CHAPITRE IV
Au Haricot, — Cadavres et corbeaux. — Le Bois des Zouaves. — Séjour prolongé. — Le caporal Laurençot. — Conseil de guerre. — Le mort avertisseur.
— Aux 500 mètres. — La salve. — Hallucination et cafard. — Retour à Bouzy. — Anecdotes et portraits.
Froid sec ; route ferme et sonore ; les tranchées ne sont qu'à quelques centaines de mètres ; la marche ne sera pas longue : c'est assez pour être heureux.
Mais où donc peut-on bien aller ? On a traversé Pru.. ., la voie ferrée ; un bois de sapins ; défilé, en tirailleurs, par terrain découvert, et voilà que l'on circule, depuis deux interminables heures, dans des boyaux tellement étroits que les sacs heurtent les deux bords des parapets. Grant reconnaît le secteur ; il Ta parcouru, l'avant veille, en accompagnant le sergent Gelmini blessé.
D^un abri de mitrailleuses abandonné, sortent Blondell et deux de ses brancardiers :
— Sale secteur que le Haricot ! Mais on ne reste que deux jours. — Et, indiquant le trou dont il sort : — Voilà où tu pourras te reposer.
si tu ne crains pas trop les souris et les rats !
L'aube se lèye. Tout soudain, une série de salves d'artillerie ; et au-dessus du Bois des Zouaves, dont se précisent, dans la lumière naissante, les troncs brisés et les rameaux déchiquetés, apparaissent les jolis flocons blancs des fusants français. La flamme dorée de Téclatement est éblouissante comme un éclair, dans le demi-jour bleuâtre.
Dès l'arrivée, tous les hommes aux créneaux. Le Haricot et le Bois des Zouaves forment un saillant convoité. Le long des parapets, des tombes. Sur les planchettes des croix, les noms sont déjà effacés. Des képis moisis indiquent le numéro des régiments qui ont tenu le secteur. Parfois, près des croix, goulot en terre, sont plantées des bouteilles dans lesquelles se voient les papiers de celui qui est là... Devant les fils de fer, une rangée de cadavres en pantalons rouges, tombés au cours d'une attaque. La face de l'un d'eux, toute noire, est tournée vers les lignes françaises. D'autres morts sont accroupis derrière des tas d'herbes sèches : des morts à genoux. D'autres sont étendus de toute leur longueur. Impossible de regarder par les créneaux sans voir nos morts !
Une moitié du Bois des Zouaves est allemande, la seconde est française. Entre les lignes éloignées de trente mètres, toute une zone de la forêt est à terre. On se mitraille, sans répit, à travers ce noir entassement de troncs et de rameaux qui gisent
5 les uns contre les autres. Pour se garantir ombardements : des abris creusés à 10 m. de ndeur, dans la craie.
is à côté, au Haricot, c'est la marne, la boue ise, le terrain labouré, jadis, friable, sans stance. Un sale secteur! Deux sections sont irde aux créneaux et aux postes d'écoute^, mt que les deux autres se reposent ou tramt. Pour se reposer: un couloir recouvert anches et de terre. Le moindre éclat, une transpercent ce toit. Les hommes s'accrouit sur deux lignes, se faisant vis-à-vis^ les IX embarrassés dans ceux des camarades asi face. Quand le tir de Tartillerie allemande op précis, on se réfugie dans les boyaux, et f allonge. Bien des hommes sont touchés, la irt à la tête. Un d'eux^ Amar, a la face erae. Dans la bouillie rouge de ses joues, deux !S rondes et noires : ses yeux. Le même obus 'autres victimes. Le boyau est plein de sang ecouvre la neige qui se met à tomber.
5 corbeaux dansent grotesquement auprès idavres ensevelis. Les vols d'étourneaux ensent les tranchées ; des perdreaux se pournt, en gloussant, en haut des parapets. Le line en tue quelques-uns avec son revolver.
5s ces bêtes courent sur la plaine, elles s'é-^ it dans les réseaux de fils de fer, comme des ihes dans une gigantesque toile d'araignée
noire, tendue contre un mur blanc. Elles n'ont pas peur; elles savent que, cette année, les coups de fusil ne leur sont pas destinés.
Le quatrième jour écoulé, la compagnie ne part pas. Le commandant du secteur a fait demander au capitaine si les hommes pouvaient tenir quelques jours encore, afin de terminer les travaux ; et le capitaine a répondu affirmativement.
— C'est pas pour rien qu'on est la compagnie électrique !
Le général Pein, commandant la brigade, vient chaque matin rendre visite à ses Légionnaires terrassiers, et leur distribue des paquets de tabac d'Algérie.
Un mineur russe a creusé, à lui tout seul, un puits de 10 m. de profondeur. L^eau excellente est abondante.
Voici qu'un fragment de tranchée vole en l'air. On croit à Texplosion d'une mine. De nouveau, .la terre tremble. Un sergent d'infanterie, attaché -comme artificier au secteur du Haricot, donne des renseignements: c'est un « minenwerfer >j. Les engins de tranchées, crapouillots, canons-revolvers, grenades, commencent à apparaître. Cela excite bien un peu la curiosité, mais les journées n'en sont pas^moins interminables. Les hommes crèvent de fatigue et de sommeil. Les cuisines sont à 3 h. delmarche ; la soupe, le ragoût, le café