CHAPITRE V
Le Commandant. — L'Esprit de corps. — Les Compagnies et leurs Capitaines. — Russes et Provençales.
Les hommes se sentaient bien tenus par leurs officiers, bien en main. Le premier soin du commandant fut de réorganiser le bataillon. Son expérience lui avait prouvé qu'il était mauvais de grouper les hommes par nationalité. Aussi ne voulut-il pas de compagnies formées uniquement d'Espagnols ou de Russes, mais des compagnies formées d'un nombre à peu près égal de Russes et d'Espagnols, parmi lesquels^ pour donner du liant, furent incorporés d'anciens légionnaires.
Son bataillon ainsi constitué, il le rassembla au champ de tir, et le passa en revue. Remarquant que les visages rasés était en majorité, il s'écria :
— Je veux que mes Légionnaires gardent leurs moustaches. Les visages sans poils ne sont pas admis à la Légion. Nous les appelons : « les têtes de veau 1 » Donc, à partir d'aujourd'hui, défense de se raser. Vous ne devez pas plus vous raser physiquement que moralement ! D'ici huit jours,
À lWtRAIKEMENT, en AVIGNON 73
je veux voir des lèvres poilues, c'est la mode à la Légion !
Puis, on lut au rapport : « Les hommes vont recevoir leur ceinture, c'est le signe distinctif de la Légion, il sera porté avec honneur 1 » — Suivait l'énumération des peines encourues par ceux qui perdraient, détérioreraient ou vendraient leur ceinture.
On redevient enfant au bataillon ! Exhiber sur sa capote un indice qui les différencie d'avec l'infanterie, constitue pour chacun un événement de la plus haute importance. Les anciens enseignent aux jeunes l'art de porter la ceinture avec le chic traditionnel. Le dernier tour, légèrement renversé dans le dos, doit se terminer, sur le côté droit, par un pli en diagonale. Cette ceinture autour de la taille transforme ces fantassins en Lé- ' gionnaires.
Entendre, chaque fois que s'en offrait l'occasion, le commandant, les officiers et sous-officiers déclarer: « A la Légion on fait ceci..., à la Légion on fait cela..., à la Légion on a l'habitude de... », les hommes finirent par croire que la Légion était une arme bien à part. Et quand à la « clique » des tambours et clairons fut ajoutée, toujours selon les usages de la Légion^ une fanfare de fifres, aucun doute ne pouvait subsister, la Légion était bien la Légion^ et avait son existence propre. D'ailleurs, c'est grâce à ces petits
74 EN CAMPAGNE AVEC LA LÉGION ÉTaA?(GÈR£
détails que naît et se développe cette chose admirable : l'esprit de corps. C'eist une discipline secrète. Elle s'adresse non pas au sentiment du devoir, à la crainte des punition^, mais à l'amourpropre et à la fierté. C'est un ensemble de traditions plus efficaces que le plus inflexible règlement, une loi d'orgueil, une convention tacite et, pour ainsi dire, un uniforme moral. Nulle part, comme à la Légion^ — uniquement parce que le recrutement de cette arme est des plus curieux, -^ l'esprit de corps n'est aussi vif.
C'est gr&ce à lui que des individus d'un caracrtère aussi différent que des Slaves et des Ëspa-* gnols, des Polonais et des Scandinaves peuvent ôtre réunis en un tout homogène et vivre en bonne intelligence ; que^ dans l'espace d'un mois, furent métamorphosés en Légionnaires, des jeunes gens qui, jusqu'alors, n'avaient jamais tenu un fusil.
