CHAPITRE I
Cours d^histoire par un vieux soldat. — Le départ. — La Légion voyage. — Noisy-le-Sec. — La salade du sergent. — Èpernay. — Les champs de la Marne. — Les Boches et leur Empereur. — Les délices de Louvois. — Poker. — Séparation.
Dans un coin de la chambrée, à la DS les hommes défont leur couverture ; c^est dommage, elles étaient si bien roulées autour des sacs ! Mais il fait terriblement froid. Et puis, c'est la dernière nuit tranquille : autant la passer bonne ! Une voix s'élève, au milieu d'un groupe : une voix sympathique, grasse, bien imbibée par le vin du départ. Et cette voix dit :
— Ous qu'on en est de la guerre? Eh ben, je vas vous le dire, moi ! En deux mots, voilà : au début ça ne marchait pas ! Comme dit le sergent Charles, vous n'êtes tout de même pas assez ballots pour ne vous être pas aperçus que ça ne marchait pas du tout ! Avec la totalité de leurs forces. . .
et il devait y avoir quelqu^un... les Boches attaquent. Pour foncer droit et au plus court, sur Paris, que font-ils ? Ils violent la Belgique ! Bande de vaches ! On les attend à Gharleroi. Mais là, pas moyen de tenir : c'est la retraite et Tenvahissement de la France ! Les vaches ! Ils nous poussent jusque sous les murs de Paris... à Gonesse, quoi ! Mais je vas vous dire : ils croient nous pousser : ça s'appelle une retraite stratégique ! Une fois qu'on les a eu attirés là ous qu'on voulait les attirer, vlan ! on passe à la contre-attaque. Et cette contre-attaque-là, ça s'appelle la Marne ! Bandes de vaches : ils ont mis les cannes ! Et pour 100 kil. Là : arrêt, buffet ! Dame, on ne fait pas la retraite, la contre-attaque sans fatigue ! Il faut se reformer, se reposer, amener du matériel : c'est ce qu^on fait depuis la victoire de J offre !... Et maintenant, on est prêt ; on vient de siffler : « En voiture, on part ! » Et c'est pour un nouveau coup, comme la Marne ! On en sera ! Voilà où on en est de la guerre. En résumé, on part pour reprendre le truc de la Marne là ous qu'on l'a laissé. Ces bandes do vaches, on va les cueillir comme des fleurs, et les déposer, en bouquets, à Berlin !...
Et on chante ce nouveau chant de la Légion, composé par un volontaire de Bayonne :
Oui, c'est à Berlin,
Qu'on chaatera la Marseillaise !
Les neuf dixièmes du bataillon pensent comme ce vieux soldat. Très restreint est le nombre de ceux que le mot de « tranchée », qui revient, depuis un mois, déjà, dans les communiqués^ a fait réfléchir, — et tant mieux ! Ils savent, ceux-là, que la guerre sera, selon la belle expression de Barrés, « une grande œuvre triste! »... Mais ils chantent encore plus haut que les autres, en disant au revoir aux camarades qui restent aux compagnies de dépôt :
G est nous : la Légion.
Baïonnette au canon «
Qui venons combattre avec la France I etc..
Triste matin de novembre ; ciel gris et bas ; des flocons de neige tourbillonnent et se fondent avant d'avoir touché le sol. De la neige, aux premiers jours de novembre^ en Avignon, est chose plutôt rare.
Le bataillon va au feu ! Malgré l'heure matinale et le froid et la neige, les tambours, les clairons et les fifres attirent la population aux fenêtres . On toit de jolis minois déjeunes femmes, encadrés par leurs cheveux coiffés pour la nuit. Mais notre marche est si noble, si excitante, qu'elles n'y résistent pas, les Avignonnaises : leur main font tourner Tespagnolette, la fenêtre s'ouvre ; les
femmes agitent des mouchoirs, envoient des baisers, saluent ceux qui partent, crient : « Vive la Légion ! »
Les rues sont presque désertes ; aussi remarquet-on aisément un groupe de jeunes filles qui suit le bataillon : ce sont les filles de la campagne ; bras dessus bras dessous, entraînées par la marche héroïque, elles accompagnent, jusqu'à la gare, leurs grands amis, les Volontaires russes, frères de leurs frères ! La neige tombe très épaisse ; quand le train s'ébranle, tout est blanc.
Adieu, bel Avignon !
On voyage, comme il convient, dans des wagons à bestiaux. Pas de paille. Entre les planches mal jointes du parquet monte un air glacé. On se réchauffera à Noisy-le-Sec ! Pour prendre patience, on mange, on boit, on chante, on fume — et tellement que, sous peine d'être asphyxié, il faut ouvrir un panneau du wagon. En attendant de se réchauffer à Noisy-le-Sec ou même à Paris, on se réchauffe avec de Teau-de-vie, si bien que la provision, qui devait suffire au voyage, est épuisée à midi. Désespoir général ! Heureusement les ordres ne sont pas trop sévères ; les « dégourdis » arrivent à se faufiler sans difficulté dans les buffets et les buvettes des gares : gourdes et bidons sont bien vite remplis. Chaque fois qu'un homme a soif ou froid, il commande, en imitant la voix d'un sergent :
— Approvisionnez !
