‹ En campagne avec la Légion étrangèreChapitre 14 sur 33 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Dédié aux cuisinières de France. — Un coin de Provence. «-^ Les territoriaux. — A Verzenay. — Les idées de Max Gourflnkel. — La mort du caporal Laurençot. — Przemysl, — Sous la pluie. — Concerts.

~- .«« Parfaitemein que ça se meinge^ le tout est d'avoir la recette... pas moinssel..

L'entrée de Grant et du médecin Ghazal interrompt Phomme. Lee nouveaux arrivants attablés^ Mademoiselle Thérèse, l'hôtesse, leur sert un bol de café bouillant, et :

— Monsieur Barnabe me parlait de la cuisine de chez lui... du Midi^ •— fait-elle; — et, tout de même, il veut vous en conter. «• et nous faire croire qu'en Provence, on mange Tépervier.

— ParfaiiemeinI — proteste M. Barnabe, un bon gros homme qui attend que son instrument (crevé par un éclat d'obus) soit réparé, pour reprendre sa place dans la musique du llS"".

««* Voyons tout de même à votre recette, M. Barnabe, «»« reprend M'^* Thérèse, de sa voix brève et pointue de Champenoise.

— Vous tuez l'épervier, — commence Barnabe avec son magnifique accent marseillais, •— '

VOUS le portez à la maison. Quand il est encore chaud, vous le battez avec des sarments de vigne, pendant... 20 minutes... puis, vous le descendez à la cave, et vous le suspendez par les pattes, comme la bécasse... pendant une semaine, tous les matins, pan, pan, pan^ vous le battez...

Et, tout en écoutant, M"« Thérèse murmure :

— C'est tout de même pas possible, M. Barnabe, vous nous en contez 1

Et Barnabe remarque :

— Vous mangez bien le bouillon de corbeaux, l'écureuil, le hérisson et l'escargot ! — Et, sur l'invitation de la jeune fille, il continue : — Au bout de huit jours, vous plumez Tépervier... et vous le ressuspendez dans la cave. Quand il a la goutte au bout du nez, vous le portez à la cuisine.. « et vous allumez le fourneau... un joli petit feu... et vous préparez le principal: Tassaisonnem^m/ Vous faites revenir deux oignons, deux pommes d'amour, deux gousses d'ail... vous y ajoutez un filet de vinaigre bon goût... deux verres de vin blanc... Quand tout est bien roussi, vous allongez la sauce avec de l'eau... vous parfumez avec un bouquet de thym, de romarin... clous de girofle, safran et feuille de laurier... faites marcher grand feu... et plongez, dans ce bouillon extra, d'un coup, pour qu'il soit bien saisi, Tépervier et un sécateur!

— Un sécateur! Monsieur Barnabe!

Barnabe bourre sa pipe, et tout en Taliumant :

— Quand le sécateur est cuit, vous mangez Tépervier !...

Cette plaisanterie, médiocrement appréciée par M»* Thérèse, déchaîne rhilarité de Grant et du médecin auxiliaire qui, en manière de réponse, débitent, tour à tour» bon nombre d'histoires provençales.

— Hé ! vous connaissez les galéjades du Midi I — demande M. Barnabe.

— Mais nous en sommes du Midi !

— Alors, Mademoiselle Théreson, déboucheznous une bouteille de ce bon petit vin !...

Une détonation formidable fait trembler la maison.

— Eh làl.. eh là! — s'écrie M. Barnabe; — il serait prudent d'aller le boire à la cave, ce petit vin blanc... quand ça tape, ici, tous les coups font mouche.

Le village est bâti sur un versant de la mon-* tagne de Reims. La grand'rue aboutit à l'espla-* nade du phare Goulet qui, de très haut, domine toute la région. Au premier plan, en pente douce, descendent des vignobles que les femmes, les en-» fants et les vieillards entretiennent, entre les bombardements. Une ligne de tranchées de repli coupe ces terres fertiles. Passé les vignobles, la nature du sol change brusquement : c'est la plaine, la craie, les champs de betteraves et de céréales de

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la Champagne pouilleuse. On distingue les buttes du Canal dont Teau brille ; puis, les petits bois de la route de Prunay ; le clocher démoli ; les ruines d^où s'élèvent, de temps à autre, les fumées jaunes et noires des gros projectiles. En avant, du Haricot aux Marquises, le secteur trace un sillon blanc, empanaché par les éclats conti* nuels, et arrêté par les arbres noirs du Bois des Zouaves. Vers Fhorizon^ les positions allemandes : les hauteurs de Nogent-F Abbesse, de Brimont, de Magenta ; et deux routes sur lesquelles plus rien ne passe.