Mais cet esprit de corps, il fallait savoir l'exciter. Et la maîtrise, l'énergie que montra le commandant MuUer dans cette tâche lui valut, dès le premier jour, et spontaném,ent, l'attachement de ses Légionnaires. Quand il rassembla son bataillon, au champ de tir, monté sur son pur sang blanc et qu^admiraient, depuis longtemps déjà les Cosaques, il produisit une impression magni*fique. Sa façon d'interroger les hommes, le son de sa voix dénotaient un chef. Le discours qu'il prononça, à propos des moustaches, fit sourire^ et
A l'entraînement, en AVIGNON 75
prouva qu'il était brave homme. L'exceHonce de son cœur, la netteté de son autorité se révélèrent, peu à peu, par des faits, en campagne. Commander un bataillon de Volontaires étrangers, parmi lesquels — il s'était renseigné et s'en était rendu compte — se trouvaient des gens remarquables et d'honneur, exige des qualités rares : il les pos** sédait toutes, Il savait parler aux Russes comme aux Espagnols, et se faire parfaitement entendre. Ses Légionnaires étaient bien à lui. On ne disait pas le bataillon D, mais le bataillon Muller. — « Je suis têtu comme un Alsacien », déclarait-il volontiers. Et il portait sur sa face ronde, coupée par une flottante moustache brune, les signes de la volonté : front massif, sourcils droits, nez fort, menton relevé, maxillaires saillants, lèvre^minces serrées sur la cigarette. Il était détaille moyenne, trapu mais agile, imposant à cheval, et de tenu très simple.
Cependant, malgré la discipline uniforme, les compagnies prenaient chacune leur personnalité.
La D^ est la compagnie modèle. Le capitaine de Cellery d'AUens la commande. Il est avec ses subordonnés d'une correction attachante, et d'une grande indulgence pour ses hommes, qui s"aperçoivent vite que le capitaine s'occupe d'eux. Au magasin de la J)\ il y a, en abondance, des ca-
potes, des chemises et des brodequins. La paille des chambrées se renouvelle souvent. De vrais cuisiniers font la cuisine. Le capitaine voit tout ; il s'intéresse à tout : à la santé de ses légionnaires, comme à leur bien-être et à leur moral.
La D* est la « compagnie électrique. » Quand les autres compagnies font une marche de 30 kil., laD' s'en appuie 35, dans le même laps de temps ; quand les autres compagnies font du pas de gymnastique pendant une heure et sans armes, la D* court avec l'équipement complet. On grogne, maison est lier de supporter un tel entraînement. Le capitaine Junot exerce une sorte de fascination* Ce n'est pas un père pour ses hommes, comme le capitaine d'AUens : c'est leur compagnon d'armes. Il est aussi élégant et agréablement tourné qu'un homme peut l'être : un joli visage, mais dédaigneux et hautain d'expression ; courtes moustaches retroussées sur les lèvres ; voix douce mais sèche et vibrante dans le commandement.
Pour plaire au capitaine, il s'agit de ne pas traîner en route : il a horreur des « canards » ; de ne pas souffler en remontant son sac, tous les 50 mètres ; de grouper ses balles dans la cible ; d'être sportif et propre.
— Junot ? — dit de lui un vieux d'Afrique, — je le connais ! C'est le tonnerre de Dieu ! Il est riche comme Crésus, et il n'aime que la guerre, le danger, l'aventure : un soldat, un point c^est tout I
A l'entraînement, en AVIGNON 77
Il s'est battu partout où on s'est battu. Gomme cavalier, c'est le premier de Tarmée française. Comme tireur, il tue, avec son revolver, un pigeon au vol, et troue une pièce de deux soùs, à 40 mètres. Et brave avec ça ! Avec lui, c'est un plaisir d'y aller ! Mais faudra pas avoir peur de se faire casser la gueule ! Lui ? II s'en fout ; il est blindé : il passe à travers !
La D^ est la compagnie heureuse : celle où Ton ne s'en fait pas. Le capitaine Sauvai^ colosse au teint rose et aux cheveux blancs, est un colonial. Il a comme sergents des coloniaux; ils savent qu'il est dans l'intérêt de tous que « ça marche bien »... et ça marche merveilleusement. Le capitaine parle couramment espagnol, et quelque peu russe. Il interroge les hommes dans leur langue: ce qui leur donne confiance. II ne leur demande pas rimpossible : il est certain de l'obtenir, en temps voulu.
