CHAPITRE II
Considérations. — • L'attaque du 9 mai. — La mort du Commandant. — Cantonnements.
On peut raconter les batailles de TEmpire. Ces actions^ amenées par des manœuvres, commençaient au matin et se terminaient le soir. Leurs phases, attaques d'artillerie, charges d'infanterie et de cavalerie se déroulaient d'une façon, pour ainsi dire, prévue, et leurs mouvements prêtaient aux descriptions épiques.
Mais allez donc essayer de donner une vue d'ensemble de l'attaque de Perthe ou des Eparges ; de Notre-Dame de Lorette ou de Souchez ; du Labyrinthe, des Ouvrages blancs et de Neuvillé- Saint-Vaast !
Comment parler de ces attaques où le terrain a été conquis mètre par mètre, souvent à de longs intervalles ? Comment parler de ces offensives oîi chaque homme a été son propre chef... comme le savent tous ceux, qui, au commandement de « En avant ! » sont sortis des tranchées.
Et tous ceux-là, il faut aussi le proclamer, dans leurs ternes uniformes de boue sont des héros
plus splendides que ceux de Friedland et ceux de Rivoli. Ceux qui ont été « là-haut » comprendront. Les autres ? — eh bien, les autres n*ont qu*à se taire, à s'incliner et croire.
La grande attaque du 9 mai 1915 est un magnifique fait d'armes : le premier essai d'offensive de haut style.
On ignorait encore — on peut Tavouer ici, puisque les récits officiels Tont avoué plus tard — la tactique à employer pour ces sortes d*affaires.
Cette attaque, dont les péripéties rempliraient des volumes, se résume en quelques lignes :
Vers 10 heures, elle se déclenche. Le centre, formé par le 2* régiment de marche du 1®' Etranger, soutenu par les tirailleurs et les zouaves, enlève, en une cha^ foudroyante, les « Ouvrages blancs », « la Targette », « Neuville-Saint-Vaast » et se trouve, à 3 heures après-midi, sur la cote 140. L'avance est de 8 à 10 kilomètres. Sa rapidité a été telle que les renforts n'arrivent pas à temps. Les bataillons d'assaut décimés ne peuvent contenir les contre-attaques allemandes. On garde quatre kilomètres.
Mais pour gagner et conserver ces ikilomètresY quelle débauche d'héroïsme ! Quels sacrifices!
Ecoutez :
Le bataillon C sort des postes d'écoute.
 l'honneur, en ARTOIS 239
Devant les fils de fer, le commandant Noiret, le père des Polonais^ tombe une balle dans le cœur. Sur lui, sont abattus, par la même salve de mitrailleuses : le caporal brancardier VanMengen, un Belge de 50 ans; le caporal infirmier Oneger, un étudiant russe ; le brancardier grec Théodokis. A leur côté, râle le major polonais Neuflagel, les reins traversés par deux balles...
Le bataillon D suit le bataillon C.
Entre les lignes, le commandant MuUer tombe, le foie traversé, et meurt. Près de lui, tombent morts : le sergent-fourrier Glorian ; le sergentmajor Nagel...
ka moment d'aborder la tranchée allemande, le capitaine Junot tombe, la poitrine traversée.
En capote, fusil en main et baïonnette tordue, le bras en sang, la face abimée par un coup de crosse, hurlant et magnifique^ le petit lieutenant Vives court comme un fou, et finalement s'évanouit. Son camarade, le lieutenant Gougeux, est tué...
Dans un trou d'obus, le père Charles, la cuisse brisée, appelle les brancardiers ; plus loin, le sergent Ostache est couché...^ puis le sergent Doués..., le sergent arménien Manoukian...
Le lieutenant Ceccaldi entraine calmement les sections de la D^.
Près des commandants Muller et Noiret, tombe le commandant Gaubert du bataillon A.
Mais les compagnies avancent. Le système de défense des «r Ouvrages blancs » est enlevé.
Les premiers prisonniers allemands longent les parapets ; le feu de leurs mitrailleuses les oblige à sauter dans nos boyaux. Ces prisonniers sont jeunes; ils rient, et sont employés au transport des blessés ; ils semblent implorer protection contre leurs sous-officiers pris avec eux, et qui les traitent avec une brutalité sans nom.
Le petit grenadier espagnol Hill s'amuse férocement. Avec Kordochenko (gravement blessé plus tard), il jette des grenades dans les abris à demieffondrés d'où les Boches ne peuvent pas sortir.