Le temps est beau. Les marches s'exécutent sans fatigue. Après 40 kilomètres de route on ne s'attable que plus volontiers devant la soupe aux cboux.

— C'est la guerre à la flan 1

Max Gouriinkel est inquiet. Il a attrapé^ aux tranchées^ un eczéma qui a envahi toute sa tête. La peur de perdre ses cheveux le torture* 11 considère la calvitie comme une déchéance. Dans la petite chambre qu'il occupe avec Grant^ il ne parle que de son cuir chevelu.

**" Je préférerais revenir de la guerre boiteux^ manchot ou borgne que chauve !

Pour rinstantf son crâne pointu^ enduit d'une épaisse oouche de vaseline, est entouré de bandes de toile arrangées en turban. Il les dâroule^ chaque

matin, et inspecte les progrès de son mal. Mais les cheveux tiennent bon.

— Je n'en ai pas perdu un seul, un seul, entendez-vous^ — annonce-t^il à Grant, le soir, à l'heure du vin chaud et des entretiens philosophiques et littéraires. C'est après l'appel. Personne ne doit être dehors. La petite chambre est presque obscure. Entre les deux paillasses^ brûle une bougie ; h côté, une lampe à alcool sur laquelle est posée une gamelle ; dans la gamelle, le vin, le sucre, la cannelle et la vanille. Des toiles de tente sont fixées contre les fenêtres sans volets. Etant donné la situation de l'immeuble, par ces nuits claires, la moindre lueur serait aperçue par K ceux » d'en face. Vautrés sur leur paillasse^ parlant bas, k demi dévêtus, se penchant vers la bougie pour y allumer leur pipe^ Richard et Max ressemblent à deux fumeurs d'opium. A l'odeur du vin et des épiées s'ajoute celle du tabac : du « groa Q » de cantine... mais qui a subi une savante préparation. Gourflnkel l'a trié, coupé, lavé dans du thé^ fait sécher, et parfumé avec de l'essence de géranium rapportée d'Avignon. Le pre« mier quart de vin se boit en silence. Puis :

•*- Je sens en moi un grand bien-être, — dé* clare Max ; — ma tête est libre : causons. Voili trois semaines que nous ne dous sommes pour ainsi dire pas vus... trois semaines que je n'ai pas ouvert la bouche.

— Il y a une chose qui m'étonne en vous, Max«

— Laquelle?

— Vous, un écrivain, pourquoi n'étes-vous pas intéressé par les individus parmi lesquels vous vivez ?

— Pour plusieurs raisons... reprenez du vin chaud, il est excellent... oui, pour plusieurs raisons. La première c'est parce qu'ils sont Russes. Ils ne me surprennent en rien. Tout ce qui vous parait curieux, chez eux, n'a pour moi aucune espèce d'intérêt...

-— Evidemment, mais...

— Il y a dans la compagnie des gens du peuple... et ceux-là, vous le savez, me sont indifférents. Puis il y a les autres : les intellectuels... et ceuxlà me gênent parce qu'ils n'appartiennent pas à la race sacrée qui croit que la beauté est la seule chose importante du monde !

— Cependant, à l'heure actuelle...

— Je vous arrête... d'abord pour vous dire que votre quart est vide... et ensuite pour vous affirmer que je sais parfaitement ce que vous allez m'objecter. Ces mots : « à l'heure actuelle », me prouvent que vous jugez criminelle ma façon de penser. Je vous répondrai : il y a deux Max Gourfinkel. Le premier est poète et philosophe ; le second est soldat de 2<^ classe à la Légion I Ces deux êtres qui vivent parallèlement sont abso« lument étrangers l'un à l'autre. Le premier Max

a pour devise : « Conserver intacte la pensée pure ; lui b&tir un temple dans les régions où ne parviennent pas les rumeurs humaines ; Tadorer, comme si je disposais de l'éternité pour contempler sa face ! » Le second Max a pour devise : « Aller jusqu'au bout ! Accomplir loyalement son devoir ! »

— Je vous ai entendu discuter, souvent, avec Mitelman... de politique... vous parliez de l'aristocratie avec admiration.

— J'estime, en effet, que seul un autocrate peut rendre un peuple heureux.

— Vous avez ajouté que vous baiseriez le manteau de votre Empereur s'il accordait certaines libertés.. «

— Je souhaite ces libertés non point parce que les hommes y ont droit, mais pour en finir avec des questions fastidieuses. Si je guéris un malade, c'est plutôt pour ne plus l'entendre crier, que pour le rendre à la vie...

