LE MONDE. — LES PLAISIRS
Si imparfaite que soit l'esquisse, comment se dispenser, quand on parle d'une capitale, de disserter sur ses plaisirs? Le plaisir n'est-il pas la fin dernière de l'homme civilisé, et dans une ville dénuée de théâtres, où le chercher en dehors de la vie de salon, et des frontières de ce qu'on appelle « le Monde »?
Surprendre un pays qui ressuscite, une ville qui naît est un régal peu ordinaire, moins friand toutefois que d'assister à l'éclosion d'une société sortie de ferments internationaux, aux métamorphoses successives des mœurs mondaines. Sofia a traversé l'ère du baccarat, l'ère de l'écarté, l'ère de la danse, l'ère des jeux innocents; chaque hiver a sa manière. J'ai vu le luxe germer, lever, grandir. Est-ce déjà le lux£< intelligent, expression d'un sensualisme réfléchi, ou n'est-ce encore que le nuage prétentieux, derrière
lequel se dérobe le dieu Argent ? Sous des déguisements divers, n'y a-t-il toujours que l'immortel mouton de Panurge, sevré de la vraie jouissance, c'est-à-dire de cette chose, essentiellement individuelle, qui répond à la nature d'un tempérament, à la force d'un appétit, à la pente d'un esprit ; ou bien a-t-on eu la fortune de ramasser, sur ce terrain neuf, une formule inédite des joies humaines? — Questions épineuses, que je ne me charge pas d'approfondir.
Dans l'âge d'or de la renaissance de Sofia, celui qui asseyait tous ses invités passait pour un boyard de dignité première. Des cartes vierges étaient un événement; un bon cuisinier posait mieux, dans le high life, son heureux maître que la sagesse d'un Salomon ou la science d'un Pic de la Mirandole. On se prêtait des chaises, des fauteuils, des tapis, des domestiques, des assiettes et des verres, tout enfin sauf de l'argent, ce qui est le signe d'une civilisation rudimentaire.
Détail inappréciable : on se prêtait même des vertus qu'on n'avait pas, tant les besoins mutuels avaient accumulé des trésors de bienveillance ; c'était l'Arcadie transportée au milieu des Balkans. L'adresse innée des femmes s'évertuait à créer des nids d'un aimable imprévu. Encore en petit nombre, elles n'étaient pas réduites à se disputer leurs adorateurs. On « polinait » sans doute en ce temps-là, mais candidement, comme devaient potiner les anges avant l'insurrection. N'avait-on pas imaginé de frustrer les nourrices et les militaires, en installant de petites parlotes sur les bancs du jardin municipal. Avec quelle grâce y bâillaient les jolies bouches
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dans un farniente semi-rural! Pouf un peu, on eût arpenté les allées, menant en laisse des brebis enrubannées.
Il n'y avait alors qu'un cercle, le cercle russe, exclusivement militaire et fermé aux profanes dans l'intervalle des soirées dansantes; nul prétexte ne pouvait donc distraire les beaux jeunes gens de leur culte envers les dames. L'affluence même des officiants les garantissait contre les périls d'une dévotion outrée. Les blonds surveillaient les bruns, les petits filaient les grands; la paix n'en était point troublée. On mettait en commun les déconvenues réciproques, et les maris s'endormaient, radieux, dans la galère conjugale. La fatalité conspirait pour eux : en l'absence d'une horloge publique, la fantaisie des montres prévenait la tentation des rendez- vous. Les montres marseillaises, toujours pressées, abattaient rondement leurs soixante minutes , les montres de Paris, un peu brouillonnes, cherchaient midi à quatorze heures ; les montres turques, fidèles au soleil, avançaient ou retardaient suivant la saison; chacune avait son heure, et le patriotisme lui interdisait de transiger. De quel droit, je vous prie, un chronomètre de Pétersbourg ou de Vienne eût-il morigéné un régulateur italien ou suisse?
