheveux, très longs, pendent le long des joues maigres, couleur de cuivre. Presque tous portent, par-dessus leurs vêtements, un grand manteau noir en poil de chèvre. Les chevaux, de taille médiocre, entraînés comme des pur-sang de course, ont des jambes d'acier.

Ces Karavalaques font partie des essaims vagabonds , dont nous avons rencontré déjà les fragments. Ils entreprennent , ici , les transports de

planches, à dos de cheval et de mulet, ou s'engagent comme bergers au service des Bulgares, pendant que les femmes gardent leurs propres troupeaux, filent ou tissent la laine et surveillent les enfants trop petits pour partager les travaux du père.

L'état de la route est inénarrable. A une descente, le phaéton s'incline si brutalement que mon compagnon est vomi comme un simple Jonas. Il tombe adroitement sur ses pieds, à deux pas d'un batak, arrondit son plus suave sourire et salue. Cet enfant du Midi est d'humeur angélique.

Bien que l'exploitation du chemin de fer s'arrête à Bellova, on continue à suivre la trace des travaux, ébauchés jusqu'à Sofia. Sur beaucoup de points, il ne restait plus que les rails à poser, et nous jalousons l'inutile ballast qui ferait si bonne figure sur notre chemin défoncé. De place en place, des ponceaux dont les parapets sont déjà découronnés, les paysans ayant descellé et emporté les pierres soigneusement taillées ; — des remblais qui servent de voie d'accès à quelque village ou que la culture a envahis — des tas de traverses qui pourrissent — des paquets de rails que la rouille dévore... Cet abandon a quelque chose d'attristant, quand on calcule tout l'argent gaspillé ou, pour mieux dire, toutes les forces perdues, car la plus grande partie de ces travaux, exécutés en régie pour le compte du gouvernement ottoman, n'a pas été payée. Leur valeur aujourd'hui se réduit presque à zéro.

Parmi les questions qui intéressent la Bulgarie,

232 CHAPITRE XXtl

celle des chemins de fer est une des plus complexes et des plus brûlantes.

De nos jours, la politique des peuples d'Occident est avant tout une politique commerciale. Les questions de trafic, de débouchés sont tellement unies à celles de politique pure, qu'il est souvent difficile de déterminer quelle part réciproque leur revient dans beaucoup de nos guerres modernes. D'un autre côté, le mouvement qui pousse l'Europe vers l'Orient, et qui finira par emporter les derniers lambeaux de la Turquie, a pour conséquence non seulement l'ardeur des conquêtes matérielles, mais aussi la recherche des combinaisons favorables au développement commercial de chacun des intéressés. La Russie envahit peu à peu le littoral de la mer Noire et de la Caspienne; l'Angleterre marche, à larges enjambées, de Malte à Chypre, de Chypre au Caire, et son active propagande en Syrie m'avait vivement frappé dans mon voyage de 1880; nous gagnons du terrain par notre établissement en Tunisie; l'Italie cherche à prendre pied dans la Tripolitaine, tandis que l'Autriche-Hongrie, déjà maîtresse de la Bosnie, de l'Herzégovine, et par procuration de la Serbie, court droit à Salonique en clignant de l'œil du côté de Constantinople.

Si l'on consulte une carte d'Europe, on voit qu'aucune communication directe, par railway, n'existe entre l'Europe centrale et la capitale de l'empire ottoman ; que les deux seules routes accessibles au trafic de l'Orient sont : d'une part, le Danube, avec le double obstacle des portes de fer et des glaces d'hiver; d'autre part, la mer, par Trieste, avec les longs

détours que comporte une côte très découpée. Dans l'intérieur des provinces turques, on n'aperçoit que des tronçons de lignes isolés, et l'on s'étonne que le réseau des Balkans, d'un intérêt majeur comme voie de transit, n'ait pas encore été complété. Cette anomalie s'explique par des raisons politiques et de spéculation privée. Les causes principales s'appellent : l'Angleterre, la Turquie, et le baron X...

L'Angleterre, toujours très avisée, quand ses intérêts mercantiles sont en jeu, sut, après la guerre de Crimée, exploiter les résultats de la victoire commune. Elle ne tarda pas à tirer parti de la clause du traité de Pans qui ouvrait et neutralisait les bouches du Danube. En 1874, une Compagnie anglaise construisit le chemin de fer de Varna à Roustchouk, et, dix ans après la prise de Sébastopol, le débouché du marché britannique s'étendait, en remontant le Danube, jusqu'à Viddin. C'est aussi, grâce aux tronçons de lignes amorcés aux ports de Dédéagatch et de Salonique, que ses manufactures se sont emparées de l'intérieur des provinces turques et ont refoulé les produits de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie. Il est vrai de dire que le commerce français, emboîtant le pas, s'est développé, principalement avec Salonique, dans des proportions appréciables.

Il est donc évident que le jeu de l'Angleterre consistait à empêcher, le plus longtemps possible, rétablissement d'une ligne directe de Vienne à Constantinople. Aussi l'a-t-on vue prêter le plus constant appui au baron X..., toutes les fois que celui-ci a voulu échapper à la lettre ou à l'esprit de ses con-

ventions avec la Turquie et les modifier dans un sens favorable au statu quo.

C'est, en 1868, que la concession des chemins de fer ottomans fut accordée à Langrand-Dumonceau et, en 1 869, que le baron X. . ., après la déconfiture du banquier belge, obtint la concession de la construction et de l'exploitation de ces chemins de fer.

Il s'empressa d'exécuter, avec l'argent de l'émission des lots turcs, les portions de lignes d'une utilité déterminée. Durant trois années, il eut l'adresse de se dérober à la clause du traité qui lui imposait la jonction du réseau entier avec les chemins de fer occidentaux et, par un coup de maître, il réussit, en 1872, à substituer le gouvernement turc aux obligations qu'il avait éludées. C'est ainsi que la Porte se trouva chargée de construire directement les jonctions, tandis que M. X... s'engageait à établir les sections Uskup-Mitrovitza, Hermanly-Jamboli, et celle de Jamboli-Choumla qui est restée en projet.

Lorsque éclata la guerre de 1877, la question des jonctions demeurait entière, malgré quelques travaux ébauchés pour amuser le tapis. La Turquie oubliait volontiers les engagements pris, y voyant des dangers stratégiques. De leur côté, l'Autriche et la Hongrie avaient été longtemps en désaccord sur le tracé à adopter.

Vint le traité de Berlin qui substitua la Bulgarie et la Serbie, pour leur part, « aux engagements que la Porte a contractés, tant envers l'Autriche-Hongrie qu'envers la Compagnie, pour l'exploitation des chemins de fer de la Turquie d'Europe, par rapport

à l'achèvement et au raccordement, ainsi qu'à l'exploitation des lignes ferrées situées sur leur territoire ».

Telle est l'origine de la situation actuelle.

Les représentants des quatre nations intéressées (Autriche-Hongrie, Turquie, Serbie et Bulgarie), réunis, à plusieurs reprises, dans la « conférence à quatre » ont fini par s'entendre et signer une convention définitive.

En ce qui concerne la Bulgarie, l'obligation lui est imposée de commencer les travaux, un an au plus tard, après la signature de cette convention, et de terminer les travaux dans un délai de deux an*nées. La ligne de raccordement avec les chemins serbes, allant de Tzaribrod à Sofia, comporte une longueur d'environ soixante-sept kilomètres. Celle de Sofia à Bellova, point de jonction avec les chemins ottomans, ne dépassera pas quarante-six kilomètres.

Au nombre des lignes que M.X... s'était engagé à construire pour le compte du gouvernement turc, figurait la section de Jamboli-Choumla. Depuis le traité de Berlin, la plus grande partie des terrains traversés par cette ligne appartient à la Principauté; ce serait donc à celle-ci que reviendrait la tâche d'achever les travaux à peine commencés, en 1873, et bientôt interrompus sous le prétexte, assez plausible d'ailleurs, que la Porte ne fournissait pas exactement l'argent nécessaire; dans la conférence à quatre, on a, paraît-il, déchargé la Bulgarie de tout engagement à cet égard. Il est assez étrange que le proto-

cole de cette conférence n'en fasse pas mention. Voilà donc une ligne renvoyée aux calendes grecques. Le fait a une importance capitale pour le père des « lots turcs ».

En effet, d'après le traité de 1872, il a été entendu que les chemins de fer du réseau turc seraient exploités pendant cinquante années par M. X..., moyennant une redevance annuelle de 8,000 francs par kilomètre; jusqu'à présent, l'éminent financier s'est refusé au paiement de la redevance, en arguant qu'elle n'est due qu'après l'établissement de toutes les jonctions. Je n'ai pas eu sous les yeux le texte même du traité du 18 mai 1872, mais j'ai pu reconnaître que la prétention exprimée ci-dessus est généralement admise. Il s'ensuivrait que la non-construction de la section Jamboli-Choumla emportera, pour un temps indéterminé, la dispense de payer la redevance kilométrique sur les lignes en exploitation. Si tel doit être le résultat, le terrible baron ne l'aura pas acheté trop cher par la renonciation (signée de son nom le 31 mai 1883) « quant au territoire bulgare à tout droit quelconque tant sur la construction que sur l'exploitation des chemins de fer visés par la convention du 18 mai 1872 entre la Sublime-Porte et ladite Compagnie...». Il a eu grand soin, d'ailleurs, de ne rien céder sur un point qui a pour lui une valeur d'actualité, et dont l'abandon eût facilité les négociations relatives au rachat de la ligne Roustchouk- Varna. «... Il reste toujours entendu — est-il dit dans l'acte de renonciation — que cette déclaration ne s'étend pas à la ligne de Roustchouk- Varna ».

Quoi qu'il en soit, laissons le baron X... et envisageons une autre face de la question des chemins de fer bulgares :

La Bulgarie a été le champ de bataille de la guerre turco-russe. Elle jouera encore un rôle considérable dans la future guerre qui, en dépit des embrassades récentes, poussera tôt ou tard l'Autriche contre la Russie. Aussi, à côté de l'intérêt commercial des jonctions, apparaît l'intérêt militaire. Les deux puissances, devenues rivales, doivent avoir également souci des moyens de transporter rapidement leurs troupes dans la péninsule des Balkans. Or, il est remarquable que, depuis le traité de Berlin, tous les projets qui auraient pu favoriser la Russie ont été successivement abandonnés, sans que celle-ci semble y avoir pris garde — ce qui n'est qu' » ^ apparence, croyez-le bien, mes frères.

La ligne de Jamboli-Choumla lui aurait permis de se porter rapidement par la voie d'Odessa-Varna en Bulgarie jusqu'aux Balkans et jusqu'au cœur de la Roumélie orientale, en cas d'alliance avec la Turquie ou d'insuffisance de la défense.

Il y a trois ans, une grande compagnie de Vienne, d'accord avec une des principales banques de Paris, avait proposé au gouvernement princier de construire une ligne de Sistow aux Balkans, en suivant la fertile vallée de la Yantra. Cette ligne, passant à Test de Chipka, aurait rejoint, d'un côté, les chemins turcs à Yeni-Zagra et, de l'autre, les chemins roumains à Craïova, après la traversée du Danube. En supposant la Roumanie alliée à la Russie, celle-ci eût été mise

à même de s'emparer d'un des moyens de communication rapide avec la Roumélie et la Bulgarie.

L'Autriche-Hongrie a cette fortune que ses visées commerciales ont été en parfaite concordance avec ses intérêts stratégiques. La première des deux lignes dont je viens de parler eût créé, par un raccordement d'une trentaine de lieues et un pont sur le Danube, dont la construction est dès à présent certaine, entre Giurgévo et Roustchouk, une concurrence au réseau hongrois-serbe. Les communications entre Berlin et Constantinople eussent été établies, voie de Galicie (Lemberg-Czernovitz-Jassy)et de Roumanie.

La concurrence de la seconde ligne aurait enlevé au réseau hongrois-serbe une bonne partie des marchandises et des voyageurs allant de Constantinople

Vienne, et singulièrement compromis, au point de vue du trafic international, la perspective évoquée dans l'assemblée des actionnaires de 1 Union générale

du 30 avril 1 881 : « Belgrade sera, en quelque

sorte, la porte par laquelle devra passer le grand courant commercial et économique circulant entre l'Europe occidentale, la péninsule illyrique et le monde oriental. La direction virtuelle des chemins de fer de l'Orient sera à Belgrade. C'est là que sera le centre de direction des influences de toute nature que les. chemins de fer portent avec eux. »

A l'heure actuelle, la ligne austro-serbe est terminée jusqu'à Nish. La convention, qui consacre l'obligation de la Bulgarie de raccorder cette ligne avec le réseau turc, est signée et à la veille de recevoir, son exécution. L'Autriche paraît toucher le but, tandis

que la Russie en est encore à étudier le tracé de son chemin de fer de Sofia au Danube et à faire accepter un projet auquel les Bulgares répugnent, non sans raison, parce qu'il ne répond à aucune exigence économique et ne peut qu'aider à concentrer sur leur territoire la lutte éventuelle qu'ils redoutent.

Une particularité remarquable, c'est que ce chemin de fer, dont il semble n'être jamais question, d'une manière officielle, dont on n'a l'air de s'occuper qu'à la dérobée et comme par accident, est au fond une des grosses difficultés de la politique intérieure, un des principaux mobiles des manœuvres les plus souterraines.

Cette évocation des chemins de fer, où l'on roule doucement bercé sur un plan horizontal, ne fait que rendre plus pénible la barbarie d'une locomotion véhémentement cahotée. Et dire que cette voie d'enfer est une « artère commerciale »! C'est par là que descendent les beurres et les fromages des villages voisins de Samakow ; des négociants les entreposent dans cette ville et les dirigent sur Constantinople qui expédie, en retour, des sucres, des cafés, du pétrole et autres denrées.

Les impressions de l'àme humaine, à moins qu'une grande joie, une grande douleur, une préoccupation maîtresse ne l'isolent de l'électricité ambiante, reflètent exactement les sensations reçues du monde extérieur. Ce phénomène est surtout sensible au cours d'un voyage, où l'absence d'un souci immédiat, l'intensité de la vie animale, la détente d'un cerveau en vacances, diminuent la force de réaction de l'homme

contre les influences de son milieu. Il y a des heures d'accord parfait : un rayon de soleil vous met en joie, un nuage vous assombrit. Le ciel est maussade, le paysage est maussade, maussades nous sommes. A peine si nous accordons un regard aux rochers qui bordent la partie étroite de la route, aux horizons noirs qui s'élargissent plus loin, aux paysans qui nous jettent un mot cordial, aux femmes qui be lèvent, par humilité, sur le seuil de leur maison. Cette habitude courtoise existe encore presque partout en Roumélie; elle tend déjà à disparaître dans la Bulgarie du Nord. Où passe la liberté, la politesse suit rarement. Ceci soit dit sans offenser la liberté, que j'aime beaucoup pour moi et — chose plus rare — pour les autres.

Réjouissez-vous , mes côtes , Bania est devant nous.

Ainsi que je l'ai expliqué, le nom générique de Bania se donne à tous les villages qui possèdent une source d'eau thermale. Ici les bains sont isolés, un peu en avant du village, au milieu d'un cimetière turc. Le bâtiment qui les renferme a l'apparence d'une mosquée sans minaret. Il est midi quand nous traversons la place centrale; le muezzin nasille la prière; une quinzaine de musulmans procèdent à leurs ablutions dans un kiosque en bois, de forme hexagonale, installé à vingt pas de la djami.

La faim nous talonne ; las d'attendre la talika, notablement distancée, nous commençons les préparatifs du déjeuner dans un pauvre han où tout manque. Après mainte recherche, on découvre un poêlon de l'époque romaine dont le nettoyage, encore plus ur-

gent que celui des écuries d'Augias, occupe un bon quart d'heure et permet aux retardataires d arriver avec les provisions. Mais, l'élan étant donné, nous confectionnons, nous-mêmes, une omelette de qualité supérieure à celle d'un méchant vin que je ne recommande pas à nos successeurs. Pendant le repas, un douanier rouméliote nous fait subir un interrogatoire sommaire qu'il clôt par un profond salut.

Ce coin de Bania est tout à fait souriant. Malgré le soleil, apparu soudainement avec un cortège de rayons surchauffés qui annoncent l'orage prochain, je me plais à errer au milieu de bosquets naturels que sillonnent les eaux courantes et qu'égaient des milliers d'oiseaux.

Le soleil s'en va, comme il était venu, et le tonnerre éclate, accompagné d'un vrai déluge. Je me réfugie sous le kiosque sacré. Des enfants turcs y sont déjà, couchés sur les bancs. Parmi eux, une enfant merveilleusement jolie. Son frère, gamin de dix ans, délicat et pâle, aux attaches fines des rejetons de vieille race, me toise avec des yeux inquiétants à force d'être inquiets. Je suis bien pour lui le ghiaour, d'autant plus maudit que, de jour en jour, il devient visiblement le plus fort. La fillette, trop intelligente pour avoir des préjugés, et trop curieuse pour fuir l'étranger, ne demanderait qu'à entrer en relations avec un morceau de chocolat, mais le « féroce musulman » la saisit, desserre les menottes crispées à la balustrade, et l'entraîne. La victime me lance des regards navrés et adresse au sac du photographe un adieu passionné;

ce n'est pas la première fois que ce diable de sac nuit à mes succès personnels.

Le petit drôle a eu la prétention de m'être désagréable ; aussi est-ce avec un plaisir sans mélange que je le vois choir sur son... fanatisme, au beau milieu d'une flaque de boue.

« Tel cuide engeigner aultrui qui souvent s'engeigne soi même. »

A dit un observateur.

Je ne suis pas seul à rire; ma gaieté se communique à une femme bulgare qui barbote avec son bambin troussé jusqu'au nombril, et enchanté d'enfoncer ses petons dans les ruisseaux débordés. Un autre, plus jeune, emprisonné dans un maillot sur e dos maternel, pleure de rage de n'en pouvoir faire autant. « Tu ne te plais que dans le désordre », disent nos mères européennes à leurs enfants turbulents ; le mot est vrai dans tous les pays.

Fatigué d'espérer, je désespère de voir la fin de la pluie et je me résigne à regagner, sous l'eau, le grand hôtel de Bania où le malheureux Jules se débat, aux prises avec une poule amoureuse, véritable Sapho qui le poursuit sans trêve et refuse absolument de le quitter. La police, représentée par le handji, intervient, et la violence est seule capable de mater une passion née d'un morceau de pain innocemment émietté. — S'abstenir, en voyage, des avances aux gens que l'on ne connaît pas.

Et la pluie tombait toujours! On rabat la capote; on relève le tablier; on sort les caoutchoucs, les couvertures, et, ficelés comme des momies, ericaqués

comme des sardines, nous recommençons à rouler et à tanguer, tristes de ce que nous voyons dans l'étroite embrasure de notre cachot, tristes surtout de ce que nous ne voyons pas, car, derrière ces nuées jalouses, se dérobent des sites réputés d'une exceptionnelle beauté.

A la douane bulgare, deux oiseaux rares : un employé, perspicace au point de comprendre à priori que nous sommes purs de contrebande, et poussant la discrétion jusqu'à ne pas ouvrir nos malles, — une magnifique cigogne noire qui s'enlève lourdement, à quelques pas de nous, en faisant claquer son long bec rouge.

Une heure après, Samakow étalait, sous nos pieds, ses maisons, ses jardins et ses mosquées. Nous nous délectons à ce spectacle, avec le ravissement de gens échappés à d'affreux casse-cou et la tendresse d'efféminés qui vont se retremper dans les délices d'un gîte de bon propriétaire. Ce gîte est la succursale d'été du palais bâti à Sofia par mon compagnon.

Ce qu'on voit à Samakow. — L'Isker. — L'industrie du fer. — Son outillage, sa décadence, son avenir. — Exécution du cocher Petro. — Les touristes dans l'embarras.

3i mai.