— Mais, mon vieux Gourf, vous êtes une espèce de monstre !

— Peut-être bien ! Je suis adorateur d'une déesse autoritaire. Elle m'ordonne de mettre à mort tous ceux qui, d^une manière ou d'une autre, viendraient troubler les cérémonies de son culte ! Mon roman interrompu par la guerre s'appelle a Pour sauver Angelica »... et vous devinez tout ce que peut signifier ce mot : « Sauver ! »

Il raconta à Grant certains épisodes de son œuvre. Tout en restant d'aventures^ le récit trouvait sa transposition naturelle dans le monde de l'Esprit.

— Sauver ! Il n'y a d'autre vie sauvée que celle qui s'écoule sous le rayonnement divin. Mais bourrez donc votre pipe, Grant, et fumez... Maintenant que vous fumez, je dois vous avouer qu'il y a une chose qui me désoriente en vous.

— Laquelle?

— Quel plaisir vous procure la fréquentation de tous ces soldats de la Légion ? Vous me semblez vous délecter dans la société de ces sergents, de ces caporaux d'Afrique... leurs plaisanteries vous enchantent... leurs histoires vous plaisent... vous êtes extraordinairement à votre aise avec eux... vous les recherchez... vous êtes de leurs beuveries ! Expliquez-moi donc cela !

— C'est très simple, mon vieux Gourf. Les hommes, dites-vous, ne peuvent rien vous apprendre... et moi, j'estime que ce qui me reste à savoir, seuls les hommes me l'enseigneront ! Ne bondissez pas ! Vous avez 24 ans, j'en ai 38. À votre âge, je raisonnais comme vous... et la discussion que vous venez d'avoir avec moi, je l'ai eue avec mes aines. Dans un temple que je croyais édifié sur des hauteurs inaccessibles, moi aussi^ j'ai caché jalousement ma déesse I Je disposais de l'éternité pour contempler sa face ! Mais un soir,

je ne sais quel séraphin armé a brûlé le temple et brisé la statue de la déesse ! Je me suis ré^ veillé parmi les hommes, en plein dans la vie... et le contact des cœurs chauds me convient mieux que celui du marbre ! C'est pour cela que j'aime ces vieux soldats, ces spécimens d'une humanité nouvelle pour moi ! Ils disent sur la vie, sur la mort, sur le destin, des choses qui m'étonnent ! C'est pour cela que leur rudesse m'attire. J'aime me sentir un des leurs, complètement!.. J'aime boire avec eux... pour le plaisir de boire... du Champagne ou du gros vin rouge.., du cognac ou du tord-boyau ! Oui, boire et discuter dans cette atmosphère de santé et de je m'enfoutisme qui a sa grandeur ! Ecouter des histoires qui déchaînent des rires bruyants... et inspirent à ces gens-là des remarques qui jaillissent comme des éclairs de la vérité I La belle vérité humaine se montre en eux, sans fard ; c'est comme de la chair que je vois palpiter! Ce sont des êtres véridiques... L'aventure a façonné leur âmes.

— Croyez-vous ?

— J'en suis sûr. Elles offraient une matière admirable. Vous recherchez les belles hypothèses métaphysiques^ les théories ingénieuses... moi, je rechercljie les curieux échantillons humains... un tempérament me séduit plus qu'une intelligence... et la plupart de ces soldats ont du tempérament. Tous, ou presque, se sont engagés à la

suite d'extravagances... et commettre des extravagances dénote une nature riche et un sang généreux...

— Ils étaient intéressants, jadis, peut-être. Maintenant ils ne pensent qu'à boire et dormir.

— Que voulez- vous ? A force de vivre en présence de la mort, ils ont compris qu'ils ne disposaient pas de Féternité !

Brusquement, sur toute la ligne, branle-bas d'artillerie. Grant se lève et écarte la toile de tente. Tout le secteur est embrasé.

— Venez voir, Gourf, quel feu d'artifice !

A ce moment, de gros projectiles éclatent dans le village.

— Noua sommes bombardés, Grant.

— Je le crains.

Le propriétaire frappe à la porte :

— Messieurs^ venez donc vous réfugier à la cave... c'est plus prudent.

Ils refusent. Le propriétaire n'insiste pas.

Après un silence, Grant, demande :

— A quel sentiment obéissez-vous en restant ici, Max ?

— Je Fignore ; mais pour rien au monde je ne bougerais ! Et vous^ Grant, pourquoi restez-vous ?

— Pour vous tenir compagnie...

— J'aimerais mieux mourir que faire un mouvement !

— Vous êtes paresseux, Gourf.

— Oui, je suis habituellement paresseux ; mais, ce soir, je crois que je suis saoul !