Ce qu'une semblable anarchie enfantait de complications, on l'a pressenti : à l'heure où vous espériez recevoir un ministre, c'est le bottier qui frappait; — le pâtissier voisin avait promis un pâté chaud ; le café était avalé avant l'arrivée du pâté. — Dînait-on en ville? Tantôt on devançait la maîtresse de la maison
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en train de se coiffer, tantôt, des sous-sols consternés, montaient les parfums aigus d'une cuisine qui attend. Que de poulets ont paru sur la table, exténués d'avoir trop sauté 1 Que de lièvres connurent l'ennui au fond de la rôtissoire l Et, s'il n'y a pas eu de suicide de cuisiniers, c'est qu'aucun de ces artistes n'était Français.
Loin de moi l'intention de déprécier la pure enfance de la capitale bulgare; aussi dois-je avouer qu'elle se glorifiait d'un cadran solaire. Mais c'était une impertinence, les jours de pluie, et, par les t.mps clairs, bien primitif pour des Européens. De mauvais bruit couraient d'ailleurs sur la correction de son outillage, partant, sur la justesse de ses indications. Le scepticisme est un oreiller commode; on aima mieux douter que d'y aller voir, et le pauvre instrument méprisé se morfondit, sans autres visiteurs que les pierrots ou quelque vieux Schoptz en arrêt devant le mystère des signes cabalistiques.
Une autre invention eut meilleur succès : l'artillerie se rouillant dans les loisirs de la paix, on l'employa à sonner midi. Après avoir résisté au cadran muet, on eut foi au canon parce qu'il faisait du bruit. Les susceptibilités furent désarmées ; des montres de tous les calibres, émergeant de tous les goussets, rallièrent, bon gré mal gré, l'heure militaire. Le gouvernement respira, et l'Agence Havas put télégraphier à l'Europe angoissée : « Tordre règne à Sofia ».
Cependant tout n'était pas fini. Peu à peu, une succession de phénomènes sans précédent dévoya les esprits observateurs. Les Agents des grandes puis-
sances constatèrent avec stupeur que le jour et la nuit combinaient, à chacune de leurs rencontres, des arrangements en désaccord avec le calendrier et les traités. Le soleil contractait des habitudes si singulières que les coqs, le matin, les poules le soir, en étaient troublés; vers les derniers jours de juin il divaguait au point de chasser l'aube à la deuxième heure et de disparaître, avant six heures, derrière les Balkans. Une horloge française, qui s'obstinait dans sa recherche de midi à quatorze heures, fut tout étonnée de l'y trouver.
Le public s'émut et rechercha la cause de ces excentricités. Parmi le vulgaire, l'opinion s'accrédita que le .soleil vengeait son cadran. Les gens qui avaient été témoins, dans l'extrême nord, des particularités astronomiques de cette région, parlèrent à mots couverts de « l'influence russe », et il s'en fallut d'un cheveu que l'explication ne fît son chemin, car il est convenu que, dès qu'une chose va de travers en Bulgarie, la Sainte Russie est la coupable. Finalement, on s'aperçut que le canon, humilié d'être assimilé au sablier ou à l'hydroscope, se gaussait des habitants de Sofia. Mieux surveillé, il remplit mieux sa pacifique mission — on le croit du moins, ce qui revient au même.
Il importe de ne pas oublier que la plaine de Sofia est bouclée dans une ceinture de montagnes, qui la sépare du reste du monde. Les étrangers qu'on y interne, ressemblent donc terriblement à des prisonniers, et ce fait justifie les proportions attribuées'au plus médiocre incident, la curiosité qui palpitait au-
tour des nouveaux arrivants, l'espèce de tolérance et les intimités subites qu'engendre le sentiment d'une captivité partagée. Jamais salons ne furent plus hospitaliers ; pour en forcer la porte, pas n'était besoin de montrer patte blanche. De tous ceux qui tombaient des quatre points cardinaux, que savait-on ? Qu'ils étaient beaux ou laids, gais ou tristes, bêtes ou spirituels. On les accueillait pour le plat fin ou commun qu'ils apportaient au banquet, sans exiger des célibataires un certificat de bonne vie et mœurs, ni des époux un visa de monsieur le maire. Ces libérales allures sont le charme des sociétés cosmopolites ; c'en est aussi le danger. Il y a deux manières de pratiquer la sociabilité : ne tendre la main qu'à bon escient, et ne la retirer plus, ou se donner, le premier jour, pour se reprendre au second. L'une des méthodes fut peut-être trop négligée. Des reculades amenèrent des froissements, d'autant plus mortels qu'ils se produisirent dans le camp féminin ; mille petites passions assoupies relevèrent la tête, et la société de Sofia en vint à se disloquer. Les fragments ne se soudent désormais que sur le terrain neutre des réceptions officielles.
