CHAPITRE V
Vie de château. — Le Bois de la Mare. — Le capitaine. — Les territoriaux et la ligne de feu. — Les espions. — Le sculpteur Mikallof!. — La laiterie.
Dorénavant, le séjour aux tranchées sera de trois semaines. Les compagnies garderont, successivement, les divers ouvrages du secteur, manœuvreront et iront au repos ensemble. Voilà qui indique clairement que, jusqu'au printemps, on ne fera pas grand'chose, comme attaque.
Pendant que ceux de la D' et de la D* « bossent » comme des malheureux, à la pelle et à la pioche ; ceux de la D* et de la D* mènent la vie de château, le long du canal.
Pas de pluie. Un beau soleil sèche la boue. Le canal a été nettoyé : plus de capotes, de vestes, de carcasses de bêtes. Contre les berges grouillent de petits poissons que Ton pêche dans des casseroles et dont on fait des omelettes. — Gomme service : entretien des chemins ; corvée de paille, de vivres, de charbon ; revues d'armes, de chaussures, de sacs. — Gomme distractions : on assiste, à 9 heures, au départ du général de brigade pour les tranchées. Un de ses officiers d'état-major le
suit. Us sont tous deux très élégants. Puis, bombardement de la ferme de l'Espérance : jolis jeux de soleil sur les tuiles qui volent en éclats, à de grandes hauteurs ; dialogue échangé entre les batteries de la route et les batteries allemandes, — Repos et tranquillité ; Français et Allemands doivent manger la soupe à la même heure. — Le général et son lieutenant retournent des tranchées : ils sont gris de boue. Après le café^ reprise des hostilités : arrosage des routes et des villages ; recherche des fusées ; confection de bagues ; — dîner amélioré par tout ce que les « corvées de commissions » rapportent de Sillery ou de Beaumont — Extinction des feux. — Réception dans les abris : thé, café, concert, correspondance et conférences sur la guerre. — La vie de ch&teau, quoi !
Il neige, la compagnie D* se met en marche vers le bois de la Mare. C'est Fendroit le plus agréable et le plus pittoresque du secteur. Là, se dressait autrefois un boqueteau de sapins. Par ordre, les troupes ont abattu les arbres à ras de terre. Les troncs et les branches sont devenus des rondins et des poutres. Des sources ont jailli entre les racines respectées. Les eaux se sont lentement étalées et forment, maintenant, un étang verdâtre où nagent d'étranges animaux à cara^ paces d'écrevisses.
Autour des berges, sont situés les abris profonds, larges, solidement édifiés. L'ouvrage est mal repéré : c^est un angle mort. Les obus éclatent assez loin des parapets. Les balles achèvent leur trajectoire au milieu de la mare ; toute la nuit, on les entend tomber dans f'eau. Par contre, les petits postes ennemis prennent certains boyaux d'accès en enfilade. Tous les blessés le sont à la tête. D'après le trajet des projectiles, on estime que les Allemands ont des tireurs et des mitrailleuses cachés dans les arbres.
Vêtus de peaux de mouton, les pieds dans leura sabots de tranchées, les mains gantées, le cache-nez enveloppant leur tête, les hommes se détachent en noir sur le paysage blauc ; c'est un tableau d'hivernage sur la banquise.,.
Il y a de longs silences. On perçoit le froissement de la neige, puis le croassement des corbeaux. Des étourneaux visitent la contrée ; ils s'élèvent, emportés comme de la fumée, se mêlent îl d'autres vols qui passent, et, de nouveau, se posent dans les tranchées. Parfois, ils tourbillonnent autour d'une corneille solitaire qu'ils affolent et qui ne sait où donner des ailes.
..„ Je te parle souvent de nos officiera. Je veux te conter une anecdote qui te montrera quelle espèce d'homme est le capitaine Junol. Pîirmi nous, se
trouve un certain Damert, industriel suisse établi depuis longtemps à Paris, et marié à une Française, Il y a quelque temps, à la tombée de la nuit, il contemplait, mélancoliquement, Tâme vacillante, sans doute, au bord de l'insondable abîme du cafard, une photo qu'il venait de recevoir : sa femme et ses trois enfants. Débouche le capitaine de fort joyeuse humeur : -^ Toujours des photos de femmes, ces gaillards-là ! Fais-moi voir ta gonzesse I — Damert lui tend la photo. Le capitaine la regarda ; puis, comprenant : — Oh I pardon, Damert.... excusez-moi, — dit-il de sa voix polie ; — c'est M™* Damert et vos enfants... vous avez une charmante famille. — Depuis ce jour, le capitaine demande à Damert, quand s'en présente Toccasion, des nouvelles des siens. Le brave garçon, un peu naïf, avait les larmes aux yeux en me racontant son histoire. Hais, effectivement, n*est-il pas d'une délicatesse attachante ce : -<*< a Oh I pardon, excusez-» moi », venant après : t Montrez-moi ta gonzesse I 9 NoustraTaiilonsbeauooup.maisc'est supportable...*
Et une nuit, à Theure du travail, une compagnie défile dans un boyau, les outils sur Tépaule et Tarme à la bretelle. Les hommes avancent péniblement. L'un d'eux marche sur les pieds d'un Légionnaire :
— Pardon, que mon brave !
