CHAPITRE II
Les Volontaires. — Première Journée à la caserne. — Le caporal Saigne. — Quelques types. — Le sergent Lucca. -— La soupe. — Le moine du Liban. — Un intellectuel. — Les cadres. — Le père Charles. — Un philosophe.
Au centre de Tesplanade qui termine le perron, les grilles rouillées du château des Papes s^écartent ; et, descendant les marches du double escalier qui aboutit sur la place, une foule bruyante apparaît: ce sont les Volontaires étrangers.
Grant s'approche afin de les examiner. On dirait la sortie d'une usine. Aucun uniforme, dans cette cohue composée de plusieurs centaines d'individus. Tous sont en civil. Et quels vêtements que les leurs ! Ces hommes sont là depuis dix jours, et, comme ils s'attendaient à être immédiatement équipés, ils ont endossé, en quittant leur foyer, de vieilles défroques rendues minables par une semaine de corvées et de marche, le long des routes de Provence. On voit là, soit fermés par des épingles de sûreté, soit ouverts sur des chemises grises ou des tricots noirs, des vestons percés au coude ; des pieds nus dans des espadrilles ; des genoux qui pointent par les déchi-
rures des pantalons étriqués. Des complets corrects, des visages rasés, des cols propres et des chaussures cirées se montrent aussi, en assez grand nombre. On peut même remarquer un jeune homme vêtu avec une certaine recherche et qui, à peine hors de la caserne, se gante et orne son œil d'un monocle.
Grant se dirige vers le poste de garde. A ce moment, s'avance un groupe composé de cinq colosses aux jambes longues, aux larges épaules, aux tailles minces. Deux d'entre eux portent une blouse grise serrée par une ceinture de cuir; leur culotte de velours marron s'enfonce dans des bottes jaunes ; ils sont tête nue, et leurs cheveux noirs rejetés en arrière recouvrent leur nuque.
— De quelle nationalité sont-ils ? — demande Grant au chef de poste.
— ' Des Russes, mes compatriotes.
— Et ces deux aux longs cheveux ?
— Deux peintres : des Cosaques !
— Y a-t-il beaucoup de Russes ici ?
— Neuf cents.
Une voix commande :
— Hé ! Martinoff !
— Présent! — répond l'interlocuteur de Grant. Il entre dans le poste; en ressort peu après.
Sur ses conseils, Richard s'en fut au bureau. Tout en se livrant aux formalités d'incorporation, le capitaine-major lui dit :
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— Si vous voulez voir de vilains moineaux, regardez par la fenêtre.
Richard obéit, et aperçoit dans une cour entourée par de hautes murailles des prisonniers allemands.
— Il y en a cent vingt, ce sont des Bavarois. Un planton conduisit, ensuite, Grant au local
affecté à sa compagnie. C'était une vaste chapelle gothique éclairée par d'immenses verrières dont manquaient les deux tiers des carreaux. Au bas des murs blancs, étaient éparpillées des bottes de paille ; et, sur cette litière, des couvertures symétriquement allongées marquaient la place de chaque homme. Suspendus à des clous^ des musettes et des bidons ; et maintenues par des chevilles fixées entre les pierres, des planchettes faisaient office d'étagères.
— 3« compagnie ! 4« escouade !
Un jeune homme, la face recouverte de mousse de savon fit signe à Grant d'approcher :
— Un moment, — dit-il. Et, indiquant un coin libre, sur la paille : — Voilà votre lit. Mais si votre musette renferme des objets précieux, ne la laissez pas traîner. C'est un peu mélangé ici, comme monde, pour l'instant ! — Et tandis qu'il repassait son rasoir : — Prenez mon carnet, inscrivez votre nom, prénom, âge, nationalité et métier... Merci ! L'appel est à 8 1/2.
Un bâillement formidable s'éleva, et, répercuté
par les voûtes, se termina par cette constatation philosophique lentement modulée :
— La vie n'est pas le réve !
Dans la chapelle se trouvaient quelques hommes . Les uns, torse nu, rapiéçaient leur chemise ; d'autres, harassés par une marche, dormaient déjà.