— Combien êtes-vous là-dedans? — demande le Russe qui bredouille allemand.
— Cinq.
— Voilà cinq grenades ! Une pour chacun^ et deux de rabiot !
Des éclatements secs, cinglants ; des cris...
— Ils ont leur compte ! A d'autres !
Ils parcourent les boyaux^ couteaux à la ceinture, grenades en main.
Elles sont deux fois plus profondes et deux fois plus étroites que les tranchées françaises, ces tranchées des « Ouvrages blancs. » Elles sont creusées dans la craie dure. Des rangées de sacs pleins de terre forment les parapets ou les consolident. Ces sacs ont été confectionnés avec des draps de lit, des tabliers, des chemises, volés
A L'HONlfEÙtl, EN ÀRtOtâ âil
dans les localités voisines. Sur certains se voient des initiales brodées. Des pare-éclats en acier protègent les créneaux.
Les abris sont à six mètres sous terre ; on y descend par des marches d'escaliers. Les cagnas des officiers sont tapissées en planches ; certaines sont parquetées et éclairées à l'électricité, meublées d'un lit de fortune^ de chaises et de tables. Des couches de rondins séparées par de la terre et des plaques de tôle composent la toiture, recouverte d'un amas de sac... Autant que Ton peut en juger par ce qu'il en subsiste, les abris des mitrailleuses — elles sont étagées sur trois rangs : la première pièce tire dans la ligne basse ; la deuxième à hauteur de poitrine ; la troisième dans la tête — et des canons-revolvers étaient solidement édifiés.
Mais rien n'a résisté à notre bombardement.
Les sacs sont écharpés, les abris plus ou moins effondrés ou démantelés. Dans les boyaux, des cadavres : certains horribles à regarder.
Il conviendrait peut-être, ici, de faire des descriptions horribles et à effet — mais nous n'y tenons pas I Le long d'une banquette de tir, il y a huit Bavarois, à côté Tun de l'autre ; comme un pain à cacheter rouge, leur tête écrasée les maintient collés contre le parapet ; ils sont gardés par un neuvième mort, debout, celui-là, et impressionnant, son fusil à la main.
LÉSION ÉTRAHràRI 16
Dans les premières lignes ennemies, abrité par des plaques d'acier : un capitaine allemand. Près de lui, quatre fusils, dont un surmonté d'un appareil optique. Un excellent tireur que cet officier, sans doute! A dix mètres devant lui, et à quelques pas de distance, sont tombés trois de nos commandants et deux capitaines.
Les Ouvrages blancs enlevés, on avance» en terrain découvert, vers la Targette.
Soudain, des mitrailleuses, laissées intactes par notre artillerie^ sont mises en batterie par leurs servants et tirent dans le dos de nos bataillons. Pas longtemps mais assea, néanmoins,
pour faire des vides dans les vagues d assaut. Les pièces sont entourées :
— Kamarades!
— Ta gueule!
L'aspect du champ^ sous le brouillard roux qui s'atténue, est terrible. Parmi les morts, voici Midowich : le pauvre vieux n*a jamais autant ressemblé à Dante ! Près de liii, la face méconnaissable : un cadavre... mais cette barbiche de Méphisto est bien celle de Furlotti... elle est pointée vers Léonard, le jaloux Léonard ! bravement mort^ lui aussi !
Le bataillon avance toujours , conduit avec sang-froid et vaillance par les capitaines d^Àllens
A l'hOKNEUB^ EK ARTOIS 243
etdeSampigny^ les lieutenants Geccaldi> d'Ostal, Bonnefon et Jourdan...
On va droit devant âoi.
Deux ou trois kilomètres séparent les dernières tranchées dés Ouvrages blanôs des maisons de la Targette. On parcourt cette distance sans grand mal.
Mais^ à la Targette, arrêt. Les Allemands sont retranchés. Leurs mitraiUèusestirent. Leur grosse artillerie^ — ramenée en toute h&te» dit>on, — se met de la partie. Les 210^ les 1S5 arrosent le terrain. Poussière et fumée redeviennent intenses.
La Targette est prise.
La charge se tourne vers Neuville-Saint- Vaast. C'est plus dur. On procède par bonds, en utilisant les trous d'obus et tous les accidents de terrain. Les unités se désorganisent. Des zouaVes se mêlent aux légionnaires ; les légionnaires se mêlent aux régiments du ...*^ corps (?) et dinfanterie alpine qui attaquent avec eux.
