‹ En campagne avec la Légion étrangèreChapitre 6 sur 33 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Marches de nuit. — Discussions. •— Le concert interdit. — Les réfugiés. — Champagne d'honneur.

Grant avait apprivoisé Gourfinkel. Pendant les longues marches de nuit, ils parlaient de philosophie, de littérature et des joies qui avaient été les leurs. Grant était séduit par Tâme délicieuse de son camarade et par le haut ton de son esprit.

— En Russie, je serais officier. Ici je suis un soldat, un légionnaire, assimilé à un étranger. Mais j'irai jusqu'au bout sans me plaindre ! Quand je suis trop triste, je songe à mon père dont je suis le disciple. Je pense à mes livres... J'achève, dans ma cervelle, les Raisons de la morale nouvelle. Je vis dans un monde que nulle ombre ne touche. Je suis le monarque de mes idées ! Quand je m'ennuie, je me raconte les péripéties de mon roman d'aventures philosophiques : Pour sauver Angélica !... Le diable en est le héros. J'ai de ce personnage une conception qui vous amusera!

Et comme Grant lui certifiait que la vie de soldat lui serait de quelque profit, il déclarait:

— Les hommes n'ont rien à m'apprendre.

Quand j'ai besoin d'un type, pour m'exprimer, je le crée ! Ne me parlez pas de Texpérience. C'est un trésor qui ne s'amasse que lentement. Quand la cassette est pleine, le soleil décline. Les artistes naissent avec la cassette pleine, près de leur oreiller. Nous n'avons qu^à l'ouvrir et à puiser à pleines mains...

Comme un appuyez à droite,., ou un rentrez dans le rang suivi de jurons énergiques interrompait, souvent, ces entretiens, Max, qui bondissait à la moindre grossièreté, obéissait^ reprenant :

— Enfin, le vin est tiré, il faut le boire !

Une nuit, il fut impossible de lui arracher une parole. Le nom de Dostoïevsky lui-même ne parvint pas à vaincre son mutisme.

— Qu'avez vous, mon vieux Gourf ? — interrogea Grant.

Et, après un long silence, Max Gourfmkel murmura :

— Est-ce bien pour une idée que nous sommes là?

— Mais de quoi vous inquiétez-vous donc, mon pauvre Max ?

— D'une idée !

Et il se replongea dans sa méditation.

Parfois la noblesse des paysages ramenait dana sa mémoire des vers de BaudelMre, et de Vigny qu'il vénérait :

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— Je le comprends bien, aujourd'hui, — disait-il. — Je comprends ce qu'il entendait par la « Religion de Thônneur ! »

La strophe de Banville :

Nourrice de héros, sainte aristocratie...

portait son enthousiasme à Textrême et suscitait, entre Mitelman et lui, d'amères disputes. Tous deux aimaient la Russie, mais pas de la même manière. Leur controverse se poursuivait, le soir, dans la chambrée. Lindskoc déclarait les discussions politiques intolérables, suppliait Gourfinkel de lui réciter, puisqu'il était poète, une jolie poésie, qu'il écouterait en fumant un excellent cigare. Exclus du cercle, le Cypriote et l'Athénien se traitaient de a sale Grec », de « voleur », d' « espion », etc..

Il se passait, dans les compagnies, des scènes comiques. 11 y avait, à la Légion, comme dans tous les régiments, des gradés qui semblaient avoir appris leur métier dans Courteline. Comme ils s'adressaient à des Russes, à des Espagnols et à des Scandinaves, la manière dont ces Etrangers ne les comprenaient pas ajoutait une saveur très spéciale à ces petits drames quotidiens et pleins de bonne humeur.

il était sérieusement question de départ. Le

commandant voulut — selon la coutume de la Légion — organiser un concert au profit des pauvres et des -réfugiés belges. Ces malheureux traversaient fréquemment la ville. Lamentables cortèges d'enfants, de femmes et de vieillards que des chiens accompagnaient, parfois. Dans un de ces groupes, une fillette porte une cage oii gît un oiseau mort. A ce spectacle, le sergent Charles s'écrie :

— Voilà ce que nous vengerons ! Voilà qui est digne de tout notre sang ! Saluons, mes enfants ! N'y aurait-il que cela à venger, c'est assez ! Et les bourgeois, dans leurs lits de plumes, entre leurs draps d'argent et d'or, — il se reprend : — entre leurs draps de fine toile, songeront-ils à ces exilés qui, ce soir, s'allongeront sur les dalles d'une église et n'auront pour se réchauffer que rhaleine de leurs chiens !

Puis, avisant un long jeune homme à lunettes qui trimballe deux valises, il éclate de rire et ajoute :

— Celui-là, par exemple, il a tout du ballot !

Le concert promettait d'être brillant. Il y avait, parmi les Russes, bon nombre d'artistes de profession. Ils devaient jouer du Borodine, du Rimsky-Korsakoff, et chanter des airs populaires. Les Espagnols fournissaient des danseurs et des guitaristes. Les Légionnaires montaient une farce

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célèbre au régiment. Les répétitions étaient commencées : un ordre interdit la fête. Ce fut un désappointement : mais il fallut obéir.

En guise de dédommagement, on distribua aux hommes des cache-pantalons, gris de fer ; des morceaux de laine bleue destinés à recouvrir les boutons des capotes et les plaques des ceinturons. L'uniforme ainsi assombri est triste. Chacun reçut, en outre, une toile de tente et des piquets, des gamelles, des quarts et des bidons neufs.

L'ordre de départ arriva. Où allait-on ? Du côté de Craonne, sans doute. Un bataillon de Légion avait déjà donné dans ces parages.

La veille de la mise en marche, on apprit, au rapport, que les compagnies seraient dirigées sur Noisy-le-Sec. Autant dire Paris ! La perspective de revoir Paris déchaîna un grand enthousiasme. Belle journée que celle oîi les courroies se bouclèrent autour des sacs complets I

Le soir, on offrit au commandant et aux officiers un Champagne d'honneur. Les toasts échangés prouvèrent qu'officiers et légionnaires pouvaient compter les uns sur les autres. Une escouade anglaise chanta :

For he is a good jolly fellow !

Des hurrahs furent poussés en l'honneur du commandant.

n, les fanfares sonnèrent la retraite, parfait ensemble, comme à la manœuvre, aes se levèrent, saluèrent et sortirent, ession de contentement épanouit la face andant MuUer. Même en ce dernier soir, nnaires tenaient à être rentrés dans leurs ies pour l'appel.

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