‹ En campagne avec la Légion étrangèreChapitre 3 sur 33 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Considérations. — La victoire de la Marne. — Un officier de dépôt. — La prison. — Le frangin. — Un malentendu. — Présentation. •— La Légion garibaldienne. — Le Bataillon D.

Depuis son arrivée au régiment, Grant jouissait d'une grande tranquillité d'esprit. Pendant le mois qui précéda son engagement, la lecture des journaux le rendait malade. Certes, les nouvelles qu'ils donnaient aujourd'hui n'étaient pas moins inquiétantes, mais le contre-coup qu'il en ressentait n'était plus le même.

— Quoi de surprenant à cela ? — C'est le sergent Charles qui pérore : — Vous pensez actuellement en soldat. Un soldat a un devoir défini. Quand il le remplit, son intelligence, quelles que soient son acuité et ses directions, ne connaît plus l'inquiétude. 11 n'a plus à juger. 11 fait ce qu'il doit, avec la certitude absolue de ne pouvoir faire davantage. Voilà où réside sa force. Et cette force engendre sa sérénité. Le désespoir, le manque de courage qui vous torturaient, quand vous étiez civil, n'a-t-il pas cédé la place à un autre senti-

ment : la haine de l'envahisseur ! La qualité de cette haine m'a été révélée à moi, brusquement, lorsque fut annoncé le bombardement de la cathédrale de Reims. Ce soir-ià j'ai entendu le sol de la France crier !

11 s'indigna contre certains Français qui, égarés par des théories militaresques, affirmaient que ce bombardement était de bonne guerre ; que les Allemands avaient le droit de détruire des tours utilisées, vraisemblablement, comme observatoires pour l'artillerie.

— Je me refuse à admirer la réponse du maréchal allemand : « Les os de mes Poméraniens valent toutes les pierres du monde ! » Moi, je suis irréductible. Du plus profond de mes pensées les plus intimes, avec les forces les plus vives de mon instinct, au nom de mes goûts et de mes idées, je hais, méprise, condamne et tiens en méfiance tout ce qui flaire le Germain, le Hun !

— Vous avez raison. 11 faut avoir des idées de guerre, — repartit Grant.

Le jour de la victoire de la Marne, l'escouade de Grant était de garde : cela consistait à demeurer 24 heures sous le tunnel qui, traversant dans sa longueur l'édifice de front du Château, mettait en communication l'esplanade du perron avec la grande cour intérieure. Même en été> pendant la nuit, le froid y était vif. Les hommes, pour se re^ poser, n'avaient que des bancs sans dossier. Con-

A l'entraînement, en AVIGNON 43

signe : ne laisser entrer ni sortir personne, en dehors des heures réglementaires. On prenait la garde sans armes, et toujours en civil.

Le soir de la Marne, il y eut retraite aux flambeaux et permission de 10 heures. Gomme l'appel sonnait, Richard poussa la grille. Elle n'était pas encore complètement fermée que quatre garçons apparurent, au haut de Tescalier. Grant s'apprêtait à écarter un des battants du haut portail pour laisser pénétrer ses camarades, quand un officier^ qui se diteimulait dans Tombre, surgit et commanda :

-- Ils sont en retard. Mettez-les en prison I — A ce mot, un des quatre gars répondit : — En prison ! jamais ! avons pas engagé pour prison ! Grande victoire française ! Grande fête ! Vive la France î Vive la Russie ! Nous autres, Russes ! Moi, « artillériste » russe ! Mon ami, « cavalériste » russe ! — Et se découvrant, il entonna : « Bojé Tsaria Krani / » — Les trois autres l'imitèrent Mais l'officier les interrompit :

— N'ajoutez pas le tapage nocturne à l'ivresse ! En prison ! Appelez la garde ! — Grant obéit ; il eut, cependant, le temps de dire à trois des garçons : — « Filez vite ! » — ^ Ils ne se le firent pas répéter deux fois. Leur retard ne fut pas remarqué ; les bougies brûlaient encore dans les chambrées, et le tapage y était tbrmidable. Mais l'artilleur^ dès que la garde se présenta pour l'em-

4i EN CAMPAGNE AVEC LA LÉGION ÉTRANGÈRE

mener, se mit en position de combat et fonça, hurlant :