Samakow, ville de dix mille âmes, chef-lieu d'un arrondissement compris dans le district de Sofia, n'a rien qui puisse exciter, à un haut degré, la curiosité de l'étranger. On y voit ce qu'on voit partout en Bulgarie : des minarets plus ou moins avariés, des fontaines turques, des saules émondés, des maisons de bois, des boutiques si exiguës que le marchand, pour peu qu'il ait du ventre, éclipse sa marchandise, et, les jours de marché, un encombrement de chars à bœufs, de chevaux de selle et de bêtes à deux pieds de l'un et l'autre sexe; mais la gloire de Samakow c'est sa rivière, c'est Ylsker — le plus grand cours d'eau de la Bulgarie. Descendu dans la plaine de Sofia, il se fraie une route à travers le massif du balkan occidental, oblique à droite de Vratza, et, décrivant d'interminables circuits, va rejoindre le Danube,

à distance égale de Rahova et de Nicopoli, sans avoir desservi aucune localité populeuse, sans avoir porté la moindre barque, sans autre service rendu que la mise en mouvement de quelques moulins.

Je me trompe ; l'Isker a bien mérité de la principauté en trouant, de part en part, le balkande Vratza et en montrant la seule voie directe par laquelle on puisse espérer de relier un jour Sofia au Danube par un chemin de fer.

Sorti des montagnes voisines, il conserve, sur le plateau uni de Samakow, des allures de torrent : changeant de lit selon ses caprices ; tantôt, à la fonte des neiges, envahissant et tumultueux ; tantôt amaigri et haletant dans sa lutte avec les millions de galets qu'il emmagasine depuis des siècles ; en toute saison, ' fureteur, indiscret, bavard, perpétuellement en quête d'issues nouvelles pour ses eaux inquiètes. En somme, un bourru bienfaisant qui fait la joie des ménagères, la gaieté des cours et des jardins, emplis des sonorités de son flot clair.

Les environs de Samakow réunissent l'utile à l'agréable. Cette plaine, d'une altitude de plus de 900 mètres, produit des blés d'excellente qualité, et ses pâturages nourrissent un nombreux bétail. La ville est le centre d'un commerce assez actif de beurre et de fromages. Des forêts, d'essences variées, couvrent les pentes des montagnes, dont le dessin correct donne au fond du tableau un caractère de majestueuse grandeur. Des vallons, d'une sauvagerie qui n'exclut pas la grâce, attendent patiemment que les délicats de l'avenir viennent y établir leur résidence

d'été ou que la renaissance d'une industrie, aujourd'hui expirante, réveille les échos endormis.

Ici est la région du fer. Vers 1860, on comptait, dans les environs de Samakow, plus de quatre-vingts fours et dix-huit forges ou martinets, tous pourvus d'une force hydraulique. De nombreuses usines étaient échelonnées, en amont et en aval, le long de Tlsker, jusqu'à Gorublihan, dans la plaine de Sofia ; sur la Maritza supérieure, à Kiskjoï, à Bania, Machla, Radoïl, Kostenschi et Sestrina; sur la Palagaria supérieure, à Jarlova ; près des sources de la Strouma à Stoudena Krapetz, etc.. Il existe même, dans le voisinage d'Etropol,le long du petit Isker (mali-Isker) des tas de scories, et les gens du pays affirment qu'il y a environ soixante ans, une trentaine d'usines avaient été établies là, à cause de l'abondance du combustible, et traitaient des minerais venant de Samakow.

Où est le gîte central de ces minerais ? On l'ignore. Où est la mine en exploitation? Nulle part.

Le minerai de Samakow est d'une nature particulière : c'est un oxyde de fer magnétique, très riche en métal puisque la teneur moyenne varie de 60 à 70 pour cent ; on le récolte dans les dépôts d'alluvion produits par plusieurs ruisseaux, notamment ceux qui descendent du Vitosch. Sous les influences atmosphériques, la roche constitutive de la montagne, agrégat de divers minéraux, se délite et se transforme en un gravier que charrient les eaux, après la fonte des neiges. Dès que le torrent a perdu la vit-esse capable de les entraîner ou de les maintenir en sus-

pension, les éléments de ce gravier se déposent successivement, suivant leur grosseur et leur densité. Le minerai de fer, plus lourd, tombe en général le premier et s'accumule en amas de sable noir et fin.

Depuis un temps immémorial, les paysans recueillent ce sable, en venant en aide au procédé naturel de décomposition et de lavage par l'installation de bassins de dépôt ou de laveries. Souvent ce n'est qu'un simple trou dans lequel l'eau de neige vient déposer les matières qu'elle tient en suspension ; on agite la masse à diverses reprises, au moyen de perches ; le sable ferrugineux se précipite, et les parties terreuses, plus légères, sont emportées par l'eau qui afflue et qui s'écoule. Parfois, comme à Kovatchevei (sur la route de Samakow à Radomir), une succession de bassins superposés permet de dégager la presque totalité du fer et d'obtenir un lavage complet. Mais la plupart des installations sont des plus primitives, et c'est par exception qu'on peut citer quelques constructions importantes, édifiées autrefois : par exemple, sur la montagne de Slakutcha (rive droite de l'Isker) entre Bania et Samakow, une conduite, de plusieurs kilomètres, destinée à amener l'eau de lavage en différents endroits.

Des laveries, de l'espèce, ont fonctionné sur beaucoup de points. Il en subsiste des traces dans les environs de plus de vingt-cinq villages de la région de Slakutcha et du Vitosch.

Je n'entrerai pas dans les détails techniques relatifs aux usines de réduction, où le minerai, après avoir subi un dernier lavage, passe dans une sorte de petit

four catalan, alimenté par du charbon de bois, et aux forges où le fer brut est façonné en barres plates de forme irrégulière. L'installation et l'outillage des unes et des autres sont aussi rudimentaires que ceux des laveries; le rude Bulgare, plus fort que les Aïssaoua, ne se sert pas même de pinces pour manier le métal encore chaud. Un industriel, ami du progrès, eut l'idée de faire venir d'Europe un train de laminoirs ; faute de savoir monter les pièces, on l'abandonna dans un coin. Il n'en est jamais sorti.

La question intéressante est celle-ci : L'industrie du fer, qui remonte à une époque incertaine, et dont les produits s'échangeaient jusqu'en Asie Mineure, pourrait-elle être régénérée ? Cette question a vivement préoccupé les esprits et ouvert la porte à bien des illusions. M. Thonard, ingénieur belge de haut mérite, chargé depuis deux années de la direction du service de mines de la Principauté, n'encourage guère les espérances. Ses raisons sont limpides: la décadence de l'industrie du fer en Bulgarie a pour cause principale l'élévation de ses prix, supérieurs, sur place, à ceux du métal de provenance étrangère, et cette élévation s'explique par l'imperfection de procédés usités. Avec les frais de transport et l'énorme consommation de charbon, on ne retire net que 1 de fer pour 6 de minerai, et moins d'un tiers du métal contenu, en moyenne, dans ce minerai. Un grand haut fourneau, convenablement outillé, et dans lequel seraient condensés les moyens de production, aurait toujours à lutter contre les obstacles inhérents à l'éloignement des laveries, à la cherté d'un corn-

bustible raréfié, à l'intermittence de la main-d'œuvre, à la concurrence des produits européens; il rencontrerait, en outre, une difficulté primordiale dans Tinsuffisance de la matière première. La quantité, nécessairement très variable, du minerai fourni chaque année par les dépôts d'alluvion, ne saurait être évaluée au delà de vingt mille tonnes. Quant aux scories accumulées en beaucoup d'endroits, il est certain qu'elles conservent environ 40 pour cent de métal, mais leur volume total échappe à toute estimation sérieuse. Dispersées en mille endroits, dissimulées sous l'herbe, les ronces ou les blés, elles appartiennent à un grand nombre de propriétaires qui spéculeraient nécessairement sur leur vente.

Dans tous les cas, et en mettant les choses au mieux, un grand haut fourneau ne serait pas assuré de trouver, dans la réunion du minerai et de la scorie, de quoi marcher pendant un temps assez long pour amortir ses frais d'installation. Aussf « le spécialiste » — comme on dit en Bulgarie — pense-t-il que la fabrication du fer ne pourra reprendre vie, qu'à la double condition : de limiter ses visées à la satisfaction des besoins locaux, et de transformer radicalement les procédés actuels, afin d'obtenir à bon marché les produits de choix que comporte la qualité du fer de Samakow, naturellement doux et facile à travailler.

En attendant que l'avenir ait prononcé, en dernier ressort, sur les chances de relèvement de l'industrie métallurgique de Samakow, il n'est pas rare de voir les scories humblement vouées à l'entretien des routes et, pour peu qu'on s'enfonce dans les plis de la montagne,

de rencontrer des vestiges de l'ancienne prospérité. Une courte promenade nous a conduits aux restes d'une forge abandonnée; un vieux schoptz à l'air rébarbatif, seul au milieu des pierres, figurait assez bien Marius sur les ruines de Carthage.

Cette excursion a provoqué un incident plus fâcheux qu'imprévu : maître Petro, gâté par les joies urbaines, avait répondu, de façon cavalière, à l'ordre d'atteler, et malgré la répétition des messages, s'était présenté avec un léger retard de trois heures. Cet acte déclaré d'insubordination succédant à quelques manifestations d'une humeur trop indisciplinée, j'ai réglé son compte, séance tenante. Le télégraphe s'est chargé de lui trouver un successeur à Sofia.

Voilà donc l'armée française bloquée à Samakow. Enfin, nous allons pouvoir engraisser !

Samakow (suite). — La paix du dimanche. — Cortège nuptial. — Les chemins de • petite communication » en Bulgarie. — Une noce au village de Dospeï. — Costumes, danses, cérémonies.

t* juin* Les hommes à vapeur, que la flânerie rend malades, ignorent une des jouissances du voyage dans les pays primitifs. Je me demande ce que pourraient bien faire un Américain de la troisième avenue, urt Anglais de la Cité ou un Français de la Bourse, à Samakow, un dimanche.

Nous connaissons, dans nos provinces de l'ouest, la paix dominicale ; ici, c'est de la quintessence de paix. Devant les portes, des femmes et des filles, assises en rond par terre, les mains jointes au-dessus des genoux, regardent Y air du temps , muettes et l'œil fixe/comme des troupeaux qui ruminent. Toutes très proprement habillées à lafranque, sauf quelques détails d ajustement et de bijouterie, tels que la petite calotte rouge et la natte enroulée par-dessus, ainsi qu'on en voit encore en Serbie et souvent en Grèce,

d'où cette coiffure paraît avoir été importée. Le goût des couleurs éclatantes a persisté, mais les étoffes d'Occident s'introduisent peu à peu ; elles n'ont pas l'harmonie des vraies couleurs orientales.

La ville est très étendue ; j'erre à travers des rues infinissables. Dans les faubourgs, on se croirait en pleine campagne. Les jardins sont des vergers où pousse au hasard un fouillis d'arbres, et particulièrement de poiriers, hantés par les étourneaux et les merles. Les places sont des pelouses ; les enfants y prennent leurs ébats avec les ânes et les moutons. Partout, l'eau qui clapote et qu^on enjambe, à chaque pas, sur de grosses pierres.

Comme je m'orientais du côté du déjeuner, j'entends une musique enragée qui se rapproche, et bientôt, à l'extrémité de la rue, débouche un cortège ainsi composé :

Des cavaliers ouvrent la marche, suivis à dix pas par un joueur de biniou et un batteur de grosse caisse. Deux grands gars précèdent, en dansant, des véhicules informes, traînés par des boeufs et flanqués de conducteurs armés de l'aiguillon. Dans l'intérieur des chariots, recouverts de draperies bariolées que soutiennent des demi-cerceaux, s'agitent des formes humaines et un pêle-mêle de couleurs indistinctes. A l'arrière, trois filles, en costume de paysannes, se tiennent debout, enlacées comme les nymphes de Germain Pilon ; sous les robes, sans plis, de chaïak gros bleu, leurs jeunes corps ondulent aux cahots des voitures. Elles chantent avec des voix d'homme un refrain monotone — c'est une noce qui passe.

Cette rencontre était déjà oubliée lorsque, vers la fin du repas, le cortège reparaît sout nos fenêtres, et j'apprends qu'il se rend au village de Dospeï pour célébrer le mariage. L'envie me vient de sacrifier à l'imprévu — ce dieu des touristes qui ont la foi — en m'invitant à la cérémonie.

Une heure plus tard, après avoir vainement cherché par la ville un phaéton — introuvable, grâce aux intrigues de Petro qui n'est pas parti, — je prenais place dans la talika affectée aux bagages. Ce fut une faveur du ciel; jamais, au grand jamais, je ne serais arrivé au port avec un mode de locomotion plus civilisé.

Dospeï, ou mieux Dolni-Dospeï (le Dospeï d'en bas), est un petit village où le dernier recensement accuse deux cent cinquante hommes et deux cent quarante-cinq femmes, équilibre favorable aux rapprochement des sexes ; de Samakow, on aperçoit la tache brune de son tas de maisons. En apparence, rien de plus facile que de couper en droite ligne à travers une plaine gazonnée, qu'on suppose aussi unie qu'une allée de jardin ; en réalité, rien de plus décevant.

Ces plaines attirantes de Bulgarie sont remplies de fondrières, de sauts de loups, de pierres, invisibles à distance. Des chariots de bois, attelés de bœufs ou de buffles, peuvent se lancer à l'aventure dans ces steppes trompeurs, par la raison que les dociles ani maux escaladeraient au besoin une maison. Aux passages reconnus impraticables, le paysan a vite fait, d'ailleurs, de dételer, en levant les deux chevilles qui fixent le joug, et de porter plus loin, à la force du poi-

gnet, son léger chariot ; mais, pour un équipage de citadin, l'entreprise est moins simple. — En ce qui concerne les routes, on a l'embarras du choix, quand on les voit à peine indiquées dans l'herbe nouvelle ; la plupart du temps, elles ont été tracées par les seules roues et déplacées suivant les chances variables du terrain dont les orages, les pluies, les neiges modifient perpétuellement la surface. — Quant aux renseignements, comment y croire plus qu'à ses yeux ? Pour un Bulgare, tout chemin, dans lequel on n'a pas la certitude absolue de tuer ses chevaux, et qui laisse une chance, sur dix, de sauver sa peau, est « une bonne roule, »

D'enquête en enquête, nous suivons, une heure durant, la route de Dupnitza, avant d'oser nous risquer dans la plaine, au fond de laquelle le village maudit nargue nos hésitations. Il est dépassé, depuis longtemps, lorsque la voiture s'engage sur un rudiment de sentier qui, par un grand détour, nous conduit au Dospeïde mes rêves; — au prix de quelle gymnastique? Je défie un habitué de l'omnibus de la Madeleine-Bastille de s'en faire une idée : Nous sommes obligés de nous tenir debout, cramponnés au bordage de la talika, afin d'être prêts à contre-peser d'un côlé ou de l'autre pour l'empêcher de chavirer. C'est dans les cas désespérés qu'on apprécie l'intrépidité de ces incomparables petits chevaux du pays, crispés comme des ressorts d'acier pour remonter les terres enduites d'une boue gluante, s'arc-boutant pour descendre dans les crevasses, bondissant par-dessus les obstacles et se relevant, sans que les genoux aient touché,

lorsque les battements de la flèche les renversent à demi.

Sommes-nous au lendemain de la guerre et l'ennemi a-t-il passé par là ? — Pas une âme ; pas même un chien dans les maisons vides. A peine quelques pourceaux voraces qu'aucune considération n'est capable de détourner du but final : l'engraissement en vue de l'apothéose de Mayence.

Un lutu-ban ban nous tire d'embarras et nous guide vers l'endroit où toute l'activité du hameau s'est concentrée. — Dans une cour, qui ne mesure pas cinquante mètres carrés, une longue hora cherche à se déployer. Le coup d'œil est réjouissant: une vingtaine de soldats sont mêlés aux gommeux de Dospeï; la blouse blanche, ajustée aux reins, et la casquette de même couleur rompent la monotonie des costumes sombres; les lourdes bottes accentuent militairement le rythme d'une musique bien cadencée. Les deux musiciens sont, en leur genre, des artistes ; on les a fait venir de loin.

L'équipement des danseuses est presque identique à celui des filles de Vakarel : une robe de chaïak bleu foncé, sans plis, serrée à la taille par une large ceinture, découpée sur une chemisette de toile, à rayures de soie, et assez courte pour découvrir le bas de la jupe brodée de jolis tons clairs— des fourreaux de laine, d'un rouge vif, moulant les bras, de l'épaule au coude, et dégageant les larges manches de la chemise où se répètent les broderies de la jupe. — Le» unes portent une seule natte tordue dans un foulard jaune, vert ou mauve ; les autres sont enguirlandées d'une infinité de

petites tresses allongées avec des faux cheveux ou simplement avec du crin. — Une boucle formée de deux plaques en argent, rondes et presque aussi grandes que des assiettes, s'agrafe sur un tablier en chaïak rayé blanc sur blanc, ou en chaïak écarlate agrémenté de filets noirs et de pois multicolores. — Innombrables les bracelets, les pendants d'oreille, les vieilles médailles dont les enfilées pesantes s'arrondissent en cuirasse sur la poitrine et frétillent sur le dos des danseuses, cliquetant, en mesure, comme les sonnailles d'une mule espagnole. — Impossible à cataloguer, la flore factice sortie des boutiques juives de Samakow ou de Sofia pour orner la tête de ces vaillantes luronnes, à qui il ne faut ojemander ni la gentillesse ni l'attrait, mais les larges épaules et les flancs robustes, gages plus certains de l'avenir d'une race. Heureusement pour ceux que le mauvais goût révolte, les fleurs naturelles des champs se mêlent aux pâles imitations de l'art viennois.

Le costume des hommes n'a pas d'intérêt : une ceinture rouge et un pantalon de chaïak blanc ou brun, très ample sur les hanches et collant aux jambes, en sont les pièces principales, car beaucoup, avant d'exposer leurs charmes au soleil, ont jeté la veste aux orties.

La Hora est la danse, par excellence, des pays slaves de la péninsule balkanique, comme elle est aussi, avec quelques variantes, celle de la Grèce d'où elle vient sans 4 doute. J'ai pu constater que les rondes des femmes de Mégare n'en diffèrent pas sensiblement.

La hora n'est qu'une marche rythmée par une mesure à quatre temps dont le quatrième, légèrement brisé par un imperceptible arrêt, marque un pas en avant, les autres temps accompagnant des pas en arrière compliqués d'un battement de pied rapide ; les bras s'entre-croisent en prenant leur point d'appui sur la ceinture des voisins. Cet entrelacement compose des lignes harmonieuses et développe les broderies des danseuses, disposées de façon à montrer le dessin complet dans la retombée de la manche. A chaque extrémité de la chaîne, un homme et une femme, agitant de la main restée libre un mouchoir blanc, en dirigent les ondulations serpentines. L'espace est si restreint que les anneaux se replient les uns dans les autres et décrivent plusieurs cercles concentriques.

Les deux musiciens sont au milieu, se démenant avec force grimaces, se passionnant et passionnant leurs marionnettes, s'interrompant, à tour de rôle, pour pousser des you-you qui cinglent et font circuler, dans les jambes lassées, des courants de frénésie, sans qu'un seul muscle tressaille sur les visages impassibles. Malgré l'immobilité voulue des traits, on discerne aisément la différence des tempéraments : avec un peu d'attention, vous distingueriez les ardents, les consciencieux, les blasés ; mais tous ont l'air mortellement ennuyé, c'est de rigueur. — On dirait qu'ils méditent cette parole profonde : « Dieu! que la vie serait belle si l'on n'était pas obligé de s'amuser. »

Pensez donc! en plein soleil, par cinquante degrés de chaleur! et cela dure des heures entières. — Quelle

gerbe de documents humains recueillerait un romancier naturaliste, pour une étude des parfums !

Autour de la hora, la foule des vieux et des enfants ou des hommes graves qui ne dansent plus, se rue et s'étouffe. Dans le clair- obscur des maisons basses, chatoient confusément des reflets de couleurs sourdes et des éclairs atténués de vieil argent.