Des voix murmurent :
— Chut... chut !
Par extraordinaire, les Allemands lâchent une salve. Quelques mottes de terre sautent dans le couloir.
— Mais où nous sommes, ici, que ça a Tair de taper?
Grant, qui devine des territoriaux, répond :
— Mais vous êtes tout près des Boches^ sur la ligne de feu !
— La ligne de feu ! — réplique Thomme avec stupeur.
Et, se tournant vers son camarade :
— Eh ! Titin, tu as entendu : nous sommes sur la ligne de feu !
Et ces mots : « la ligne de feu », passent, de bouche en bouche, jusqu'au dernier travailleur. Dos courbé, oreille tendue, chaque homme à la distance réglementaire, la compagnie de territoriaux se remet en mouvement.
— La ligne de feu ! c'est du joli si on nous y envoie, nous autres !
— Ah vaï ! ligne de feu !... ligne de feu ! Ils se sont foutus de toi, ces jeunes!... C'est tous des farceurs, à la Légion I
— Rigole pas... va... tu vas nous faire repérer! Se faire repérer! Terreur de ceux qui, pour la
première fois, montent aux lignes avancées !
Sur ces entrefaites, l'Angleterre réclame ses nationaux. On conseille viveihent à tirant de
joindre Tarmée britannique où il serait, sans doute, autre chose que soldat de deuxième classe. Il préfère ne pas abandonner ses camarades russes.
— Réfléchissez, — lui dit son capitaine — vous ferez tout aussi bien votre devoir sur le front anglais... et dans des condition? plus intéressantes pour vous...
Quant au sergent Charles, il traite Grant de « ballot !» — et lui serre la main !
Depuis trois semaines, Tartillerie allemande manifestait une grande activité dans le secteur. Les quatre compagnies étant en ligne, les blessés étaient nombreux. Il fallut remplacer le caporal brancardier. Grant fut proposé et nommé. Il quitta la compagnie pour entrer au petit étatmajor. Le P. E. M. est composé de personnalités fort importantes : le caporal infirmier, le caporal brancardier, le caporal téléphoniste et le caporal clairon. Ces gradés, bien que faisant partie d*une compagnie, ont le droite au cantonnement, de loger et de manger à part, c'est-à-dire où ils veulent. Us ont la responsabilité de leur service, ne relèvent que de leurs officiers, et comme ces derniers les ont choisis, ils ont confiance en eux. Donc, assez de liberté, et maximum de confort ! On est plus à son aise, dans la cagna du téléphone, avec 4 hommes^ qu'empilé dans un abri
avec 40. On est également plus à son aise au poste de secours* Mais on n'y dort pas plus qu'aux tranchées* Toute la nuit, la sonnerie du téléphone tinte ; toute la nuit, arrivent des blessés.
Le poste de secours de Pru... est maintenant assez solide. Des pierrailles amoncelées renforcent les murs délabrés. Un abri en rondins et en madriers a été construit à l'intérieur ; deux brancards y peuvent trouver place, et les majors exécutent leurs pansements sans crainte de voir le plafond s'écrouler sur leur crâne et sur le corps de rhomme qu'ils soignent.
Pru».. est entouré de batteries* Au milieu de ses ruines sont installés les cuisines et les bureaux ; derrière les bois environnants circulent les voitures d'ambulance et de ravitaillement. Tout mouvement aperçu par les Allemands, dont les positions dominent, est salué par une avalanche d'o« bus qui transforment le petit village en enfer. Les boyaux d'accès s'ouvrent dans les murailles ; les sorties, tous les points importants sont criblés de projectiles, à l'heure des corvées.
11 en était de môme, pour les batteries, au début de la guerre des tranchées. Les pièces repérées devaient déménager, leurs premières salves tirées. Un aumônier découvrit le traître : garçon de 20 ans, libéré, on ne sait comment, de toute obligation militaire. Pour 50 francs par mois, le misérable vendait sa patrie I Les journaux il-
lustrés ont publié des photos montrant le traître de Verzy^ en paquet, au bas du poteau.
Les Anglais ont la bonne méthode : le moins possible de jupes et de vestons, là où ont affaire les capotes et les casques I Quelques bistros suf^ lisent amplement aux besoins du troupier. Mais les Anglais ne sont pas chez eux, et les protestations des gros messieurs influents ne les émeuvent point.