Dans un abri de mitrailleuse démantelé^ des brancardiers russes ramassent un lieutenant de chevau-léger bavarois. 11 a la cuisse cassée. Les brancardiers s'approchent. En les entendant parler, le blessé demande, en un français très cor* rect :
— Quelle langue parlez-vous ?
— Russe.
244 EN CÂMPAGIfB AVEC LA LÉGlOPi ÉTRANGÈRE
— Gomment ? 11 y a des Russes, ici ?
— Un bataillon...
— Mais quel régiment ?
— La Légion !
— Ahl... La Légion!... la Légion!... Alors cela ne m'étonne plus !
On renvoie à Tarrière, avec d'autres blessés.
Entre temps, notre artillerie a démarré. Des 15S court sont placés, à 2 heures de l'après-midi, devant les premières lignes françaises. Ils tirent, à découvert, sous une couronne de 105 fusants boches. A leur tour, les 90 et les 75 avancent. Comme i*ennemi riposte ferme, le fracas des bouches à feu est assourdissant.
A 4 heures de l'après-midi, sur la cote 140, une masse d'hommes apparaît.
— Ce sont mes Légionnaires 1 — s'écrie le général Pein ! — je vais à la cote 140, avec eux!
Il part avec le colonel Ck>t^ commandant le régiment. Sur la route de fiéthune, un obus les abat. Le général est tué; le colonel blessé.
Au cri : « Mes légionnaires! » répond cet autre cri :
— Mes tirailleurs ! — poussé par le colonel Gros.
U veut, comme le général Pein, comme le co-
A l'honneur, in ARTOIS 245
lonel Got, aller au milieu de ses hommes yictorieux. Il tombe, frappé à mort.
Les divisions d'attaque avancent invinciblement. On ne veut pas croire que l'avance a été si foudroyante, si terrible !
Contre toute prévision, la division marocaine, au milieu de l'après-midi, est bien sur la cote 140. Là, tombent le lieutenant Bonnefon — le capitaine suédois Wetestrom et le lieutenant Doucet, tous deux de la compagnie de mitrailleuses.
— Une division de renfort, et c'est la victoire, nom de Dieu.
— Vous ne voyez rien venir ?
— Rien, mon capitaine !
De front, à droite et à gauche, la division est sous le feu de rartîUerie ennemie. Toute liaison étant coupée, les canons français prennent les bataillons par derrière. La Légion ne bronche pas... pas plus d'ailleurs que les camarades, zouaves et tirailleurs ; infanterie alpine ; gars du Nord et de l'Est.
— Vous ne voyez rien venir, les enfants?
— Rien, mon capitaine!
Blessé à la jambe le sergent X., un Corse, grimpe sur ce qui reste d'un arbre et signale à Tartillerie d^allonger le tir.
— Mais va-t'en voir avec cette poussière, avec cette fumée 1
346 EN gawâgns Aytc hk léoiom étrangère
II agite déflespérément ses drapeaux rouges, et tombe — frappé à nonreau.
— Vous ne voyez rien venir, les enfants?...
— Rien, mon capitaine !
Au même moment, à la ferme de Berthonval, --«s'il faut se fier aux dires de gens bien informés, — ^ un commandant allemand prisonnier déclare :
— Vous autres, Français, vous êtes admi<^ râbles!...
Censuré.
Pour appuyer ses paroles, les 210, les 4|{5, les 105 tombent, tombent...
Sur la cote, des uhlans se montrent — certains l'affirment. -^ Les 75 les enfoncent dans la terre, en quelques secondes.
Au sommet de la cote, Tadjudant-chef Thibaut fait sonner le refrain de la Légion, pour rassembler les hommes. Deux clairons tombent. Un des deux est le catalan Marquez. Près de lui, le ka-
hyle Lesky tape sur sa cslisse. Un obus lui arrache la jambe droite.
Le crépuscule...
Le capitaine d^Allens ramène ceux de la D* qui ont pu le rejoindre : ils sont 12.
Et^ pendant toute la nuit, des ombres errent sur la plaine éclairée par les fusées.
Ce sont des égarés qui cherchent leurs unités relevées ; des territoriaux qui creusent des boyaux ou les nettoyent^ retournent les positions ; des brancardiers et des majors qui ramènent les blessés sur des brancards improrisés, ou dans des toiles de tente.
Les artilleurs travaillent avec fureur.
Les mitrailleurs font entendre leur bruit monotone de hachoirs. Et ce bruit paratt se déplacer, tantôt plus près, tantôt plus loin, tantôt à droite, tantôt à gauche, tantôt il éclate dans toutes les directions à la fois, sur des cadences différentes.