— Moi, Russe ! Grande victoire ! — Le gaillard était solide. Richard, qui ne s'attendait pas à son attaque, reçut, en pleine poitrine, un furieux coup de tête qui Tétendit à terre ; le chef du poste Altwig encaissa un swing qui lui endommagea la mâchoire. On réclama du secours. Huit hommes descendirent conduits par Martinoff qui avait une réelle autorité sur ses compatriotes. On lui expliqua Taventure. 11 dit quelques mots à « Tartillériste » qui s'écria de nouveau :

— Victoire ! Vive la France I — L'officier s'impatientait. Il ordonna : — En prison, et vivement ! — L'ordre fut enfin exécuté; et l'officier s'en alla, se frottant les mains :

— Il faut les mater, ces gaillards4à !

L'artilleur s'en tira avec huit jours de prison.

L'affaire fut étouffée, au grand désappointement de Tofficier. C'était un très vieux capitaine en retraite, qui avait repris l'uniforme à la mobilisation. Il avait sorti de ses armoires un attendrissant dolman à brandebourgs, de larges pantalons rouges, et un képi style Louis-Philippe. Il passait le meilleur de son temps caché dans un enfoncement du mur. On Vy apercevait, le soir à 8 h. 1/2, au moment de l'appel ; parfois, il revenait à minuit et demandait leurs feuilles aux permissionnaires ; parfois, encore, il surgissait à

A l'entraînement, en AVIGNON 45

6 h. du matin, pour la rentrée des hommes autorisés à coucher en ville ; c'était la terreur de la cantine et des retardataires. Il avait envoyé en prison les quelques hommes qui s'y trouvaient.

La prison était située dans une des innombrables salles du Palais. La description de cet édifice immense serait inutile et impossible. Des escaliers ou des couloirs, creusés dans l'épaisseur des murs^ aboutissaient dans des réduits éclairés par des lucarnes. Ces chambres étaient occupées par les différents services. A mesure que Ton en découvrait une nouvelle plus vaste ou plus confortable, les bureaux s'y transportaient, et comme ces déménagements avaient lieu fréquemment et sans caractère officiel, les plantons envoyés aux compagnies en avaient pour une bonne heure avant de les trouver.

Cinquante marches d'un escalier en colimaçon, d'une raideur et d'une étroitesse invraisemblables, conduisaient à la prison : vaste salle voûtée et basse; dans un angle, un puits, dont trois lourdes dalles de granit bouchaient Torifice 11 en montait, grâce à un phénomène d'acoustique, une rumeur où se mêlaient des bruits de pas et des voix. Enroulés dans leur couverture, sur la paille, certains prisonniers dormaient ; d'autres se racontaient des histoires ; d'autres jouaient aux cartes et tiraient des plans pour se procurer du tabac

et du vin ; d'autres se désespéraient et se croyaient déshonorés; d'autres encore étaient enchantés de leur sort.

Parmi ces derniers, se remarquait un individu malingre ; taille moyenne; épaules tombantes ; long col et poitrine rentrée ; face terreuse et imberbe ; cheveux châtains, séparés^ sur le côté, par une raie très nette ; un rictus perpétuel crispait ses lèvres ; il avait le nez fin^ des yeux bleus dont les paupières ne battaient qu'à peine. Selon Péclairage, on lui donnait 18 ou 40 ans. 11 marchait Jes mains dans les poches de son pantalon eu loques. Sa silhouette n'eût point surpris, à 3 heures du matin, près des fortifs ou aux environs des halles. Il s'appelait Marc, tout court, — sujet belge, disait-il, Il s'était fait « boucler » pour ne pas aller à l'exercice. Il en avait « frigousse » de faire « en avant par quatre » et « en ligne face à gauche » avec des bleus ! Il en avait « marre » de la théorie, des signes extérieurs du respect et des soins à donner à ses pieds ! Il réservait ses forces pour plus tard, car il était furieusement patriote ; plus exactement, il était furieusement Parisien. Une fois «c bouclé », il se fit « porter malade » pour éviter les corvées. Il se plaignait de douleurs au côté. Le major le pria de se déshabiller. Sur son dos, son torse, comme le long de ses bras, des muscles solides accusaient leurs lignes. Autour du cœur, ces phrases tatouées : « Enfant de la mi-

A l'entraînement, en AVIGNON 47

sère I » — « Qu'importe ! » — Sur son bas-ventre cet avertissement : « Gare les Anglais ! Voici le Boer ! »

— Où t'es-tu fait décorer comme ça? — demanda le major. Marc ne répondit rien. Ses regards trahissaient plus de malheur, de véritable malheur, que de vice. Le médecin Tausculta, ordonna un badigeonnage à la teinture d'iode, et l'exempta de service pour un jour.

