‹ En campagne avec la Légion étrangèreChapitre 16 sur 33 · RABIOT · texte numérisé non relu

RABIOT

chien fidèle du S^ de Marche du /«' Etranger Mort au champ cThonneur.

C'est officiel : à la fin du mois, on change de secteur.

— Sans regrets, on n^a pas idée d'un temps pareil !

— Certes, il pleut partout, au printemps, mais pas comme ça ! Des giboulées qui durent des journées entières !

— C'est la faute aux bombardements ! Le déplacement de Tair...

— Dites donc, là, au lieu de faire de la météo-* rologie, vous feriez mieux de combattre l'inonda-

tion de boue ! Plus un pouce de sec dans cette sacrée cagna !

Lç sergent Glorian pousse un strident éclat de rire accompagné par le traditionnel :

-^ Si c'est pas malheureux de voir ça \

Un type extraordinaire que le sergent Glorian, fourrier nouvellement débarqua à la D*; blond, moustache soignée, yeux bleus de viveur clignotant derrière les verres du lorgnon. Dans le civil, il s'occupe de théâtre. Il a mis en scène, à Bruxelles et à Paris, « la Veuve Joyeuse », « Rêve de valse » et d'autres opérettes quHl sait par cœur. On dit de lui : — « Glorian ! toujours en train; toujours content ! Moral parfait !» — Il répond qu'il s'est empoisonné le sang au théâtre ; qu'il vient se reposer à la guerre, et se refaire une «anté ; qu'il est décidé ^ ne jamais « se biler » ; et que pour en arriver là, quelques bouteilles de Champagne suffisent. C'est le plus magnifique buveur de la compagnie.

Ce soir, les journaux excitent son hilarité :

— Si c'est pas malheureux !

^ Tu Tas déjà dit ! Quoi de neuf?

-^ Ecoutez!

D'abord, lecture des communiqués. On les dis-« cute sérieusement^ comme il sied. Ensuite lecture d'un article décrivant la vie des tranchées, et les tranchées elles-mêmes. On éooute. Puis :

«^ Oh I non, ils la salissent ! Qui a écrit cela ?

— Pas signé.

— Fâcheux.

— Faut croire qu'il y a des secteurs bénis !

— Après avoir lu ça, on donnerait bien un louis, par jour, pour passer un mois avec nous !

— Cette description tenterait un milliardaire américain !

— Non, mais où as-tu vy des poêles, des salles de douche.... Nom de Dieu ! — Les quatre piquets qui retenaient, au plafond, la toile de tente cèdent sous le poids de Teau. Glorian est inondé.

— De quoi te plains-tu ! La via, la douche !..

— Il s'agissait de s'expliquer ! Mon sa cest foutu...

— Fallait pas le laisser ouvert !

— Un petit larquet, pour le pauvre sergent f Et après avoir bu :

— Lestranchéesqu'on vous dépeint, là-dedans, ça doit être des tranchées pour cinéma...

— Ou des tranchées modèles, pour la prochaine exposition universelle.

— C'est pas pour rouspéter, mais ces gens-là enlèvent tout le pittoresque de notre existence f Et sur l'air de la Valse de « la Veuve Joyeuse », Glorian improvise :

paille pourrie, sur laquelle on s*étend, Cadavres de rats qui puez au printemps, Os de côtelettes,

"^'-^xm

Poux de quatre cent vingt, Propreté parfaite, quel séjour divin...

Et le chœur, en sourdine, fredonne le refrain.

— Voilà comment on rigole en seconde ligne !

— Evidemment, — reprit Glorian, — il serait plus noble d'écrire à nos familles une lettre dans le genre de celle que publie un journal quotidien...

— Va pour la lettre !..

— Oui, mais à quelle heure relève-t-on le secteur de garde ?

— A minuit. On a le temps. La lettre ?

— Voilà, — commence Glorian après un court silence, — la lettre est écrite par X..., soldat au X...% régiment de X..., à X..., en première ligne !

