‹ En campagne avec la Légion étrangèreChapitre 12 sur 33 · EN CAMPAGNE AVEC LA U · texte numérisé non relu

EN CAMPAGNE AVEC LA U

arrivent glacés. Rien pour le gent Charles, lui-même, est

— Ah ! j'en ai gros sur L t-il, à tout bout de champ.

Dans sa demi-section, se venu, le caporal Laurençot, française. C'est un grand gi tive, visage net, regard loya énergiques, type réussi de ce pellent « a good looking fe] aatre bataillon ; il a fait, si son commandant, un mois a sous-officiers, avec d'anciens il a été envoyé, sans que l'c bataillon D. où ses galons d les attend, et accomplit son train et une belle humeur le sergent Charles :

— Ah ! vous Tavez, le mor Et, emphatique :

— Vous aussi, vous êtes €

— Sergent, je suis un bon s'ennuyer !

Son escouade et sa section a « attaqué » avec son ex-bal qui sont devant les tranchées, Près d'un de ces cadavres, i fanion blanc et noir, planté, ] des patrouilleurs allemands.

drapeau, et, si possible, on identifiera les cadavres. A l'aube, comme Laurençotet un sergent français du secteur voisin posent la main sur une des carcasses en uniforme, une sonnerie retentit qui déclenche, automatiquement, semblet-il, un furieux tir de mitrailleuses. On ramène le fanion, mais on laisse les morts à leur fonction de bouton d'avertisseur électrique.

Dans le conseil de guerre qui se réunit^ quand l'occasion le permet, chez le sergent Charles, on écoute attentivement le caporal Laurençot, car, comme le déclarent ses hommes :

— Oui, il a attaqué... il sait ce que sait... il peut causer !

Depuis quelque temps, il n'est plus question de « continuer la victoire de la Marne » ; on ne parle plus du grand mouvement en avant qui doit ramener les Allemands sur leurs frontières. Les plus épais se rendent compte de ce que sera la guerre.

— Certes, on avancera, mais comme aux Marquises, à la pelle et à la pioche !

Partout s'aménagent de solides tranchées, se creusent des abris, s'édifient des blockhaus, s'établissent des lignes de télégraphe et de téléphone. Les plaques de blindage, les rondins, les pontrrs, les sacs de ciment s'amoncellent dans les magasins. On distribue des sabots et des peaux de mouton, des tricots et des pa>S3-montagnes.

— L'offensive est pour le printemps, les journaux ne le cachent pas...

— Attendons le printemps !

Un Espagnol fredonne :

C'est le Printemps, c'est l'éveil, C'est l'amour, maître des choses !

avec un effroyable accent.

— Si c'est pas malheureux d'entendre écorcher le français, comme ça !

— lo no siou pas de Paris, sergent Charles !

— Va donc, ballot !

Tapotant sur sa caisse, le petit lambour Leski — un négriot fervent catholique, élevé par les Pères blancs de Carthage — murmure :

Travaja la mouquôre, Travaja bono...

tandis que, dans un coin, lesi Russes écoutent, sourient et ne se mêlent à la conversation que quand on les interroge. Ils sont tristes de ne pouvoir chanter. Un de leurs compatriotes influents, Martinoff, a été évacué ; il s'est abîmé Toeil droit. Ils attendent la visite que leur fait Mitelman, tous les deux jours.

Après avoir constaté que les mêmes noms de localités revenaient perpétuellement dans les communiqués, ce qui signifiait, sans doute, que

les positions ne s'enlevaient pas de vive force, comme autrefois, les membres du conseil de guerre permanent de la D' déclarèrent que jamais on ne délogerait les Allemands des pentes où ils s'étaient accrochés, et qu'ils décamperaient, d'eux-mêmes, par la force des choses^ un beau matin ! Personne ne put jamais expliquer ce qu'il entendait par ces mots « la force des choses », et le sergent Charles s'écria :

— Nous sommes tous des ballots ! Nous n'avons pas à comprendre, mais à obéir. JofFre sait ce qu'il doit faire ! Si on doit rester ici jusqu'à la Saint-Galmier, on y restera. Un point, c'est tout.

Ordre de départ. Enfin !

— Ne vous réjouissez pas, on glisse à côté...

— Non, mais, ils le salissent, le métier !

On grogne, en roulant les couvertures :

— Comment ! Après 10 jours aux « Marquises »

sans sommeil, sous la flotte...

— ... on nous fout 8 jours de soi-disant repos au « Canal » dans la boue...