Richard se mit en quête d'une chamhre en ville. Il en découvrit une, rue Favard, à 500 mètres de la caserne. Son hôte était un ancien chanteur d'opérettes ; il vivait avec ses deux sœurs qui exerçaient le métier de repasseuses, et vendaient des articles de pèche. Grant leur confia son or et ses papiers. M. Bonsergent Tinvita à dîner : lièvre de Grau en civet, dorade grillée et vin du pays. On était au 1®' Septembre. Au dessert, les demoiselles Bonsergent s'écrièrent :
— Et cette guerre? Non... elle n'est pas encore finie !
A 8 1/2, la fanfare du génie et la clique d'un régiment d'infanterie, groupées devant la Mairie, sonnèrent la retraite. Richard chantonna :
Et c'est l'heure
De rentrer au quartier pour l'appel !
La nuit était noire ; Tobscurité de la cour, très grande ; celle de Tescalier, impressionnante I Pour parvenir à la chapelle, on comptait 80 marches ; et, sur ces marches^ des hommes se heurtaient,
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s'injuriaient, glissaient sur des écorces d'oranges et de melons, tombaient en sacrant. Tous, en pénétrant dans la chapelle, hurlaient. Les voix tonnaient terriblement sous les voûtes de la nef. Les multiples échos amusaient les hommes redevenus enfants. De distance en distance, des bougies, brûlant sur des planchettes, éclairaient des groupes accroupis. Des ombres fantastiques se mouvaient le long des murs. Grant reconnut en son voisin le jeune homme au monocle : un Italien nommé di Giorgio, employé dans une banque de Paris. Dominant ^indescriptible vacarme, une voix commanda :
— Silence ! là-dedans ! — Et aux ombres qui bougeaient contre une des murailles s'ajouta une autre ombre très haute^ rendue comique par la déformation de la visière d'un képi, par celle d'un long nez, d'une barbe pointue et d'une capote très serrée à la taille. La même voix cria î
— Chefs d'escouades ! A l'appel !
Malgré le tintamarre, on distingua la réponse : (c Manque personne ! » Et l'ombre du légionnaire disparut par une petite porte creusée dans Tépaisseur du mur.
Des disputes s'élevèrent à propos de couvertures volées, d'assiettes cassées, de paille subtilisée. L'extinction des feux sonna.
— Soufflez les camoufles ! — Les bougies s'éteignirent^ une à une. Quelques hommes hur-
lèrent encore, pendant quelques instants. Puis un seul chanta qui, bientôt, se tut. Richard, qui ne possédait pas de couverture, s'étendit sur la paille. La couche en était mince. Le froid des dalles le saisit ; Tair qui s'engouffrait par les vitraux le glaça. Les ronflements le tinrent, jusqu'à l'aube, les yeux ouverts. Comme il s'endormait, le clairon le réveilla. Il en éprouva une telle surprise, un tel choc, qull fut long avant de se rendre compte de ce qui avait pu lui arriver.
— Debout ! Eh ! là-dedans !
C'était le caporal Saigne, surgissant de son réduit qu'il appelait son antre, car il se comparait au « Lion d'Afrique, » Quelle apparition ! Un gaillard de 35 ans, sec comme une souche ; taille serrée à l'excès par la ceinture bleue ; long cou agrémenté d'une pomme d'Adam ; barbe brune taillée de telle sorte que ses pointes exagérément écartées formaient des parallèles avec les moustaches cirées ; regard clair ; teint de brique et voix formidable :
— Debout ! là-dedans ! — Gomme personne ne remuait, il prit son fusil ; frappa le sol avec la crosse, manœuvra plusieurs fois la culasse, replaça son arme et arpenta la chapelle en criant :
— Au jus, nom de Dieu ! C'est malheureux de voir ça !
Les hommes de corvée allèrent au jus, cependant que rimmense chapelle était balayée... avec
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un seul balai qui circulait d'escouade en escouade.
— Les lits I Les paquetages ! Les couvertures ! Pour boire son café, le caporal Saigne s'arrêta
près de Grant et, le dévisageant :
— Pas besoin d'être sorcier, hein ? pour deviner que tu n'as pas dû bien dormir là-dessus, toi ! — Il éclata d'un grand rire franc, et accepta la cigarette que lui offrait Richard. De tous côtés, des appels : « — Caporal Saigne ! — Caporal Saigne ! » — Il eut une réponse énergique, croisa ses bras sur sa poitrine, et examina ces « bleus qui ne savaient pas se dém... débrouiller sans lui », avec une extrême pitié. Seul gradé pour une chambrée de plus de 300 hommes, il ne savait oh donner de la tête. A son ordre, les chefs d'escouades dressèrent la liste des malades.