Toutes les rumeurs du champ de bataille, la nuit, se détachent d^un fond de silence d'une extraordinaire profondeur.
Quand ces rumeurs s'apaisent, pour quelques minutes, le silence est affreux, hallucinant. Et on regarde autour de soi. Le vacarme, la fatigue, les spectacles que Ton a eus sous les yeux vous
248 BN CAMPAGNE AVEC LA LÉQION ÉTRANGÈRE
battent la ceryelle. On se « raccrocherait » volontiers à quelque chose I A quoi ? On n^en sait rien. Plus simplement, on mangerait volontiers. Et, en heurtant des cadavres, on songe à tous ceux qui sont tombés. Puis on se demande quel a été le résultat de la journée. Puis on remarque le ciel plein d'étoiles. Quelle belle nuit ! Et, sous ces étoiles^ là-bas, vers les hauteurs, des hommes sont à plat ventre et creusent, lentement, tranquillement, des sillons qui deviendront des tranchées...
Les gros obus. Un d'eux arrache les yeux du légionnaire-infirmier Blondell : un Suédois.
Les détonations secouent la terre.
Et l'aube se lève.
Notre artillerie a encore avancé. La fusillade reprend. Les brancardiers divisionnaires viennent ramasser les blessés qui ont passé la nuit, entassés dans des abris. Ils forment de longs convois. Au-dessus d^eux, les shrapnells allemands éclatent sans arrêt. Les gerbes de mitraille, les longs éclats en dent de scie, s'enfoncent dans le sol, avec un sifQementde faux, tandis que les flocons de fumée noire et blanche se dissipent dans la lumière bleue et dorée.
La journée est belle. De nouveaux régiments occupent les tranchées.
Au matin, les bataillons de Légion commencent leur relève et se massent dans les boyaux,
À L^HONNEUK, EN ARTOIS 249
entre la ferme deBerthonval et leMont Saînt-Éloi. Là, une surprise attend le bataillon D. Le vaguemestre Daladier estlà,avec le courrier. Il n'en distribue qu'une bien faible part.
— Oui, ce qu^il en est resté, là-haut 1 On remercie le vaguemestre :
— Pense donc, venir comme ça^ sur le champ de bataille avec les lettres, c^estchic !...
Le sergent a fait mieux encore. 11 est allé chercher sous le feu^ de lui-même, les dernières volontés des mourants.
— Sergent Daladier, vous auriez bien pu, puisque vous y étiez, apporter les colis, — plaisante-t-on.
On a faim et soif. Peu nombreux ceux qui ont osé prendre des vivres sur les morts. On a bien raflé, cependant, chez les Boches, des boites de cigares, des bouteilles de bière et de la charcuterie. On a même goûté le pain KK. Pas mauvais, celui des officiers, tout au moins.
Vers le soir, les brancardiers survivants ramènent le corps du commandant MuUer. Les boyaux ont été comblés, par endroits, pour permettre à l'artillerie de se mettre en mouvement. Le cortège s'avance en terrain découvert, sous un bombardement d'honneur. Les Russes qui transportent le corps murmurent leur marche funèbre. Devant la ferme de Berthonval, un général demande :
— Quel régiment ?
— Légion.
— Bien. Passez.
Le général et ses officiers saluent.
Le corps du commandant est déposé à la ferme de Berthonval.
Le commandant n'a pas souffert. Il est tombé dans les bras de Padjudant de bataillon Dassein et de son cycliste Bacci. Un sourire épanouit ses traits. Et ce sourire est semblable à celui qu^l avait eu^ huit mois auparavant, h Avignon, lorsque, à la fin du Champagne d'honneur, il avait vu ses Légionnaires se lever, à 8 h. 1/2 du soir, comme sonnait la retraite, pour répondre à rappel.
Dans les champs entourant les vestiges de la ferme, sont alignés des centaines de blessés, français et allemands attendant leur évacuation.
Recouverts par des toiles de tente : les morts. Pour eux, se creuse un cimetière dans la terre rouge.
De Berthonval à Mont Saint-Eloi, sur les bords de la route battue par Tartillerie : des cadavres de chevaux. Des cuisiniers et des bouchers ont enlevé à certains des tranches de filet.
Les bétes des batteries qui ont avancé sont rassemblées près d'un boqueteau^ tout près des sur* vivants des bataillons. Et les bétes hennissent
A l'hONNEDH, en ARTOIS 281
et regardent les hommes. Hommes et bétes se comprennent, semble-t-il, et se félicitent d'avoir « passé au travers »^ pour cette fois.