Ma lectrice — si j'ai l'heur d'en avoir une — demandera certainement quel rôle jouent, dans le « tout sofia », la dames bulgares. J'éprouve quelque embarras à répondre, ne pouvant procéder par voie de personnalités, et redoutant qu'une appréciation générale ait une couleur d'apparent dédain, qu'elle ne comporte pas.
De quoi est-il question? De peser avec de faux
poids, de mesurer avec de fausses mesures. Depuis le biberon jusqu'au mari, nos filles sont soumises à un entraînement minutieux, ayant pour but d'en extraire des « femmes du monde » — lisez : de les munir d'une quantité d'appendices, légers et frivoles comme des plumes d'oiseau. Si cette forme ailée recouvre des qualités solides, tant mieux ; on ne s'en préoccupe pas autrement. Or il convient de renverser les termes de la proposition pour avoir une notion exacte de l'éducation bulgare, moins apte à façonner des princesses de boudoir que des femmes d'intérieur. Comment s'étonner si de nos mondaines elles n'ont pas, toutes encore, cette science des riens, qui fait qu'un nœud de ruban, un bout de dentelle, un imperceptible bijou ajoutent à la toilette, un accent particulier; qu'une étoffe drapée d'une certaine façon, une broderie sur un meuble, une fleur dans une encoignure, quelques bibelots çà et là, transforment une pièce banale en une « coquille » très personnelle; qu'un mot lancé va droit au but comme une flèche envolée, et donne la sensation d'un coup bien frappé? — Pourquoi leur en vouloir, si quelques-unes d'entre elles n'ont pas appris, de ces inimitables artistes, la simplicité du maintien qui laisse au corps sa grâce, à l'esprit sa désinvolture ; si elles leur envient l'usage adroit de ce qu'on sait, l'alerte intuition de ce qu'on ne sait pas, et la pointe toujours aiguisée de cette coquetterie que Louis Ulbach a définie : « i'arome naturel de la vertu qui veut se faire aimer ? »
Les dames bulgares sont donc des filles d'Eve avant
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la pomme, Mais ayez patience ; la pomme est mûre et je gagerais qu'elles grillent d'y mordre, *— Suivez-les aux bals de la Cour : telle qui, l'an passé, entrait d'un air effarouché, roule d'aplomb sur ses hanches, rythmant savamment le frou-frou d'une traîne onduleuse. Ce que ces inventions encombrantes coûtent d'embarras aux gentils sous-lieutenants bulgares, encore novices à la manœuvre !
Apprenez en effet, Parisiens pétris \âe suffisance, que les réunions du palais ont l'éclat et l'étouffement de nos plus belles fêtes. Une vicomtesse de Renneville ou une Étincelle aurait à écrire une savante critique des toilettes qui parcourent toute la gradation des robes montantes, demi-montantes et décolletées. Les incorrections sont plus fréquentes que les extravagances, mais Tinitiation est rapide et le progrès soutenu. Chaque année, on récolte les fruits d'une étude approfondie du code de Worth et du catéchisme de la mode. Tandis que les robes s'allongent, les corsages s'échancrent, et les Bulgares de la vieille roche lèvent les bras au ciel qui n'en a cure.
Un grand bal, dans les grandes capitales, est une agence d'informations et la bourse des ambitieux ; à Sofia, c'est un joyeux congrès où les hommes politiques s'essaient aux exercices parlementaires, s'étreignant les mains après s'être injuriés à la Chambre, et s'accordant à merveille pour livrer au buffet de rudes assauts; ingénieux moyen — lorsqu'on est chez le « Maitre » — de rattraper quelque chose de la liste civile. Mais n'est-ce pas aussi, comme partout, la
foire aux amours — légitimes et illégitimes — le rêve des jeunes filles et l'espoir des mères ? un malheur est si vite arrivé. Parmi tant d'impétueux valseurs n'y en a-t-il pas un qui trébuchera dans le piège de deux beaux yeux ? — car les yeux sont vraiment beaux.