A. l'entrée de la cour, est l'habitation du marié, bondée de monde. On nous a versé — dans un verre très petit mais très sale — le raki d'honneur. Il a bien fallu boire — « tu l'as voulu Dandin » — de même qu'il a fallu monter sous la vérandah et s'asseoir sur un escabeau dont les trois pieds n'en valent pas deux; de là, nous dominons la fête. On continue à trépigner avec fureur, comme si le salut de la patrie en dépendait ; de temps à autre une danseuse se détache de la ronde, pour donner le sein au bébé qui proteste contre l'impuissance alimentaire de l'aïeule chargée de le bercer.

Cependant la hora se débande ; un mouvement de curiosité resserre les groupes : c'est le fiancé — tel est encore son état social — qui s'avance pour demander au père la permission de se marier. Il se prosterne jusqu'à terre, tandis qu'un orateur adresse, en termes fleuris, la requête au chef de la famille ; celui-ci consent. Le fils, après lui avoir baisé la main, se retourne vers sa mère qui avance les doigts et, sans plus attendre, se jette à son cou en l'embrassant jalousement sur les deux joues. — Cette nuance dans le cérémonial n'est-elle pas touchante?

Entre temps, les chars à boeufs sont entrés dans la

cour; les Grâces ont repris leur place à l'arrière; secouant les petits drapeaux noués à l'aiguillon, les conducteurs font deux signes de croix et se mettent en marche. Les musiciens sont en tête de la procession. Vient ensuite le fiancé et ses sœurs qui, de leurs bras croisés, soutiennent sa taille. La coiffure de Tuae d'elles est bizarre : une corne en bois déborde le front, recouverte d'un voile flottant sur les épaules. Les nymphes des chariots chantent, à plein gosier, une mélopée lente, traînant une seule note éternellement ressassée. En queue, les gens de la noce s'éparpillent et sautent, de pierre en pierre, à travers le ruisseau qui occupe le milieu d'un chemin raboteux, coupé de bandes de lumière et d'ombre.

Nous allons dans cet ordre — ou plutôt dans ce désordre de bataille, à la recherche de la fiancée qu'on n'a pas encore aperçue. Elle habite l'autre extrémité du village ; sa case est une case pareille à toutes les autres. Les parents et les Anciens de la commune attendent, assis sur des pièces de bois, à côté d'une longue table figurée par deux madriers joints, sur les^f quels sont rangés des pains de seigle, des gâteaux de formes baroques, ornés de feuillages, et des assiettes de fer-blanc contenant des pâtisseries grossières.

L'orateur officiel annonce au père qu'il vient lui demander sa fille en mariage. Le bon villageois prend l'air étonné d'un homme qui tombe du quatrième étage ; l'avocat redouble d'éloquence et finit par arracher le consentement. Alors le fiancé se précipite à genoux, frappe le sol de son front et ne se relève que

pour s'incliner sur la main de son futur beau-père; il la baise humblement, en tendant une gourde que lui a remise la sœur porte-manteau. — Signalons le rôle très fatigant, quoique muet, de celle-ci : outre le sac, à double poche, renfermant le trousseau du marié, elle a la garde du bonnet garni de fleurs et de plumes de paon, sans compter la lourde pelisse qu'elle pose sur le dos de son frère ou qu'elle en retire, selon les exigences du cérémonial.

Les mêmes génuflexions, le même baisement de main, les mêmes accolades à la petite gourde se renouvellent avec chacun des parents mâles de la demoiselle, et des Anciens; après quoi, on va quérir la mère et les tantes. On les amène, une à une, pour les consulter. Aux objections, l'avocat des fiancés se rebiffe, piaffe, sue; sa faconde extraordinaire a réponse à tout. S'inspirant de M. de la Palisse, il rappelle que les vieux ont été jeunes autrefois, qu'ils ont passé par les mêmes péripéties, que leur courage à dompter la vie ne manquera pas à leurs enfants, et tonclut en formulant des souhaits de bonheur qu'un ancêtre, aux yeux tendres et à la bouche édentée, assaisonne de traits au gros sel.

Dieu soit loué! tout est arrangé. Les femmes ont donné, avec un geste royal, leur main noire à baiser, et bu leur coup de raki. On rend au héros de la fête sa pelisse et sa toque ; il s'assied, sans quitter son air folâtre de condamné à mort, au milieu des Anciens, toujours sévères comme des juges... qui ont faim. — Le chœur, dont l'énergie musicale n'a pas faibli une seule minute, durant l'énervante cérémonie, est subi-

tement traversé par le cri du biniou, et la hora se renoue dans la cour voisine avec un redoublement d'entrain.

Au bout d'une demi-heure, un nouveau mouvement se produit ; la foule accourt devant la maison de la fiancée, Celle-ci paraît, enfin, en haut de l'escalier de bois.

Éblouissante, toute droite, les pieds joints, les yeux clos, immobile et froide comme une idole indienne dont elle a la parure barbare, on dirait une reine d'Asie s'offrant à l'adoration de son peuple, et je songe aux imaginations de Gustave Moreau.

Dans la tonalité grise des pauvres maisons de terre battue, l'effet de cette apparition, en plein éclaboussement de soleil, est vraiment saisissant. Des branches de buis, artistement disposées en éventail, encadrent son front dans une auréole étoilée de narcisses ; cela rappelle les échafaudages à la mode du temps de Louis XVI. Grâce à une profusion de petits bijoux de clinquant, accrochés dans la verdure, l'envers de cette coiffure simule un morceau de buisson semé d'insectes phosphorescents. Le costume est celui de toutes les filles, mais les cheveux sont tressés d'une certaine façon pour indiquer que la vierge va prendre rang parmi les femmes. Les nattes, artificiellement allongées, pendent jusqu'aux talons et se doublent de chapelets de monnaies, d'âges et de provenances divers. Quant aux bracelets, aux colliers et autres colifichets qui surchargent ses bras, son cou, sa poitrine, un orfèvre de profession s'embrouillerait à les décrire. Tout ne lui appartient pas ; ses amies —

c'est l'usage — ont concouru à sa parure. Quelle est la signification emblématique du pain de farine blanche passé dans sa ceinture? Je n'ai pu le pénétrer.

L'ensemble des harnais est d'un poids écrasant, et la chaleur s'irrite sous une nuée d'orage. La pauvre fille s'avance, rouge et bouffie, les paupières obstinément baissées, avec une gravité et une lenteur pleines de majesté.

« Incessu patuit dea... »

Les femmes excellent à toutes les comédies ; cette rustique créature joue son rôle dans la perfection. Elle va droit à son frère aîné et lui baise la main, à plusieurs reprises. Celui-ci l'amène devant le fiancé, qui détourne la tète d'un air indifférent, tandis que la future épouse se courbe devant lui jusqu'à la poussière, et saisit sa main, qu'elle effleure successivement des lèvres et du front.

Le père reçoit les mêmes marques de respect, ensuite répétées devant les vieillards et devant tous les hommes de l'assistance. Chacun doit lui glisser une pièce de monnaie. C'est miracle de voir avec quelle dextérité de prestidigitateur l'ingénue cueille discrètement les offrandes, d'un revers de main, au moment du baiser. A peine ai-je eu le temps d'observer ce détail, quand mon tour arrive. Pris au dépourvu, je ne trouve dans ma poche qu'un rouble qui s'envole sans que j'aie senti autre chose qu'un frôlement d'oiseau. — Il paraît que, à mon insu, j'ai fait une largesse royale.

Sa tournée finie, la fée se retire dans son palais.

Les danses recommencent, et les notables, de concert avec le marié, attaquent le festin.

Fatigué de la cohue, j'étais en train de respirer un air plus pur dans un milieu moins agité, lorsque des chants me rappellent du côté de la noce. C'est le corps de ballet qui s'accompagne lui-même, pendant que les musiciens savourent quelques minutes d'un repos bien gagné.

J'en ai assez de la hora, et je rumine un vaste projet en m'étirant sur le tapis étendu, en mon honneur, à la porte d'un grenier.

La nouvelle s'est déjà répandue que j'ai photographié, hier, dans la plaine, un berger et ses moutons. Ce fait-divers n'a produit aucun scandale, et peut-être arriverai-je à pourtraicturer la mariée. Mon interprète insinue diplomatiquement ce plan hardi dans l'oreille d'un ami de fraîche date; le bonhomme vient de lui confier qu'il compte bientôt unir son fils « à la plus belle fille». Il la désigne et, fatalement, c'est la plus grosse et la plus rouge. Dans le monde entier, l'esthétique villageoise est une : la beauté, c'est le nombre de kilogrammes. — Peu m'importe ; l'heureux père entre dans mes vues et part en ambassade.

La réponse est favorable. — Afin de ne pas laisser aux bonnes dispositions le temps de se refroidir, je m'élance, dans l'espoir de bâcler mystérieusement l'affaire ; mais l'événement s'ébruite et, à l'encontre de mes prévisions, on l'accueille avec transport. Une curiosité féroce est déchaînée ; la hora se disperse, en un clin d'œil je suis assiégé. Les soldats, défenseurs naturels de Tordre, interposent leur autorité; le

flot recule, et la mariée, trop zélée, est venue se placer à la bouche même du canon. J'ai quelque peine à la mettre au point, surtout à calmer l'océan de têtes, qui grouille derrière elle, et les exaltés qui forment une double haie mouvante. Le soleil bas rase les groupes ; les visages sont baignés dans la lumière du soir, tandis que, le long des vêtements aux vives couleurs, l'ombre monte, encore pleine de vibrations amorties. La glace de l'appareil donne l'impression d'un rêve extravagant.

Le rêve est envolé. — Un nuage a caché le soleil ; Je tremble que l'attente ne décourage ces grands enfants qu'il est si difficile d'immobiliser. Tant d'efforts vont être perdus...

O rage y 6 désespoir, 6 fortune ennemie!

Bien ou mal, le cas est expliqué. Quel écueil pour votre gravité, ô mes amis de Paris, s'il vous avait été donné de contempler la scène, à l'aide d'une bonne longue-vue : la mariée, toujours au port d'armes, et le populaire haletant autour du Fran\ou\xm (Français) qui suit fiévreusement, une main sur les yeux, la marche des nuages...

Enfin la lumière jaillit, l'objectif se dévoile— -c'est fait.

La joie devient du délire et, s'il ne fallait que le suffrage des habitants de Dospéï, pour être élu prince de Bulgarie, l'aventure serait à tenter. Les douceurs de la popularité me sont révélées. J'y mets le sceau en organisant des courses d'enfants dont une piastre est le prix.

Durant que mes esclaves plient le bagage photographique, l'innocente fiancée, qui ne perd pas le nord, se coule vers moi, pose sur mon épaule un mouchoir de soie, qu'on me fait signe de garder, et se reprend à promener sur ma main son front virginal et ses pudiques lèvres. — Connu, ma belle I — J'y vais de mon louis; l'or disparaît avec le même escamotage discret. Pas un pli du visage n'a trahi le plaisir causé par cette munificence, sans précédent en pareil lieu.

La tournée continue. Mon infortuné Dimitri, tout Bulgare qu'il est, commence à la trouver mauvaise. L'octroi du mouchoir ne remplit pas le trou pratiqué à sa bourse, et le cocher Méhémet — un Turc! — vendrait un de ses chevaux pour oser dire : non; le malheur est qu'il n'ose point.

Inutile d'ajouter que la hora se ranime pendant la quête. On se croirait à la foire aux jambons, où les orchestres redoublent de tapage pour donner, selon le mot des pitres, « du courage à la poche ». Le pope, arrivé sans bruit, s'est assis à la table commune ; il absorbe, avec autant d'appétit que les autres, le pain noir, les choux bouillis, les pois secs. On se sert de cuillers en bois, et l'on se désaltère à la même bouteille.

Troisième tournée de la mariée. — Je baisse mes prix pour la dégoûter d'un exercice dont elle s'exagère les beautés. Dimitri, déjà nommé, est à peindre en extrayant de son sac aplati une dernière cartouche. — Il n'est pas, du reste, le seul à rire jaune; plus d'une physionomie accuse le combat livré sur ce modeste champ de bataille entre le respect humain

et l'avarice. Les paysans remuent des monceaux de piastres pour en détourner, après plusieurs minutes d'angoisse, la moitié d'une. — Ne trouvez-vous pas que la Bulgarie ressemble beaucoup à... d'autres pays ?

Cette quête perpétuelle, qui découvre naïvement le côté intéressé — plutôt qu'intéressant — des natures rurales, me remet en mémoire une étude sur les chants populaires de la Bulgarie, signée — si je ne me trompe — par M me Dora d'Istria. L'auteur analyse les préoccupations intimes des jeunes filles à marier, et cite ce fragment dont j'ai gardé le souvenir; c'est une enfant prudente qui répond aux soupirs de l'ami de son cœur : « Consume-toi, jeune homme, achève de te consumer — achève de te consumer, réduis-toi en cendres — que ma mère ne me donne pas à toi, car tu es pauvre — car tu es pauvre et tu ne possèdes pas de maison. » Est-ce assez pratique?

Le temps n'est plus de railler; voici une terrible épreuve : on vient me chercher pour festoyer à mon tour, — et pas moyen d'esquiver la politesse. — Deux membres de la famille, plus redoutables que des gendarmes, m'introduisent dans ia maison.

Je suis reçu dans une pièce soigneusement balayée, mais dépourvue de meubles. On porte dans l'un des angles une natte et des coussins ; je m'assieds à la turque Un ange, une femme inconnue, me serre la main et me débite un long discours ; l'aimable drogman, qui a bien voulu m'accompagner à Dospeï, n'en comprend pas un traître mot.

A l'ange incompris succède un plat de lait caillé,

avec un morceau de pain bis et quatre cuillers de bois, car il serait incorrect de nous laisser manger seuls. C'est la gamelle dans ce qu'elle a de plus démocratique. Que faire? Je m'exécute bravement, et nous voilà piquant, chacun de notre côté.

Malgré que j'eusse bien voulu être ailleurs, la situation d'un monsieur dégoûté, pris dans ses propres filets, est si grotesque que je réprime, à grand'peine, une forte envie de rire, tout en surveillant les limites respectives de notre terrain de manœuvres. A la première menace d'usurpation, je m'arrête; on insiste, je m'obstine et, par esprit de transaction, je consens au verre de raki tiré d'une bouteille neuve dont le goulot passe, à titre de vérification, dans ia bouche de mon voisin de droite.

En paix avec ma conscience, je résiste victorieusement aux œufs bouillis mélangés de farine et aux choux relevés de poivre rouge, quoiqu'on eût placé sur mon assiette — luxe inouï — une fourchette de fer.

Pendant ce temps, la mariée, debout au fond de la salle , tenant , de chaque main , un de ses jeunes frères, a conservé sa pose de statue, qu'elle n'abandonne que pour venir nous saluer et recommencer la série de ses recouvrements. Cette fois, je lui permets d'embrasser tout ce quelle voudra, mais je fais celui qui ne comprend pas, afin d'amener un renouvelle ment de l'affiche devenue monotone.

L'enfant retourne dans son coin en boudant. Des femmes l'entourent, la déshabillent à demi et l'affu-

blent d'une pelisse de fourrure, brune d'un côté, damassée, noir et blanc, de l'autre.

Je la suis dans la cour où va se jouer la tragédie des adieux. Je doute que, depuis les adieux de Fontainebleau, il y ait eu, quelque part, autant de larmes répandues en une seule fois. L'infortunée se jette dans les bras de son père qui sanglote à en rendre l'âme ; dans ceux . du frère aîné qui gémit , des jeunes frères qui braillent, de la mère qui fond, des oncles qui beuglent, des tantes qui mugissent, des cousines et des amies qui ouvrent toutes leurs cataractes. Ce qu'il y a de plus guilleret, c'est que ces gens pleurent de vraies larmes; l'héroïne de cette réjouissance tient tête à tous et à chacun, avec de vraies larmes aussi, comme on fait raison, le verre en main. G'est réellement stupéfiant, et jamais, dans notre France où pourtant la convention possède une jolie force, elle n'atteignit un tel degré de grâce efficiente, car, en vérité, ce n'est pas autre chose que de la convention pure. La bien-aimée ne quitte pas le village et n'est perdue pour personne; il n'y a pas sujet de tant crier. — Le moment d'après, les yeux séchés pétillent de gaieté, mais on a religieusement sacrifié sur l'autel des saintes convenances. — Les convenances dans un hameau de Bulgarie !

Le sens symbolique de cette scène, dont l'excès de réalisme demeure seul inexplicable, est sans doute la pensée de l'échange de la vie de jeune fille, libre et sans souci, contre l'existence plus pénible de l'épouse. — Qu'on n'en conclue pas qu'il y ait, pour elle, plus que l'application d'une loi de nature. Les mœurs bulgares

ne consacrent point l'infériorité de la femme comme en Serbie, et si elle n'est pas aussi affranchie qu'on me l'avait dit des travaux des champs, c'est l'homme, en général, qui en supporte la plus lourde charge.

Je n'ai assisté qu'aux bagatelles de la porte. Les véritables fiançailles auront lieu dans l'église, dès que le soleil sera couché, et, à minuit, le pope unira définitivement les époux.

Je me suis intéressé à un spectacle qui avait pour moi le mérite de l'inattendu, et l'excessive cordialité de cette population, soi-disant barbare, m'a charmé. Je serais donc parfaitement capable de subir, jusqu'au bout, la corvée volontaire ; mais on ne peut songer à braver, la nuit, des chemins si peu carrossables pendant le jour, et je donne, à regret, le signal du départ.

Je ne verrai donc pas, tantôt, la mariée recevoir le pain et le sel, sur le seuil de sa nouvelle demeure, et tremper son doigt dans un pot de miel pour en frotter les montants de la porte. Je ne verrai pas, demain, le certificat de la sage-femme attestant qu'elle était vierge et qu'elle ne l'est plus. Encore moins serai-je là, le jour de l'Epiphanie prochaine, quand on videra sur sa tète un baquet d'eau glacée de l'Isker, tandis qu'un petit Boulgre de plus gigotera, bon gré mal gré, dans le courant de la rivière bénite.

J'aurais le droit d'être froissé ; pas un pleur n'a été répandu lorsque je suis parti; mais quels shake-hands et quelles pattes solides! quand on a péché ensemble dans le même bol de lait, c'est à la vie, à la mort. Mes deux compagnons de gamelle m'escortent jusqu'à la

voiture, et me brisent la main par reconnaissance. En passant près de l'église, je suis entré, et j'ai failli être renversé par la sortie impétueuse d'un trio de cochons curieux des préparatifs de Thyménée. Le pope donnait le dernier tour de main à son petit théâtre, allumant un cierge par-ci, une lampe par-là; pâles étoiles qui scintillent dans la demi-nuit du crépuscule, et font courir des frissons d'or sur le mur aux images, le vieux missel et les icônes, dont le plus misérable temple est abondamment pourvu, en Bulgarie ; l'impression religieuse y est certes mieux ressentie que dans la plupart de nos églises de village blanches et nues, quand elles ne sont pas nues et sales.

Samakow (suite). — Le collège américain. — Les quakers en Bulgarie. — Départ de Samakow. — Un éligible. — Dupnitza.

2 juin.

Notre nouveau cocher est arrivé, hier soir, au milieu d'un festin où Jules le Magnifique a déployé un faste digne de Lucullus. La vie manque toujours de pondération : on ne mangeait pas assez ailleurs; ici, on mange trop, et l'estomac, à l'inverse de la statistique, méprise les moyennes. Il est temps de fuir ce pays de cocagne; non, pourtant, sans avoir visité le collège américain (american collégial and theological school), fondé, il y a une quinzaine d'années, par des quakers.

Le collège des adultes, installé dans une jolie maison de style anglo-allemand, compte une trentaine d'élèves, tant externes qu'internes. M.J. H...al'obligeance d'interrompre son cours pour nous faire les honneurs de l'établissement. Il est le plus ancien,

plutôt que le chef, de la confrérie, les trois missionnaires vivant sur un pied d'égalité.

Les classes n'ont rien de particulier, les chambres des internes, cellules blanchies à la chaux, sont garnies d'un lit de fer, d'une table de travail et d'une bibliothèque. — Un ou deux sièges et, sur les murs, des maximes en langue anglaise énonçant une pensée de devoir envers Dieu ou envers les hommes; — quelques chambres ont deux lits; toutes sont claires, bien aérées, et d'une scrupuleuse propreté.