— Les lettres exemplaires sont toujours écrites des premières lignes !

— Ça impressionne !

— Ne m'interrompez plus, tas de soulographes! Ecoutez et méditez: « Chers parents, ne vous faites (c pas de mauvais sang pour moi ; mais enviez-moi ! « Je défends une cause sacrée ! je suis au poste « d'honneur en !'• ligne, face à l'ennemi ! Mon fu- « sil est à mon côté. Je viens de prendre la garde, « et je prends la plume pour vous écrire...

— Nous autres, après la garde, on dort !

— Après avoir bu le café que les copains ont tenu au chaud, si possible...

— Et avant d' « en écraser », on ranime le feu pour ceux qui rentreront au matin.

Glorian continue sa lecture :

« Pendant les repos, je pense à la grandeur du devoir et à la beauté du sacrifice... »

Nouvelles interruptions :

— S'ils sont beaucoup de ce calibre-là, à Tescouade, ils doivent s'amuser !

— Y en a-t-il long sur ce ton ? — demande le sergent Charles.

— Une colonne !

— En v'ià assez ! Ce qui me console, c'est que ce boniment à la noix de coco a dû être composé par quelque journaliste calamileux, — tonne le sergent Charles, en endossant son équipement : — Amour de la patrie, honneur, devoir, sacrifice et tout le bazar... comme si nous ne les avions pas, tous ! au fond du cœur, ces sentiments-là ! Comme s'ils n'étaient pas tout notre cœur...

— T'excite pas, père Charles, tu vas débiter un sermon, toi aussi...

— Un sermon de soldat, tas de ballots ! Tiens, un petit larquet à la santé du poilu exemplaire !

On lui remplit la moitié de son quart ; et, le posant derrière lui, près d'un rondin :

— Etaler de beaux sentiments, à l'heure actuelle, quand on a Thonneur de servir, me paraît aussi insupportable que d'entendre un milliour

190 EN CAMPA GxNK AVEC LA LÉQIOIf ÉTRANGÈRE

DAire parler de ses châteaux, dé ses rentes, de ses automobiles et de ses valets brodés d'or et d'argent ! Nos sentiments ! voilà notre fortune ! N'en faisons point paradé..*

— Bravo, père Charles I

— Je vous le dis, il n'existe pas soud les drapeaux de ballot assez épaisi de bourreur de crâne assez stupide pour écrire des boniments comme ceux du mystérieux soldat X...

On lui objecte :

— A la Légion, peut-être ; mais dans les autres régimebts ?«.»

Mais le père Charles n'entend rien. Il à siir le soldat des idées très nettes t

— A Inal fait son service celui qui, retour de garde ou du travail^ par des temps comme tious en avonsi ne s'étend pas comme une brute et dort... crevé I En dehors du service^ quelles sont nos préoccupations ?... savoir si on {)ourra mé^ goter du charbon pour faire réchauffer la soupe et le café qui nous arrivent glacés.., savoir si on trouvera un peu plus dé paille et un pëU plus d'alcool». k et cela pour le bonheur de touâ... Oui I si j'avais son adresse, je lui répondrais, moi, au poilu exemplaire I Ceux qui étalent deà sentiments aussi beaux ont besoin d'avoir le moral remonté* Quand l'àme crie si fort, c'est qu'elle est malade I Voilà ce que vous dit un vieux crocodile de rindo-^Chine et de Madagascar^ du Sa-

hara et du Maroc... un vieux soldat^ routier de carrière^ fils du peuple et Légionnaire ! .

Il saisit son quart :

— Il n'était qu'à moitié , — s'écrie-t-il ; -^ et voilà qu'il déborde !

Le miracle s'explique. Le quart avait été placé près du toit, et les gouttes d'eau^ tombant d'une fissure, l'avaient, peu à peu, rempli :

— De la boisson gâtée^ si c'est pas malheureux I Et s'adressant à ses hommes :

-^ La deuxième, debout! Pour la garde !