Mon devoir de chroniqueur véridique m'oblige à confesser que le sexe laid est en déplorable abondance dans la colonie étrangère ; la jeune fille y fait prime. Aussi, frères, oncles, cousins, ont eu déjà l'idée d'une importation de sœurs, de nièces, de cousines, en vue de les marier. Sitôt qu'un adulte soulève une portière, le chœur des Marguerites se prend à chanter en sourdine :
Je voudrais bien savoir quel est ce beau jeune homme Et combien on lui donne...
La rime meurt de faim, mais le sentiment est si impérieux que cette version s'impose. Des trappes ont été placées dans tous les coins, à l'adresse des petits jeunes gens. Las ! ils sont très malins, de nos jours, les petits jeunes gens. On jacasse, on rit, on flirte ; les romans se nouent, mais combien difficile à dénouer ! le dernier chapitre :
elle. — Tu m'aimes ?
lui. — Je t'aime.
le père (vivement). — Vous aimez, donc vous épousez ?
lui (avec ivresse). — Ah I mais non.
A Sofia, l'amour du plaisir l'emporte sur la rigueur des convenances ; les dames, voire les jeunes filles, sous l'égide d'une mère ou d'un mari, bravent, jusque
dans leur antre, les vils célibataires. Honni soit qui mal y pense ; l'air n'est pas plus irrespirable chez eux qu'ailleurs. La cigarette règne en maîtresse sur les confins de l'orient. Bien que reléguée dans une salle de fumigation spéciale, on lui octroie certaines franchises, et son parfum ne rebute pas toujours les narines délicates ; quelques dames bulgares, russes ou tchèques, se permettent — ouvertement ou non — cette innocente distraction.
Avec l'élargissement des « immeubles », l'épidémie de la danse a sévi. On danse au piano, soit avec le concours des intéressés, soit en employant un salarié qu'on nomme « le tapeur». Dans les grandes circonstances, on a recours à la musique militaire ou à l'un de ces orchestres, en majorité féminins, qui pullulent dans la région du Danube et franchissent les Balkans, depuis que Sofia se hausse aux façons de Babylone. Voici le croquis, sur nature, d'un de ces orphéons nomades :
Qu'on se figure une troupe de onze personnes : deux hommes, une femme d'âge mûr, et huit filles échelonnées entre dix et vingt ans — le père, brun, d'une correction de gentleman — l'associé, frère ou... ami, glorieux de son front exagéré d'homme de génie ou d'idiot — la mère, grasse et reposée dans son impassibilité de poulinière en retraite — puis une collection de tètes présentant un spécimen de tous les blonds ; dans les yeux, un mélange de tous les bleus, de tous les jaunes et de tous les gris ; au milieu des visages, une exhibition de tous les nez à la chien. — Pas jolies, jolies, mais d'une fraîcheur blanche, avec
je ne sais quel air intéressant de petites bêtes tranquilles et douces. — L'aînée tracasse le manche d'une contrebasse gigantesque ; les deux petites cultivent le triangle et le tambourin ; les autres raclent des violons, à l'exception de la mère qui joue de la flûte avec un réel talent. La musique est bonne, et le répertoire inépuisable, mais cela marche automatiquement, sans brio, sans aucune de ces aUaques tziganes, d'une virtuosité inouïe, qui entament la chair comme une vrille et vous arrachent l'âme.
A la place de ces huit pâlottes, mettez huit fillettes françaises. Parquez-les dans une pièce ouverte sur des salons brillants, où circulent des femmes parées, des jeunes hommes galamment tournés et un prince très beau. En vain les aurez-vous attachées à des violons ou à des contrebasses ; un courant électrique fonctionnera bientôt entre l'orchestre et les salles de bal ; des sourires provocants voltigeront sur toutes ces lèvres ; les dents mignonnes se démasqueront ; les petits pieds pousseront des reconnaissances par delà les jupes; les yeux seront des canons chargés à mitraille. Pendant les entr'actes, une stratégie savante conduira plus d'un minois effronté dans l'embrasure des portes, et le diable s'en mêlant — il s'en mêle toujours — au chant du coq, il aura écrit la préface d'une demi- douzaine de romans d'une heure.
