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LA VILLE

Des vingt-trois minarets de Bouilhet, sept ou huit, à peine, ont survécu ; les débris sacrés des mosquées fournissent d'excellent macadam. — S'en va tout ce que le Turc aimait : les petites maisons de bois, dont les plafonds sculptés se mariaient à la blancheur des murailles, aux fioritures des tapis; les fontaines de marbre, délicatement travaillées ; les jardins enclos de murs jaloux, derrière lesquels se célébraient les mystères de la vie privée... — L'équerre, ce fétiche des municipalités modernes, est sans pitié. Les constructions neuves s'alignent, une à une, le long de trottoirs ignorants des coquetteries de l'asphalte et, dans quelques années, Sofia ne sera plus qu'une ville quelconque d'Occident. Peut-être perdra-t-elle, en intérêt, ce qu'elle aura gagné en symétrie et en propreté. Th. Gautier a écrit : a II faut, pour être intéressante, qu'une ville ait l'air d'avoir vécu. » Cet avis est le mien.

Tout n'est point cependant à regretter, même pour les fanatiques de la couleur locale; les ruelles, si maltraitées par M. Isambert — collection encore passablement riche — sont moins à plaindre qu'à blâmer. Je n'ai pas oublié le découragement, presque le désespoir, que m'inspira — à moi bas-normand ! — leur aspect fangeux. Plus d'une appartenait, sans conteste,

à des bandes de canards, nageant en pleine chaussée* aussi alertement que les gondoles dans les lagunes vénitiennes, et pour accoster l'invraisemblable maison qui fut mon premier gîte, j'avais dû établir un sentier de planches sur pilotis. Rentrer chez soi, la nuit, était un exercice acrobatique, analogue à ceux de Blondin — et je ne suis pas célèbre 1

A certaines époques de Tannée, la boue de Sofia défie toute expression. L'indigène, favorisé de larges abatis, qui se risque, le premier, dans les passages crémeux, est un bienfaiteur public ; on emboîte le pas derrière lui, et l'on pose le pied dans ses formidables empreintes. Une légion de malins suit, à la file indienne, le colosse providentiel et inconscient ; rien n'est plus drôle... quand on est en voiture.

Au cours des dernières années, la voirie s'est améliorée, mais dans une mesure encore très insuffisante. Il n'y a pas de bons matériaux sur place, et, du dehors, ils arrivent grevés de frais de transports insensés. Deux choses seraient nécessaires pour accélérer le progrès : une administration énergique et douée d'esprit de suite , un budget urbain libéralement pourvu ; les deux choses sont à l'état théorique. On commence, on ne finit pas. Ce que 1 on fait est souvent à refaire, parce qu'on n'a pas le moyen ou... le courage de renoncer à la lésinerie qui adore le provisoire, — ruineuse invention en. matière de travaux. Ma critique ne s'applique pas au jardin municipal; l'entreprise a bien marché et, dès le premier printemps, un square fleuri égaie les abords du palais.

Sur l'initiative privée, en ce qui concerne le net-

toyage des rues, il serait fou de compter dans les pays, turcs d'habitudes. L'intérêt est seul capable de stimuler l'indifférence que professent la majorité des Bulgares pour le bien-être matériel. C'est à ce mobile qu'on doit rapporter l'élan qui s'est manifesté dans la construction des maisons. « Quand le bâtiment va, tout va » ; si l'axiome était démontré, la situation de Sofia serait florissante : on y élève, en moyenne chaque année, une centaine de maisons, chiffre respectable pour une ville où les capitaux sont modestes et le crédit mal organisé.

La nécessité de caser, du jour au lendemain, dans une capitale improvisée, un gouvernement avec l'ensemble des administrations, le corps diplomatique et consulaire, les fonctionnaires russes et les étrangers accourus pour flairer les affaires, détermina une maladie diagnostiquée par le codex de l'économie politique, sous le nom de : « fièvre des lorers ». La demande était pressante, l'offre restreinte ; les Bulgares ne négligèrent pas l'occasion de battre monnaie, partie avec leurs propres maisons, partie avec celles des Turcs, acquises pour un morceau de pain, aux heures d affolement. J'ai eu, pour ma part, comme entrée de jeu, une baraque dont le prix de location excédait le prix d'achat ; et le cas n'était pas isolé. Point ne seyait de faire le dégoûté, sous peine de coucher dans la rue.

Il existe, dans les différents pays, une formule bar nale, qui trahit les exigences du cérémonial ou la tyrannie d'une préoccupation constante. Deux Français mariés, lorsqu'ils s'abordent, se demandent : « Com-

ment va votre femme? » — En Algérie, la formule est remplacée par celle-ci : « Comment va votre fièvre? » — A Sofia, on disait encore,- il n'y a pas longtemps : « Comment va votre maison? » Je pourrais nommer un diplomate dont la poétique occupation consistait à nombrer les étoiles, au travers des fentes de son plafond, et tout le monde n'avait pas assez de serviettes dans ses armoires, ou de plats dans son buffet, pour recevoir les larmes que distillaient, à l'intérieur des appartements, les tuiles de la toiture, en temps de pluie ou de dégel.

