LE PAYSAGE — LE CLIMAT
Les étrangers résidant à Sofia ont coutume, dans les heures d'un marasme intermittent, provoqué par
l'absence de gaz, d'Opéra, de Café Anglais et de Folies-Bergère, de promener autour de l'horizon un regard navré, et de s'écrier : « Dieux puissants ! quel affreux pays I
Il faut s'entendre.
Si l'expression : « un joli pays » signifie : perspectives variées, agréable alternance de villas enfouies dans les fleurs et de hameaux proprets, d'ondulations gracieuses et de creux verdoyants, de bouquets d'arbres et de savantes cultures, j'accorde que les alentours de Sofia sont condamnés. Mais, de ce qu'un pays n'est point « joli » en découle-t-il obligatoirement qu'il soit laid? — Non certes. Entre la joliesse et la laideur, il y a place pour plus d'un genre de beautés. Arguer que le beau matériel représente une quantité fixe est le fait d'un homme de bois ; essayer de le définir est l'entreprise d'un niais. Pour moi, chétif, un paysage grand ne saurait être laid. Or les plus acharnés ne refuseront pas à la plaine de Sofia le mérite d'une exceptionnelle envergure. Largement épandue dans un hémicycle de montagnes qui figure les bords relevés d'une immense corbeille, elle produit une incontestable impression de grandeur, soit qu'arrivant par la route de Berkovitza, on embrasse l'ensemble de la ville brodée en clair sur les fonds veloutés du Vitosch, soit que, du plateau de Sainte- Sophie, l'œil descende vers les quartiers bas, dont les maisons ressemblent à des nacelles ancrées aux rives d'un lac. Je plains le chasseur qui, dans une de ces tranquilles journées d'arrière-saison, si fréquentes aux mois d'octobre et de novembre, n'a pas été consolé
de l'infidélité des bécasses par le charme de cette nature apaisée : un soleil clément; une atmosphère calme et calmante ; des tons roux, vieil or, bleu cendré, lilas tendre, harmonieusement fondus; et, le soir, au-dessus du steppe noyé dans l'ombre qui monte, une lumière vive accrochée à toutes les cimes de l'interminable chaine des Balkans. — Je ne connais pas de pays où l'automne ait plus de douceur enveloppante.
Pourtant, dût-on me soupçonner de poursuivre avec impénitence une série de paradoxes, après avoir plaidé la beauté de la Dulcinée, j'oserai dire que l'hiver est sa vraie saison, et la neige sa parure caractéristique.
Sous nos climats tempérés, l'éloge de la neige est encore à faire. Nous l'exécrons parce qu'elle n'est qu'un accident malpropre, une variante du gâchis des hivers brumeux ; mais la neige vigoureuse, la neige immaculée, la neige qui ne fond pas, c'est la métamorphose des platitudes de notre milieu ordinaire, c'est le sommeil de la forme et de la couleur, le commencement du rêve, l'agrandissement de tout par l'atténuation des détails. Un petit paysage devient grand; une plaine comme celle de Sofia devient démesurée. Il semble qu'on ait plus d'air à respirer.
La suppression des bruits achève de donner à la réalité un caractère étrange, et l'harmonie se complète par le silence qui est, pour l'oreille, ce que le blanc est pour les yeux. Suivant la loi des contrastes, cette suspension des principaux éléments de la vie extérieure imprime à la vie du « home » un surcroît d'énergie. L'œil, rassasié de blancheurs, trouve un
attrait inusité dans la résonance accrue des tentures, des tapis, des bibelots; c'est une surprise d'entendre le balancier de la pendule qu'hier encore on comptait pour rien ; le vol d'une mouche survivante vous force à tourner la tète, et les pétillements de l'àtre équivalent à une fusillade. On sent, autour de soi, vivre les choses, et Ton se sent vivre soi-même, ce qui est peut-être la suprême expression du bonheur humain.
Le plus souvent, la transformation s'opère tout d'un coup; Sofia s'éveille sous le manteau de neige qu'elle ne dépouillera qu'au printemps. Le changement a été si soudain, le cours des impressions si brusquement rompu, que les premières journées blanches ont la saveur d'un spectacle ignoré :
Le monde finit aux limites de cette étendue, morne sous un ciel voilé. Les sommets — plutôt devinés qu'entrevus — des montagnes dont la base a disparu, cessent d'appartenir à l'écorce terrestre, et, pour peu qu'on s'éloigne, la ville n'est plus qu'un amas cotonneux de roses pâlis et de jaunes éteints, striés de traits bruns, piqués de points noirs. — Les nuages, aux contours indécis, ont des teintes lavées, si fines qu'elles coulent l'une dans l'autre par des transitions insaisissables. — La combinaison des valeurs déroute la vue : en montant vers le midi, la mer de neige, aveuglante aux premiers plans, est vaincue — quoique demeurée très blanche, — par les inexplicables clartés d'un horizon sans soleil. — Le panache des arbres, couvert d'un givre près duquel une dentelle ferait tache, est sombre sur le ciel, et des palissades, d'un vert usé qu'on ne distinguait pas la veille, crient
EN BULGARIE ET EN ROUMÉLIE tfj
comme des peintures neuves. — C'est de la cendre bleue qui marque le passage des lièvres, du bitume que découvrent les traces plus profondes des buffles, de l'ancre qui sourd sous la glace fendue de la rivière.