De 10 heures à 15, repos. On astique les armes rouillées par la pluie ou par l'humidité de la nuit ; on gratte les souliers et les molletières avec le couteau qui servira, quelques instants après, à couper la viande et le pain. La lettre est encore à Tordre du jour. Les aviâ sont partagés. Certains la déclarent très belle ; d'autres, grotesque.

— Bah I — conclut un hôitime^ — il faut bieh réconforter ceux de l'arrière.

— Ils n'ont pas besoin de ça !

Celui qui parle est un grand garçon au teint oliv&tre, à l'air inquiet et dur^ Il eàt né à Salo^nique^ mais, habitant Montparnasse depuis 18 ans, il se considère comme un boulevardier. Il est marié et employé de commercé. Une légère blessure au bras a nécessité, il y a deux moia^ son évacuation. Il a été soigné^ auit portes de Paris^ dans un

dépôt d'éclopés, et a pu passer quelques demijournées sur les boulevards, avant de rejoindre le régiment. Aussi — il le prétend — est-il bien renseigné sur les gens de Tarrière.

— Ils ne s'en font pas !

On Tinterroge ; il décrit Paris sous des couleurs épouvantables : partout la débauche et Torgie ! !

— Tais-toi donc, Léonard, tais-toi donc! — ricane un Espagnol avec son accent rauque. — Tu vois tout en noir parce que tu es jaloux ! La jalousie a crevé ta poche à fiel, et tu vois tout avec des yeux empoisonnés !

Car Léonard est jaloux. Il en convient naïvement, le malheureux ! Sa jalousie alimente les plaisanteries des Espagnols et de Furlotti. Ils employent à Tirriter une malice de démons, une science de tortionnaires. Les Espagnols lui chantent des chansons de leur pays où la femme est comparée au serpent qui se cache dans la fleur ; au vin dont Tivresse est mortelle ! Leurs nerfs exaspérés par la fatigue et le manque de sommeil trouvent dans la méchanceté une détente, un soulagement. Les Russes plaignent rinfortuné Léonard. Pourquoi le faire soufifrir? Mais les Espagnols, eux^ se divertissent au jeu. Léonard est-il triste :

— Tu penses à ta femme, Léonard ?

— Est-elle en de bonnes mains, Léonard ?

— Que fait-elle, pendant que tu exposes ta

peau en patrouille ou au travail... pendant que tu couches sur la paille moisie, dévoré par les totos, effrayé par les rats ?...

— Mange-t-elle au restaurant, pendant que tu bouffes de la bidoche et du singe ?

Léonard se met en colère, menace, exhibe son couteau, puis se calme ; il est timide. Parfois il s'enhardit :

— Et ta femme à toi 1

— Ma femme ? — répond Furlotti, — mais je m'en fous ! — Léonard est-il gai :

— Tu as reçu une belle petite lettre d'amour, Léonard ?

— Oui... et un colis !

Il lit h ses camarades un passage tendre de la lettre, et partage avec eux le colis.

— T'es un bon bougre, Léonard, tout de même ! Tout ce qu'on te dit de ta femme, c'est pour te faire aller...

— Tu es trop jaloux !

— Vous avez raison, moquez* vous de moi !

— Faut-il être ingrat pour être jaloux d'une femme qui vous écrit de si belles lettres et vous expédie de si magnifiques colis !...

Mais ce soir-là^ Léonard soutient, en dépit des plaisanteries, que l'on s'amuse trop à l'arrière :

— Quand tu arrives^ tu as l'air de les déranger]

— Léonard ! ta crise de fiel va te reprendre ! Tu vas nous faire croire que Madame Léonard n'a

LéOlON ÉTRANGÈRB 13

pas été fière de circuler à ton bras, sur le boul^*vard. Tu as dû avoir un fier succès avec ta ceinture bleu foncé sur ta capote bleu horizon I

— Ce sacré Léonard, il a été le premier à toucher la nouvelle capote \ Nous autres, on traîne les vieilles frusques ! Et tu te plains, Léonard !