Aujourd'hui cette période humide, communément appelée « l'époque glaciaire » ou « Yère des martyrs » est close ou à peu près. On n'a pas, pour se loger, l'embarras du choix, mais enfin on est logé, à la condition de consacrer à cette dépense une portion ridicule de son revenu. La diminution des loyers est affaire de temps ; elle sera, tôt ou tard, la conséquence de leur exagération, qui attire aujourd'hui vers la maçonnerie tout l'argent disponible. Job, luimême, a l'ambition de savourer la manne amassée dans l'escarcelle des propriétaires sofiotes; aussi comraence-t-il, au petit bonheur, des bâtisses qu'on suspend faute de fonds,

... pendent opéra interrupta minae que murorum Ingentes.,.

« Ingentes » est à rayer. Il s'agit, le plus souvent, de maisonnettes de cinq à six pièces — un rez-dechaussée, surélevé de quelques mètres au-dessus d'un $bus-sol — disposition que recommande l'expérience

du tremblement de terre de 18$ 8. A l'ancien mode de construction — bois et pisé — on a substitué la brique. Dans le courant du printemps, les fondations sortent de terre ; à l'automne, la clef est sur la porte, et les locataires se disputent l'honneur de cueillir les rhumatismes en séchant les plâtres. La distribution ne se prête pas toujours à nos usages, et nous sommes encore loin du confort parisien; néanmoins le progrès s'accentue. Nombre de propriétaires tirent d'Autriche une menuiserie supérieure à celle des ouvriers du pays. Extérieurement, le plâtre fait les frais d'une ornementation, parfois excessive, qui n'a que l'éclat des fausses richesses.

Contrairement à la loi vérifiée en Occident, la ville neuve se développe vers l'Est, et possède déjà, de ce côté, un embryon de quartier aristocratique; la plupart des hommes marquants de la politique y ont leur habitation. L'Agent diplomatique de Russie veille, défendu par les murs solides d'une véritable forteresse ; son rival d'Autriche-Hongrie s'est bâti un petit palais ; un Bulgare d'avant-garde ne craint pas de narguer les tremblements de terre, du haut d'une énorme maison de rapport, et un grand hôtel, tenu sur un excellent pied, est prêt à recevoir les touristes.

L'impulsion imprimée aux bâtiments publics n'a pas, jusqu'ici, dépassé le domaine de la Guerre' et de l'Instruction publique : des casernes monumentales, un ministère de la guerre, un hôpital, une école militaire, un gymnase de garçons, un gymnase de filles, ont été construits par l'État ou la municipalité. Les services administratifs sont aménagés dans des mai-

sons impropres, louées à des particuliers — combinaison plus avantageuse aux susdits particuliers qu'à la nation. On a discuté, à plusieurs reprises, la formation d'une société destinée à doter la capitale de locaux pour elle indispensables ; pourquoi ce projet utile, et en réalité économique, a-t-il invariablement échoué? Enigme, proposée, — avec beaucoup d'autres, — à la plume indépendante qui osera écrire le roman historique, intitulé : Les mystères de Sofia.

On a ménagé au Souverain une installation digne de lui, mais on y a mis le temps. Ce n'est que dans les derniers mois de Tannée 1882 qu'eut lieu l'inauguration du palais, ancien konak turc, restauré coûteusement, ainsi qu'il advient, quand on tente l'entreprise malaisée de faire un bel habit neuf d'un vieil habit très laid. Si l'extérieur se ressent des difficultés d'une telle opération, il est juste de déclarer qu'à l'intérieur l'architecte a pris amplement sa revanche. L'opulence de la décoration et du mobilier a de quoi satisfaire les plus exigeants. Une description, même écourtée, m'entraînerait trop loin. Je ne m'arrêterai donc ni au jardin d'hiver, intercalé entre les appartements du rezde-chaussée et la salle à manger, de style Louis XV, ni au magnifique escalier à double volée, ni au salon de gala; mais je veux consacrer quelques lignes à deux pièces particulièrement réservées aux audienceè ordinaires, l'une comme salle d'attente, l'autre commet cabinet de Son Altesse.

La première est remarquable par son plafond en bois, artistemènt fouillé, œuvre d'un ouvrier sofiote. Ces plafonds étaient le luxe des vieilles demeures

turques; on en a exporté plusieurs, pour orner des « biens » russes.

Un portrait du tzar Alexandre II occupe la place d'honneur, dans un cadre de bois verni, en harmonie avec les moulures du plafond. Aux angles, flottent des étendards bulgares; des taches de sang, rouillées sur des couleurs sombres, roses sur les soies blanches, rappellent qu'ils furent au fort de la mêlée. Des faisceaux d'armes sont groupés, le long des murailles; une partie vient de l'arsenal de Viddin. Au milieu d'armes ordinaires, on admire quelques beaux échantillons de fusils albanais, de cimeterres turcs, de yatagans, de kandjars, d'émaux de Perse, etc.. Les objets les plus curieux sont des espèces de mortiers, qu'on épaulait avec des crosses en bois, et des épées droites, à garde couverte et à lame triangulaire, aussi longues que des lances — type peu connu, et d'un usage hypothétique.