M. H... nous montre avec orgueil un cabinet de physique très complet; les appareils — des plu? récents et des plus perfectionnés — sont venus d'Amérique ou de France. Quant au musée minéralogique, malgré sa richesse, je lui reproche d'être trop exclusivement alimenté par l'importation, et de ne renfermer qu'une quantité très restreinte de minéraux du pays; je conviens, toutefois, qu'il esta peu près impossible de se procurer ces minéraux, autrement que par des recherches personnelles. Un jeune géologue bulgare de Sofia, M. Zlatarski, promène son marteau à travers les montagnes natales, mais ses travaux, de date récente, n'ont pas encore eu le temps d'embrasser l'ensemble de la Principauté.

Les études, à Y American collège , comprennent tous les éléments de l'instruction supérieure. La gymnastique n'est pas négligée; on vient d'aménager, au rez-de-chaussée, une vaste pièce, afin que les jeunes gens puissent s'exercer, les jours de mauvais temps.

Les petits garçons, auxquels on donne l'instruction

primaire, sont réunis aux filles, suivant l'usage d outre-mer. L'école n'est pas loin ; nous y sommes reçus par Tune des maîtresses , femme d'une cinquantaine d'années, à l'œil vif, à la physionomie reposée et souriante. On nous introduit dans un salon où la sévérité des meubles, trop amoureusement vernis, est égayée par la grande clarté et la profusion de plantes vertes grimpant aux encoignures, débordant les rideaux, et festonnant le plafond de vivantes arabesques. — Le système des dortoirs a été adopté pour les filles; (serait-ce pour leur permettre de babiller, même en dormant)? Chacun d'eux contient de cinq à six lits. Dans les classes, dans les cours, dans les escaliers, dans les couloirs, nous rencontrons des petits échantillons du genre féminin; leur teint rose et leur bonne humeur parlent en faveur de l'œuvre. Les fiilettes de notre hôte sont reconnaissables, au milieu du troupeau, à ce je ne sais quoi d'assuré, de net et de provocant, qui distingue les sauvageons de la libre Amérique. — La gymnastique floritici, comme au collège des mâles; les instruments de torture, bien rangés, font l'ornement du vestibule.

L'école des filles et des petits garçons rassemble environ quatre-vingts élèves.

M. H... s'est adjoint, pour nous guider, un indigène élevé à Constantinople, et qui est actuellement professeur au collège américain, ainsi que plusieurs de ses compatriotes. Les institutrices de 1 école des filles se recrutent, en partie, de la même manière.

Les quakers sont logés, eux, leurs femmes et leurs enfants, dans des maisons contiguës aux écoles et

entourées de jardins. Ils mènent là une vie honorable et large, consacrant, chaque année, leurs vacances à des excursions en Bulgarie et en Macédoine. Peutêtre ne faudrait-il pas les presser beaucoup pour les entendre regretter l'administration turque. Us n'ont pas toujours eu à se louer des Bulgares, qui leur ont, disent-ils, suscité des difficultés devenues assez graves, Tan dernier, pour motiver l'intervention diplomatique ; et, quoique la paix soit aujourd'hui rétablie, M. H... désire, plus que jamais, la création d'un consulat général américain en Bulgarie. Leur établissement de Loftcha demeure fermé. Ils ont également des missionnaires à Roustchouk et à Sistow, mais pas encore d'écoles, si je ne me trompe.

Le temple est de l'autre côté de la rue, dominé par un clocher en bois. Avec ses bancs, son poêle, ses cartes géographiques, il a plutôt l'air d'une école que d'une salle à prière. Les jeunes Bulgares, internes ou externes, restent libres d'assister aux offices de leur église. Usent-ils de cette tolérance ? quels sont les résultats de la propagande religieuse, dont la pensée est au fond de l'œuvre des quakers? je n'ai pu me. procurer des renseignements précis à cet égard, mais l'opinion générale tient ces résultats pour nuls ou, du moins, sans portée sérieuse.

M. H... est un fanatique des beautés du Rilo que nous admirerons demain; il nous engage à y aller directement, deSamakow, par le sentier de montagne dont il vante les ravins ombreux, les cascades, les lacs, etc.... Il prêche des convertis, mais ce sentier, à peine praticable pour les chevaux, de selle, pendant

l'été, n'est encore accessible qu'aux piétons mieux outillés que nous. L'avis des gens du pays nous en détourne et, comme il flatte notre paresse, nous le trouvons bon. Que celui qui, entre deux conseils, n'a pas suivi le plus commode, nous jette la première pierre.

Il est donc décidé qu'on couchera à Dupnit^a et nous partons après le déjeuner.

Aux portes de la ville, je reconnais dans un groupe de paysans une des danseuses de Dospeï, aussi dispose que si, la veille, elle n'avait pas dépensé un jour et une nuit à « faire la noce » ; elle me reconnaît aussi, et me désigne à ses compagnons qui nous envoient leurs salamaleks avec de grands gestes. — Estce à Dospeï que j'aurai enfin ma légende? La chance me gâte si peu qu'il me vient des doutes. Une fois — une seule fois — j'ai voulu illustrer mon nom et, à cette fin, je me suis précipité, la tète la première, dans un abîme de vingt-huit mètres. Devinerait-on comment j'en fus récompensé? l'endroit s'appelle aujourd'hui le saut de V Anglais ! — En Egypte, passe encore, mais en Savoie, c'est durl

Nous venons de nous engager dans une de ces gorges étranglées et déclives, si fréquentes en Bulgarie, lorsque l'orage se déchaîne et nous hache à coups de grêlons. Au plus fort de la tourmente, la rencontre d'un phaéton en détresse inspire aux deux Français, la même pensée : « Quel Bulgare peut voyager par un temps pareil, si ce n'est un éligible?» — C'en est un, en effet, un citoyen de Sofia qui accomplit sa tournée électorale. Signe particulier : il

a des gants; donc c'est un conservateur; donc il ne sera pas élu. Toutefois, les déductions trop rigoureuses ne conviennent pas à ce pays; la rose politique y tourne encore plus vite que la rose des vents.

Après avoir traversé un plateau où la route, rompue en trois endroits, sert de lit à la rivière débordée, nous arrivons à un second vallon dans lequel est bâti Dupnitza, ville de plus de sept mille âmes, chef-lieu d'un des arrondissements du district de Kustendil. Au sud, un beau massif de montagnes très proches forme le nœud d'où partent, d'un côté, la chaîne qui rejoint, vers Orschova, un contrefort des Karpathes, de l'autre, le Rhodope (Despoto-dagh, le mont des évèques), qui se prolonge jusqu'à la mer Egée.

De même qu'à Samakow, les eaux et les juifs courent partout. Dupnitza est le centre d'un commerce de blés assez important. Un vieux pont, d'une seule arche, rappelant — en très petit — celui de Mostar, capitale de l'Herzégovine, enjambe un ruisseau torrentueux qui fait du bruit comme quatre. En amont, un sentier s'enfonce sous d'épais ombrages et se repliant brusquement, escalade une colline aride, occupée par un cimetière turc, voué à la destruction. Les pierres, qui marquaient la place des morts, vont, aux champs voisins, limiter les propriétés des vivants. Du haut de ce cimetière, la vue s'étend sur la ville et les environs; une dizaine de minarets a survécu aux musulmans.

Départ pour le monastère de Rilo. — Pluie de roses. — Fatalisme bulgare. — Le village de Rilo-Selo, — Le crétin, l'âne et l'ânesse. — L ascension. — La guerre des arbres. Les forêts en Bulgarie. — Arrivée au monastère. — Splendeur du décor. — Descriptions.

3 juin.

Le cocher de notre phaéton est originaire de Dupnitza. En venant prendre Tordre, il nous apporte des fleurs de son jardin, ce qui ne m'empêche pas de l'arracher au plus vite à ses épanchements de famille. Le Rilo m'attire; j'ai hâte d'être parti.

Comme nous étions en train de louvoyer à travers le marché, une jeune femme rattrape la voiture et jette des roses à Dimitri. — Je toise mon esclave d'un œil sévère. J'ai tort; la morale est sauve. C'est tout bonnement la sœur qui adresse au frère de poétiques adieux.

« Et ta sœur, est-elle heureuse? •

chante le Marseillais levé de joyeuse humeur. — Dimitri, mal au courant du répertoire d'Hervé, se

retourne d'un air ahuri, et cherche vainement à comprendre la cause de notre hilarité.

Sur la route, un petit gars porte au bout d'un bâton un chapelet de cerises qu'il va vendre à la ville ; cela vaut bien dix paras (un sou). A la question kolko ? (combien ?) l'enfant rougit d'avance de la prétention qu'il va formuler, et répond sur le ton de la prière, qu'il voudrait bien une piastre (40 paras). Il est gentil ; je lui en donne deux. Vous pensez qu'il va sauter de joie? — Nullement; sa figure reste froide. Ce qui lui arrive lui paraît tout naturel : c'est sa bonne étoile qui nous a envoyés, à propos, pour croiser son chemin; c'est le destin — Kismetht — demain, il donnera ses cerises pour rien, et il ne s'en étonnera pas davantage ; ce sera le tour de la mauvaise veine. Il y a le soleil, il y a la pluie — Kismethl — c'est le fatalisme turc.

Le pays est bien cultivé. Les céréales dominent. — Quelques plantations de tabac et deux ou trois champs de navets en fleurs, incarnat et blanc, d'un bel effet. La route longe le cours de la Bistritza, un affluent de la Strouma.

Nous laissons, à droite, Boschovo, et, après une assez longue ascension, la voiture descend vers une' vallée couverte d'arbres, parmi lesquels s'égrènent; les maisons de Gradina, de Paravani et de Rocarcarino. En face de nous, le mont Rilo (Rilo dagh), au front couronné d'une neige très blanche, dont les traînées amincies sillonnent ses- flancs d'un bleu ardoisé. A nos pieds, le hameau d'Istop où nous nous ;

arrêtons pour faire boire les chevaux. Une heure encore, et nous serons à Rilo-Selo.

Le village de Rilo-Selo, bâti à l'entrée même de la gorge qui donne accès au monastère, est médiocre* ment attrayant, quoique les moines de là-haut, chassés par les frimas, y établissent, ^chaque année, leur résidence d'hiver. On y voit des goitreux, et il existe au moins un crétin, en tout semblable à ceux du Valais.

Le bruit ayant couru que nous sommes délégués par le gouvernement pour instruire un différend survenu entre la commune et le monastère, des importuns nous relancent au han. L'un d'eux, jeune Bulgare, à la moustache blonde et à l'air hardi, parle couramment l'italien. Nous entamons avec lui une conversation de laquelle il résulte, qu'avant d'être un pacifique employé municipal, notre homme a coulé des jours passablement agités. Il travaillait, depuis plusieurs années, à Salonique, pour le compte d'un entrepreneur piémontais, lorsque, dans une rixe, il tua un juif. On l'emprisonne, il s'échappe, se sauve au Monténégro, bataille contre les Turcs, revient en Bulgarie, à la paix de San-Stefano, barbote comme tout le monde dans la politique, pour pêcher un emploi, et, finalement, obtient le poste peu lucratif qu'il occupe en ce moment. — Pas tendre pour l'ancien higoumène qu'il représente comme un ivrogne incorrigible, qu'on a dû restituer à la Russie, ni pour les nonnesses, fabricantes de chaïak.

Les caloyerit\as (les bonnes filles) ne sont pas réunies dans un bâtiment séparé, mais répandues dans

un certain nombre de maisons avoisinant l'enclos qui renferme l'église et le cimetière. Elles jouissent d'une réputation folichonne. J'ai sous le bout de ma plume une anecdote très authentique que je meurs d'envie de raconter, mais... que je ne raconterai pas.

Vingt minutes sont employées à la conquête d'une pièce de chaïak blanc ; c'est assez pour manquer nos voitures qui ont pris une autre direction. Sans l'obligeance du handji, nous les chercherions encore.

Comme le latin, les vers bravent l'honnêteté et peuvent tout dire, Je déplore de ne pas être poète pour décrire le groupe idyllique qui surgit à quelques pas de nous, au dernier tournant de la dernière rue. Je me bornerai à indiquer la composition de ce groupe, pyramidant selon les exigences de la statuaire : une ànesse timide — un âne fougueux — un crétin (nous l'avons déjà vu rôder autour du han) que l'amour n'a pas désarçonné. Quand maître baudet a exhalé, avec un suprême braiment, tout ce que son âme contenait d'ivresse printanière, le bon crétin, heureux d'un bonheur par procuration, se rengorge, de l'air satisfait d'un être supérieur qui dédaigne les théories du photographe Pierre Petit.

Au début de la montée, le paysage a grand style. Des rochers, de fière tournure, isolés du massif principal, se dressent, pareils à des sentinelles gardiennes du défilé. A leurs pieds, l'eau bouillonne et s'enfuit avec des torsions de couleuvre.

Le bout de route qui suit, assez vulgaire, ne tient pas les promesses de cette porte monumentale. L'industrie humaine refuse de s'avouer vaincue ; des cul-

EN BULGARIE ET EN ROUMÉLIE 28l

tures sont encore visibles. Un champ de blé, guindé, sur un sommet, compte probablement parmi les plus élevés de l'Europe : nous le baptisons, par antiphrase, « le champ des asthmatiques ». — A noter, pour les géographies de l'avenir.

Je me doutais bien que cette insignifiance relative n'était qu'une coquetterie d'artiste. La nature, à Tinstar des grands peintres, ménage ses effets; bientôt nous sommes en pleine féerie :

Les montagnes se vautrent dans une débauche de végétations échevelées. L'expression manque aux lèvres devant ce chaos de verdures, cet amalgame de résineux et de feuillus, ce pot-pourri de toutes les essences d'Europe, inextricablement mêlées pour arrondir les crêtes, combler les creux et adoucir les heurts des puissantes ondulations de terrain, soulevées en vagues irrégulières. Sur ces dômes ensoleillés, les lignes noires des sapins semblent des traînées d'ombre ; les trembles et les aunes ont des panaches d'argent; les chênes, les ormes, les hêtres, les tilleuls, les charmes ne se distinguent que par des nuances presque imperceptibles dans le ton des verts. L'œil n'a plus d'autre guide que la couleur, tant les formes sont confondues dans un tassement de foule.

Jamais la lutte pour l'existence ne m'apparut mieux caractérisée. L'air fait défaut à ces esclaves enchaînés par le pied, et dont les têtes se haussent vers la lumière, avec la passion des êtres qui se noient et ne veulent pas mourir. Tout obstacle à la marche ascensionnelle est rejeté comme un inutile bagage. Les branches latérales se brisent d'elles-mêmes, ou avor-

282 CHAPITRE XXvi

tent; la sève les abandonne, poussant les troncs en hauteur et gorgeant les houppiers, pour gagner de vitesse les voisins. Les faibles, les malades, les petits sont irrémédiablement perdus ; les forts les étouffent sans pitié. La loi providentielle de la reproduction se trouve enrayée : les rejetons végètent dans cette atmosphère humide et cette obscurité de prison, pâles, chétifs, avec l'air résigné des mousses destinés à être les premiers mangés sur un radeau delà Méduse. Sous ces couverts, que le jour ne pénètre pas, on n'entend aucun bruit ; les oiseaux mêmes oublient de chanter.

Quelles valeurs une exploitation intelligente ne tirerait-elle pas de tels peuplements, et quels souffles de vie nouvelle traverseraient les rangs éclaircis d'aussi vieilles futaies pourrissant aux mains des moines ! Mais pourquoi accuser les moines ? D'autres feraient-ils beaucoup mieux ? Ce qui leur manque est ce qui manque à la Bulgarie tout entière : les débouchés, les routes, les moyens économiques de transport. Les richesses naturelles — forêts ou mines — sont, pour longtemps, condamnées à n'être que des richesses mortes ; leurs produits, sans prix marchand au lieu d'origine, arriveraient sur les marchés des villes de l'intérieur ou de l'étranger, grevés de frais trop considérables. Ainsi s'explique la dévastation des bois situés dans le rayon d'approvisionnement d'un centre comme Sofia. La cognée du Schoptz, affolée par une demande supérieure à l'offre, sacrifie l'avenir au présent ; elle ne s'arrêtera que le jour où l'exagération des Iprix aura réduit le citadin

à se réchauffer avec sa foi politique et à jeter dans le poêle avide les discours de ses députés. Pour un gouvernement sérieux, la question forestière serait une question capitale; mais ceux qui ravagent ne sont-ils pas électeurs ? Qui donc oserait les gêner >

En attendant, les religieux de Rilo abattent pour leurs seuls besoins, et ces besoins sont restreints : l'entretien du garde-fou qui protège la route aux passages dangereux ; des passerelles et des ponts ; la construction ou la réparation des magasins, et le chauffage du couvent. Leur exploitation, dédaigneuse des procédés de la sylviculture rationnelle, n'est réglée que par la configuration du terrain ; on coupe à proximité des glissoires naturelles, de manière à conduire les arbres à la porte des scieries qui les débitent.

Après quatre heures d'ascension, nous voici enfin devant le tableau final :

Sur un fond de rocs nus, dont les cimes bizarrement découpées retiennent des lambeaux de neige, le monastère fameux se détache nettement. De forme rectangulaire, rapetissé par les grandeurs environnantes, percé d'ouvertures symétriques qui font des trous noirs sur sa façade blanche, il ressemble à un double-six tombé de l'Olympe.

Bien que le monastère soit placé au point culminant de la côte, et qu'il surplombe, d'une soixantaine de mètres, le lit raviné de la Rilska-Réka, il a l'air d'être dans un entonnoir, tant sont élevées les trois montagnes qui l'emprisonnent. Les pentes raides, en s'entre-choquant, déterminent un plateau très exigu :

ses dimensions ne dépassent guère celles du périmètre des constructions. Au milieu de la façade s'ouvre une large porte, ornée de figures de bons dieux peints à la diable.

La voûte franchie, le visiteur est en présence d'un splendide décor que la plume hésite à décrire, de môme que l'œil ébloui ne sait où se poser parmi cet entassement prodigieux de dômes, de cheminées, d'arcades, de balcons ventrus, d'escaliers à jour, et ce fourmillementde blancs, de rouges, de bruns, de vieux bois et de fresques aux tons violents. — Je ne m'attendais pas à pareille fête, et c'est sous le coup d'une surprise voisine de Tébahissement que je reçois les premiers soins des moines.

On nous installe dans deux chambres du premier étage; toutes les conditions du confort oriental y sont réunies : plafonds sculptés, vastes armoires incrustées dans les\murs blanchis à la chaux ; tapis de Berkovitza et d'EIéna, qui dissimulent entièrement le plancher et escaladent le divan courant autour de la pièce ; coussins de tous les modèles et de toutes les couleurs. — On ne connaît point d'autres lits, et il est bon, si l'on n'a pas eu, comme nous, la précaution d'emporter une couchette, de ne pas trop songera la multitude de pèlerins dont les têtes suspectes ont cherché le repos sur ces laines décolorées; — on me gratifie, à titre de supplément, d'une table et de deux chaises en bois. Près de la porte, est accrochée une fontaine; au-dessous, un grand bassin de métal. Sur les murailles, des inscriptions — prose et vers — en russe, en bulgare, en grec. Des fenêtres grillées don-

nent vue sur la trouée de Samakow et sur le torrent dont le grondement a quelque chose de farouche et d'éternel.

Il va de soi que l'image du tzar libérateur, de Skobeleff, de Gourko, etc., et des estampes racontant les cruautés des bachi-bozouks, rappellent aux voyageurs qu'ils sont dans un pays arrosé de sang moscovite. A la longue, on juge que la Russie a l'obligeance un peu bavarde.

Notre installation ébauchée, nous nous empressons de retourner au spectacle entrevu; l'étude plus reposée des détails n'atténue pas l'émotion produite par la vue d'ensemble.