Et tous les quarts se tendent.
On remonte la rive gauche du Rhône : c'est la direction de Paris. Il règne dans les compartiments une grande gaîté. Quand le convoi traverse des champs, on hurle :
Si tu veux faire mon bonheur, Marguerite, Marguerite...
Mais quand on entre dans une gare, oii il est défendu de descendre, les hommes entonnent des chants patriotiques : les Russes, le Boje Tsaria khrani\ les Espagnols, leur Chant Royal; les antres, la Marseillaise ou le Chant du départ. Cela produit une clameur étrange et barbare.
Sur le quai, des voix demandent ;
— Quel régiment?
Les cris répondent :
— La Légion ! Les Volontaires étrangers !
Et le train passe au milieu d'ovations qui font plaisir.
La nuit, le froid augmente ; les chants cessent. Une lanterne éclaire le compartiment où Gourfinkel, accroupi dans un coin, bourre sa 15® pipe. 11 a acheté un briquet à essence, et parfumé son tabac avec de l'extrait de géranium. 11 a, peu à peu, poussé sous lui des sacs qui le préservent du courant d'air glacé qui monte du parquet.
11 neige toujours. On bat la semelle ; on installe
les couvertures et les toiles de tente. Le fanal du wagon est allumé. La flamme de la bougie vacille et s'éteint : c'est l'obscurité. On a pensé à tout, sauf à emporter des bougies. Toutes les cinq minutes, Gourf allume son briquet. On ne sait plus où Ton est. Le brouillard empêche de lire le nom des stations. Noisy-le-Sec ne peut plus être bien loin, tout de même.
— Approvisionnez !
Le briquet de Gourf illumine la scène. Le train ralentit sa marche ; il gronde sur des plaques tournantes, dirait-on. Vivement, le panneau est tiré. Des rayons de projecteurs rayent le ciel noir : c'est Paris ! En Thonneur de Paris :
— Approvisionnez !
Le train va de plus en plus lentement. Il contourne Paris par la grande ceinture. La promenade dure deux heures. Enfin, Noisy-le-Sec !
Au coup de clairon tout le monde saute à terre. Le commandant va aux ordres. Des employés complaisants se chargent de faire remplir les bidons. Le commandant revient et demande deux hommes de corvée par escouade. Pourquoi faire, bon Dieu! On rôde autour des groupes d'officiers dans l'espoir de surprendre un renseignement, mais ils ne savent rien et font du pas de gymnastique sur le quai. Voici les corvées de retour avec des bottes de paille sur les épaules. Les bottes sont distribuées : trois par compartiment C'est bien, mais pas assez î
— Où est la paille ?
— Sous le hangar !
Les hommes se glissent vers Tendroit indiqué. Bientôt les wagons ont Faspect de granges : de la paille jusqu'aux genoux !
— Faut pas s en faire !
Le gouvernement offre le café chaud, le vin, les conserves et le pain ; les fonds particuliers fournissent le rhum, le jambon, la viande froide et les fruits. La certitude de passer une nuit en train acquise, on ne s'inquiète plus que d'une seule chose : la passer le plus confortablement et le plus gaîment possible. Au « Garde à vous », chacun bondit dans son sleeping. Qui donc se rappelle qu'il a été, un moment, question de revoir Paris ? Personne, en vérité ! Les indigènes de Noisy-le-Sec ont bien acclamé le bataillon : les Légionnaires s'apprêtent à festoyer. Ce qu'ils ont pu acheter, pendant cette heure d'arrêt, est invraisemblable. Les gamins n'ont jamais vu de soldats payer aussi royalement les commissions. Dans son « dining-car », le sergent Charles confectionne un fourneau. Il s'est procuré une casserole qu'il a trouée avec sa baïonnette et suspendue au plafond du compartiment avec du fil de fer coupé le long de la voie ; du charbon qu'il a demandé au chauffeur d'une locomotive. Sur le feu, qu'un courant d'air savamment dirigé attise, le sergent prépare du vin chaud pour ses
Digitjzed by
hommes ; ensuite^ pour son usage personnel, il fait griller une côtelette de porc. Il sort, enfin, de sa musette, des salades et une petite bouteille contenant de l'huile et du vinaigre !
— Comment vous êtes- vous arrangé, sergent ?. . .
— Tas de ballots I j'aimerais mieux crever que de ne pas manger de la salade ! et quand un homme préférerait crever plutôt que de ne pas manger de la salade, il en trouve... et l'assaisonnement avec l Qui en veut ?
La distribution faite, il ne lui. en reste plus que quelques feuilles. L'important, pour lui, était d'avoir de la salade ! Peu d'hommes possèdent un cœur aussi généreux que le sergent Charles.