La D* est la réplique de la D*. Son chef, le capitaine de Sampigny, est, comme le capitaine d'AUens, un officier gentilhomme. Une grande partie de sa carrière s'est écoulée en Afrique. Certains le connaissent, comme ils connaissent le commandant Muller, le capitaine Junot et le capitaine SauvaL
— Sampigny? — affirment-ils, — c'est le chic type ! Pour la tactique, pour la manœuvre, il est un peu là! — Et le ton de ce jugement, le geste
qui le souligne signifient que le capitaine est le « chic type » d'abord à cause de son courage et de sa justice ; ensuite parce qu'aux yeux des légionnaires, son aspect physique dénote bien un chef : muscles et nerfs ; tête d'aigle ; nez busqué ; yeux rapprochés, fixes et noirs.
— Si nos officiers ne se trompent pas en matière d^hommes, rapport à ce qu'ils en ont côfiamandé de tous les pays, nous autres, les hommes, nous ne nous trompons pas, non plus, en matière d'officiers. Nous pouvons nous juger les uns les autres : on est gens de même métier !
Et c'est précisément parce qu'ils étaient gens de même métier que les officiers, secondés par leurs sergents et leurs caporaux, firent sortir, avec une rapidité merveilleuse, de la horde des premiers jours qui grouillait dans le château des Papes, le beau bataillon alerte que les Avignon* nais voyaient défiler dans leurs rues, au son des tambours, des clairons et des fifres.
Les Avignonnais avaient fini par aimer sincèrement les légionnaires. Leur tenue était, d'ailleurs, parfaite : pas de scandales ; pas de rixes ; pas de scènes d'ivrognerie. Les Russes, en majorité dans le bataillon, étaient des garçons calmes. Les plus riches d'entre eux avaient fait venir leur femme ou leur maîtresse et dépensaient de Targent. Les moins fortunés, au lieu de s'abrutir dans les cafés où les maisons publiques, visi-
f aient la banlieue, s'arrêtaient dans les fermes. Le dimanche, les femmes leur préparaient à déjeuner ou à goûter. Ils parlaient de leur patrie et de leur famille ; certains chantaient des chants très tristes et très doux. Ils se sentaient heureu:x che2 ces paysans de Provence. Les bûches de chêne et d'olivier brûlaient dans la cheminée, car il commençait k faire froid. Pendant que Boldéroff et ArtémofF^ deux Cosaques, confectionnaient des plats de leur pays, Mitelman interrogeait les vieux sur les conditions de leur existence, sur les impôts, sur les revenus de la terre, sur leurs idées politiques, sur le bonheur et le bien-être dont ils jouissaient. Il comparait leur sort à celui des paysans russes. Ce qu'il disait de leur misère stupéfiait les libres cultivateurs de Provence.
Plus tard, en campagne, les jeunes Avignonnaises n'oublièrent pas leurs grands amis slaves. Elles leur écrivirent régulièrement ; et, régulièrement aussi, leur envoyèrent des vêtements de laine qu*elles tricotaient elles-mêmes, et toutes sortes de choses bonnes à manger.
Ces petites Provençales saur ojit-elles jamais ce qu'elles ont été pour ces exilés ? Pendant des mois, tant que les communications avec la Russie furent impossibles, ils ne reçurent ni d'autres colis ni d'autres lettres que les leurs.
N'est-ce pas, Volontaires russes de 1914, n'estce pas que cette tendresse fut pour vous un vrai
réconfort? Gomme ces âmes simples avaient bien su comprendre vos âmes simples ! Elles vous auront pleures aussi douloureusement que leurs frères, dont elles vous entretenaient^ parfois, ô vous qui vous étiez assis autour de leur table et aviez bu le vin de leur vigne, si gaîment ! Vous qui dormez, là-haut, sous les cailloux des Ouvrages blancsj dans les champs de la Targette et de Neuville Saint-Vaast !