La cour du monastère figure un parallélogramme irrégulier, plus long que large. Tous les côtés sont inégaux. Soixante-seize piliers massifs, en pierre piquée, soutiennent une série d'arcades, de trois à quatre mètres d'ouverture, qui bordent, au rez-dechaussée, un vaste promenoir interrompu par des escaliers en bois, à volées droites et à cages ajourées, formant avant-corps sur la ligne des bâtiments. A l'aile gauche, sur la moitié de sa longueur, un seul rang d'arcades, sur l'autre moitié, deux rangs superposés dessinent des galeries que protègent des appuis en bois tourné, festonnés de balcons couverts. Des pilastres de chêne supportent la corniche et les charpentes d'un toit cuirassé de tuiles rouges.

L'aile droite se distingue par une symétrie parfaite : un quadruple système d'arcades, d'égal diamètre, relie une double rangée de piliers coupés à mi-hauteur par les planchers du deuxième et du quatrième étage.

A l'intersection des arcades supérieures, des arcades plus petites — les unes à jour, les autres enfermant des médaillons peints — complètent l'ordonnance générale.

L'aspect — très romantique — est comparable à celui d'une forêt de pierre ; on compte plus de deux cents piliers ou pilastres et près de quatre cents arcades — grandes ou petites — dont les cintres encadrent, dans la profondeur des galeries, les innombrables fenêtres treillagées, les portes closes des cellules de moines et des appartements réservés aux pèlerins.

Du côté opposé à la façade principale, le niveau des toits s'affaisse sur un espace de trente à quarante mètres, occupé par des constructions à un seul palier et sans aucune ornementation ; des parfums pénétrants avertissent, d'ailleurs, le pèlerin que l'art n'a rien à voir dans ces parages.

On dirait que c'est pour masquer cette humble perspective qu'a été bâtie, au milieu de la cour, sur l'emplacement de l'ancienne église, une église nouvelle dont les lignes régulières et correctes font ressortir la fantaisie des lignes voisines. L'axe correspond à l'un des angles des bâtiments du monastère ; il semble qu'on ait voulu éviter tout parallélisme. Loin de choquer , cette incohérence produit un effet original qui n'est pas dénué de charme ; elle s'harmonise avec les bigarrures d'une architecture panachée de byzantin, de turc et d'italien. L'imprévu en est encore accentué par les arabesques enroulées le long .des corniches, et les imitations de pierre bleue et

rouge qui accompagnent la courbure des cintres.

L'église, en forme de croix grecque, a cinq coupoles ; les trois premières correspondent à la nef centrale, les deux autres à l'extrémité de chacun des bras de la croix. Elle est précédée par un parvis payé de marbre et abrité sous quinze petits dômes qui reposent sur des piliers en pierre polie. Une inscription, encastrée au-dessus de la porte, indique le millésime de 1835. C'est la date du commencement des travaux de l'église actuelle, achevée depuis quatorze ans.

Derrière l'église, s'élève une vieille tour. Le sommet, carré à pans rabattus, s'appuie sur des arceaux demi-pleins en maçonnerie de moellon et à voussures de briques. On déchiffre encore l'inscription suivante :

Sous le règne du très puissant prince Stéphane Donchan,

Chrylé a élevé cette tour, avec de grandes peines, au nom de saint Jean et de la Sainte Vierge protectrice.

Contre cette tour, s'applique une loggia conforme au style général du couvent, chamarrée de peintures, et portant la date de 1844. C'est là qu'on a suspendu les cloches dues à la munificence d'un autre chef de la nation serbe, le prince Milosch. — Un vieux lierre est en train d'unir le jeune édifice à son aîné, et, protégé par une clôture en bois, un lilas entr'ouvre à peine ses boutons, pour témoigner que le printemps est ; tardif à 1 180 mètres au-dessus du niveau de la mer.

On peut aussi tirer une conclusion^ des bols dfe cerfs et de chamois qui ornent le- fronton des, deux-

portes d'entrée : dans les profondeurs des forêts — si touffues soient-elles — les innocentes bêtes n'échappent pas à la cruauté de l'homme.

Les murs extérieurs de l'église et les coupoles du narthex disparaissent entièrement sous des peintures truculentes. Ces fresques ont la prétention de représenter toutes les scènes possibles du ciel et de l'enfer, avec des collections de rois à faire damner une république. Sur l'un des panneaux, les bons anges, armés de lances longues de trois mètres, protègent le défilé des vierges sages, tandis que les vierges folles, visiblement contrariées, s'abandonnent à de fort vilains démons. Mais pourquoi le troupeau de ces dernières est-il si peu nombreux ? ce phénomène, puérilement hypocrite, ne trompe personne, et j'ai la conviction que les moines, eux-mêmes, n'en sont pas dupes.

Les diverses pièces du couvent sont meublées, dans le goût de celle que j'ai décrite, avec plus ou moins de luxe — s'il est permis d'employer ce terme; — on y trouve toujours une installation convenable pour la nuit.Tous les pèlerins, d'ailleurs, ne reçoivent pas asile dans l'intérieur du monastère, aux époques de grande affluence ; chacun se couche où il peut, et comme il peut. Il y a des fêtes qui amènent les fidèles par milliers, et l'on estime à une somme très ronde le montant des offrandes.

En dehors de l'enceinte, s'alignent des écuries pour un nombre presque illimité de chevaux. Un édifice, placé sous mes fenêtres, et qui a les dimensions en même temps que l'apparence d'une église, est la boulangerie. Dans le même coin, on a construit des

granges à blé, des magasins à bois, etc.. Tout porte le cachet d'une grande chose. — Il n'existe pas de village proprement dit, mais quelques maisons en bois abritent des laïques attachés, à titre quelconque, au service du monastère.

La cheminée où l'on cuisine est une des curiosités du couvent ; elle donne bien l'idée de son importance, — Imaginez une salle circulaire, dune superficie supérieure à celle d'un grand salon de Paris, et dont les parois arrondies montent, en se rétrécissant, jusqu'à l'ouverture qui découpe un morceau du ciel, à la hauteur d'une vingtaine de mètres. Cette salle est la cheminée elle-même. Un rayon de soleil, filtrant par le trou circulaire, irise les stalactites de noir de fumée suspendues à la voûte.— On brûle des arbres entiers, et le moine cuisinier brandit une cuiller à pot de la contenance d'un litre.

Le hasard nous favorise : la lune est à point pour prolonger nos jouissances, en variant le décor.

Je ne tenterai pas une seconde description; sa faiblesse me mettrait de méchante humeur Je me contenterai d'affirmer que le Rilo, par une nuit lumineuse, est un tableau plein de majesté et d'imprévu. Je sais un contemporain de plus d'esprit que de tempérament artistique qui sj fût écrié : « c'est presque aussi beau qu'à l'Opéra 1 »

Que ceux qui douteraient y aillent voir. Je les préviens seulement qu'on se sent très petit, très embarrasse de sa civilisation dont on est si entiché sur le boulevard, et pour tout dire — très loin de Paris.

Le Rilo (suite). — L'higoumène. -- Le firman du roi Chichman — La Bibliothèque. — L'Eglise — L'Art bizantin. — L'office. — La visite de l'higoumène. — Toasts francobulgares.

4 juin.

L'higoumène nous ayant exprimé — par ambassadeur — le plaisir qu'il aurait à nous faire accueil, vers dix heures, nous allons chez lui.

C'est une homme robuste, qui paraît border la soixantaine, quoique probablement plus jeune, car il n'habite le monastère que depuis quarante ans, et y est arrivé, nous dit-il, encore enfant. De taille et de corpulence moyennes, sa figure rose et ronde, épanouie dans une barbe complètement blanche, respire la santé de l'àme et du corps; l'œil est vif et caressant. Les manières, très simples, n'ont rien de cette onction, en quelque sorte professionnelle, dont sont .enclins à abuser, dans les circonstances les plus ordinaires, les hommes sacrés de' toutes les planètes.

Après les souhaits de bienvenue, je réclame, en

m'excusant de mon ignorance, l'autorisation d'introduire mon domestique pour me servir d interprète. Malgré la présence d'un jeune Allemand de Sofia honnêtement convaincu qu'il parle le français et le bulgare, la conversation a quelque peine à marcher, et ne s'élève pas au-dessus des banalités ordinaires:

A côté de l'higoumène, se tient, les yeux baissés, un jeune religieux, au visage intelligent; il remplit, auprès du chef de la communauté, des fonctions analogues à celles de secrétaire. Nous sommes reçus à la turque ; la pièce n'a point d'autres sièges qu'un large divan. Les touristes traversent l'épreuve des confitures et du café, aggravée d'une excellente eaude-vie de fabrication monastique, si pleine de parfum qu'on la croirait aromatisée avec les herbes tfe la montagne, et si pleine de feu que. moi buveur d'eau, je sens un violent incendie se déclarer àlintérieur de ma personne.

L'higoumène demande obligeamment si je désire voir le Chrissovoul (décret, firman) de Chichman et, sur ma réponse affirmative, il nous précède à la bibliothèque, après avoir pris la clef — il en a personnellement la garde — de l'armoire vitrée dans laquelle est enfermé le vénérable document.

Ce firman, écrit sur un long parchemin, porte la date de 1 379 ; il confirme les donations octroyées, par les prédécesseurs du dernier roi de Bulgarie, au monastère, décrit ses limites et en détaille les domaines. II est rédigé en langue bulgare, et revêtu de la signature royale, ainsi libellée en lettres rouges:

« Le fidèle serviteur du Christ, Jean Chichman, Roi et Autocrate de tous les Bulgares et Grecs, »

Le bon monarque se vantait, car il existait à cette époque, en Bulgarie, jusqu'à trois princes indépendants.

Au-dessous delà signature, est attaché un sceau en or, présentant, d'un côté, l'image de saint Jean Rilo, de l'autre celle de Jean Chichman. — Cette pièce a été imprimée, pour la première fois, en 1845 à Odessa, par Vassili Apriloff.

La bibliothèque, proprement dite, est insignifiante. Elle ne contient, en outre d'un petit nombre de manuscrits qui inventorient les richesses du couvent, que quelques ouvrages russes et français. Beaucoup de livres ont été détruits, par suite de l'incurie ou du fanatisme des moines préposés à leur garde. Le conservateur actuel n'inspire pas une haute idée de ceux qui l'ont précédé.

Dans une vitrine sont rangés des sujets saints brodés en soie, argent et or — dons de la Russie, de la Roumanie et de la Serbie — des croix, des émaux, des ciboires, mais aucun objet authentiquement ancien, sauf quelques manuscrits dignes d'attention :

L'un d'eux est un Évangile, écrit en vieux slavon et revêtu d'une riche reliure en argent doré, avec cette inscription :

« Ce saint Évangile a été offert par le métropolitain de Kroupnik, Kire Joasaf (Joseph) au saint père Jean Rilo, dans son monastère de Rilo. »

De l'autre côté on lit :

« N'oublie^ pas dans vos saintes prières le frère Malhéa, orfèvre de Sofia, qui s'est donné la peine de ciseler cet Évangile, près le moine Euihymia, avec l'assistance du premier moine Kallista l'an 1 $ jj. »

On ignore par qui cet Évangile a été écrit.

Un autre Évangile indique qu'il a été « ciselé Van 7037 de la création du monde », ce qui correspond à l'année 1529.

Enfin, deux manuscrits traitant de la vie des saints, et appelés Paneguiril^i, du nom de l'écrivain Paneguiritz, sont datés de l'an 6987 de la création du monde (1479).

— Pendant que nous étions en train de déjeuner, les machinistes d'en haut préparaient traîtreusement un coup de théâtre: La nuit tombe, aussi rapide qu'une chute de rideau; le tonnerre éclate avec un fracas d'artillerie, prolongé à l'infini par la répercussion des parois rocheuses, et la grêle s'abat avec la violence d'un ciel qui croule. La base des montagnes a disparu dans le tourbillon fumant; on jurerait que les cimes, démesurément grandies, se rapprochent et vont engloutir le monastère. L'illusion est d'une intensité effrayante. D'un bout de la cour à l'autre, on ne discerne plus la forme des objets ; les bâtiments se disloquent, comme à la fin d'une féerie, dans un changement à vue ; la perspective brisée détraque l'architecture qui n'a plus rien de réel. En un clin d'œil, tout est blanc, et des torrents se précipitent sur les déclivités des dalles — puis, avec la même

soudaineté, Forage s'évanouit, le soleil reparaît, et la nature sourit de son espièglerie.

Vers quatre heure et demie, un moine convoque ses frères à l'office, en tirant des modulations sourdes d'une longue et mince planche, sur laquelle il promène un marteau de fer. La musique dure longtemps; on se hâte lentement de répondre aux appels réitérés et, quand nous entrons à l'église, à peine aperçoit-on rencognées dans les stalles, et très espacées, quelques figures noires.

L'intérieur du temple est riche, mais d'un éclat trop neuf. Les murailles, les piliers, les coupoles sont surchargés de peintures d'un ton criard et d'un dessirt désagréable. Généralement, dans les églises de rite orthodoxe, en Bulgarie, il y a, au point de vue de l'art, deux parts à faire : celle des iconostases, et celle des fresques. La première comporte des spécimens honorables de l'art byzantin, une des manifestations les plus typiques de la convention humaine, car il semble être venu au monde, armé de toutes pièces, comme Minerve. De même qu'on ne lui a pas connu d'enfance, il n'a pas de déclin. C'est moins un art qu'une science, moins une sience que la codification de procédés immuables, et, en quelque sorte, un métier. Étant concédé que les dispositions naturelles exercent toujours une influence sur la perfection de l'œuvre du plus humble ouvrier, on peut apprendre à peindre un tableau byzantin, aussi aisément qu'on apprend à confectionner des bottes ou à tourner des bâtons de chaise.

La maîtrise fut jadis au mont Athos ; les compa-

gnons sont partout dans le monde schisraatique. Le dessin et la couleur, le caractère des traits, la coupe des vêtements, la cassure des draperies, la forme des ornements, la nature des attributs ont été fixés, une fois pour toutes. L'invention est interdite; ce serait un péché. On opère suivant la formule.

Voilà pourquoi aucune personnalité n'a marqué, dans le cours des siècles. Quand on a nommé Manuel Panselinos, on reste court ; la figure du maître, l'époque, le lieu où il a vécu sont si bien enveloppés de mystère qu'on a pu, sans exagération de paradoxe, contester la réalité de son existence et ne voir dans cette individualité douteuse qu'une synthèse artistique, comme Homère et Ossian furent la personnification de synthèses poétiques. Et, non seulement l'Art, ainsi garrotté, est demeuré stationnaire, mais les tableaux n'ont même pas eu de jeunesse : ils naissent vieux, et l'on confondrait, à première vue, un panneau de cent ans avec un panneau d'hier.

Est-ce à dire que ces productions, à la fois enfantines et vieillottes, ne méritent que le dédain? Tel n'est pas mon sentiment. Si la sensualité du dilettante n'a pas toujours son compte, la foi du chrétien, loin d'être heurtée, trouve dans l'uniformité des images un symbole frappant de l'inflexibilité du dogme. Le niveau, d'ailleurs, pour avoir moins d'élévation que celui de l'art italien du grand siècle, n'en est que mieux soutenu,, et, si l'on compare la monotonie des petits musées de l'orthodoxie grecque à l'incongruité des toiles qui déshonorent la plupart de nos églises, le choix n'est pas discutable.

Ce qui est vrai de la peinture des iconostases ne l'est pas, au même degré, de la peinture des fresques. Soit que la vénération plus grande, attachée au « mur des images » qui cache le prêtre et le saint mystère, ait influé sur la persistance des traditions et le soin apporté à son ornementation, soit par toute autre cause, il est de fait que, sous prétexte d'illustrations religieuses, l'intérieur des temples se glorifie trop souvent de détestables badigeonnages.

Pour en revenir au Rilo, si médiocres qu'elles puissent être, les peintures murales ont, dès maintenant, grâce à de fréquents rappels d'or, une certaine harmonie avec les dorures étincelantes des iconostases et des boiseries. Le pavé est une mosaïque de marbres blancs et noirs. Quand les années auront glissé sur cet ensemble, l'effet sera des plus imposants.

Autour de l'église, et des deux côtés de la nef centrale, régnent des galeries de stalles d'une menuiserie simple mais unes Bien que des retardataires aient grossi le nombre des premiers occupants, l'église n'en ressemble pas moins à un désert. A l'arrivée de l'higoumène, c'est-à-dire vers 1854, la communauté réunissait cent quatre-vingts personnes; elle n'en compte plus que soixante-sept, et les trois quarts sont des novices. — Quelques moines, très âgés, ont l'apparence de vieilles femmes, sous leur robe et les voiles noirs de la barrette.

L'office se compose de lectures des évangiles et de psalmodies analogues aux nôtres. Un papas se promène, l'encensoir à la main, parfumant les saintes

images et chacun des assistants. — Une pèlerine est entrée ; elle se confond en génuflexions et en signes de croix devant une Panaghia accrochée au premier pilier, et suit, d'un œil effaré, le moine à l'encensoir, sans perdre un seul de ses mouvements. Quand son tour est venu d'aspirer la fumée purifiante, elle s'effondre. On sent que cet homme vulgaire est pour elle l'égal de son Dieu, et que tout son idéal religieux s'incarne dans cette banale personnalité. J'éprouve toujours une impression triste en contemplant ces sortes d'extases, ces adorations superstitieuses, adressées trop directement aux prêtres. Quoi qu'on en dise , c'est plutôt une déchéance qu'un relèvement de l'être moral.

Après l'office, l'higoumène est venu nous rendre la visite du matin. Je lui offre le café, et du vin d'Europe qu'il accepte, dit-il, « pour boire à la prospérité de la France, et à notre bonheur particulier » — je réponds par un toast à la prospérité de la Bulgarie et à la santé de son prince, dont — intentionnellement ou non — il n'a pas été, une seule fois, question dans ses discours.

— « Hosannah filio David! » Le digne higoumène nous a envoyé des truites que nous arrosons convenablement.

La vie est belle et le Rilo est un éden !

Le Rilo (suite). — Un entrepôt de squelettes. — Excursion à la chapelle et au tombeau de Jean Rilo. — Les chevreuils intelligents. — Les adieux à l'higoumène. — Un vieux crucifix. — Les dons des sultans. — L'icône miraculeuse. — Le corps de Jean Rilo. — La tour de Stéphane Douchan. — La cheminée-cuisine. — Mauvais rôle d'un bon moine.

5 juin.

Respirer à pleins poumons l'air frais des hauteurs, lorsque déjà le soleil rôtit la plaine ; errer, au hasard dans les bois qui fleurent bon, en songeant aux misères humaines, juste assez pour savourer la douceur de l'heure présente, sont des jouissances supérieures à la plupart de celles qu'on poursuit avec beaucoup d'efforts. Mais l'homme est ainsi organisé, qu'il se forge des liens nouveaux, dès que sa chaîne est rompue; et le touriste est un animal de la famille des agités. — Cette perception nette d'une vérité incontestable ne m'empêche pas d'écourter ma promenade — — exquise parce qu'elle était sans but — pour rejoin-

dre le gros de la troupe, et commencer l'application du programme sérieux de la journée.

Nous visitons d'abord, non loin du monastère, une petite église assise au bord du torrent, et placée sous le vocable — très répété en Bulgarie — de la Sveia Bogorodit^a (la sainte mère de Dieu). Une crypte souterraine est le seul intérêt de ce modeste sanctuaire.

Là, sont rangés sur des planches ou entassés dans les angles, de nombreux crânes; un nom, inscrit sur l'occiput, perpétue leur identité. Des adresses, plus ou moins lisibles, distinguent les couvercles d'une collection de boîtes en bois blanc, exactement semblables à des caisses d'emballage, et remplies d'ossements. D'autres dépouilles sont simplement ficelées dans des sacs de toile. Cette coutume de traiter les restes humains comme de grossières denrées est répugnante, et cette façon d'entrepôt évoque l'image de la gare des marchandises d'un chemin de fer encore à construire , pour expédier plus rapidement dans l'autre monde les êtres gênants ou désagréables.

La majeure partie des reliques appartiennent à des pèlerins décédés au monastère; j'ai cru comprendre qu'il y avait aussi des colis envoyés de l'extérieur, et emmagasinés, par faveur spéciale, en ce lieu consacré, antichambre du paradis.