— Toute la 8®, je parie ! Si c'est pas malheureux de voir ça !
Des types étonnants composaient cette escouade. Ils portaient des noms belges, mais pos« sédaient de magnifiques accents marseillais et parisiens. Un légionnaire qui, après avoir < tiré » ses cinq ans, avait repris du service pour la durée de la guerre était leur chef. Depuis douze jours qu'ils étaient au corps, il avait été impossible de leur faire exécuter quoi que ce fut. Toujours malades, et toujours « reconnus », ils passaient leur temps à jouer aux caries, et, peut-être même, à alléger les musettes de leurs voisins, du su-
perflii qu'elles pouvaient contenir. Et ce malinlà, il en fut comme de coutume : toute la 8" se déclara malade.
Entre temps, un garçon d'aspect correct aborde Grant.
— Je suis l'opérateur ducomptoirfranco-belge. . . et j'ai photographié, bien souvent, vos enfants, Monsieur.
— Ah ! vous êtes Belge?
— Non^ Autrichien ! — Et, après un silence : — Nous sommes une vingtaine d'Autrichiens, ici. On nous envoie au Maroc.
Le caporal Saigne hurle :
— Tout le monde en bas ! Vivement ! Et en ordre! A-t-on jamais vu unb.... pareil!
Les compagnies sont dirigées vers le terrain d'exercice, sur les bords du Rhône, et là, divisées, au petit bonheur, en sections. Comme les gradés de la Légion n'étaient pas en nombre sufhsant, on leur avait adjoint des sous-otficiers de réserve, dos territoriaux dont aucun n'était plus au courant des nouveaux règlements. Le savoir du caporal Saigne excite leur admiration et celle des hommes.
Un sergent légionnaire commandait la section de Grant : c'était un petit Corse blond, très fier de sa médaille militaire gagnée à 20 ans, au Maroc. Grant manœuvrait pour la première fois. Aussi, exécuta-t-il un « en ligne face à gauche »
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avec une maladresse qui lui valut une menace de conseil de guerre et, en manière de conclusion : « le poteau avec douze balles dans la peau ! » Â la pause, Grant s'excusa :
— Je suis arrivé hier au soir...
— Il fallait le dire, — interrompit le sergent, — et ne pas te laisser engueuler ! A la Légion, quand on a quelque chose à dire, on le dit... un point c'est tout l — Puis, il ajouta : — Je suis bon garçon, mais il ne faut pas se moquer de moi ! Je suis Corse, et je m'appelle Lucca. Il ne faut pas l'oublier !
— Ah î vous êtes Corse, sergent?
— Et après ? Ça te vexe ?
— Bien au contraire. Un de mes parents est Corse.
— Et comment il s'appelle, ton parent ?
— Fabriani.
— Le député ?
— Lui-même !
Et le sergent Lucca examina Grant des pieds à la tête ; puis frisant sa courte moustache :
— Mais alors, — fit-il émerveillé, — mais alors, tu n'es pas un Jean-foutre !
Le coup de sifflet annonça la fin de la pause. De ce jour, le petit sergent Lucca appela Richard son cher compatriote.
A l'heure de la soupe, le château des Papes pré-
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sentait un extraordinaire spectacle. Dans la cour entourée par les hauts édifices dont toutes les salles regorgeaient d'hommes, s'était installée une cantine où se débitaient du vin rouge et du vin blanC; des fromages et de la charcuterie ; plus loin, se dressaient des étalages de fruitiers : melonSf pastèques, grenades et raisins formaient de belles taches de couleur sur les pierres blanches. Les escouades mangeaient séparément. Chacune avait sa salle à manger: des fragments de colonnes, des chapiteaux, des blocs de marbre servaient de tables et de chaises.