, . . Une mélancolie profonde suivait, toujours, les discussions sur les femmes. Malgré son cynisme, Furlotti lui-même demeurait rôveur,

— Tu penses à ta femme, Furlotti ?

— Je pense aux femmes, -— rectifiait-il, — avec une grimace de Paillasse. — Ça manque !

— Pas tant que la paille fraîche ou le légume I . , . Depuis trois jours on ne mange que de la bidoohe, dans le rata !

Un silence tombait, lourd de pensées intimes. Bien des hommes revivaient alors leur existence, cherchaient si leur femme avait ou non des motifs pour se réjouir de la séparation. Certains se mettaient à écrire ; d'autres relisaient de vieilles lettres qui noircissaient dans la poche intérieure^ h côté du livret militaire. Etle cafard établissait sonrègne.

Le sergent Charles n'aime pas cette espèce de cafard. Que Ton grogne contre le travail, la garde, la pluie, la boue et les rats, c'est régulier, c'est normal. Mais s'abrutir sur des pensées grotesques ! Non, par exemple ! .

-^ Tas de ballots 1 Si c'est pour penser à vos familles, pour vous rendre neurasthéniques et

pour montrer des gueules de poissons pourris que vous vous êtes engagés, vous auriez mieux fait de rester chez vous, dans les jupes de vos femmes 1 Personne ne vous demandait rien 1 Ne savez- vous donc pas,..

Il se lance dans un grand discours sur le dévouement, la magnanimité des épouses, des mères et des sœurs.

— Sergent, je ne vous savais pas défehseur de la femme.. •

— Grant, je suis le défenseur de tout ce qui peut maintenir intact le moral de mes hommes ! Et surtout je suis un homme qui a lutté et qui lutte encore contre toutes les espèces de cafard ! J'ai plus arraché de pattes aux cafards que je n'ai de poils au menton ! Nous sommes des soldats, c'est entendu I... Nous sommes là pour crever, c'est entendu !... Nous crèverons noblement, c'est entendu !... Mais, souvent, on se souvient que Ton est des hommes ! que l'on aune famille, des intérêts ; que l'on aime le plaisir^ la vie, quoi ! Et quand je sens que c'est ce ferment-là qui monte aux cervelles, je deviens inquiet I Je comprends, moi ! C'est parce que le soldat doit lutter aussi contre cet ennemi-là qu'il est superbe ! Et je veux aider à cette victoire. . .

— Sergent, vous vous attendrissez...

— J'aime les soldats ! — Et, changeant de ton : — il y a dans l'antiquité une magnifique histoire.

La voici : un Empereur voit défiler ses troupes. Il pleure. — « Pourquoi pleures-tu ?» — lui demande un de ses généraux. — « Parce que je pense que, dans cent ans, aucun de ces beaux jeunes hommes ne sera vivant ! t

— Sergent, vous allez faire comme TEmpereur !

— C'est vrai ! Je suis stupide ! Seul un dictateur peut se payer un tel luxe de sensibilité. Je suis un ballot... nous sommes tous des ballots ! L'humanité est un magasin de ballots plus ou moins précieux, tous étiquetés^ tous enregistrés... et envoyés, à tour de rôle^ à destination... Et notre heure est arrivée : nous allons quitter le magasin pour le hangar, je dirai même que nous sommes à quai...

— Alors vous croyez?...

— Que ça va barder quelque part ? Certainement !

— On prétend que nous allons au dépôt ?

— Pourquoi faire ?

— Reformer le bataillon. Les morts, les blessés, les malades ont réduit Teflectif d'un tiers.

— On recevra des renforts là où il faudra. Ne vous inquiétez pas !