— ... et après ça, on s'applique 8 jours au « Haricot », là ousque les autres ne font que 48 heures...

— ... et les 8 jours tirés, on va à côté...

— Oh ! c'est bien la Légion !

— C'est le marche ou crève !...

*- On marchera, et on ne crèvera pas I Avez* vous fini dôràier, tas de ballots !

LÉaiON ÉTRAMQÂRk 10

Effectivement on marche, et avec le sourire encore ; et, par délicate aurore gris bleu, la compagnie devient locataire de « Touvrage des 500 mètres, »

— Endroit parfaitement paisible. Pas un obus, depuis une semaine, affirme-t-on.

Pour se reposer, trois abris. Chacun d'eux contiendrait difficilement 40 hommes; il s'agit de s'y loger 54. On s'empile les uns sur les autres. Les sacs et les musettes, les couvertures et les toiles de tente, les fusils et les baïonnettes, les gamelles et les marmites occupent plus de place que les hommes. Impossible de marcher sans écraser une main, une jambe ou un pied ; sans s'embarrasser dans des. courroies. Par exemple, on peut parler à haute voix ; on s'injurie avec délice, avec lyrisme, en russe, en parigot, en espagnol, en italien, en arabe et en anglais ! On se rattrape des huit jours du « Haricot. »

~ Mais ce n'est pas encore ici que l'on connaîtra le bonheur I

Cependant, il est permis d'aller à 1 k. en arrière, pour allumer des braseros dans des tranchées délaissées. On mangera chaud, on dormira sans claquer des dents.

Le soleil ! gai compagnon qui ramène la joie dans r&me ; et sur la terre, le dégel et la boue ! Les capotes mouillées sont étendues le long des 'pi,a.r,apets et offertes aux chauds rayons.

Voilà la soupe : on déjeunera dehors. Le brouillard se dissipe... et, tout à coup, en plein dans le boyau, six obus tombent et éclatent ! six sacrés 88 autrichien, que Ton n'entend pas arriver 1

— Pour un endroit tranquille, c'est un endroit tranquille !

Nouvelle salve encore mieux dirigée que la première :

— Tout le monde dedans !

On obéit, mais un obus d^une troisième salve pénètre dans Tabri, éclate au-dessus de la tète de Grant ; le culot lui arrache le pain de Tescouade qu^il tenait sous son bras, blesse ses quatre voisins, démolit le toit qui s'effondre et incendie les rondins et la paille.

— Tout le monde dehors !

— Pour un endroit tranquille,..

— C'est un endroit tranquille !

Grant et deux de ses camarades, aveuglés par la fumée et la flamme, les oreilles tintantes^ assommés par une masse de terre et de bois, éteignent l'incendie avec le vin, la soupe et le café.

— Pour aujourd'hui, on se serrera la ceinture, en guise de repas !

On s'occupe des blessés ; bras et jambes cassés ; shrapnells dans le dos. Pansements sommaires ; et en route, sur des brancards, pour le poste de secours... et l'hôpital.

— ' Et de cinq qui en ont fini avec la guerre !

Le bombardement continue^ violent, d'une précision extraordinaire.

— Ça s'annonce bien!

Soudain, le capitaine Junot crie:

— Voulez-vous bien m'enlever ces capotes, nom de Dieu ! A-t-on idée d'une bêtise pareille !

Les hommes, sans réfléchir, les avaient alignées sur le parapet, face aux Allemands. Elles se détachaient, bien visibles, en noir, sur la craie blanche.

— Le boyau est repéré, maintenant.

— Bandes de vaches ! Ils voient tout !

— La compagnie est enguignée I

Au début de l'après-midi, les nuages s'amoncellent. Pour changer, c'est la pluie. Et, sous Taverse, comme aux « Marquises »^ comme au « Haricot », il faut travailler ; établir une communication avec les secondes lignes ; réparer le gourbi effondré ; augmenter, sur les deux autres, la couche de terre. En avant ! A la pelle et à la pioche ! Deux sections de 6 h. du soir à minuit ; deux sections de minuit à 6 h. du matin.

— Si ça continue, la compagnie sera crevée dans une semaine !

Le manque de sommeil, la fatigue exaspèrent les hommes. Avec un ensemble merveilleux, les Espagnols se « font porter malade. » Le lieutenant Geccaldi ne sévit pas. Il avoue que sa section a donné tout ce qu'elle peut donner! Les

AUX TRàNCHÉES, EN CHAMPAGNE 149

Russes, par contre, travaillent sans murmurer ; mais ils ont d'étranges accès de gaîté, suivis de prostration. Pour la première fois, ils parlent de leur pays, de leur vie familiale ; puis ils restent les yeux grand'ouverts, le regard lointain.