Quelle foule pittoresque! Voici des Russes; quelques-uns ont encore leur costume national et leurs cheveux longs ; certains offrent d'épais visages asiatiques ; d'autres, de délicates figures aux yeux caressants et gris. A côté des Grecs montagnards, coiffés de bonnets rouges à flot noir, chaussés de souliers à pompons, vêtus de la veste brodée et de la fustanelle, voici des ouvriers italiens ; des étudiants roumains ; des Polonais ; des Espagnols silencieux qui se tiennent à Técart et dévorent des poivrons crus ; voici des Scandinaves (Danois, Suédois, Hollandais) blonds et roses; voici quelques Arméniens timides; des Serbes et deux Bulgares ; des Suisses ; puis voici un moine du Liban. Un véritable moine du Liban à la barbe noire, opulente et calamistrée, aux yeux d'une désespérante tristesse ! Il a quitté son
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monastère et ses études pour suivre les armées françaises en qualité d'aumônier. Soit qu'il n'ait pas su s'expliquer, soit que l'on n'ait tenu aucun compte de ses réclamations^ il est, pour Tinstant, légionnaire de deuxième classe dans une compagnie. Mais il est sous la protection du caporal Saigne qui lui offre, chaque soir, une place dans son antre. Et là, le moine se dépouille de son costume militaire, — il est le seul à en posséder un, — il endosse sa soutane, et récite ses offices.
Au milieu des groupes, furieux et amusés, se démènent les caporaux venus d'Afrique, en uniforme ceux-là, et quelle allure ! Aucun d'eux n'oserait, cependant, rivaliser avec leur camarade Saigne qui, debout sur des graviers amoncelés, le képi sur le crâne, Tœil allumé par les quarts de vin que ses « bleus » se font un honneur de lui offrir, le poil en éventail et les mains sur les hanches, murmure devant ce grouillement de civils :
— Faudrait tout de même équiper ça !
Les jours suivants, Grant fut continuellement de corvée : transport de bottes de paille, de sacs, de ceinturons, de cartouchières, de capotes et de pantalons. Il dinait au restaurant, et attendait l'heure de l'appel, parfois avec le caporal Saigne, dans un bistro ; parfois dans un café, en compa* gnie de di Giorgio qui ne quittait pas son monocle, et parlait de Paris et de la petite femme
qu'il y avait laissée. A leur table venait s'asseoir Martinoffy gentilhomme russe, caractère autoritaire et charmant ; Âltwig, un Luxembourgeois de Paris... Tous espéraient, dès que le bataillon serait formé, suivre leurs classes d'élëves-officiers et partir avec un grade. !
Un après-midi, après la soupe, Grant vit venir è. lui un jeune homme blond, à moitié chauve, courbé, d'apparence gênée.
— Monsieur, — lui dit-il, — veuillez avoir la complaisance de me prêter votre chapeau, pour un instant. On m'a dérobé le mien, et je ne saurais sortir tête nue ! On n'a aucune espèce de considération pour moi ; on ne respecte pas les per« sonnalités; c'est fâcheux ! Pouvez- vous me rendre le service que je vous demande ? Je cours chez mon chapelier, et je reviens.
— Mais avec plaisir...
— Vous me sauvez ! Permettez-moi de me présenter, je suis Ignace M... — Il s'inclina, et s'en fut.
MartinofF, qui avait entendu ce discours^ se mit à rire, et apprit à Grant que ce garçon si poli était le neveu d'un des grands banquiers Israélites de Pétrograd ; qu'il vivait à Paris, était docteur en philosophie, et en droit, et que la guerre avait interrompu ses études de médecine. Peu après, Ignace était de retour. Il invita Grant à diner. Pendant le repas, ils se découvrirent, « dans le
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monde de la littérature et des arts », quelques admirations communes. Au dessert, ils parlaient des derniers ballets russes et de Bergson ! Au moment de se séparer :
— J'ai l'autorisation de coucher à l'hôtel, — dit Ignace, — mais cela ne durera pas longtemps.
J'entrevois avec horreur le jour où il me faudra dormir sur la paille, me lever sans prendre mon bain ! Le contact des hommes me répugne. Heureusement que je vous ai rencontré ! Nous reprendrons notre dispute sur Bergson. A mon avis...
La retraite sonnait. Grant le quitta.
Sans que rien n^en parût, les services s'organisaient. Les tailleurs et les cordonniers eurent leurs ateliers ; les employés de banque et les comptables furent placés dans les bureaux; les officiers du dépôt choisirent leurs secrétaires et leurs plantons ; les étudiants en médecine devinrent infirmiers. Une moitié des hommes qui avaient servi dans leur pays — des Italiens, en majeure partie — complétèrent Teffectif d'un bataillon de Légion (bataillon du commandant Collet) cantonné aux Ecoles ; l'autre moitié forma deux compagnies de marche que le capitaine Viard commandait.