Dans le village de Pru... se rencontrent des visages inconnus : les officiers des régiments qui

relèverout la division marocaine, dans 48 heures^ On les regarde sans aucune espèce de sympathie. C'est pour eux que Ton a creusé à 8 m. sous terre des abris confortables, et que Ton n'a pas eu le plaisir d'étrenner ! C'est pour eux qu'on a accompli un turbin de géant : 12 h. par jour, à la pelle, à la pioche, par tous les temps I Pour eux, que l'on a décoré les parapets de pervenches et de jonquilles ! Pour eux, les jardins embellissant les carrefours où les cheminements se croisent ! Pour eux, que l'on a semé les graines de radis et d'épinards qui lèvent... Il faut quitter le secteur, les bons cantonnements où l'on était chez soi. Il faut courir sa chance ailleurs !

En attendant, repos à Ver... Le temps de se laver, d'ofifrir ou d^accepter un dîner d'adieu, de boire les dernières bouteilles de Champagne. Et, par une belle nuit, en route pour l'inconnu I

Les noms des villages traversés indiquent que Pon se dirige vers Reims. Il fait froid ; la terre est dure ; on marche en silence et vite. Quelques fusées éclairantes brillent au loin, de temps à autre, le long des lignes dont on s'écarte progressivement.

On croise un bataillon arrêté pour la pause.

Dans un groupe à peine distinct, car la route est large et l'ombre épaisse, une voix dit :

— Pour avaler une côte à une pareille allure, il n'y a que les troupes d'Afrique ou lesi

198 EN càmpaone avec la légion étrangère

Chasseurs. Eh ! les poteaux^ quel régiment ?

— Légion !

Une voix avinée bredouille :

— On régiment de braves ! Je veux aller avec la Légion I... ce sont des braves !

Coup de sifflet ; cliquetis d'armes ; grincement de courroies... et les deux bataillons, en sens inverse, défilent, occupant chacun un bord de la route. On entend des :

— Bonsoir, les gars !

— Bonne chance, les potes !

— Ça se tire, hein ?

— Patience ! Y en a pus que pour dix ans !

Puis les voitures du train passent... et le roulement des roues, le bruit des brodequins des hommes et des sabots des botes décroît et meurt.

L'aube se lève. L'aurore. Les coups de canon du matin se perçoivent à peine. Pendant les pauses, on mange. Les bidons et les musettes ont été garnis à Ver...

— Quel que soit Tendroit oîi Ton aille, on en aura toujours pour quelques jours à tourniquer. Autant de pris !

Des officiers ont allumé une cigarette. On peut donc fumer ; ça colle ! La vapeur légère et bleufttre des pipes voltige au-dessus du bataillon content. Les capitaines vont et viennent le long de leur compagnie. Voici le capitaine Junot sat

son petit canasson blanc tacheté de roux ; le capitaine d'AUens sur sa grosse bote brune ; le capitaine de Sampigny sur son cob noir qui ferait bonne figure aux Acacias, un matin de printemps ; puis voici, sur son étalon arabe, blanc comme un flocon de shrapnell français, le commandant MuUer. On se dirait en promenade, dans le plaine d'Avignon.

Sans armes^ sans équipement^ la capote déboutonnée sur la veste, les fourriers se montrent, à un détour de la route. Ils ont le sourire : le cantonnement est bon, certainement. Les renseignements sont bien vite demandés et donnés. 11 y a, à Germiers, des magasins^ et surtout une belle fontaine : de l'eau, de Teau abondante, claire et fraîche 1 Quel luxe I

Les sections se séparent et cantonnent dan^ de vastes fermes. Elles y trouvent beaucoup de paille, et de la paille propre. Comme ceux de L..., comme ceux de V..., les habitants de C... croyaient^ tout d'abord, que la Légion était composée de mauvais sujets, voire de repris de justice. Mais la douceur et la politesse des Russes gagnèrent rapidement la sympathie de chacun. Puis, comme en Champagne, les hommes dépensèrent beaucoup d'argent. Les soldats sont comme les femmes, quand ils ont de Targent, ils le dépensent ; mais entre les soldats et les femmes, il y a une différence : le soldat achète sans marchander. Il y a de tout à

tOO EN CAMt»ÀGNE AVBC LA LÉGION ÉTRANGÈRE

Germiere ; on peut même excursionner dans les bois des environs, et y cueillir des narcisses, des pervenches et de petites fleurs violettes.