Les mômes anomalies existent dans la proportion des objets : on prendrait un moineau pour une grive, les corbeaux, pelotonnés dans les branches, pour de grosses poules noires, et, sur la ligne des chariots qui passent là-bas, les hommes debout, dessinés en silhouette, ont des statures des géants.
Les étonnements se succèdent... N'était une clochette qui tinte faiblement, rien n'avertirait qu'une talika glisse, à vingt pas, sur la route de Constantinople. — La course effrénée d'un troupeau de chevaux galopant à portée de fusil ne jette dans l'air aucun son appréciable. — Soi-même, on devient fantôme ; on ne s'entend plus marcher.
Le trouble apporté dans l'ordre coutumier des perceptions produit, à la longue, une émotion bizarre qui va jusqu'au malaise; les sens, vaguement inquiets, attendent quelque chose d'extraordinaire qui n'arrive pas.
Les rencontres sont rares : deux soldats en permission, accroupis sur le devant d'un chariot comme des rois mérovingiens, suivent pensivement du regard le paisible roulis d'un attelage de buffles. — Deux petits bœufs au poil bleuâtre, à l'œil très doux, conduisent, em même temps qu'ils traînent, un véhicule sans nom, posé sur des patins de bois. En équilibre sur une perche horizontale, se balance un paquet
informe ; l'extrémité supérieure se confond avec une botte de foin. C'est le maître qui dort à la grâce de Dieu, les pieds ballants. Il ira, ainsi, des heures durant, d'un train de colimaçon, très loin peut-être dans quelque pli du Vitosch, oublieux du temps — la seule chose qu'il prodigue — du froid dont sa peau de mouton émousse les piqûres, des crevasses que ses bètes intelligentes sauront éviter.
J'ai parlé du froid — quel est donc le Bulgare qui en a souci ? l'usage de la cravate n'a point prévalu parmi les hommes des champs; la chemise ouverte livre leur poitrine à toutes les bises. Une manche de toile protège — pas au delà du coude — les bras des femmes. Les paysannes sont chaussées de bas curieusement tricotés en laines multicolores ; mais, à la ville, on croise des fillettes trottinant sur le sol gelé, pieds nus, et la taille moulée dans une robe mince. Leur dos arrondi, et leurs coudes serrés au corps affirment qu'elles grelottent ; le préjugé soutient qu'elles ne s'en portent que mieux. Néanmoins si la théorie du transformisme était une vérité, la nature eût évidemment gratifié d'un poil d'hiver ces créatures déshéritées.
J'ai tenté de crayonner les premières impressions hivernales. Mais Sofia est au seuil de l'Orient, de cet Orient où la lumière ne subit que de passagères défaites. Le soleil se hâte de rentrer en scène, et les mots sont inhabiles à rendre les transparences et la splendeur des clartés d'en haut doublées par les réverbérations d'en bas. Tandis qu'on sent, à fleur de peau, la morsure de l'air idéalement pur, et que la neige durcie craque sous les pieds, un thermomètre
bien exposé accuse dix ou quinze degrés au-dessus de zéro.
C'est alors que la mélancolie se dérobe au fond des caves; sous le ciel tout flambe. Une sorte de gaieté nerveuse grise bêtes et gens; les piétons marchent, involontairement cambrés, et la tête haute. Rossinante enlève, avec des bonds d'étalon, le traîneau rapide. — Avoir vingt ans par un temps pareil, quelle fête!
Et cela dure souvent pendant des mois... jusqu'au jour néfaste de la fonte des neiges. — Baissons le rideau sur le plus hideux des cloaques. — Cette débâcle annonce le début d'une période infidèle aux traditions de la poésie ; période, tantôt humide et froide, avec des retours de neige et des bourrasques, tantôt orageuse et lourde.
Quelle que soit d'ailleurs la température, le printemps est relativement tardif; c'est un des caprices de cette nature intermédiaire, sollicitée tour à tour par les paresses du Nord et les ardeurs du Midi. On dirait que, prudente comme une Bulgare de bonne souche, elle répugne aux flirtages perfides, et ne cède qu'à des embrassements assurés du lendemain. Son instinct ne l'égaré jamais : tant que les arbres boudent, tenez pour certain que les journées sereines, auxquelles les hommes se trompent, sont d'éphémères embellies — Puis, lorsque a sonné l'heure de* justes noces, il se produit une explosion de vie, d'une soudaineté et d'une violence incroyables ; la terre s'abandonne à des ivresses folles. En une semaine la campagne est verte, blanche, et rose.
JÔO CHAPITRE XXXIII
Bientôt après, avec ou sans la permission du calendrier, c'est l'Été qui règne, ayant pour premier ministre un soleil intraitable. Les indigènes vantent la fraîcheur des nuits, et la pluie bienfaisante que déversent les orages, si multipliés dans les montagnes voisines; mais ce luxe d'électricité n'est pas pour réjouir ceux dont le système musculaire laisse à désirer. — Avis aux touristes nerveux.