Un matin, au réveil, le C£^poral Saigne, au lieu de crier; selon son habitude : « Debout I là-dedans ! » — annonça d'une voix triomphante :
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— Ça va barder, les gars ! Les cadres sont là !
11 y a dans la cour huit sergents. Ils arrivent de Tazza. On leur trouve, naturellement, Pair farouche : ils sont tout simplement éreintés par une semaine de marche dans le bled et par une traversée de quatre jours. Les événements de cette traversée sont racontés par Tun d'eux, géant maigre, dont la barbe brune dévore la face et touche la poitrine. Il interrompt son récit afin de regarder les bleus alignés devant le lavabo. Il s'écrie, emphatique et joyeux :
— Ah 1 les voilà, ces Volontaires, ces nobles étrangers ! C'est nous qui allons avoir l'honneur et le plaisir de les mener au feu ! Nous, les vieux légionnaires !
Et, se tournant vers un de ses camarades :
— Mais, dis donc, Dubois, il y a de tout, là-dedans : des purotins et des fils de bourgeois, — et en prononçant ce mot, il a un geste large, — peutêtre des nobles, des fils d'archiducs décavés, des princes valaques, des enfants de la misère, des prolétaires, des nihilistes et des cambrioleurs I — On lui crie :
— Assez ! Père Charles !
Mais rien au monde n'a pu interrompre et n'interrompra jamais un discours du sergent Charles, parisien pur sang, fils de commerçants de la rue du Louvre, bachelier ès-lettres^ quinze ans de ser-
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vice, autant de campagnes, quelques blessures et des décorations.
En voyant Grant sortir une brosse à dents d'un étui de celluloïd, il continue du même ton dithyrambique.
— Vous soignez votre bouche, jeune homme, et vous avez raison I Ma brosse à dents ne me quitte jamais, non plus ! J'ai mangé tout ce qui se mange ! bu tout ce qui se boH ; fumé tout ce qui brûle ; croqué tout ce qui se croque ; décortiqué tout ce qui se décortique ; roulé partout où a roulé la Légion. .. et, grâce à ma brosse à dents, je tords, à plus de quarante-trois ans, une pièce de 20 sous entre mes mâchoires ; je brise les os des côtelettes, et je ne peux pas faire la cour à une femme, sans qu'elle admire la blancheur de mes dents ! De quelle nationalité êtes-vous ?
— Anglais, — répondit Grant.
— Oh ! la royale Angleterre ! Paj^ des grands diplomates, des vrais poètes, des ivrognes de choix et des ioufocs I Je suis allé à Londres...
— Père Charles^ la cantine est ouverte !
— G*est l'heure du coup d'Aramon. J'offre ma tournée 1 La première en terre de France !
Sous la chapelle occupée par la 3* compagnie se trouvait une chapelle identique affectée à l'infirmerie. Sur la première marche de Tescalier qui y conduisait, se voyait, aux heures de jepas, un
bizarre personnage. Il se tenait accroupi, les genoux serrés dans les bras. Ses souliers vernis, son complet noir et de bonne coupe étaient parfaitement usés. Du col de son veston maintenu relevé par une agrafe en fil de fer, sortait une figure ronde, glabre, blafarde, aux yeux mi-clos, aux traits peu indiqués. Le firont était vaste et saillant ; la tète en forme de pain de sucre, rasée. II fumait une longue pipe d'où pendaient, attachées par une ficelle rouge, une boîte d'allumettes et une curette. Il lançait, à intervalles réguliers, de longs jets de fumée parfumée. Grant se sentit attiré par cet être qui n'accordait aucune espèce d'attention à ce qui se passait autour de lui. Il le heurta volontairement, s'excusa, et aurait entamé une conversation si le phénomène ne se fût, à l'instant même, levé lentement, et traîné dans l'infirmerie, en murmurant :
— Pardon, Monsieur, — d'une voix lente comme sa démarche, et avec un accent qui rappelait le « twang » des Américains.
Grant remonta à la chapelle. Le caporal Saigne, enchanté par l'arrivée de ses « poteaux d'Afrique », leur faisait visiter les chambrées ; et, en passant devant les escouades, il répétait ;
— Ça va barder, les gars ! Ça va barder !