Enfin^ au coucher du soleil, après 10 heures de station dans un boyau bombardé, ordre est donné d'aller cantonner à Mont Saint-Eloi.
On défile devant les 270 de siège. Les bons gros artilleurs des lourdes pièces sont tout contents :
— Bravo, les petits gars !
— Bonjour, les vieux !
— Alors on en a mis, il parait. .
— Vous êtes vernis, les artiflots !
— A la prochaine, tu prendras mon flingue...
et je tirerai ton cordon.
On rit. On est vivant et on a fait de son mieux A Mont Saint-Ëloi, les cantonnements ne sont pas préparas. Le régiment tombe de fatigue et de sommeil dans les fossés. Un coup de sifflet remet les hommes debout. Ils errent et se traînent dans les rues montantes de la petite ville aux trois quarts détruite et dont les pierrailles brûlées sont dominées par les ruines blanches de deux hautes tours. Mais les cuisines roulantes fument. On aura du singe anglais^ de Texcellent conted beefy du vin et du pain frais. Un splendlde désordre règne; on en a, du moins, l'impression. Soudain^ comme par miracle, on est ehee soi, ravitaillé. Chacun s'est débrouillé. Les cuistots savent qu'un
homme ne réclamera pas deux fois sa ration.
Aussi, quand vous vous approchez d'une cuisine, la gamelle à la main, disant :
— Je sais pas où est ma compagnie, je crève de faim, — le cuisinier, qui vient à peine de quitter son fusil pour reprendre sa marmite, vous remplit votre gamelle.
Sur la place : un transformateur électrique.
Contre la porte, un écriteau : « Danger de mort. » Grant, Mitelman, Gourfinkel, les majors Ghazal et Havet entrent dans la cabine ronde, et s'installent au milieu de fils, de leviers et de machines inoffensives, probablement. On mange, puis on dort, non, on ne dort pas, on en écrase ! Et comment !
Le lendemain, rassemblement. Le bataillon se rtîorganise. Les quatre compagnies n*en forment plus que deux : deux petites compagnies. Le régiment se compose de deux bataillons à effectifs très réduits. On est tellement affairé que Ton ne songe pas à ceux qui ne sont plus !
A la D*, on est désemparé. Le capitaine Junot, le lieutenant Vives sont blessés; les lieutenants Gougeux, d'Ostal sont morts. Morts aussi^ le joyeux sergent Glorian, le sergent Nagel ; les sergents Charles, Donès, Ostache, et d'autres encore, ne sont plus là ! Morts aussi, les légionnaires Midowich, Purlotti, Léonard, tous ceux qui amusaient sont morts!
A L^HONNEUR, BK ARTOtS 25à
Les mitrailleurs ont perdu leurs chefs. L'aide de camp du commandant Muller, le capitaine Gabet^ prend le commandement des pièces. Elle est décimée, la belle section de mitrailleurs Scandinaves !
On a la sensation très nette que le bataillon D est mort avec le commandant. Certes, demain, on aura un nouveau chef. Mais qui sera-t-îl?
D'où viendra-t-il?
Les autres bataillons sont aussi très éprouvés. Les Polonais du bataillon G ont perdu « leur père », le bon commandant Noiret ; le lieutenant Rivet, Père de la Compagnie de Jésus, dans le civil,... et combien d'officiers !
Le bataillon A regrette le commandement Gaubert.
A cette liste de morts, s'ajoute le nom de Tabbé Dubreuil, frappé en attaquant avec ses zouaves.
Les hommes des nouvelles escouades ne se connaissent qu^à peine. Ce n'est pas une raison pour ne pas s'occuper de la soupe. A Pinstant même de la distribution : ordre de départ. On grogne; on part, le ventre vide, mais les cartouchières pleines.
La chaleur est accablante. Â midi, le bataillon est dans le cheminement, derrière Berthonval^ sous une couronne de fusants.
— Ça doit barder ferme, là-haut !
On attend la contre-attaque. Musettes et bidons sont à sec. Un régiment d'infanterie^ arrivant de Belgique en auto, défile : c'est un dérivatif. La circulation est lente et compliquée. Des conversations s'engagent. Ceux qui arrivent de Belgique, habitués aux tranchées construites dans le sable, sont émerveillés par la beauté des travaux creusés dans Targile. Qu^auraient-ils dit, s'ils avaient vu les tranchées de Champagne ! Le défilé, homme par homme, dure jusqu'au coucher du soleil.