En attendant que la porte de la prison fût ouverte, Marc considérait les groupes qui circulaient dans la cour. Soudain, il tressaillit, ses paupières s'abaissèrent, ses traits se durcirent.

— Allons, vieux, à la tôle !

— Un instant, mon pote, rien qu'un instant.

Je t'en prie!

Il y avait une telle angoisse dans cette supplication, que l'homme de garde céda. Marc examinait un garçon fréle comme lui.

— Dis donc, — ^ dit-il à une recrue qui passait, — tu vois ce gars, là-bas, le troisième sur le rang... Tiens, celui qui se retourne... Eh bien, dis-lui de se débrouiller pour attraper quatre jours, tout de suite... dis-lui qu'il le faut! C'est promis hein ? mon pote !... Le gars là-bas... qui me ressemble... Confonds pas... c'est sérieux !

Et, sans quitter des yeux le gars qui] lui ressemblait^ il marcha jusqu'à la prison, et disparut par l'étroit escalier. Une minute après, sa figure

anxieuse s'écrasait contre les barreaux de la lucarne pendant que les sections se rendaient au terrain de manœuvre.

Ail heures, un garçon, encadré par deux hommes^ baïonnette au canon, traversait la cour et entrait en prison. Sur le seuil, il interrogea du regard les prisonniers. Aucun ne fit attention à lui : on attendait la soupe. Alors, il alla s'asseoir sur les dalles du puits, et se demanda si on ne lui avait pas joué un vilain tour. D^un mouvement des yeux, Marc lui fit signe d'approcher.

— C'est moi qui veut te causer, — commençail. — Comment tu t'appelles?

— Jean !

— Et puis ?

— A la Légion, Jean Quille. Et toi?

— Marc ! — Et après un silence : — Ça te dit rien, ce nom-là ?

— Rien. Quoi que tu me veux?

— Te causer. T'es peut-être mon frangin !

Et sans être le moins du monde bouleversé par cette nouvelle :

— Ton frangin ! Tu crois ! Ça se pourrait. T'es de Paris !

— Dame ! Toi ?

— Mai'itou!

— Quel âge?

— Vingt-cinq.

— Moi vingt-six... T'as bien l'âge qu'aurait

A l'entraînement, en AVIGNON 49

mon frangin ! De quoi que tu te souviens dans la vie?... Tes vieux?... ta maison?... parle!

— La maison? Je vois ça : une baraque en planches et en boue, avec un toit de zinc... comme un tas d'autres des environs.

— C'est bien ça !

— ... Et des chiffons... de sales frusques... des os... de la ferraille... dans un coin...

— C^est bien ça, — répéta Marc,

— La mère? plutôt vieille... Le père?... Souviens pas. 11 y avait toujours beaucoup d'hommes^ là-dedans... mais le père !

— Il existait... mais il a eu une histoire... Tu comprends... Il est mort, là-bas! J'avais quatre ans. Tu peux pas te rappeler ! Mais de moi ? Tu te souviens pas ? T'avais pas un frère ?

— Y avait aussi beaucoup d'enfants, ceux des voisins... et il y en avait d'autres qui couchaient un jour, deux jours... Tu devais être dans le tas!

— Et la mère? Cherche...

— Un soir, plus personne!... J'ai habité chez une voisine.

— C'est bien ça ! Une voisine t'a pris... une autre s'est chargée de moi, parce que la mère a eu des histoires aussi... comme le père... ils ont fini kif-kif, là-bas ! Moi, mes nouveaux parents changèrent de zone... Il se passait trop d'histoires dans la nôtre... Quand je suis venu te chercher, les tiens et toi vous vous étiez barrés ! Comment

htQlQV ^TRANOèRi; 4

qu'ils s'appelaient ?

— Rémonard.

— Rémonard ?.. Rémonard ?,.. ça me dit, ce nom-là ! Les miens, GafForel.., ça te dit rien?

— Rien !

— On m'a toujours dit que ce serait à la ressemblance que je te reconnaîtrais... que tu me ressemblais comme si on était jumeaux... et tu me ressembles, mon gars ! T'es bien mon frangin ! Mon petit frangin Eugène !