«— On resterait bien là jusqu'à la lin de la guerre 1

Cette constatation précède de peu Tordre de départ.

La route coupe la forêt de la Montagne de Reims. La beauté du sous-bois émeut les ftmes les plus rustres. Autour des branches fines, les feuilles nouvelles forment un léger brouillard qui se mêle à celui de la nuit ; la lune légèrement voilée colore ces vapeurs, et une brise très douce les déplace. Les rossignols chantent ; des hulottes jettent leur appel ; et comme fond d'harmonie à ces chants délicats, le bruit sonore et rythmé du bataillon en marche.

Un « potin » circule et prend consistance ; on va s'embarquer à G... pour renforcer la garnison du camp retranché de Paris I

Soudain, au bas d'une côte, entre deux monticules boisés : des lumières ; puis des feux verts et des feux rouges ; puis un panache de fumée blanche» Une maison en brique : la gare. Contre la façade, une pancarde où se lit ce nom : « G... ». Le long du quai, des wagons ; en queue du convoi, le train de combat. On est bien à G.,, et on s'embarque.

AUX TtlANGHÉES^ EN CltAMl^AGNE 201

Puisque la première partie du programme se réalise, pourquoi la seconde — voir Paris ! — ne se réaliserait-elle pas ?

Au moment où le train s'ébranle, retentissent des chants militaires russes et espagnols, bientôt dominés par la Marseillaise^ puis par « Si tu veux faire mon bonheur^ Marguerite^ Marguerite »... qui est décidément la scie préférée par le bataillon.

Paris !

Tout le monde descend. Pendant que le commandant va aux ordres, on interroge un employé du chemin de fer :

— Avez-vous vu passer des tirailleurs et des zouaves ?

— Oui.

— Vers où les avez- vous dirigés?

Une hésitation, et Tbomme répond :

— Vers le Nord !

Les mines se renfrognent ; ceux qui n'avaient pas cru que Ton irait se reformer au dépôt triomphent.

— Fallait être piqué jusqu'aux moelles pour s'imaginer que l'on nous offrirait une saison au bois de Boulogne I

— « Carao ! — grommellent des Espagnols qui comptaient bien visiter Paris.

Un Cosaque s'approche de Grant, et lui montrant le Sacré-Cœur éblouissant dans la lumière pure ;

" lilà Paris, Monsieur caporal ! — Il hoche et ajoute: — C'est malheureux!.. C'est 'eux de pas voir ça !

îst la vie, mon vieux Boldëroff !

lit bien voulu, comme la plupart de ses iotes , rester quarante-huit heures à

aucoup camarades, à Paris...

une tasse de thé à la Rotonde était aussi

le Mitelman :

j rencontrais, avant la guerre, un mon-

plusieurs messieurs avec qui j'avais de

discussions. Ils m'appelaient, amicaleanarchiste, parce que je déclarais aimer le travail et la science !... Eux ne parie de revanche, de batailles ! Ils étaient litaires que les plus militaires de nos ad-

et sergents de la Légion !.. Et, aujourloi, Tanarchiste, je suis caporal dansTartnçaise... et eux, les enragés, ils l'emy très vaguement, une très obscure foncis un bureau très obscur!... N'est-ce pas mge?

3st normal, veux bien, mais...

icien du régiment les interrompt :

i y est jusqu'au cou, les gars ! — Il a des iertains ; c'est en Belgique que Von va se ce- 5S Boches ont rappliqué ferme, sur l'Yser!

ATJl TRANCHÉES, EN CHAMPAGNE ' 203

Le père Charles est furieux : impossible de rien acheter ! Défendu de s'approcher des barrières ! Les territoriaux sont incorruptibles !