Remonté au couvent, je me sépare de mes compagnons et, sous la conduite d'un novice, je vais à la découverte de l'église de Saint-Joan. C'est une course d'environ trois kilomètres, à travers bois et prairies, par un sentier indécis où des croix servent

de points de repère. Trois petits bergers ont rallié mon panache blanc, l'un perd son bonnet emporté par le ruisseau, 1 autre s'enlise dans un marécage; le troisième s'étouffe à force de rire. — Us ont été la joie du voyage; à la campagne, on n'est point difficile.

L'église, qui reproduit le type de celle que je viens de visiter, ne fournit pas le moindre aliment à la curiosité des yeux ou de l'esprit, et le moine gardien ne compense pas la déconvenue. Aussi ai-je l'oreille assez basse, en apprenant qu'il faut encore grimper plus haut, pour visiter le tombeau du saint.

Par bonheur, le chemin, en s'escarpant de plus en plus, me dédommage amplement de mes peines. La forêt de hêtres, au milieu de laquelle il serpente, tamise le soleil et déploie toutes les opulences d'une végétation exceptionnellement vigoureuse; quelques arbres sont de véritables géants. L'un d'eux, dont la moelle s'en est allée en poussière, a succombé sous le poids des années. Une dernière tempête l'a rompu en deux ; la souche béante reste seule debout. Le corps, en s'effondrant, a stérilisé un énorme espace et fait comme un vide respectueux autour de son cadavre. — Tel, dans le monde, un grand homme qui disparaît.

Je présume que Jean Rilo eut une fin moins tapageuse, car la grotte où il rendit l'âme, en l'année 946, — il y avait vécu seize ans — était une Thébaïde de bon aloi, connue seulement des chasseurs de la montagne. On sait qu'il naquit à Scrino, village situé à une journée de marche de Sofia et dont il n'existe

plus aucune trace; ses parents étaient Bulgares. Quelque temps après sa mort (on ignore en quelle année), son corps fut transporté à Sofia. J'ai raconté les péré grinations qu'il eût à subir, avant d'obtenir au monastère un asile définitif.

A l'endroit où Jean mourut, on a construit une chapelle. Deux moines en ont la garde : l'un, jeune, sale et bavard; l'autre, vieux, sale et taciturne. La grotte n'est qu'une fente de rocher, si resserrée à son extrémité supérieure qu'un enfant y passe difficilement. C'est là que vivent — si cela s'appelle vivre — les deux gardiens. Il serait plus juste de dire : c'est là qu'ils broutent et qu'ils dorment.

Il est plus aisé de reviser une Constitution que d'arracher un renseignement à ces êtres dégradés. Je voudrais connaître l'emplacement précis de la sépulture de l'ermite. A la suite de maintes questions demeurées sans réponse, on finit par me désigner une paroi de rocher, vierge de toute fissure. Je crains bien que l'ex-tombeau — à supposer qu'il ait jamais existé — et la cuisine, où chante une prosaïque marmite, ne fassent qu'un.

Au retour, je surprends mon infidèle Achate, en arrêt devant deux chevreuils qui, depuis le matin, folâtrent à découvert sur la lisière de la forêt. Après le déjeuner, nous flânons de leur côté. Les intelligentes bêtes, ayant bien constaté que nos fusils, sont à Sofia, nous tolèrent à distance de cinquante mètres. Je pourrais nommer des chasseurs venus de loin, en pompeux appareil, avec des carabines nouveau modèle, et précédés d'un piqueur chargé de préparer,

durant une semaine, le massacre des innocents. Ils ont battu le bois en tous sens, pour voir... un lièvre — et dire qu'il en va toujours ainsi !

Cependant l'higoumène, persévérant dans son rôle de seigneur aimable, a réclamé une seconde visite ; ce sera la visite des adieux. Quoi qu'il nous en coûte de quitter cette hospitalière retraite, le départ est fixé au lendemain.

Notre hôte exprime, en termes courtois, son regret de n'avoir pu nous garder plus longtemps, et nous mieux traiter. Je saisis l'occasion de le remercier des truites et des fruits qu'il a envoyés, ainsi que d'un petit vin blanc qui troubla légèrement notre dernière nuit. Pour lui complaire, nous nous inscrivons sur un registre ouvert depuis sa réinstallation au monastère (pendant la guerre, les Turcs l'avaient enlevé, transporté à Rhodes, et tenu six mois prisonnier). La France est représentée sur ce livre d'écrou par trois personnages appartenant à notre diplomatie d'Orient.

Après avoir adjoint à nos signatures la traduction en bulgare, 1 higoumène annonce l'intention de nous faire en personne les honneurs de son église. — C'est l'instant redouté : je m'acquitte, assez gauchement, d'une mission aussi ennuyeuse qu'indispensable, à notre point de vue d'Européens : celle d'insérer dans l'auguste main le témoignage monnayé de notre reconnaissance. Le vieillard se défend, pour la forme, et appréhende le très petit trésor discrètement enveloppé dans un papier d'une propreté contestable ;

l'hermine, elle-même, perdrait sa blancheur au fond de la malle d'un voyageur bulgare.

Dans les chapelles latérales, correspondant aux bras de la croix, il existe quelques vieilles boiseries. On nous montre un grand crucifix, également fort ancien : il se compose d'une série de cloisons renfermant des figures précieusement ciselées et protégées, en guise de verres, par une corne transparente A qui attribuer ce travail de fée? mystère. — Une collection de porte-cierges rappelle les dons des sultans et des valis turcs, ce qui cadre mal avec le reproche de fanatisme, souvent adressé aux sectateurs de Mahomet.

La gréai attraction est le corps — authentique ou non — de Jean Rilo. Il repose, à droite de la porte médiane de l'iconostase, dans une bière recouverte d'une lourde draperie. La draperie écartée, un vague relief de cadavre se dessine sous les riches tissus. Dimitri, qu'on ne peut accuser d'une dévotion exagérée puisqu'il n'entre dans l'église de Sofia que le jour consacré à son patron, fatigue de baisers cette chose équivoque, et fait des signes de croix, à se désarticuler les bras. Pour le commun des hommes, l'idée religieuse ne survit que sous sa forme la plus matérialisée.

Parmi les offrandes déposées sur la châsse du Bienheureux, figure une nappe d'une grande valeur : l'inscription suivante est brodée en lettres d'or :

« Le pieux Jean Bogdane qui aime le Christ, volvode (duc), par la grâce de Dieu, maître de la terre

moldave, fils de Stéphane Voïvode, neveu de Radoul Voïvode a fait cette nappe et Va donnée, afin que les ermites de Rilo prient pour lui là où est le temple de notre fidèle père, V ermite Jean qui guérit — 10 mars 1 5 1 1 . »

Je n'ai plus guère à mentionner qu'une image delà Vierge, dont la provenance est incertaine, et l'état de décrépitude très avancé. La richesse de l'ornementation, encore visible sur les bords de l'icône (perles et pierres précieuses), lui ont fait attribuer une royale origine. On pense qu'elle a appartenu à la reine Kolmaria, femme du sultan Mourad II, ce qui la reporterait, au moins, à la première moitié du xv e siècle ; mais elle remonte vraisemblablement beaucoup plus haut.

A l'entour de la Vierge, qui occupe le centre de l'icône, trente-deux compartiments encadrent des portraits de saints.

Cette image, appelée : « l'icône miraculeuse », concourt avec saint Jean de Rilo à la guérison des malades; il suffit de la promener dans les rues d'une ville, pour arrêter la plus violente épidémie. Telle est du moins sa réputation, fondée sur... d'anciennes preuves. Aujourd'hui, elle sort rarement de l'armoire pratiquée à gauche de l'iconostase. On ne l'exhibe que dans les grandes occasions; mais, Dour donner satisfaction à la piété courante, le monastère a fait fabriquer une copie exacte de l'image. — C'est cette copie qui est exposée dans l'église.

L'higoumène insinue qu'il lui faut des lustres pour achever la décoration générale. Est-ce une invite à

trèfle? J'allais riposter que la communauté est assez riche pour payer sa gloire; je m'abstiens, les moines appréciant peu ce genre de plaisanterie.

Nos adieux à l'excellent homme terminés, nous montons à la vieille tour ; la vue d'une laide chapelle ne balance pas la fatigue des soixante-huit marches.

Le soubassement de la tour renferme un souterrain. On y emprisonna, il y a quelque quarante ans, un très jeune Bulgare, possédé du désir — rare dans un âge aussi tendre — d'embrasser l'islamisme. Ce souvenir me vient d'un homme d'État de Sofia. Lui-même était alors un enfant; il se rappelle la terreur qu'il éprouva, quand il vit descendre dans le trou noir le petit renégat parfaitement ligotté. La leçon produisit ses effets, et l'on garda l'insurgé rendu à de meilleurs sentiments ; il est toujours au monastère, sous l'habit de moine.

En rentrant à notre gîte, nous nous heurtons à l'inéluctable gendarme. L'argousin désœuvré ne perd pas de vue les étrangers qu'il prend pour diversion à la monotonie de l'existence. Du matin au soir, il promène son ennui sur les dalles, dans un costume déguenillé et disparate : une culotte de chaïak brun, une veste bleue en lambeaux , une casquette blanche qu'on croirait extraite de nos malles.

Jetons, en passant, un dernier coup d'œil à la cheminée-cuisine, où flambe un feu qu'on payerait deux louis à Paris. Un moine crasseux surveille le marmiton, mais le marmiton n'a pas surveillé le moine, car le pieux ascète a son plumet. Au risque de compromettre un équilibre fort instable, il se penche vers

mon complice, lui soutire une piécette, et, tendrement reconnaissant, murmure à son oreille avec un clignement d'yeux : « Viens me trouver tantôt, je t'en servirai... du bon. »

Justice soit rendue à la force de volonté qui distingue les Marseillais — ie tentateur échoua.

Le retour à Dupnitza. — Les Caloyeritzas de Rilo-Selo. Le tabac. — Le han de la Méduse.

6 juin.

Sept heures du matin. — Moinillons et pouilleux assiègent les voitures. Hier, nous avons eu la précaution de nous pourvoir de menue monnaie; nous la distribuons au hasard, et nous franchissons la porte voûtée, après avoir serré la main du secrétaire de Thigoumène, accouru pour nous apporter, de la part du maître, les cordialités de la fin.

Notre présence est éventée ; des moines veillent, la main tendue, à Torée de petits oratoires que nous avions trouvé abandonnés l'autre jour. Nos poches achèvent de se vider.

Par excès de prudence, le cocher attache deux de ses chevaux derrière la voiture, pour opérer la descente. — Trop de zèle ! Les pauvres bêtes, tirées à faux par les soubresauts du véhicule, butent à chaque pas ; Tune d'elles tombe et racle le sol qui garde la moitié de ses genoux.

Déjeuner à Rilo-Selo, et enquête sommaire au quartier des Caloyeritzas ; on les dit du dernier bien avec les habitants du monastère. A les voir glabres et mélancoliques dans leurs intérieurs délabrés, nous concluons que les « bonnes filles » sont victimes de la calomnie, ou que les moines ne sont pas dégoûtés.

Dans la plaine de Rilo-Selo on cultive, sur une assez vaste échelle, cette plante qui, depuis quelques années, joue pour nos médecins le rôle de bouc émissaire chez les Hébreux et de l'âne parmi les animaux malades de la peste,

Le tabac, puisqu'il faut V appeler par son nom.

Un docteur quelque peu sceptique — ajouter qu'il était homme d'esprit serait un pléonasme — disait : « Dépêchez-vous d'user de mon remède , pendant qu'il guérit. » On pourrait dire aux névrosiaques du xix e siècle : « Dépêchez-vous de fumer, avant qu'on ait réputé poison mortel ce qui fut si longtemps une sorte d'herbe magique répondant aux besoins les plus contradictoires : l'ami des heures solitaires et le boute-en-train des réunions joyeuses, l'endormeur des pensées tristes et l'excitant des laborieuses veillées, le compagnon du grand air et du foyer, la providence du pauvre qui n'a pas dîné, le digestif du riche qui a le ventre plein... quoi encore ?

Aujourd'hui on a changé tout cela. L'âge est-il venu, pour vous, où l'homme commence à sentir, — sans se l'avouer, — qu'il a « une pierre dans son sac »? Vous allez trouver le médecin en renom; votre affaire est vite bâclée :

— Fumez- vous !

— Oui.

— Oh ! alors...

Le sorcier n'en demande pas davantage; il vous sevré de votre dernière jouissance, et vous avez la consolation de mourir, correctement, de l'ordonnance de la Faculté.

Croyez-moi, mes frères en nicotine : si vous voulez vivre longtemps, méfiez-vous des médecins plus que du 'tabac.

Le paysan bulgare, qui observe par instinct ce précepte salutaire, fume encore beaucoup; il emplit sa pipe, à petit foyer et à long tuyau de roseau, d'une feuille blonde qu'il hache lui-même, sans souci des foudres du fisc. La culture du tabac est lucrative, mais elle réclame des soins minutieux. Des escouades de femmes creusent dans les champs des canaux d irrigation, inutiles pour le moment, car l'orage décharge une pluie diluvienne dont nous partageons le bénéfice avec les tabacs naissants. Nous débarquons à Dupnitza, le dos mouillé, l'estomac dans les talons et le garde-manger vide. La fatalité conduit, sur le chemin de notre trajectoire, un jeune Grec mieux approvisionné ; en un clin d'œil il est dévalisé. Que de crimes la nécessité fait commettre, et quelle école de philosophie que les voyages !

La saucisse des adieux. — Le vieillard de Golemo-Selo. — La Strouma, les poètes latins et le cardinal de Polignac. — Le lavage de l'or en Bulgarie. — Le pont du Kadi. — Les pruniers. — La question agraire dans le district de Kustendil. — Le cher-lieu du district. — La frontière de Macédoine. — Tableaux champêtres.

8 juin.

« Les petits cadeaux entretiennent l'amitié». — Le départ de Dupnitza fournit une application saugrenue du proverbe.

Le « vin de rétrier » est une coutume très générale, mais j'avais ignoré, jusqu'ici, la « saucisse des adieux ». Le frère du cocher, quand nous passons devant sa maison, lui présente, au bout d'un couteau, une saucisse grillée que celui-ci avale d'un seul coup de gosier — plus loin, la saucisse de la tante, encore plus loin, la saucisse d'un ami sont expédiées avec la même aisance, sans que la vitesse des chevaux ait été ralentie.

A quelques pas de la ville, on quitte la route de Rilo-Selo pour prendre celle de Kustendil et traverser

un vieux pont de sept arches, lequel n'est décoré d'aucune inscription turque ; on l'attribue aux Romains. Une courte rampe nous amène sur un magnifique plateau ; les blés ondulent, à perte de vue, du côté de Golemo-Selo (le grand village).

Dans ce village, vit encore un singulier vieillard, qui fut atteint de ce que Fourier nommait : « la papillonne ». Le désir maladif lui vint, dans sa jeunesse, de visiter Constantinople. Il amassa, sou à sou, la somme nécessaire et, vers l'âge de vingt-cinq ans, réalisa son rêve en allant, à pied, jusqu'à la ville des sultans ; il revint de môme, ayant accompli un parcours de plus de douze cents kilomètres. Une seconde fois, il renouvela son expédition dans des conditions identiques. L'ivresse des splendeurs entrevues l'a grisé ; il en parle volontiers, et console sa vieillesse impotente par le souvenir du rêve autrefois vécu. Cette tournure d'esprit est rare chez le Bulgare, créature essentiellement positive.

Au passage à gué d'une rivière, nous reprenons pied sur une langue de terre étroite et ravinée par les eaux. Un de nos chevaux n'échappe au vide que par un saut périlleux, et nous ne prévenons une culbute dé la voiture qu'en déplaçant instantanément la totalité de nos kilogrammes. — Honneur à celui qui pèse le plus !

Les terres à blé se sont éloignées ; Dupnitza s'est dérobée. En arrière, le vieux Rilo, toujours aussi haut et aussi farouche. Nous longeons des coteaux giboyeux, et le dernier gradin qui nous séparé du bassin de Kustendil est bientôt gravi. Voici léSttttema

— le Strymon des anciens — - si profondément encaissée au fond de la vallée, que les troupeaux de bœufs gris, en train de s'y baigner, ont la taille de gros rats. Son cours nous montre le chemin de la Macédoine qu'elle arrose dans toute sa longueur, avant d'aller se jeter dans le golfe d'Orfano.

La Strouma n'est pas un fleuve à dédaigner : elle charrie de l'or. Du temps des Turcs, les tziganes et les pomaks lavaient le sable de ses rives. On prétend que le gouvernement bulgare a interdit, sous prétexte que l'or de la Strouma lui appartient, cette petite industrie ; ce qui veut dire sans doute que tel préfet la défend, que tel autre l'autorise. C'est généralement avec cette discipline que les ordres ou les prohibitions officiels sont obéis dans la Principauté. — Quoi qu'il en soit, le lavage de l'or semble abandonné, et les pépites délaissées vont s'engloutir dans la mer.

Il n'y a pas que la Strouma qui roule des eaux aurifères ; plusieurs autres rivières, issues du Vitosch et du Rilo, et quelques ruisseaux des Balkans, possèdent la même spécialité. L'exploitation des sables de ces cours d'eau a dû autrefois (du temps des rois bulgares et auparavant) produire des résultats importants, puisque le nom slave du métal (^/a/o) est entré dans la composition de plusieurs noms de villes et de villages {Ziaïù\a, Zlaiina, Zlaliska, etc.). A cette époque, on aura pu tirer parti des dépôts accumulés durant une très longue période d'années ; aujourd'hui, ces petits placers ayant continué à être plus ou moins utilisés, on ne trouve plus dans les alluvions que la quantité apportée des montagnes par les courants,

EN BULGARIE ET EN ROUMÉLIE Jl}

pendant un temps très court, et jusqu'à présent on ne connaît pas, en Bulgarie, de filon exploitable. Tout l'or des sables vient probablement du granit ou de la syénite qui renferme, en certains endroits et en très faible quantité, le métal précieux associé à de l'oxyde de fer magnétique ou à de la pyrite de fer.

Je ne sache pas que les Anciens, apparemment moins cupides que les Modernes, aient célébré l'or de la Strouma, mais plus d'un de leurs poètes (Lucain, Ovide, Virgile) s'est souvenu de ses bandes de grues. Plus tard, Claudien les a chantées ; aussi, au siècle dernier, le cardinal de Polignac n'a-t-il pas cru pouvoir se dispenser de leur payer tribut dans son poème del'Anti-Lucrèce;

StrymonicB cinxere grues longo or dîne cœlum : Corttinuo auditur gravis inter nubila clangoi\

La descente, en spirale, nous donne le temps d'admirer à loisir les mille fleurs dont les marges de la route sont émaillées, la pointe du Vitosch recouverte d'un velours gris lamé d'argent, et, devant nous, un quadruple horizon de montagnes bleuissant dans une lumière douce, tandis que, du côté de Dupnitza, la pluie tombe à torrents. Nous croisons une demi-douzaine de musiciens tziganes. Deux d'entre eux, vieux et débiles, se voûtent sous le poids des grosses caisses : deux, vigoureux et jeunes, portent les fifres légers ; deux, qui ne portent rien, sont à chevaj — image de là justice distributive dans notre globe bis*

cornu.

Jamais je n'avais vu autant de ramiers; la plaine, où nous sommes enfin descendus, est parsemée de petits rochers dans lesquels ils nichent.

Un très beau pont sur la Strouma nous conduit au han du déjeuner. Ce pont est certainement romain, en dépit de l'inscription en langue arabe, gravée à Tune de ses extrémités. Le texte, indéchiffrable pour la courte science de notre premier interprète, indique sans doute, comme beaucoup d'autres du même genre, quelque restauration du temps des Turcs.

D'où vient le nom de pont du Kadi, et pourquoi le village voisin s'appelle-t-il aussi Kadinmos? Nous ne sommes point en mesure de vous l'apprendre. Ceux qui~ont voyagé en Bulgarie savent combien — pour des étrangers surtout — le moindre renseignement est difficile à se procurer.