— Eh oui, que c'est mon nom! A preuve que l'aîné des Rémonard s'appelait Ûgêne... Alors, pour pas nous confondre, on m'a appelé Jean !

— Ah ! je l'avais bien senti que t'étais mon frangin ! Ça m'a fait au cœur un coup, quand je t'ai vu... et ça ne trompe pas ! C'est curieux, tout de même ! Comment que t'es ici ?

ïls se racontèrent, l'un à l'antre, leur lamentable aventure. Marc résuma :

— En somme, j'ai été plus malheureux que toi ! Tu ne te souvenais de rien, tu te croyais seul !... Tandis que moi, je savais que tu existais!... Et toujours dans les endroits où les gens Comme nous ont chance de se rencontrer, je te cherchais! tu es insoumis, que tu dis !..- Moi j'ai fait de la correctionnelle, avant le régiment : je suis un bat'd'af! J'espérais bien te retrouver, là-bas!... mais rien I... Et maîntenaût qu'on est ensemble, il faut plus se quitter!...

A L*ENTRAINEMENTN, EN AVIGNON 51

— Pensons pas à ça !

— Il faudra se mettre de la même compagnie, même section, même escouade... Faudra avoir la même conduite ! Si tu peux pas dominer ta passion et si tu en mets sur la gueule à un chef... je ferai comme toi ! Même faute : même punition ! Mais surtout que Ton ne sache pas que nous sommes frangins... on nous séparerait ! Les hommes sont tellement vaches !

Quinze légionnaires en prison ; deux en prévention de conseil de guerre ! Plus de doute, cela bardait !

Les compagnies de marche furent rapidement équipées et soumises à un sérieux entraînement. Les compagnies de dépôt reçurent, peu à peu, leur uniforme et leurs armes ; les costumes civils disparurent, les longues chevelures tombèrent. La sortie des volontaires ne ressemblait plus à celle des ouvriers d'une usine.

Convoyés par le caporal Saigne, les Autrichiens et les Alsaciens furent expédiés au Maroc. Les majors firent passer une visite générale, renvoyèrent chez eux tous ceux dont la santé laissait le moins du monde à désirer, et ceux qui semblait regretter le moment d'enthousiasme qui les avait poussés à contracter un engagement. Grant et Martinoff conseillèrent, de nouveau, à Ignace de se faire réformer :

52 EN CAMPAGNE AVEC LA LÉGION ÉTRAN(iÈRE

— Jamais vous ne vous habituerez à la vie militaire, — lui certifia Richard ; — vous songez continuellement à votre tub, aux réceptions de votre oncle^ aux ballets russes et à Bergson. Quelle déplorable hygiène morale !

— Je resterai ! — déclara Ignace de sa petite voix haletante et têtue. — Je ne demande qu'une seule chose, de la considération pour moi... que Ton sache qui je suis !

— Mais vous n'êtes rien !

— Ma personnalité...

— Au point de vue militaire : néant ! A moins que vous ne soyez bon tireur, bon marcheur ! Il vous faut oublier que dans le civil vous êtes un intellectuel..,

— Est-ce possible ?

— J'y suis bien arrivé ! Le soir, je m'endors sans songer que j^ai une maison agréable, une famille, une bibliothèque, des gravures... un manuscrit inachevé...

— Vous ne pensez pas à cela ?

— Jamais !

— Mais votre vie intérieure !

— Mon intelligence est sur pied de guerre, mon cher ; elle a diminué ses frais... je ne me permets pas le luxe d'avoir ce que vous appelez une vie intérieure !

— Cependant, promettez-moi que nous aurons quelques entretiens...

A l'entraînement, en AVIGNON 33

— Faites-vous réformer...

— Fais-toi réformer, — appuya Martinotf.

— Vous n'êtes pas plus taillé pour la vie militaire que le moine du Liban qui, après avoir été successivement soldat, garde-magasin et balayeur, se meurt de neurasthénie en attendant sa réforme !

Mais l'exemple du moine ne décida pas Ignace. 11 ne voulut rien entendre, certain que sa persopnalité s'imposerait un jour. Comment ? Il llgnorait. Cette idée fixe le mena insensiblement à la manie de la persécution, puis à une douce folie qui, après des aventures que nous retracerons ici, nécessita sa libération.