On meurt de sommeil, mais nul ne peut plus dormir.

Parées nuits d'insomnie, il est dangereux d'être torturé par les rats.

Ce sont les rats qui ont chassé Grant de Tabri. Il a senti la queue d'une de ces affreuses bétes sur sa figure, et il a bondi, hors de son trou, comme un insensé ! Il va, droit devant lui, avec la sensation désespérante que jamais plus, jamais plus ! il ne pourra dormir... parce que toujours il y aura des rats ! Il s^entend parodier la phrase de Macbeth :

Les rats ont tué le sommeil !

Et il se prend à ce jeu I Le rat qui le narguait, tantôt, blotti entre deux rondins, lui apparaît, avec ses yeux noirs, sa gueule remuante, comme agitée par un tic. Et Grant s'aperçoit qu'il imite, malgré lui, le frétillement de la gueule du rat. Jamais il ne se débarrassera de ce tic. Il aura une bouche semblable à la gueule d'un rat... Et les rats^ alors, ne Tempécheront plus de dormir, ne lui feront plus peur ! Il pense : « Non, mais je deviens fou ; je voudrais dormir ! » Un instant, il

s'allonge par terre. Le froid le remet sur ses pieds.

« Cet obus qui m'a éclaté dans les oreilles, cet écroulement de terre m'ont abruti ! Pas possible !... Mais comment dormir?... » — Il est exalté par une sorte de colère, de désespoir ; une irritation inconnue jusqu'alors.

« En finir ! Crever !» — Il a Timpression d'avoir une pile électrique dans la nuque ; une pile qui déchargerait des courants glacés dans sa colonne vertébrale, ses jambes et ses bras !

Il revoit les cadavres près du Bois des Zouaves ; il se demande si les rats peuvent ronger la cervelle d^un homme endormi ! 11 veut chasser ces idées ; il veut se libérer de ces Images. Mais elles sont en lui, se nourrissent de lui! 11 les sent, dans l'intérieur de son crâne, comme il sent contre ses oreilles le contact laineux de son passemontagne ; comme il sent, sur sa poitrine et son ventre, les chatouilles des poux!...

Par un escalier creusé dans la banquette de tir, il monte sur le terrain. Des balles sifflent. Il se promène, il erre, parfaitement halluciné. Un appel :

— Bonsoir, Grant !

— Qui est là?

C'est un de ses camarades russes. Il est assis dans un paquet d'herbes.

— Je ne peux plus dormir, Grant ! C'est horrible... Et ces rats !.. Ces rats qui pullulent...

--Ah ! VOUS aussi ! Les rats... Mais les balles sifflent, ici...

— C'est bien pour cela ! Ah ! Grant, une balle... Et mourir !

— Vous aussi, vous voudriez en finir?... —répète Grant, soulagé par la pensée qu'il n'est pas le seul à se débattre contre des choses inconnues, engendrées par Tinsomnie et la fatigue.

Tout au fond de lui-même, le Russe se livre à des réflexions identiques .'

— J'ignore ce qui se passe en moi...

— Un peu de fatigue... Tinsomnie.*.

— Peut-être ! Je suis heureux de vous rencontrer, Grant... Je broyais du noir... je... je... et...

11 se met à pleurer :

— C'est bête !

Sa crise de larmes est courte.

— Redescendons dans le boyau, — propose Grant, — ce serait stupide... ce serait indigne de nous... de se faire amocher pour rien 1

— Vous avez raison !

Ils s'accoudent à la banquette de tir.

— L'admirable paysage, dit le Russe.

— Quel est votre métier?

— Peintre.

La nuit est féerique : gelée blanche ; brume aux couleurs d'arc-en-ciel, sous la lune naissante... et, à cet instant même, calme absolu sur la plaine scintillante de givre.

182 EN càm^a6Nb avec la l^

Soudain^ dans le silence, i hurle à la mort.

— C'est peut-être le chien i lin »...

— Non, — dit Grant, — Rai C'est un bon patrouilleur. Ce qui crie... un animal affolé.

— Comme nous...

Et^ de nouveau, le chien a c'est le silence..., le flou flou ^ viennent de loin... et labisi la Champagne pouilleuse, à 1

Au détour du boyau, une î l'arme & la bretelle :

— Qu'est-ce que vous fouti

— C'est toi, Ostache ?