La certitude qu^il y a des espions exaspère. Afin d'éviter les pertes, on creuse, pour aller à la soupe, un boyau bien défilé. Au moment où la première corvée débouche, une salve s'abat sur elle. Estce une simple coïncidence ? Quatre hommes tombent ; trois légèrement touchés ; le quatrième reçoit toute la gerbe de mitraille ; son corps est en morceaux dans ses vêtements. C'est un Russe célèbre dans son pays : le sculpteur Mikaïloff. La mobilisation Ta surpris à Paris, pendant un séjour qu'il y faisait avec sa famille. Agé de 40 ans^ il s'est engagé, et a suivi, à la Légion, ses camarades plus jeunes. Artiste, pensant noblement, il était parti, exalté par le rêve de marcher immédiatement en avant, qui fut celui de tous — et voilà qu^il mourait, en portant la nourriture à son escouade !
Mais tous ceux qui ont vraiment espéré et souffert, sur la ligne sacrée qui, de la mer du Nord, descend en Alsace et s'infléchit vers Paris, pour se
réchauffer, semble-t-il, au cœur palpitant et vivace de la plus belle Patrie, tous ceux-là — les fantassins — savent ce qu'il y a de sublime dans une telle mort ! Qu'il ait à la main la pelle ou la pioche, le fusil ou le poignard, la grenade ou le brancard, le seau de café ou la marmite de soupe, celui qui finit là, a droit aux suprêmes honneurs !
Mikaïloff eut de belles funérailles. — Au crépuscule, ciel lumineux et vert contre lequel se découpent en noir de charbon de lourds nuages qui sont comme les reflets des ruines. L'escouade de Mikaïloff rend lés honneurs. Chaque compagnie a envoyé une délégation de Russes : ils sont quarante. Le commandant Muller, le capitaine d'AUens conduisent le deuil. Le corps est étendu sur un brancard, recouvert par la toile de tente. Le cortège se met en marche. Les Russes entonnent leur marche funèbre militaire. C'est une mélopée très lente, désespérée, rêveuse, ouverte sur l'au-delà, pleine de frémissements d'harmonie, sourds, puissants comme des rumeurs d'orage. Cette marche est celle des révolutionnaires ; mais elle est devenue populaire. Gomme accompagnement, sur les lignes, éclatent les dernières salves d^artillerie. C'est l'heure où la canonnade se ralentit, avant les feux de mousqueterie de la nuit.
Derrière l'église ruinée, dans le cimetière dont
AUX TRÀItCHÉES, EN CHAMPAGNE 165
les caveaux sont crevés et les morts remis au jour, le brancard est posé près de la fosse. On rabat la toile de tente. La face inacte se montre, très blanche, encadrée par une légère barbe blonde.
Le commandant MuUer s'avance. En quelques mots, il fait comprendre qu'il savait quel homme, quel soldat était Mikaïloff. Il remercie^ au nom de la France, les Volontaires russes. Sa voix tremble. Il ne cherche pas à cacher son émotion. Il a des larmes dans la voix ; il a dit, à Avignon^ au Champagne d'honneur, qu'il était le père de ses Légionnaires. Eh bien ! le père a perdu un de ses enfants, un des plus nobles ! Et il le pleure !
L'aumônier récite quelques prières sur la forme allongée au fond de la fosse. De nouveau, le chant funèbre reprend ; puis, on remonte aux tranchées...
Mais, au détour de la route, voici le cabriolet du vaguemestre I
Ces funérailles vous ont foutu un sacré creux dans Pâme ! Aura-t-on des lettres de chez soi, te soir ?
Autre préoccupation : la vie recommence !
Dans le courrier de la compagnie, il y a pour toi une lettre de ta femme, Nicolas Mikaïloff 1 Elle retournera au dépôt avec la mention : « Mort au champ d'honneur I »
Une des nouveautés du jour est la création d^une laiterie. On a recueilli, dans les bois voisins où
elles vivaient à l'état sauvage, douze vaches maigres, abandonnées par les agriculteurs des villages détruits.
Elles sont parquées dans ce qui reste des bâtiments d'une grande ferme^ réparés à leur intention. Quand les obus éclatent dans la cour, elles beuglent d'une façon lamentable, mais on a du plaisir à les entendre.
Chacune d'elles a son nom : un nom mytholo* gique : Vénus, Minerve, Diane... etc. Elles produisent 50 litres de lait distribués à ceux donc l'estomac est délabré par les conserves, l'humidité et la bidoche du frigo. Des territoriaux, laitiers de profession, sont chairs de leur entretien. Pour eux, plus de pelle ni de pioche ; mais, par contre, c'est toute une affaire que d^aller chercher la nourriture de ces bêtes. La nuit, dans les champs, il faut, entre les lignes, déterrer les betteraves ou ramasser de la luzerne. Le bataillon de ga^de aux tranchées prend la laiterie en consigne.
Depuis deux jours, le canon tonne sans arrêt, sur la droite : c'est notre offensive, du côté de Perthe. D'un moment h l'autre, on s'attend à boucler les sacs et à sortir en renfort. Mais il n'en est rien ; on se contente, dans le secteur, d'inquiéter les Allemands par des manifestations d'artillerie.
Les cinq semaines de tranchées « tirées » on va au repos à Verzenay.
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