Le soir descend ; puis la nuit. Les premiers moments de fraîcheur sont agréables. Bientôt il fait froid. Pendant toute la nuit, on reste debout, le dos au parapet. Pas de ravitaillement.
A l'aube, une fumée légère du côté de la route : c'est une cuisine de tirailleurs. Les hommes qui n'en sont pas trop éloignés s'arrangent pour aller chercher un peu de café chaud. Vers 21 heuresi ordre de remonter à Mont Saint-Eloi. Repos de deux jours. Puis on va « plus en arrière. » Phrase magique, après des journées de combat !
On sait, dans le pays* que l'attaque a réussi, que les bataillons d^assaut ont bien travaillé. Hommes au repos ou en réserve^ habitants acclament et saluent ceux qui reviennent de làhaut. On traverse un petit patelin. La musique d'un régiment territorial est rassemblée. Elle joue la marche du l'^^ Etranger, quand la Légion débouche. C'est la première fois que les Yolon-
A l'hOKNEUR, en ARTOIS âSS
taires entendent leur marche avec cuivres et bois. Malgré la fatigue, on défile au pas. On apprécie la délicatesse des camarades plus âgés. Très émouvantes, ces cérémonies entre soldats, sans témoins.
A Âubigny, — une grande ville, comparée aux localités dans lesquelles on oampe, -^ Bôldatm et citadins veulent des détails :
— Les Ouvrages blancs?...
— Vous en faites pas ! G^est pris !
— La Targette?
— C'est pris...
— Neuville?
— C'est pris ! ^ La cote...
— ' C'est pris.
— Et Souchez?
— Souchez?
On a évidemment entendu ce nom4à, comme celui de Vimy, de Thélus, de Farbus... Mais y at-on été, ce coup-là? On l'ignore. On ne peut tout de même pas, dans une charge, avaler une province !
Tous les renseignements et les heureuses nouvelles valent quelques paquets de cigarettes généreusement distribués et scrupuleusement partagés. Il y avait longtemps que Ton ne connaissait plus le goût du tabac fin. Sans la pluie qui se met à tomber, la cigarette des braves gens d'Au-
â56 BN CAMPÀ6NE ATÉG LA LÉGION JÈTRâNGÀIUB
bigny eût certainement été une des bonnes cigarettes de la vie. Un vrai souvenir !
La route est longue. Des chants s'élèvent.
Si tu veux faire mon bonheur, Marguerite, Marguerite...
est toujours très en faveur. Des Espagnols du Maroc entonnent une sorte decantilène démarche qui raconte les malheurs d'un Arabe qui a épousé une Européenne. Un soliste commence :
Mahomet, cueille les fleurs, Petit' Marie respire Todeur !
Le chœur répond :
Sar*ha, petit* Mari !
Sar*ha, petit' Mari I
Le soliste :
Petit' Mari' boit du Bordeaux, Mahomet ne boit que de Teau l
Le chœur :
Sar'ha, petit' Marie !
Sar*ha, petit* Marie !
Et ainsi de suite, jusqu'à ce que la mélopée soit couverte par le large chant militaire des Russes.
A Mingoval, le général de division se fait pré-senter les officiers et sous-officiers du régiment*
— Le 1*' Etranger s'est couvert de gloire, —
A l'honneur, en ARTOIS 257
dit-il — d'une voix faible, mais bien timbrée ; il insiste : — de la plus grande gloire !...
Censuré.
Le général promet des récompenses. Il conclut : — J'ai répondu au haut commandement que 48 heures de repos vous suffiraient. Reformezvous. Le plus grand honneur que Ton puisse faire à des hommes tels que vous est de les envoyer au feu, le plus tôt possible. Là est leur véritable place 1 — Et la main au képi : — Je vous salue, Messieurs !
Puis, suivi de son état-major, il remonte dans sa limousine...
Les journaux arrivent. On se les dispute. On veut lire le Communiqué^ se rendre compte de la façon dont Tattaque sera décrite, de l'avance réalisée. Chacun découpe, dans un quotidien^ le récit de la prise des Ouvrages blancs^ de la Targette, de Neuville-Saint- Vaast ; chacun met en marge les rectifications qu'il croit devoir faire^ les renseignements qu'il est en demeure d'ajouter
et le vaguemestre jette à la poste, le soir^ des lettres très lourdes.
Uoiok ÉTBANOÈRfi 17