— Tiens, Grant ! Je suis d( poste d'écoute...

— Qui est de garde ?

— Laurençot.

— Je t'accompagne.

Grand serre la main de son

suit son sergen .

— Ouf ! — lui dit-il, — n viens d'avoir un sacré momen

— Tiens, un peu de tacco !

est procuré un litre.

Discrètement, Grant en ava

— Bois donc... quoi? En v

kV% TRANCttÉE^y EN CHAMPAGNE 183

Le sergent remplit le quart de Grant :

— Bois... Tu as la fièvre... On va au repos à Bouzy, le secrétaire du capitaine a copié Tordre.

— Ça colle !,.. Quand part-on ?

— Après demain !

Et tout ragaillardi par le « petit coup de gniole », Grant voit se lever Taurore au poste d'écoute.

... Enfin, au repos I Je suis lavé I Que dis-je, j'ai pris un bain dans une cuve. La location de cette cuve, pour 30 minutes, 2 brocs d'eau chaude et 2 d'eau froide, m'ont coûté 3 fr. 50 1 C'est pour rien ! Je suis rasé ; propre des pieds à la tète I J'ai couché dans un lit, avec des draps, des couvertures et un édredon ; un petit lit en fer orné de boules de cuivre, placé dans une chambre qui possède deux fauteuils, deux fenêtres ornées de rideaux blancs et rouges... et offert gracieusement par Texcellent M. Dernière à qui j'ai fait pitié ! En me rasant, je me suis examiné dans la glace. J'ai ce qu'on appelle une sale gueule I Aussi nous venons de passer un mois dont nous nous souviendrons I Je ris, en songeant qu'à la maison, il faut me réveiller en plusieurs fois ; d'abord écarter les rideaux..., puis entre-bàiller les persiennes..., les ouvrir enfin ! La délicate opération I

A Bouzy» quelle joie 1 quelle béatitude ! quelle paix ! Nous avons cependant passé la nuit dernière en alerte. C'était la fête de Guillaume, et on croyait qu'à cette occasion, les sauvages manifesteraient leur enthou-

siasme de façon fort désagréable poar nous. Il n'en a rien été ; ils ont préféré manger, boire et hurler. On les a laissés tranquilles I

Je ne pense qu'à me laver, me raser, me cirer les brodequins et me soigner les ongles l Nous mangeons des choses exquises. La cuisine champenoise au lard est remarquable. Chaque matin, notre hôte nous mène au cellier :

— Tenez, goûtez-moi ce vin..., et celui-ci... et celui-ci encore I

Chaque fois, il plonge sa pipette dans un tonneau et la ressort pleine d'un vin doré qu*il verse, en l'offrant à la lumière, dans de beaux verres... Cette cure de Champagne est excellente, comme dit Gourfinket. On repartira heureux, retapé et de bonne humeur ! D'ailleurs, le bataillon est en parfait état physique et moral. Les fatigues, la pelle, la pioche, la boue, les rats, les poux, le manque de sommeil..., nul n'y pensait plus après 24 heures de repos à Bouzy ! La vie des tranchées a engendré une grande camaraderie entre nous tous. Ceux qui ont plus d'argent en donnent à. ceux qui en ont moins. Les Russes pour cela sont extraordinaires, ils vivent en communauté, tout est à tous.

Des jeunes filles de Brest m'ont envoyé d'énormes ballots de vêtements en laine, des bottes de chocolats, des seaux de confitures, etc. Le tout a été distribué à la compagnie.

... Grande promenade avec M. Dernière et le major du bataillon, jeune homme blond et froid, professeur à la Faculté de médecine de Lille. Il est avec les

hommes d'une politesse et d'une justice excessives. Il prend ses fonctions très au sérieux et croit à sa responsabilité. Il a des difficultés avec certains officiers qui le trouvent trop indulgent avec les Légionnaires. 11 répond que, s'il est indulgent, c'est précisément parce qu'il a affaire à des Volontaires. Mais il est fâcheux de le voir f< médecin de bataillon. » Il serait bien mieux à sa place dans une ambulance. Il s Vréte devant chaque fleur, chaque pierre, chaque insecte. Nous avons avec Mîtelman, Chazal et lui des conversations très intéressantes. Le pays est merveilleux : forêts et sources. Du haut des mamelons, on aperçoit, au loin, la région bénie des tranchées ! Nous y remontons demain.

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