A partir de Kadinmos, la chaussée ne quitte plus la plaine merveilleusement cultivée. Cinq ou six villages cachent les rougeurs de leurs toits au milieu d'une ceinture d'arbres fruitiers — oasis perdues dans le désert frissonnant des blés. — Des bois de pruniers non greffés alternent avec des maïs sur les bords de la route qu'ombragent de grands saules, arrondis en berceau. Les prunes sont séchées et vendues, année commune, à raison d un peu moins de huit paras (quatre centimes), le kilogramme; on en distille une grande quantité dans des appareils très primitifs dont beaucoup de chaumières sont pourvues.

Çà et là, des gens qui travaillent, par couples: l'homme et la femme — « le mâle et h femelle » — dirait un de nos citadins pschult. Oui ; mais ce mâle

et cette femelle, ô fleur des grandes villes, sont plus près que toi de la vérité du mariage. Ces deux brutes que tu méprises, rivés à la même chaîne, ne se quittent pas plus que leurs bœufs attelés au même joug. Ensemble ils sont au soleil et à la pluie, ensemble à la joie^ensemble à la peine. Le chagrin, l'espoir, la convoitise, la haine de l'un est la haine, la convoitise, l'espoir, le chagrin de l'autre. Chacun d'eux est réellement la moitié d'un être unique : cet être a deux têtes, quatre bras, quatre pieds, mais une seule âme, brûlée d'une même passion : l'amour de son champ. Le bas-normand Millet est immortel rien que pour avoir compris et traduit la poésie qui rayonne de l'obscur paysan, intimement lié à la terre au point qu'on ne pourrait dire si c'est lui qui est fait pour elle ou elle pour lui. Quand tu disparais, bourreau des cœurs; il n'y a qu'un papillon de moins ; la mort du plus humble laboureur marque une brèche dans l'armée des nourriciers du monde qu'un de nos jeunes poètes vient de chanter en beaux vers :

O race forte aux mains calleuses, Durs laboureurs, bonnes fileuses, Ménagères des anciens temps, Vaillants gars danseurs de bourrée Vous par qui croît l'herbe sacrée, Vous qui nous faites le printemps!

N'enviez pas nos petitesses, Nos dégoûts d'un jour, nos tristesses, Nos grands espoirs sans lendemains.

Vous du moins, votre œuvre est féconde :

L'avenir de notre vieux monde Repose sur vos larges mains.

3l6 CHAPITRE XXX

Nous naissons tous avec le sentiment inavoué d'une vocation qui consiste à prendre le bon de la vie et à mettre le mauvais sur les épaules de nos frères bienaimés. J'imagine que le jour où il y eut deux hommes dans le monde, l'un — le plus fort ou le plus fin — s'est appliqué à vivre aux dépens de l'autre — le plus faible ou le plus naïf. On n'a jamais contesté au paysan le monopole des travaux et des sueurs champêtres, mais à la condition de garder pour soi la propriété de la terre et le plus net de ses revenus. La lutte, longtemps inégale entre ceux qui possèdent et ceux qui cultivent, est le fond de l'histoire intérieure des sociétés; des siècles s'écoulent avant d'amener l'émancipation du paysan laboureur. Chez nous l'évolution est accomplie, et, grâce au morcellement des héritages, les « mains calleuses » sont en train d'absorber insensiblement, par le jeu des transactions régulières, les terrains émiettés des anciens domaines. Pour ceux qui restent attachés à la culture d'une terre possédée par d'autres, les relations avec le propriétaire sont réglées sur une équitable répartition des produits. Et pourtant, en ce pays privilégié, combien de problèmes agitent encore l'esprit d'analyse ; quels beaux coups d'estoc et de taille échangent les économistes, à propos de la « rente du sol » !

On devine à quelle diversité de misères, à quelle variété de vexations et d'abus répondait la condition du paysan bulgare, soumis à la législation la plus compliquée qui soit, en matière de droit de propriété, et vivant au milieu d'un état social né directement de la conquête ottomane. Les réformes édictées par Mah-

moud II et Abdul-Medjid ne restèrent pas, il est vrai, tout à fait lettre morte en Bulgarie, et la suppression du sipahilik substitua l'État aux feudataires musulmans, indemnisés au moyen de la délivrance de titres de rente viagère. Mais, par une contradiction mal expliquée, le régime féodal, miné et croulant partout ailleurs, persista, avec une rigueur croissante, dans les districts de Dupnitza, de Radomir et de Kustendil — dans ce dernier surtout.

Au moment de la guerre de 1877, on était donc encore, dans la région que nous parcourons, en plein moyen âge y avec les domaines de grande culture sur lesquels vivaient, d'un côté les seigneurs, sipahis ou beys turcs* de l'autre, les tenanciers presque exclusivement bulgares. Non seulement le sipahilik se maintenait dans le district de Kustendil, mais ses tranformations n'avaient fait qu'empirer le sort du paysan par l'accroissement du chiffre de ses redevances, l'imposition d'amendes dont les tentatives de rébellion fournissaient le prétexte, et par son endettement progressif, aboutissant à l'abandon de ses droits entre les mains du maître; celui-ci, se constituant son prêteur, acquérait, tôt ou tard, la pleine propriété des terres. Des villages entiers avaient été ainsi rongés, maison à maison, par cette sorte d'usure savante, et l'on peut avancer que les trois quarts de la surface cultivable étaient détenus par un groupe de familles musulmanes, établies à Kustendil.

Il n'est pas sans intérêt d'indiquer brièvement les principaux modes qu'affectaient les relations des cultivateurs bulgares avec les grands feudataires :

3 l8 CHAPITRE XXX

Il y avait d'abord les ortakdjis. Leur condition était assez bonne; quelques-uns possédaient des portions de terrain, dont les revenus leur appartenaient en propre. De la partie des tchifliks ou fermes qu'ils exploitaient, ils partageaient les produits avec le propriétaire qui leur devait l'habitation, le bétail, quelquefois la semence et la paille pour les chevaux et pour les bœufs.

Au-dessous d'eux : les Momtjis, simples journaliers engagés pour un temps déterminé (six mois ou un an) ; leur salaire se payait en nature. Le propriétaire baillait, en outre, le logement, la paille des bestiaux, et un morceau de terrain, d'une contenance fixe, qu'ils cultivaient à leur profit et à leurs frais. Ils étaient affranchis d'impôts.

Venaient enfin les kécimdjis, véritables parias du régime agraire de la Bulgarie, serfs dans toute l'acception du mot, dévolus, corps et biens, à l'arbitraire du maître. En dehors de leur habitation, rien qu'ils fussent assurés de conserver. Le sol même de cette masure appartenait au sipahi; les biens, qui leur étaient acquis par succession, devenaient sa propriété. La quantité de grains, de bois, de charbon, de menues denrées à livrer chaque année, le nombre des jours de corvée, le nombre des têtes du petit bétail destiné aux fêtes du Baïram, jusqu'à celui des paires de bas que les femmes devaient tricoter, tout était laissé à son entière discrétion, sans qu'il s'inquiétât de Tinsuffisance de la récolte. — Ajoutons que le kécimdji n'était pas fixé à la glèbe de la ferme qu'il habitait; le bon plaisir du bey pouvait l'employer

sur l'un ou l'autre de ses tchifliks. Enfin, on avait couronné le fardeau en mettant le plus souvent à sa charge les impôts.

L'établissement de ce mode de sujétion fut le contre-coup des insurrections qui signalèrent le règne de Mohammed II, et la réponse des musulmans à l'hostilité des populations chrétiennes de la péninsule balkanique. A toute tentative d'insurbordination, à toute apparence de mauvais vouloir, on imposait le kécim, et la Porte elle-même était impuissante à enrayer le développement d'une tyrannie, où l'avidité des beys avait son compte plus encore que leur haine. La détente ne se produisit qu'à la fin du règne d'Abdul-Medjid, sous l'influence des réformes amenées par la guerre de Crimée. Plusieurs villages purent effectuer le rachat des droits féodaux, en indemnisant les sipahis ; mais ces améliorations partielles ne modifièrent pas beaucoup l'ensemble de la situation, et lorsque la dernière guerre éclata, la majeure partie des paysans bulgares du district de Kustendil payaient encore les redevances féodales aux beys ou à leurs ayants cause.

Dans les années qui suivirent la conclusion de la paix, le gouvernement de la Principauté se trouva en face d'un difficile problème :

Les musulmans, dont l'émigration avait eu pour causes : la crainte des représailles et les ordres formels de leurs autorités, commençaient à rentrer, demandant le paiement de redevances arriérées, la consolidation des droits féodaux ou leur rachat en argent; parmi les réclamants figuraient des Israélites,

et même quelques tchorbadjis bulgares, cessionnaires des droits des sipahis. — De leur côté, les paysans, furieux du retour intempestif de leurs anciens seigneurs, imbus de l'excellence du proverbe : « ce qui est bon à prendre est bon à garder », se refusaient à reconnaître les prétentions des revenants, niant la légitimité d'une propriété fondée sur la violence, arguant, en outre, des usurpations qui avaient abusivement étendu, aux dépens des terres communales, les concessions primitives — usurpations aussi notoires qu'impossibles à redresser légalement.

D'autre part, jusqu'à quel point, l'article 12 du traité de Berlin, posant en principe l'inviolabilité des propriétés musulmanes, empêchait-il les Bulgares de se prévaloir de l'article 72 du code ottoman, aux termes duquel, si les habitants d'une ville ou d'un village ont quitté le pays sans y être contraints par une force majeure, la terre est soumise à la formalité du tapou, c'est-à-dire devient vendable?

On voit combien était embarrassante la situation du gouvernement princier, pris entre les prétentions contradictoires des propriétaires bruyamment soutenus par la Porte, et des tenanciers, électeurs frais éclos qu'il fallait ménager. Après quelques essais infructueux sur le terrain des transactions individuelles, la question fut résolue par voie législative. Considérant, avec raison, que le maintien des droits féodaux était inconciliable avec la constitution de la Principauté, une loi consacra les principes suivants :

Expropriation des terres seigneuriales, moyennant

le paiement aux ayants droit d'une indemnité fixée par une commission mixte.

— Attribution des terres aux exploitants.

— Paiement des indemnités par le gouvernement, à titre d'avance, et remboursement de cette avance au moyen d'annuités, à recouvrer sur la population agricole qui aura bénéficié de l'application de la loi.

C'est sur ces bases, plus ou moins amendées, que l'accord a paru s'établir, et qu'une commission a fonctionné, avec des fortunes aussi diverses que ses présidents successifs.

A quels résultats est-on arrivé aujourd'hui? Dans ^quelle mesure l'impartialité des mots a-t-elle passé dans les actes? Bien téméraire celui qui se ferait fort de nous l'apprendre.

Toujours est-il que, pour le Bulgare des environs de Kustendil, les mauvais jours sont passés On s'en aperçoit à l'air de gaieté... relative que respire la physionomie des braves gens eri route pour le marché.

A la porte de la ville — car Kustendil est une ville, chef-lieu de district, pourvue d'une Droujina, et comptant près de dix mille âmes — nous constatons, parmi les pierres du cimetière turc, l'existence d'un certain nombre de fûts de colonnes et de chapiteaux provenant des ruines de Pantalia^ cité romaine de l'ancienne Dacie méditerranéenne.

Malgré l'importance d'un chef-lieu de préfecture, le han possible est rétif à nos recherches. Nous en visitons quatre, successivement : l'un n'a pas de vitres aux fenêtres; dans l'autre, les écuries sont impraticables; le troisième a trop de lits; le quatrième

n'en a pas du tout. J'opte, sans hésiter, pour ce dernier, sous la condition d'un nettoyage immédiat, et nous laissons nos cochers se tirer d'affaire.

Les rues ont un caractère turc très prononcé. Elles sont, en ce moment, remplies d'animation ; le marché bat son plein. Les petites boutiques regorgent de clients, ce qui ne semble nullement troubler une fillette gravement occupée à écrire, sous la dictée d'un grand-père illettré, et ce qui ne m'empêche pas de conclure un marché avantageux, chez un joaillier. Fatigué de la cohue , je m'évade dans la campagne.

Kustendil, bâti à Textremite.de la plaine, s'adosse aune haute colline; quelques maisons mordent les premières pentes. Du sommet de cette colline, on a devant soi un superbe panorama :

La ville forme un amas de toitures grises, séparées par des bouquets de verdure, comme à Cordoue. Presque chaque maison a son jardin, et dans ce jardin, végète l'inévitable prunier qui est, à Kustendil, ce que sont les roses à Kasanlik, les orangers à Païenne, les palmiers à Elche, les jolies femmes à Cadix ou à Malaga. Une dizaine de minarets, condamnés à mort, donnent à la trivialité des aspects urbains la poésie qui leur est particulière, et que l'architecture religieuse des Bulgares n'est pas près de remplacer. Dans l'encadrement des toits et des murs, vus d'en haut, grouillent des fourmis noires qui sont des homme$, des fourmies panachées qui sont des femmes, vêtues de couleurs éclatantes ; au milieu d'une place ensoleillée, des fourmies blanches, aux pattes noires,

se trémoussent en cadence ; ce sont les défenseurs de la patrie, apprenant l'art de marcher automatiquement et de supprimer leurs semblables, à grand bruit. De la fourmilière monte une vague rumeur, scandée parle rythme leni d'une musique turque, symbole de la barbarie ; un cornet à piston, qui représente la civilisation, lutte avec avantage, et finit par avoir le dessus.

Dans la direction du nord, s'élève la masse principale du balkan de Radomir, et court la route droite de Sofia. À Test, le groupe neigeux du Rhodope se coiffe de nuages, enroulés comme des turbans. Les renflements gradués des terrains, qui relient les collines de Kustendil à la plaine, sont littéralement couverts de vignes, et la chaîne de montagnes, qui ferme les plans du côté du midi, cache les lointains horizons de la Macédoine, cette proie que convoitent la Bulgarie et la Grèce, sans compter la Serbie et l'Autriche.

La frontière est à quelques heures. De là, on gagne, en deux ou trois journées, la ville d'Uskup (Scopia), l'antique Tauressum où naquit, Tan 483 de notre ère, celui qui devait occuper le trône de Byzance, sous le nom de Justinien, traduction latine de son nom slave d'Upravda. — A cette ville aboutit le tronçon de Salonique, vers lequel tend le chemin de fer serbo-hongrois, aujourd'hui construit jusqu'à Niscln

La route de Kustendil à Uskup est peu fréquentée, non pas tant en raison du mauvais entretien

des chemins, qu'à cause de la persistance de l'insécurité. Le brigandage y règne, dit-on, à l'état endémique. On ne se hasarde guère sans une escorte de zaptiés turcs; et Dieu sait quel degré de confiance mérite une pareille protection. — Cependant cette région est revenue à la période de l'âge d'or, comparativement à ce qu'elle était après la guerre turcorusse.

Les pires fléaux s'y donnèrent rendez-vous : le meurtre, l'incendie et la faim. A l'entrée de l'hiver de 1878-79, on estimait à près de 25,000, le nombre de Bulgares chrétiens de la Macédoine réfugiés entre Kustendil et Djouma. Près de soixantedix villages pillés ou brûlés, plusieurs milliers d'hommes tués, les armes à la main, des femmes et des enfants égorgés, tel était le bilan des six derniers mois, et Ton ne comptait plus ceux qui périssaient de misère. Un seul trait peindra l'anarchie qui désolait la Macédoine, les Albanais, pourvus par la Porte ellemême, d'armes perfectionnées et d'abondantes munitions, avaient pu organiser à Uskup une sorte de gouvernement indépendant. Aussi, lorsque, au printemps suivant, commença l'évacuation des troupes russes, les inquiétudes furent-elles grandes. Dans le courant du mois de mai, les soldats turcs ayant envahi deux villages du district de Kustendil, on inaugura un système de défense permanente, étendu plus tard à d'autres parties de la Principauté : on distribua des fusils aux habitants des villages; une première réserve fut formée avec une portion de l'effectif des droujinas de la frontière, licenciée avec armes et mu-

nitions, et eut pour mission de soutenir la ligne des paysans, les droujinas elles-mêmes composant une seconde réserve. Les chefs de chaque village relevaient des chefs d'arrondissement, et ceux-ci étaient placés sous l'autonté d'un commandant supérieur. Grâce à ces sages précautions, aucun trouble grave ne se produisit ultérieurement sur cette frontière qui paraissait si menacée.

Par un singulier effet d'acoustique, la musique que je croyais en bas était en haut. Sur le plateau resserré de la colline, six musiciens tziganes chantent, avec accompagnement de flûtes et de tambourins, cette mélopée triste et perpétuellement balancée sur une mesure à deux temps, familière à ceux qui ont fréquenté l'Orient; ils ont pour auditoire une trentaine de Bulgares endimanchés, moins sensibles à la mélodie qu'aux charmes substantiels des quartiers d'agneau et des pains noirs qu'ils sont en train de dévorer.

Le soleil déclinant envoie dans la plaine des adieux de lumière rose, et se joue à travers les flaques d'eau semblables aux fragments d'un miroir brisé ; les cerises pleuvent d'arbres exubérants ; le sol est jonché de fraisiers sauvages; les menthes et les thyms fleuris imprègnent l'air de senteurs fortes. — Trop heureux, les habitants de Kustendil, s'ils connaissaient leur bonheur l

La nuit vient, il faut descendre. Un sentier escarpé serpente sous un bois de vieux néfliers tordus et de cerisiers énormes. Cachés, à demi, dans les branches»

p6 CHAPITRE XXX

barbouillés jusqu'aux yeux du sang des fruits mûrs, des enfants mêlent leurs rires aux roulades des rossignols, tandis que l'ombre velouté la pourpre des toits et le vert mourant des gazons.

Kustendil (suite). — Un jour d'élections législatives. — Études d'après nature. — Le suffrage universel dans la Principauté. — Départ de Kustendil. — Le plateau de Radomir. — La population rurale et les bienfaits de la civilisation. — • Les auberges de Radomir.

8 juin.

La ville, hier si vivante, semble morte aujourd'hui avec ses boutiques verrouillées et ses rues désertes. Les hasards d'une promenade matinale me conduisent à une grande cour, où se presse une foule houleuse dont les allures sont, pour moi, une énigme : ce n'est pas une noce, puisque ce grand brun a l'air gai; ce n'est pas un enterrement, puisque ce petit blond a l'air triste. — Est-ce la fin d'un bal de nuit? Il n'y a pas de femmes. Le début d'un marché? Il y a peu ou point de juifs. — C'est plutôt un meeting, car voici des popes ; mais en l'honneur de quel saint r Pardieu ! en l'honneur de saint Scrutin. Un anachorète du Rilo est seul capable d'avoir oublié que le soleil du 8 juin éclaire la fête des élections législatives. Certain ministre n'a pas dédaigné de venir, la semaine dernière,

p8 CHAPITRE XXXI

évangéliser, lui-même, la population de Kustendil. Va-t-on recueillir la moisson du bon grain semé par la main officielle?

Au milieu des flots de paroles qui se heurtent, et du mouvement des principaux acteurs qui se bousculent sous la vérandah de la maison municipale, on parvient à saisir le sens de la pièce. Un jeune homme, à barbe rousse, après avoir lancé, d'une voix bien timbrée, l'appel : «Gospoiars/»( Messieurs) s'écoule en un discours, débité avec cette facilité de langue et de geste propre aux races slaves. On procède à l'élection des membres du bureau : deux papas, et plusieurs paysans ou bourgeois, sont présentés à l'assistance, acclamés ou blakboulés. Il serait amusant de dessiner les bons « (galbes » qui apparaissent successivement au-dessus des boîtes en fer-blanc, dans lesquelles mijotera, tantôt, le consommé électoral. Chacune de ces boîtes est assez vaste pour loger un candidat.

Le bureau constitué, on distribue des petits papiers blancs et des crayons. Le peuple souverain se disperse et se reforme en divers groupes; le spectacle devient attachant.