Gourfinkel, assis sur le marchepied de son wagon, contemple le morceau de Paris qui porte le Sacré-Cœur :

— L'an dernier, j'étàis-là, — murmure-t-il. — Et devant le spectacle que m'offrait la ville immense, je songeais à la phrase de Kipling, dans la Lumière qui s'éteint^ je me disais : « Quelle vîUe à piller ! »

— What a city to loot! — ajoute Grant.

— Si les Allemands étaient entrés à Paris, — continue Max, — je me serais tué !

Très grave, il se découvre, et les yeux fixés sur la basilique :

— Je dis : <( Vive la France... et mon cher petit Montpellier... ma faculté, mes maîtres, ma chambre, mes livres, le théâtre où j'allais, tous les soirs, en smoking ! »

Il se tait, les bras inertes le long du corps, l'âme enlevée par la rêverie.

Une sonnerie de clairon : chacun regagne son compartiment. Pourquoi le nier ? On manque d'allant... surtout parce que musettes et bidons sont vides. Se contenter de ce que le ravitaillement donnera, en cours de route, on sait ce que cela signifie :

— On va la sauter !

— Serrez les ceintures !

Ce n'est pas ainsi que marchent les Légionnaires I Quand il faut travailler à la pelle et à la pioche, le Légionnaire travaille, mais en rouspétant... car il faut être « dingo » pour trouver amusant un exercice qui consiste à remuer de la terre et de la boue, pendant des nuits entières. — Quand il faut se battre^ le Légionnaire se bat, mais alors sans rouspéter, avec le sourire! — Quand il ne faut ni travailler ni se battre, il veut être satisfait, c'est-à-dire bien manger, bien boire et bien dormir.

Les Légionnaires n'ont qu'un but: diminuer le plus possible les souffrances de la campagne* Non point parce qu^ils sont douillets, mais parce qu^ils jugent inutile d^offrir à Dieu, à ses Anges et à ses Saints des privations qui n'amèneront pas la victoire un jour plus tôt. Comme ils sont raisonnables, ils pensent que le Père Eternel Test aussi... et que dans le Paradis des soldats, il accueillera avec beaucoup plus de plaisir et de considération le débrouillard qui a fait des kilomètres pour procurer quelques litres de vin aux compagnons, que le ballot qui aura crevé et de faim et de soif et de froid.

Donc, en s^embarquant pour le Nord, le bataillon n'était pas content.

Heureusement, voici que des baraques d'un hôpital d'évacuation, construit parallèlement à la

voie ferrée, sortent des infirmières. Elles agitent leur mouchoir, leur tablier, crient : « Vive l'armée ! » Mille bouches, en réponse à l'ovation, hurlent la Marseillaise. Et cela suffit pour ramener la gaîté et Tinsouciance. On chante ; même les officiers, qui n'auraient pas été fâchés, eux non plus, d'aller voir si Paris avait beaucoup changé, depuis la guerre.

Les localités succèdent aux localités. L'aspect du paysage se modifie. Vers le soir, le train se range près d'un convoi emportant un régiment d'artillerie belge, nouvellement formé. Les harnais sont anglais ; les chevaux, canadiens ; les pièces, françaises.

— Tu parles de fraternité !

Cette rencontre ravit les Belges du bataillon.

Une station plus loin : des Anglais. Les Légionnaires interpellent deux maigres gaillards qui arpentent le quai, et leur tendent leur bidon et de l'argent :

— Achetez-nous du vin, de la bière 1 Les Anglais sourient, sans répondre.

— Pouvez pas vous grouiller? On est des frères, oui ou non ?

Les Anglais sourient toujours, mais ne bronchent pas.

— Grouillez-vous !

Un employé intervient }

— Taisez- vons ! Ce sont des officiers !

— Ah ! mince alors !

Le voyage continue, Â l'aube, après une interminable nuit, le clairon sonne. Tout le monde en bas !

Et les compagnies somnolentes s^acheminent vers Béthonsart, au nord d'Ârras^

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