Un soir, Grant reconnut, chez un pâtissier, attablé devant une assiette de petits fours, Thomme à la tète rasée.

— Invitons-le, — dit-il à Martinoff qui l'accompagnait.

L'invitation transmise en russe, l'homme à la tète rasée répliqua en français.

— Excusez-moi (il prononçait : moâ), Monsieur, mais je ne suis pas présentable. Je ne sors de l'infirmerie que pour me nourrir... et je ne mange que des gâteaux. Quand je serai habillé, j'accepterai, volontiers, l'invitation de Monsieur?... — De la main il désignait Richard, qui se présenta :

— Richard Grant.

L'autre se leva:

— Et moi, Max Gourfinkel, étudiant en méde-

cine à la Faculté de Montpellier, engagé volontaire pour la durée de la guerre ! — Il se rassit, choisit des gâteaux, les engloutit en murmurant :

— C'est excellent ! — et cela d'une voix grave, étrangement timbrée. L'assiette de petits fours vidée, il paya, alluma sa pipe d'où pendaient, attaciiées par une ficelle rouge, une boîte d'allumettes et une curette, passa devant MartinoflF et Grant, les salua par un « bonsoàr, Messieurs ! » et sortit en traînant les semelles.

« Evidemment, — pensa Grant, — des types pareils (et leur nombre, à mesure qu'il connaissait mieux le bataillon, lui paraissait considé-» rable) doivent être désorientés par la blague des sous-officiers de la Légion I » — Certains sergents — par plaisanterie pure — appelaient les « engagés pour la guerre », les « engagés pour la gamelle. » Les Russes, non seulement ne comprirent pas la plaisanterie, mais en furent profondément affectés. Grant et quelques autres essayèrent de leur prouver qu'il n'y avait pas lieu d'attacher la moindre importance à cette boutade et qu'il fallait l'accepter, comme elle était faite, « h la blague. » Mais les Russes ne comprirent pas : ils ne pouvaient pas comprendre. Le contingent russe était formé d'individus de toutes les classes, de toutes les sectes politiques et religieuses. Il y avait là des tailleurs, des cordonniers et des mécaniciens ; des étudiants en droit et en

A l'entraînement, en AVIGNON 55

médecine ; des élèves de l'école des Beaux-Arts et des musiciens ; quelques chanteurs et danseurs des ballets russes ; des nobles, fils d'officiers de cavalerie ; des orthodoxes et des içraélites, des libres-penseurs et des croyants ; des exilés politiques et des moujîcs. La plupart s'étaient engagés sur les conseils de leur ambassadeur; un grand nombre^ si les communications avec la Russie avaient été libres, auraient été officiers dans leur pays; beaucoup étaient riches, très riches même, aussi n'admettaient-ils pas qu'on pût les traiter « d'engagés pour la gamelle. » Ils ne protestèrent pas, souffrirent r et se montrèrent de magnifiques soldats. Les Espagnols, eux, prirent la plaisanterie de tout autre façon, lis avouèrent s'être engagés pour la gamelle. Ils ajoutaient : « Comme nous payerons, sans doute, cette gamelle avec notre sang, on ne peut pas nous la reprocher I » Quant aux Italiens, ils s'agitèrent tant et si bien qu'ils furent — sauf une centaine qui manifestèrent le désir de rester à la Légion — expédiés en masse dans un camp d'entraînement, près de Nîmes. Ils formèrent le 4* régiment de marchedu 1®' Etranger ou Légion garibaldienne. Ces hommes se battirent héroïquement en Argonne. Au moment de charger, ils ouvrirent leurs capotes bleues sur leurs chemises rouges. Leur colonel, Beppino Garibaldi, mourut, selon les traditions de sa famille, à l'ennemi.

Le départ des Italiens désorganisa le bataillon de marche. Le commandant Viard regretta ses hommes qu'il avait disciplinés, et dont il était sûr. Les subsistants de cette belle unité furent versés dans les compagnies de dépôt et constituèrent, avec elles, le noyau d'un autre bataillon, que complétèrent, par la suite, les contingents de Bayonné, de Lyon et de Sidi-Bel-Âbbès.

Ainsi fut créé, après une nouvelle visite médicale qui élimina tous les malingres, le bataillon D, du 2® de marche du l®** Etranger, sous les ordres du commandant Maurice MuUer.

Page 1