Il n'en est pas de même ici. A mesure qu'on approche de l'Orient, on retrouve dans le cervelet de la femme une notion obscurcie chez les Françaises : celle des distances sociales, et une méconnaissance graduelle de la supériorité dont elles ont pleine con-
science à Quimper-Corentin, et à Carpentras, aussi bien qu'à Paris, Je ne prétends pas que cette supériorité soit toujours affichée ; par science ou par instinct on la dissimule, mais elle existe et dénote un état social perfectionné.,, pas meilleur qu'un autre.
Le goût de la musique est assez répandu ; on organise, en faveur d'œuvres de charité, des concerts très honorables. La diplomatie, — conservatoire de toutes les aptitudes — a révélé des sujets de premier ordre dans le jeu des charades; on s'est même élevé jusqu'à la comédie de société, mais des causes difficiles à analyser ont tué ce divertissement dans l'œuf, Il n'a persisté que dans le monde russe.
Sous une forme plus enfantine, l'art dramatique se manifeste périodiquement à l'école israélite ; des petits juifs, aux pieds crottés, déclament les tragédies de Racine, L'école française des filles soutient la concurrence et répète, chaque année, pour la distribution des prix, un ou deux drames à effet. Les parents, de nationalité variée, exultent en écoutant leurs progénitures débiter, sous les traits de Marie Stuart, d'ÉHsa<beth, et de dames extrêmement titrées de la cour d'Angleterre, d'attendrissantes tirades, avec un aplomb de race et — particularité piquante — » avec Ya$$ent du pur marseillais. Est-ce que les Méridio*naux, qui déjà ont envahi Paris, seraient en train de conquérir le monde ?
Je n'ai jamais entendu, sans une secrète émotion, le français résonner à mes oreilles, si loin de la patrie. Que la prononciation soit provençale, auvergnate ou normande, il est utile que notre langue soit apprise à
l'étranger, non pour la satisfaction d'un vain sentimentalisme, mais pour des motifs plus graves d'intérêt politique, et même, d'intérêt commercial. La communauté de langage est le véhicule le plus naturel de la propagation d'influence et des relations d'affaires. Les Anglais l'ont compris. Ils travaillent énergiquement à nous déposséder, en Orient, d'un privilège qui date des croisades ; ils ont couvert de leurs écoles la Palestine et la Syrie ; à Chypre ils tendent — ce qu'ils feront demain en Egypte — à éliminer des emplois publics ceux qui ne parlent pas leur seul idiome. D'autre part, l'Italie dégagera, un jour ou l'autre, de notre protectorat, ses nombreux missionnaires du Levant.
Le moment serait donc mal choisi de renier les religieux à qui nous devons la diffusion du français dans la Méditerranée ; il serait, au contraire, tout à fait opportun, pour semer dans la presqu'île des Balkans les germes d'une influence pacifique, qu'il ne dépend que de nous d'asseoir. Mais ce moment psychologique sera court. L'Autriche, désireuse de vulgariser l'allemand dans la Principauté, y est efficacement aidée, en l'état actuel des communications, par l'immigration de ses nationaux, et par le courant d'importation de Vienne à Sofia. Elle rendra, en peu d'années impraticable, une lutte aujourd'hui possible. L'enfant bulgare témoigne d'une préférence indéniable pour le français, et le père incline ses sympathies du côté d'une nation, pour lui inoffensive, dont les intérêts, conformes aux siens, ne revêtent pas un carac-
tère de nature à léser, inquiéter même, les autres puissances (i).
— Au point où il est parvenu, le monde de Sofia traite d'égal à égal avec l'Europe civilisée. Il a expérimenté les finesses des dîners intimes, les splendeurs des festins d'apparat, les sensualités plus grisantes des soupers mouillés de Champagne, les belles folies des bals costumés, les péripéties des batailles de dames, le steeple-chase des rivalités d'amour-propre; il a inscrit à son actif un duel équivoque, et un suicide certain. Il aspire, désormais, à tous les genres de succès.