— Comme un Légionnaire ?

— Non, comme un Russe ! Ma cervelle est nette. Nous pouvons continuer à discuter.

— Il serait plus sage de dormir. Nous avons, demain à quatre heures, marche de bataillon.

— C'est vrai. Bonsoir, Grant.

— Bonsoir, Max ! Soufflez la bougie !

Le surlendemain, retour aux tranchées. Pendant le rassemblement, Grant serre la main de Laurençot. Il a touché une capote neuve : elle est trop grande et lui va mal.

— Mon vieux Laurençot, tu es fabriqué comme Tas de pique !

— Ça ne sort pas de chez Carrette !

— Tiens, une terrine de foie gras !

— Je n ai besoin de rien...

— Prend-la pour me débarrasser. J'ai ma musette pleine.

— Envoie alors !

Un coup de sifflet : départ. La D' est en première ligne ; l'escouade de Laurençot au poste d'écoute. Â rheure du café, un choc métallique ; comme écho, un soupir étouffé... et le caporal Laurençot tombe, la tête trouée par une balle qui

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a ricoché contre la plaque de tôle formant la toiture du poste.

Ce jour-là, aucune plaisanterie^ aucun rire dans la ligne avancée où veillait la 2® compagnie du bataillon D. Ce fut le deuil. Evidemment^ le service se fit. On mangea la soupe^ mais sans remarquer qu'elle était froide et recouverte d'un doigt de graisse.

— C'est déjà bien beau de pouvoir la manger ! Le soir, dans la cagna, comme on parle encore de

la mort de Laurençot, le sergent Charles s'écrie :

— Et ben quoi ? il est mort ! Et puis après !

— Crâne pas^ père Charles, on t'a vu pleurer ! Bel hommage funèbre, croyez-le, que ces larmes

do vieux soldat, connaisseur d^hommes, exemple de bravoure I Bel hommage, aussi, que cette tristesse qui durcit les yeux gris du capitaine Junot. Après deuxjours d'agonie, Laurençot mourut»

Par ordre du général Pein, soh escouade descendit des tranchées pour lui fendre les honneurs . Dans cette guerre, le héros ne peut pas désirer de triomphe plus conforme à sa mort sans éclat.

... Des fleûfs, partout des Qeutgl Chaque motte de teirre encore salnè abHte une totiffe de terdute. Le pfitttempà ! Quelle denSÀtiou diarfûante t la nature n'est pas morte ! Les jours sont plus longs l Comme je pariais du printemps, à un tieux d'Afrique, il haussa

l«s épaules : « Les jours plus longs ? Peuh t Nous serons bombardés deux heures plus tard, le soir 1 Voilà ce que c'est que le printemps I » Evidemment, cette façon de penser dénote quelque sagesse. Est-il triste, est-il gai, ce printemps dans la désolation ? Je ^ignore 1 Nous sommes beaucoup à oublier les ruines, pour ne plus voiir que les corolles I Les Rusâes âOnt comme dés enfants devant lés Ûeurs. Uâ arrachent dans ïé^ champs, les bois et les jardins, des primëvè^âs, deis pervenches et des pivoines. Ils les transplantent sûïr le bord des parapets, les combinent en corbeilled ou on platebandes^ On ne fait plus de bagues^ on jaMiné ! Avec les fleurst les oiseaux ! Ded mésanges à tète noire, des pinsons, des bergerettes.

L'autre matin, un obus éclate contre un pan de muraille, très haut et très étroit, au sommet duquel, sur un tuyau de cheminée, sifflait un merle. Nous l'avons vu, au moment où lès pierres retombaient, jaillit du nuage de poussière, s'en dégager, pour ainsi dire, prendre son vol, se percher, plus loin, sur une autre ruine, se secouer et, de nouveau, chanter.

Przemysl est pris. On fête la victoire. Pto*gramme : 1^, salve d'artillerie par toutes les piëod^ du secteur ; 2®, feux de mousqueterie ; 3^| exécution des hymnes alliés par Ift musique du 118", aux tranchées, pour la circonstance ; 4^» cris divers poussés par les hommes ; 5**» clôture de la cérémonie par de nouvdles salves d^artillerie.

Gomme supplément à ce programme^ les Russes, pendant la nuit, amoncellent, devant les tranchées allemandes^ des boites de singe et des boules de pain. Au-dessus de ces victuailles, ils plantent une pancarte : « Acceptez ces présents, en souvenir de notre victoire ! » — Les Boches se vengèrent en bombardant Reims et les villages voisins, comme rapprit le bataillon, le surlendemain, en arrivant au repos.