Quant au cabinet princier, c'est le plus joli réduit que puisse rêver l'imagination d'un poète : les boiseries et le plafond, en vieux chêne sculpté, d'un style allemand, lourd, mais extrêmement décoratif, les vitraux peints, à châssis de plomb, sur lesquels le lion bulgare profile sa figure héraldique, les lustres, les appliques, les entrées de serrures en fer forgé, une double arcade, coupant la pièce aux deux tiers de sa profondeur, comme l'iconostase des églises grecques, tout cet ensemble, en même temps sévère et charmant, produit l'illusion d'un décor de théâtre plutôt que l'impression d'un intérieur de la vie réelle — le soir surtout, à la clarté pâle des lampes.

EN BULGARIE ET EN ROUMÉLIE tfl

Des monuments, n'en cherchez pas en dehors de la cathédrale orthodoxe, bâtie sous la domination ottomane, et des mosquées dont trois seulement sont entretenues. L'une d'elles est encore ouverte au culte musulman ; une autre a été convertie en bibliothèque publique ; la troisième sert de prison. La synagogue ne se signale à l'attention du passant que par une coupole octogone, d'une médiocre hauteur ; le dedans répond mieux à la prospérité du groupe israélite. L'édifice le plus intéressant, au point de vue archéologique, est l'église de Sainte-Sophie. Sa fondation date d'une princesse byzantine qui aurait, en outre, baptisé la ville, jadis appelée Serdica par les Romains, et Srédets par les Slaves. Lors de l'invasion des Turcs", la basilique fut transformée en mosquée, puis en partie détruite par un tremblement de terre ; le minaret découronné, menaçant de s'écrouler, on le rasa en 1880. La ruine a reconquis ses droits de chrétienne, mais elle demeure expressément affectée aux épanchements des corbeaux et des hirondelles.

Depuis que la population turque s'est amoindrie, et que la colonie européenne a fructifié parmi les Bulgares émancipés, Sofia répudie ces cantonnements distincts, habituels aux cités d'Orient empreintes des mœurs du moyen âge. Chacun s'est campé au hasard, et les diverses nationalités se coudoient dans une fraternelle promiscuité. Seule, la tribu d'Israël est entassée au centre de la ville vieille, dans une zone qui n'a aucune ressemblance avec notre faubourg Saint-Germain . Là se perpétue, en toute im-

pureté, l'amas des « ruelles étroites, malsaines et fétides ». Les amateurs de pittoresque, doués d'une sensibilité artistique supérieure à celle de leur odorat, ne rougissent pas de s'y aventurer, pour saisir ces fugitifs tableaux qu'ébauche le maître soleil, quand il rencontre des architectures fantaisistes, des bois rongés, des balcons branlants, des vieux puits, des vignes tordues, des arbres contrefaits, des défroques criardes et des patriarches mêlés à ce grouillement d'enfants qui explique l'éternelle survivance de la race juive, aussi indestructible sur l'épiderme du globe, que les herbes parasites dans un champ de blé vert.

Ce Ghetto confine au quartier commerçant, qu'on nomme : « le Tcharchié ». Une double rangée de saules en borde la rue principale, criblant d'ombres mouvantes les petites boutiques pleines à craquer, les coffres vitrés des changeurs, les pâtisseries ambulantes, aimées des mouches, les fruiteries et les cuisines en plein vent, les imageries aux enluminures barbares, la foule des piétons, dont le va-et-vient est incessamment rompu par le passage des fiacres lancés à toute vitesse, des chariots attelés de buffles, des chevaux chargés de bois ou de charbon. La ville, silencieuse dans les quartiers excentriques , est ici remplie d'une animation qui, au jour du marché hebdomadaire, gagne les ruelles avoisinantes. Les coquettes de village , empanachées d'un bouquet de fleurs, d'une houppe de buis ou de houx sauvage, s'écrasent aux devantures des argentiers, des marchands de plumes teintes, de mousses de soie," de

bijoux et de colifichets à bas prix, musant avec délices à travers ce Palais-Royal du pauvre, et négociant, des heures entières, l'achat d'une bague de cuivre, d'une verroterie ou d'un ruban.

C'est au Tcharchié que s^est concentré ce qui reste de la physionomie du Sofia d'autrefois. En explorant les cours des environs, on juge de l'importance de l'ancien ba\ar ; de belles ruines, utilisées comme entrepôts privés, se dressent pour l'attester. Mais les temps sont proches, où la concurrence de l'Occident, et l'appétit des besoins nouveaux, anéantiront le dernier refuge de la vie orientale. Des magasins « à l'instar de Vienne et de Paris » développent déjà leurs façades arrogantes dans les rues nées d'hier, et le Tcharchié, lui-même, ose encenser les faux dieux : au cœur du saint des saints s'étale, en l'honneur d'un assortiment de jaquettes, de vestons, d'ulsters et autres vêtements d'outre-monts, cette fatidique enseigne :

A ^A T>EJME ÎKAP4IHIEPE.

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