J'aurais bien mal réussi à donner la note juste de ce milieu exotique, s'il était besoin d'insister sur le trait qui assure son originalité : j'entends cette camaraderie courtoise, particulière au noyau d'étrangers qu'on est en droit d'appeler les initiateurs de la vie élégante en Bulgarie. Les récentes velléités d'ostracisme ont plutôt resserré sa cohésion. Je ne prétends point que, dans l'église mère, il ne s'est pas formé des diminutifs de chapelles, mais tous les fidèles communient à la même table, sous les espèces du five o'clock tea. Que des bipèdes, comme vous et moi, se rencontrent, plusieurs fois chaque jour, avec un plaisir sans
(1) Le « moment psychologique » a été encore plus court, et la susceptibilité de l'Autriche plus ombrageuse que je ne le prévoyais. Depuis mon retour en France, les Pères de l'Assomption, qui dirigeaient une école française de garçons, ont dû quitter Sofia, « parce qu'ils faisaient obstacle à propagande autrichienne. » L'élément français n'est plus représenté que par l'école des filles, tenue par des Sœurs de l'Apparition.
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cesse renaissant, n'est-ce pas une nouveauté hardie,, presque un miracle ?
J'ai dit : « plusieurs fois chaque jour », C'est qu'en effet, les voluptés du soir ne contiennent pas tout le programme du fortuné viveur de Sofia; le grand air a aussi ses réjouissances. L'hiver : le traînage et le patinage. A l'origine, on glissait, coram populo, sur la première glace venue. Depuis, un club s'est réuni; on a loué, inondé et enclos un terrain, à la plus grande gloire des dames russes, les premières patineuses du monde. — L'été, la gentry n'a que l'embarras du choix entre le croket, le lawn-tennis, les promenades à cheval, le tir aux pigeons... de verre, et par-dessus tout les pique-nique, quand un pionnier intrépide a signalé, dans les environs de Sofia, un arbre assez sérieux pour servir de parasol.
La chasse mériterait une mention spéciale. Le prince Alexandre, cavalier hors ligne, n'aime que la chasse à courre, dont les lendemains sont des jours d'anéantissement pour ceux à qui échoit le périlleux honneur d'accompagner Son Altesse. Les sujets ont la ressource de la chasse au chien d'arrêt. La perdrix grise se méfie dans cette plaine facile à battre; les coteaux conservent quelques perdrix rouges, mais le gibier le plus abondant est sans contredit le le vre; en maint parage, on en fait de véritables hécatombes. Au marais de Koumanitza, les oiseaux d'eau pullulent. Le passage des bécasses, très inégal d'une année à l'autre, dure peu, le pays déboisé offrant peu d'abris. A l'automne, des ours bruns, de haute taille, élisent domicile sur les ressauts inférieurs du Vitosch
pour s'engraisser de maïs, en prévision des abstinences hivernales. Le paysan, familiarisé avec tous les genres de pillage, tolère ces hôtes gourmands, cependant il concourt avec zèle (moyennant finance) aux traques organisées par les étrangers. C'est un sport attrayant, moins dangereux qu'on le supposerait, et praticable à une faible distance de la capitale (de 20 à 30 kilomètres. Dans les Balkans, — du côté de Guintzi, — vit une espèce, plus petite, d'ours noirs; mais elle est déjà hors de la sphère d'action normale de l'habitant de Sofia. De même les cerfs, les chevreuils, les chamois... L'état des chemins et l'absence de gîtes compliquent les difficultés du déplacement et font de ces chasses, rarement entreprises, des expéditions inconciliables avec les ressources d'un Nemord isolé ou amoureux de ses aises.
Souvent, lorsque la neige a repris possession de son empire, des voitures à quatre chevaux, pleines de gens emmitouflés, galopent à outrance sur la route de Constantinople. La guerre est déclarée aux loups par l'aréopage diplomatique, travesti sous les costumes les moins officiels ; les jeunes sont partis, la veille, pour préparer la bataille, et recruter les rabatteurs au village de Yéni-Han, Le terrain de chasse se compose d'une série de mamelons peuplés d'épais taillis; douze ou quinze fusils, convenablement espacés, suffisent à garder la ligne de tir» En général, des loups rusés on n'aperçoit que les traces ; on se venge bellement aux dépens des lièvres et des renards, qui s'affolent sous les pas d'une trentaine de paysans bien gorgés. Peu de battues sont sans résultat et
une douce gaieté dilate les cœurs, personne ne s'avouant qu'il exerce le métier des détrousseurs de la forêt de Bondy.