Triste semaine ! Dans le groupe du sergent Charles, la mort du sergent Laurençot a laissé un grand vide. Une marche conduit la compagnie D'à Louvois. Les hommes vont au cimetière. Dans le coin des Légionnaires, devant la tombe du caporal, il y a déjà quelqu'un debout, peut-être en prière : le capitaine Junot.

Il est à peu près officiel que la division marocaine doit quitter la Champagne pour une autre partie du front. On interroge, à Verze..., les secrétaires d'état-major, les chasseurs de l'escorte. Personne ne sait rien.

Et on retourne au canal. 11 neige. On en a plus haut qu« les chevilles.

Depuis le mois dernier, les abris ne se sont pas améliorés. C'est la misère I

Après la neige, la pluie ! Une pluie diluvienne

qui nivelle le pays et le transforme en marais blanchâtre. Le flot de boue entre dans les abris. Les parois en sont tellement détrempées qu'il est impossible d'y fixer des chevilles pour tendre, au platond, les toiles de tente qui ont cédé sous le poids de l'eau. Les rats noyés se réfugient auprès des hommes. Contre mauvaise fortune, il faut faire bon cœur.

Une matinée de soleil met à sec l'affreux marécage dans lequel les compagnies pataugeaient depuis trois jours. Voici que les arbres sortent du brouillard, leurs branches chargées de jeunes feuilles. Au sommet des rameaux, pies et corneilles construisent leurs nids^ véritables postes d'observation. Les peupliers se jettent, l'un à Tautre, des écharpes de lianes qui retombent sur les buissons. Des faisans filent le long des rives du canal oii l'herbe se lustre. Des pinsons viennent manger les miettes de pain que les hommes sèment devant les cagnas. Et les pinsons leur donnent, en échange, de merveilleux concerts. Des capotes, des couvertures, des toiles de tente sèchent sur des cordes tendues entre les sapins. Des pervenches décorent le seuil des abris et les chemins. Avec des mousses, des herbes, des pierres et des éclats d'obus, deux Légionnaires dessinateurs composent, sur le sol, un Coq gaulois et une Aigle russe. D'autres installent une luxueuse salle à manger^ en forme de

toAQelle. liS^ belle humeur, Tentrain des horamea ravissent les» chefs.

Après la soupe clu soir, Midowitch et Furlotti donnent des représentations comiques. Ils im^ provisent des pièces satiriques oii la gaîté du guignol russe rencontre, de manière étrange, la faconde du guignol italien. Pétrouchka-Midowitch saisit avec esprit ce quUl y a de ridicule dans les rodomontades de Paillasse-Furlotti. Il n'y a aucune amertume dans ses critiques ; mais quand un trait inattendu et trop direct de Paillasse laisse Pétrouchka sans réponse, Pétrouchka danse et invite ses con^patriotea soit à l'imiter, soit à Tac» compagner de leurs chants. Les scènes grotesques se terminent, ainsi, sur des concerts. Soudainement grave, Midowitch dirige, en véritable artiste, des chansons populaires et des hymnes religieuses. Elles ont toute leur vertu, sur cette plaine désolée, ces voix faites pour s'élever dans les solitudes qu'elles peuplent de rêves.

Aux chœurs russes succèdent les chants espa-* gnols. Quel contraste ! Le Catalan Lobera chante. Ses camarades Texcitent en frappant des mains et en imitant le frémissement des mandolines et des guitares. Cela est magnifique et brutal; cela évoque les bouges de gitanes, les odeurs des jardins en été, le vin doux, les disputes et les coups de couteau... et, pour certains, cela évoque les ireetaura&ts de nuit, à Montmartre.

Les Russes chantent pour eux-mêmes, à Técart. Les Espagnols chantent pour plaire. Leur cercle s'organise tout près de la cagna du capitaine qui sort, avec ses lieutenants, pour écouter et applaudir.

Puis^ à Tordre des sergents, les hommes se taisent, et laissent la nuit aux appels des chouettes et aux inventions des rossignols.

Daus les abris, une quesUoi) se posf^. Où irat-ou, eu quittant la Ch^mpagn^? -^ aux Dardanelles? — au Maroc ? — Se reformer au dépôt ?

^ Vous nQ voyez dpric pa* -- s'éçriç le sergçijt Charles, -r- ^ujb nous sommçp ^.u printemps^ que le grand çhai»bardenîe»t se prép^-re 1 et que nous en serons ! Au lieu de vous livrqr ^ des syp-^ positions qui prouvent que vpu9 ête^ des ballots, vous feriez mieux de numéroter vos ^batw l

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