Les paysans illettrés sont en majorité ; ils recourent aux crayons de bonne volonté, si offrants qu'on n'a que l'embarras du choix. Ici, le scribe est un villageois ; il inscrit lentement, et en silence, les noms dictés par les camarades ; — là, c'est un citoyen de la ville, affectant un air de supériorité comique et discutant, avant d'écrire, les titres des candidats. Inutile de dire combien la fraude serait aisée. Vous m'ob-

jecterez que, par nature, la Bulgarie se méfie, et je vois, en effet, deux ou trois électeurs consulter les voisins, réclamer la lecture de leur bulletin, pour s'assurer qu'on ne les a pas joués; mais la masse y va, bon jeu, bon argent.

Plus loin, des Turcs, assis en rond, ont allumé les longs chibouks, et ne semblent pas impatients de s'exécuter; sans doute leur choix est fait. — Les tziganes vont de l'un à l'autre, une rose sur l'oreille, avec Tinsouciance de grands enfants, habitués à considérer les choses par le côté gai. — Peu de juifs. — Quelques vieilles peaux de mouton errent, d'une allure penaude et soupçonneuse, leur papier à la main, impuissants à se décider. — D'aitfres, encore mieux inspirés, et jugeant prudent de ne pas voter, prennent la tangente et gagnent la porte, en n'ayant pas l'air. — La police, qui veille, les contraint à rentrer dans le devoir et.., dans la cour. Eh! gendarme, et la liberté ?...

Je ne m'érige point en ennemi systématique du suffrage universel. J'estime qu'il est logiquement au bout de la voie dans laquelle on s'engagea le jour où le principe du droit divin fut remplacé par la souveraineté du peuple. J'admets que, malgré ses imperfections pratiques, il puisse être, chez une nation aussi déniaisée que la nôtre, un instrument assez précis pour indiquer le niveau de l'opinion dominante. Mais avoir voulu porter, de prime saut, à ce dernier terme de l'expérience d'un vieux peuple qui a goûté de tous les systèmes de gouvernement, une jeune nation, composée de paysans et de fonctionnaires, c'est une

de ces joyeusetés dont la politique a le monopole. Dans un pays ainsi constitué, interroger ce que nous appelons : l'opinion publique, c'est donner la parole au néant, si Ton entend par « l'opinion publique » le sentiment raisonné du plus grand nombre. Or, je serais curieux de savoir quelle est l'opinion du troupeau des paysans bulgares, en dehors de cette double aspiration : s'ajfranchir des impôts — jouir de routes les terres; plus curieux encore, d'être informé de quelles lumières peut bien inonder un gouvernement cette instinctive religion d'un égoïsme ignorant, négation même de tout gouvernement. Restent donc en présence deux opinions : celle des malheureux qui sont au pouvoir, et celle des heureux qui le convoitent; je n'aperçois pas la moindre inconnue à dégager de la manière de voir des uns et des autres.

Ce qui doit forcément résulter de cette situation se déduit sans peine : Les élections, en Bulgarie, ne sont que la trituration d'une pâte molle, et cette pâte molle retient l'empreinte de la plus énergique pression, — rarement celle d'un gouvernement divisé; presque toujours celle d'une opposition unie jusqu'à l'heure de la victoire. Telle est l'une des raisons de l'instabilité des cabinets bulgares. — Je dis « l'une des raisons » ; il en existe d'autres, d'un ordre plus délicat, et que je ne saurais aborder incidemment.

Si, encore, le paysan mettait sa gloire à exercer ses droits de citoyen, on espérerait que l'apprentissage ne sera pas long, et que son bon sens lui enseignera vite à démêler de quel côté sont ses véritables intérêts; mais, loin de s'en montrer fier, il y répugne, non

moins naturellement que Panurge aux coups. Prudent et méfiant, il marche au scrutin comme un chien qu'on fouette, habitué qu'il est, depuis des siècles, à guigner des os, et à sentir l'étrivière s'il a l'audace d'y toucher. Il regarde volontiers vers le prince, — car le prince incarne seul, pour lui, l'autorité qu'il était forcé de toujours respecter, juste ou non, sous la domination ottomane , — mais il louche du côté du kmète, du pope et du maître d'école, parce que ceuxci sont plus près, et qu'il les redoute. Travaillé en sens contraires, inquiet de ne point clairement comprendre ce qu'on lui demande, se souciant du gospodine député comme d'une guigne, il est aussi embarrassé de son bulletin qu'un âne d'une flûte, et payerait volontiers pour ne pas voter, ce à quoi il se résout toutes les fois qu'il peut.

Veut-on être édifié sur ce que pensent les personnes même du pays, de l'enthousiasme du rural électeur, et de la moralité des élections ?

« On sait que le peuple bulgare est loin de

connaître la valeur du vote, ou bien il y attache très peu d'importance. Le paysan se considère heureux lorsqu'il peut se dispenser de ce droit de citoyen libre, très pénible d'ailleurs pour lui, qui consiste à marcher, trois ou quatre heures, pour aller jeter dans l'urne un morceau de papier dont le paysan ignore le contenu, et n'a aucune envie de le savoir. Cette ignorance de nos paysans est très audacieusement exploitée par les maires, les curés et les maîtres d'école; ceux-là s'entendent avec les candidats, écrivent les bulletins et les jettent en masse dans l'urne... »

Ces lignes ont été tracées par une plume rouméliote, mais il n'est pas un des traits du tableau qu'on ne puisse appliquer à la Principauté. Pour qui n'ignore pas l'histoire des cinq dernières années, les preuves abondent de l'éloignement instinctif du paysan pour le scrutin, de son ignorance naïve du sens réel de son rôle d'électeur, de son indifférence du blanc ou du noir, de sa préoccupation constante de se rendre au plus fort ou au plus offrant.

Les premières élections, faites depuis la constitution du gouvernement, eurent lieu au mois d'octobre 1879. Le premier tour demeura sans résultat ; le nombre des votants n'avait pas atteint le quart des inscrits, minimum exigé par la loi. Les élections de la seconde assemblée ordinaire aboutirent à la même insuffisance de suffrages; et, pour le dire en passant, l'élection étant acquise, au second tour de scrutin, d'après la majorité relative, quel que soit le nombre des votants, il s'ensuivit que la plupart des députés conquirent leur siège avec une centaine de voix, et même moins, alors que leurs concurrents avaient réuni cinq ou six cents voix, au tour précédent.

Dans les deux élections dont je viens de parler, l'inaction du gouvernement laissant le champ libre à l'activité déployée par le parti adverse, la conséquence était forcée : les deux chambres appartinrent presque entièrement à l'opposition dynastique et, par suite de l'abstention des électeurs, ne représentèrent que très imparfaitement la majorité du pays. Il est instructif de rapprocher de cette observation ce qui se pro-

duisit, lorsqu'au mois de juin 1881, il s'agit d'élire la grande assemblée nationale :

Le prince a été mis dans l'impossibilité absolue de gouverner, après avoir épuisé toutes les combinaisons ministérielles. — Le cabinet présidé par Mgr Clément, au lendemain de la dissolution de la Sobraniê (décembre 1879), adonné sa démission dès l'ouverture de la nouvelle assemblée (4 avril 1880). — Le leader du parti libéral avancé, M. Karaveloff, ne réussissant pas à former un ministère, remet la présidence du conseil aux mains de son ami (ami ou ennemi suivant les phases de la lune), M. Zankoff, qui la lui restitue au bout d'un mois, et le grand homme n'arrive qu'à précipiter la désorganisation de son pays.

C'est alors que le prince Alexandre fait publier — le 9 mai 1881 — une proclamation, dans laquelle il s'adresse au peuple bulgare, et annonce la résolution de convoquer une grande assemblée à laquelle on soumettra l'alternative suivante : ou les pleins pouvoirs pour une période déterminée, ou l'abdication.

Comment le peuple répondit-il à cet appel ? On vit — phénomène sans précédent — une foule empressée accourir aux fameuses urnes en fer-blanc, et cinq ou six opposants, noyés dans une majorité compacte de plus de trois cents députés qui votèrent par acclamation les propositions princières. — C'était le renversement complet des situations antérieures.

La signification de ces faits n'est pas douteuse. Pour la première fois, s'affirmait aux yeux du paysan ce qu'il avait le mieux connu durant si longtemps, et

ce qu'il ne connaissait plus que de nom : l'autorité. Cette autorité, il l'avait contemplée, en chair et en os, dans la personne de son souverain, dont le voyage récent à travers la Bulgarie avait été une suite d'ovations. Le gouvernement, insaisissable jusque-là, se révélait, et la discorde, changeant de camp, passait dans l'opposition momentanément en déroute. — La peau de mouton, délivrée de la peur du loup, alla du côté du berger.

Je n'ai pas à apprécier la légitimité, la portée, ou même l'opportunité de ce qu'on a appelé : « le coup d'État de Sistow. » Cette tâche exigerait des développements, étrangers à la compétence d'un touriste, et qui ne seraient pas ici à leur place; je constate ces points d'histoire, non. en historien, mais en simple passant, et j'en tire la preuve incontestable de l'inaptitude aux fonctions d'électeur d'une bonne partie des populations bulgares. Mues par l'instinct, non par le raisonnement, elles oscillent entre la force, devant laquelle on les trouve toujours prêtes à s'incliner, et leur intérêt mal entendu, qu'elles croient apercevoir dans les immunités d'impôt, le partage des biens musulmans, et autres piperies aussi grossières.

Au mois de décembre 1872, une nouvelle loi électorale, conçue dans un esprit peu libéral, et critiquable en plus d'une de ses dispositions, gêna les manœuvres des opposants ; une majorité ministérielle considérable en fut la conséquence. Les élections d'aujourd'hui consacrent le retour à l'ancien système, et il y a gros à parier qu'elles vaudront un échec au cabinet libéral, présidé par M. Zankoff. — Ce va-

et-vient n'est pas près de finir, et Ton se prend à ifcedonner le refrain d'une scie célèbre :

Si cette histoire.

Quelle fixité dans les idées, dans les opinions et dans les actes, attendre des ingénus dont on veut faire les remorqueurs de TÉtat, et qui savent à peine ce qu'on réclame d'eux ; qui envoient au scrutin des délégués chargés des votes de tout un village ; qui couchent parfois, sur leur bulletin, les noms du prince Dondoukoff, du général Ignatieff, du tzar et de leur prince Alexandre ? — Le pis est, qu'à ce jeu de bascule s'ébranlent, et se délitent, les fondements d'une moralité politique qui ne fut jamais bâtie à chaux et à sable. Les parties s'essaient à toutes les tricheries électorales ; les bureaux, préposés à la surveillance des scrutins, se permettent toutes les manoeuvres et tous les escamotages ; les Assemblées s'habituent à la partialité et au despotisme. L'exclusion violente <tes musulmans, l'ouverture tardive et la fermeture prématurée des scrutins, la constatation d'un nombre de bulletins supérieur à celui des votants ou même des inscrits, la confirmation de candidats agréables placés dans des conditions extra-légales, l'invalidation Sans motifs suffisants, des députés appartenant à la minorité..., etc., sont des incidents assez répétés pour n'avoir plus rien d'exceptionnel.

Chose plus grave encore, les fonctionnaires, issus, de la politique, vivant ou mourant par elle, sont bien moinfc occupés à remplir consciencieusement les devoirs professionnels qu'à s'orienter et à tendre leur

voile au vent favorable : les uns dévoués au pouvoir jusqu'au servilisme, les autres hostiles jusqu'à la trahison. Ceux-ci forment ordinairement la classe la plus nombreuse, attendu que le pouvoir, toujours battu en brèche, est toujours à la veille d'une défaite mortelle. La magistrature, elle-même, n'échappe pas à la contagion, et il faut être en Bulgarie pour assister au joyeux spectacle, d'un tribunal condamnant en police correctionnelle le ministre de la justice, sur la plainte futile d'un opposant quelconque.

Arbitraire et anarchie, voilà la résultante fatale de l'ensemble d'une situation, dont je n'ai esquissé que les moindres traits, laissant, à dessein, dans l'ombre beaucoup d'autres détails auxquels je me suis interdit de toucher. On ne saurait trop louer la sagesse d'un peuple qui, au milieu de pareils éléments de trouble et d'agitation, vit imperturbablement sa vie de buffle paisible, poussant sa charrue, récoltant ses blés, conservant une sérénité en désaccord avec les allures désordonnées de ses gouvernants.

Le prince Alexandre, dans la loyauté de sa jeunesse confiante, s'est plus d'une fois posé cette question : comment des paysans, qui se signent dès qu'ils m'aperçoivent, s'agenouillent devant moi, sur le bord des chemins, et me traitent à l'égal d'un Dieu descendu sur la terre, me jettent-ils incessamment à la tête des députés ennemis ? — Je serais bien surpris, si l'expérience n'avait apporté au souverain la réponse.

Nous laissons le drame électoral se poursuivre, et nous allons déjeuner, avant de partir.

A la sortie de Kustendil, on ne tarde pas à retrouver les berceaux de saules, protection inefficace contre le soleil, à ce moment de la journée. La chaleur devient accablante, pendant les deux heures de montée, dans le couloir qui sert de communication entre le plateau de Kustendil et celui de Radomir. Jamais ravins ne furent plus desséchés et plus desséchants, plus maussades et plus solitaires. Voici pourtant un campagnard qui suit pédestrement un bidet, sur le dos duquel sa femme se prélasse, afFourchée. Cette situation réciproque est remarquable dans un pays, où d'ordinaire le beau sexe voyage à pied, et le mari à cheval, ainsi qu'il convient aux seigneurs et maîtres. Le col franchi, un air plus frais nous ragaillardit, et, malgré la double chute du cheval déjà endommagé, nous ne nous lassons pas d'admirer la plaine de Radomir, comparable à un océan de blé. Sur le fond occidental, les coteaux, très boisés, s'arrondissent en courbes harmonieuses, et vers la droite, le Rhodope dessine les lignes classiques de sa chaîne, tandis qu'à l'extrémité opposée, la petite ville sommeille dans un nid de saules et de noyers.

Des bandes de Bulgares viennent d'élire leur député. Le contraste est frappant entre les cavaliers, longs et larges, et leurs montures, fines et nerveuses; la race des hommes est belle. A voir ces robustes gaillards, la poitrine rouge au vent, hiver comme été, et le buste bien planté sur des jambes musculeuses, on sent qu'il y a en eux l'étoffe d'un peuple solide, qui saura défendre un jour sa place au soleil, si la diplomatie lui permet de vivre; on a plaisir à

constater la bonhomie et la tranquillité d'allures de ces rudes paysans. Peut-être découvrirez-vous, au fond d'une talika, quelque dormeur à qui ne messiérait pas le manteau de Noé ; mais, parmi les piétons et les cavaliers, il n'en est pas un seul qu'on puisse accuser de libations exagérées. N'est-ce pas méritoire par une journée de grosse chaleur et de fièvre électorale ?

Des femmes, vêtues de leur costume du dimanche, chantent parmi les blés, luttent d'éclat avec les coquelicots. Tout ce monde a l'air parfaitement heureux, et je ne connais pas de contrée, en France, où l'on pourrait chercher une population agricole mieux habillée, plus vigoureuse et plus avenante. Ce que nous appelons : « les pauvres » est une secte ignorée des campagnes bulgares.

Quel est le voyageur de bonne foi qui n'a commis, en se mêlant aux races primitives, le sacrilège de mettre en doute la vertu de cette panacée, dont nous tenons boutique — nous autres vieux d'Occident — sous le nom sonore de civilisation ) On fera les Bulgares plus riches ; on leur créera des besoins et des jouissances factices; à la tête de la nation, une élite s'affinera, et paiera son tribut à Yomnium de l'esprit humain — rendra-t-on la masse plus heureuse?

A Radomir, sonne, pour la dernière fois, le mauvais quart d'heure de l'installation. Cette jolie bourgade ne recevra pas la médaille d'or de l'hospitalité : après avoir reculé devant les deux auberges, nous allons frapper à la porte d'une maison privée,* qu'on

nous indique comme étant digne de nos Altesses ; cette porte a refusé de s'ouvrir.

« A quoi donc travaillent-ils — objecte à mon domestique le farouche propriétaire — puisqu'ils ne veulent leurs chambres que pour la nuit ? Ça n'est pas clair; qu'ils aillent au diable » !

Expliquer à un Bulgare bulgarisant : qu'on voyage <( pour voir », et qu'on se donne du mal « pour ne rien faire », c'est lui, parler une langue incompréhensible.

De guerre lasse, ayant piétiné dans toutes les rues pendant que nos cochers se morfondent, nous prenons le parti de faire déménager et nettoyer deux horribles pièces dans le plus horrible des hans. Le handji prête la main à l'enlèvement de son mobilier et de ses illusions, avec l'inaltérable bonne grâce que nous avons constamment rencontrée chez ses confrères. — Essayez donc de pratiquer la même opération dans l'auberge d'un de nos villages, et vous me direz comment vos ouvertures auront été accueillies par le patron du Grand-Coq ou du Bœuf-Couronné 1

Les horloges municipales. — L'heure à lafranque et à la turque. — Les opinions politiques d'un handji. — Vladaïa. — Baly-Effendi. — Retour à Sofia.

9 juin.

Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! Nous avons dormi, d'un sommeil miraculeux, dans ce gîte suspecté. Nos montres, aussi, ont dormi, au point de ne vouloir pas se réveiller; et, plus à plaindre que le héros d'Hoffmann qui avait perdu son ombre, nous avons perdu notre heure, — grave accident en Bulgarie, où la mobilité de la femme n'est rien, en comparaison de celle des horloges municipales : des différences d'une heure existent entre deux villes voisines. Il est vrai que, du haut de leurs tours de bois, les mesureurs du temps crient dans le désert. Personne ne songe à les écouter, par la raison qu'ils parlent à lafranquè, et que la population a, presque partout, gardé l'habitude de compter à la turque , c'est-àdire en prenant, chaque jour, pour point de départ

d'une double série de douze heures, le coucher du soleil.

Pendant le déjeuner, Dimitri est dépêché auprès du handji, pour avoir des nouvelles de l'élection d'hier, et apprendre le nom du député. Je donne textuellement le rapport de mon drogman; on voudra bien admettre que, cultivant beaucoup de langues, il n'ait pas eu le loisir d'approfondir la nôtre.

« Handji il a fait comme ça » — Dimitri hausse les épaules —«il a dit : Sais pas... ça fait rien à moi, député... connaissons prince, pas d'autres... députés parlent beaucoup, travaillent pas... font pas pousser blé, députés.., parlent trop députés... »

L'orateur se répète et s'embrouille. J'en ai assez entendu pour être fixé ; je l'interromps, dans l'espoir qu'il conservera aux législateurs de son pays un reste de foi, que de pareilles traductions pourraient mettre en péril.

Notre dernière étape a toutes les tristesses : celles d'un ciel lugubre et d'un terrain détrempé. C'est à quelques kilomètres de la capitale que nous trouvons la pire des routes, à grand renfort de coups de fouet et de pondérations savantes que nous doublons le cap dangereux de Vladaïa.

Mais voici que la scène change à Baly-Efendi, déjà plein du réveil des villégiatures d'été. Les figures amies commencent à reparaitre, et nos chapeaux à reprendre des habitudes de politesse, oubliées depuis trente et un jours. Les chevaux, qui éventent l'écurie, ont des ailes. Le soleil lui-même, pour fêter

notre rétour, a crevé rageusement les nuages, et coule de longs rayons dans la plaine. C'est par la plus belle soirée du monde que nous allons rentrer dans la bonne ville de Sofia, dont le relief paraît presque imposant à nos yeux saturés d'agrestes perspectives.

Sofia.— I. La ville. — II. Le paysage, le climat. III. Le monde et les plaisirs.

Sofia ?

— Consultez Bouilhet :

«... environ 45,000 habitants, archevêché grec, évêché catholique, 23 mosquées, etc., lainages, soieries, tabac, tanneries, eaux thermales, grand commerce. »

N'est-ce pas alléchant?

— Ouvrez le guide d'Isambert :

« Cette métropole historique de la Bulgarie n'est qu'une ville de 20,000 âmes environ qui n'offre guère que des décombres et un amas de ruelles étroites, malsaines et fétides. »

Est-ce assez lamentable?

— A vrai dire, la capitale actuelle de la Principauté ne mérite :

Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.

C'est simplement une ville turque qui n'est plus, une ville européenne qui n'est pas encore.

Page 1