Dirai-je un mot des fêtes publiques? ce sera bientôt fait, car la mise en scène est toujours la même, et assez sommaire, si j'en excepte la soirée qui clôt chaque année, à Kniajévo,les manœuvres militaires, et qui ne rentre pas strictement dans la catégorie des fêtes publiques, puisqu'on n'y est reçu qu'avec un billet d'invitation. Là du moins, le décor ne manque pas de grandeur, malgré la rusticité d'une salle construite en planches. Des tapis et des faisceaux d'armes dissimulent la nudité des murailles, et les tables en sapin, habillées de nappes blanches, ploient sous le fardeau d'un souper "pantagruélique. Mais le véritable spectacle est à l'extérieur, dans le vaste camp : des guirlandes de verres de couleur dessinent les allées ; des feux d'artifice éclairent de lueurs intermittentes les files régulières des tentes, et les rangs serrés des droujinas, pendant que les sonorités de six cents instruments alternent avec les hurrahs de quinze mille soldats.
La plupart des solennités commémoratives sont des fêtes de plein air : Devant la grille du palais s'étend une petite place, au milieu de laquelle on a planté huit mâts garnis de feuillages et pavoises de drapeaux aux couleurs nationales — blanc, vert, rouge — disposées horizontalement. Ces mâts limitent le périmètre d'une estrade qu'ombragent quelques sapins fraîchement coupés. C'est là que sera célébré l'office
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religieux. — La moindre démonstration .a pour principal acteur le clergé.
Sur la place, l'infanterie s'est formée en carré ; l'artillerie s'aligne le long du jardin. Dans l'enceinte réservée, parade cette élite qu'on nomme, à Paris, « les habitués des premières ». Quelques politiciens et les hauts fonctionnaires, les ministres d'hier, d'aujourd'hui et de demain, flânent avec cette nonchalance qu'affecte volontiers le Bulgare, et ce mépris de la tenue qui ne lui est pas étrangère ; on ne voit que paletots, chapeaux ronds et bonnets de fourrure.
Les tambours battent aux champs. Le souverain sort du palais, escorté de son état-major, et passe rapidement la revue des troupes. Le clergé arrive, bannières en tète. Lorsqu'on a récité les prières et chanté l'office, le métropolitain, ayant à sa droite le prince découvert, parcourt l'intérieur du carré en aspergeant d'eau bénite les soldats qui se signent. Le canon tonne, l'armée défile, — et c'est fini.
Dans les cérémonies publiques, — principalement celles qui consacrent les souvenirs d'un peuple, — l'intérêt, pour le philosophe, n'est pas sur la scène, mais parmi la foule. Or, en Bulgarie, la foule fait à peu près défaut en ces solennelles occasions. S'il y a une date chère entre toutes, au citoyen sofiote, c'est apparemment celle du traité de San-Stefano, puisque cette date marque l'anniversaire de l'émancipation... partielle de son pays. Sur les quatre ou cinq cents indigènes que le désœuvrement rassemble, ce jour-là, autour du cortège officiel, je n'en ai pas noté dix qui eussent la mine de s'en douter.
La répétition trop fréquente du même cérémonial les a-t-elle blasés? ou bien doit-on admettre que la vibration patriotique n'existe pas encore ?
Je ne voudrais pas me prononcer à la légère, et cette question est de celles qu'il vaut mieux ne point essayer de trancher. J'ai trop vécu au milieu des Bulgares pour ignorer combien il serait injuste de juger, avec nos idées et nos sentiments, des gens qui nous ressemblent si peu, qui, n'ayant pas encore leurs franches coudées, poussent jusqu'au génie la circonspection, le mutisme, l'entêtement des longs espoirs, et, réfractaires à nos enthousiasmes d'un jour, fêtent la proie, dédaignent l'ombre. Mais je sais aussi que, parmi les hommes voués à la politique, quelques-uns pratiquent cette science sous sa forme la plus desséchante et la plus personnelle, et que leur tempérament n'autorise pas toujours à rejeter sans hésitation la seconde hypothèse.
Dans les premiers temps de son séjour en Bulgarie, le nouveau souverain visita Nicopoli. Un jeune garçon venait de réciter, en l'honneur de Son Altesse, un compliment en vers qu'il termina par le cri de : « Vive la Constitution! » — « Pourquoi, dit le prince en souriant, ne pas crier : Vive la Patrie I »