Le réchaud se balance, répandant un peu de chaleur sur les hommes qui dorment, enfouis sous la paille, comme des furets. Le clairon les réveille en sursaut. Ah ! comme on dormait bien ! Pas de doute, jusqu'au jour où on entrera à Thôpital avec une balle dans la peau, on ne dormira plus aussi tranquillement.
Tout le monde en bas. Une grande gare, une grande ville : Epernay ! On ne va pas plus loin ; c'est officiel. Des trucs, sur lesquels elles sont attachées, les voitures des trains de combat sont décrochées et garées contre un quai de débarquement. Il fait encore sombre, mais le jour qui s'annonce sera beau. Le bataillon ne quittera Epernay que dans deux heures. Les hommes se dis-
persent. Les employés leur apprennent que les fenêtres éclairées, à 200 mètres de là, sont celles de cafés et de restaurants.
— Un café au lait, pain et beurre s^imposent, — décrète le sergent Charles.
On eut aussi des croissants et des brioches, et, en outre, le temps de visiter la ville en fiacre, d'acheter du tabac et des pâtés, et de boire, au lever du soleil, tout en écoutant les habitants parler du passage des Boches, une bouteille de vin de Champagne. Il est nécessaire de prendre des forces : tout fait prévoir une marche sérieuse.
Au jour, le bataillon se met en marche. Comme des convois de ravitaillement encombrent les routes, les compagnies s'arrêtent souvent. Pendant les haltes, les habitants des faubourgs interrogent les hommes. En apprenant que tous sont des Volontaires étrangers, ils leur témoignent une grande sympathie, leur offrent des verres de vin, et leur vendent, à bon compte, des saucissons et des fromages.
Les champs de bataille de la Marne !
Personne ne chante plus ; personne ne rit ; on regarde. Des voix passent sur ces campagnes transfigurées : tous les écoutent. Quel dialogue , échangé, à cet instant, entre ces cœurs de soldats et ces tombes qui se montrent, au bord des fossés !
— On n'y va pas comme à la noce, — mur-
e un de nos aînés, — mais crevant de haine !
n attaque, ce soir ou demain, y a pas, la Léfera du bon boulot !
L certitude que le « coup de tampon qui les iculera jusqu'à la frontière ne tardera pas à éclencher » est ancrée dans tous les esprits.
4 h. de Taprès-midi, les compagnies se disent devant un important village que la potion civile n'a pas entièrement évacué. L'hait est las d'héberger des troupes, depuis trois i ; aussi l'accueil n'est-il pas très chaleureux.
Resterez-vous longtemps ?
le répondre ?
s gars de la Légion résolurent de séduire
5 hôtes ; et ils y réussirent. Le fumier disparut cours des fermes ; chaque matin, les dalles it lavées à grande eau ; des portes et des Ires délabrées furent réparées ; les troncs )res fendus, coupés en bûches et disposés
les hangars, en tas réguliers. Pas de maiqui n'eût ses pensionnaires. Pas d'homme le sût où aller boire une tasse de café, faire ivet de lapin ou rôtir un poulet. Grâce à la imité d'Epernay et aux trains de ravilaillet, les victuailles abondaient : on en profita, ie était dure ; marches de jour ; marches de ; exercice en campagne, à travers les taillis
de la forêt de Reims... Et tout cela dans la neige^ et le plus souvent dans la boue : mais une boue comme nul n'imaginait qu'il en pût exister ; une boue qui vous montait au-dessus de la cheville, compacte, glissante, rouge dans les sentiers silrestres et amalgamée avec les feuilles et les mousses pourries ; une boue couleur mastic sur les routes. Après ces marches, avec quel appétit n'avalait-on pas la soupe au choux bouillante, la salade au lard et autres succulents plats de Champagne qui s^ajoutaient à l'ordinaire !
Le poste de secours est installé à Técole des filles. Là, se réunissent, chaque soir, les Russes amis de Mitelman. Ils causent, pendant quelques instants, puis invariablement se mettent à chanter. Leurs chœurs à plusieurs voix sont tristes et donnent le cafard à Lindskoc, qui réclame des chansons de café-concert. Une bougie ou deux éclairent la scène. Dehors, c'est le vent ou la neige ou la pluie. A 7 heures, les Russes regagnent leur domicile. On prépare la table de poker. Lindskoc joue comme si la fortune et sa destinée dépendaient d'un coup malheureux. Le médecin auxiliaire et Grant — nommé légionnaire-infirmier h la D* — scandalisent Mitelman par des histoiies et des chansons d'étudiants.
— L'étudiant français, — décrète Gourfinkel, — songe à ses plaisirs et à sa situation ; l'étu-
LÉOiaN ÉTIîA?:OàRE 7
diaat russe songe à sauver le monde !
Allongé sur la paille, une barbe de trois jours autour des joues, le bonnet de police enfoncé jus- ^'aux oreilles, la capote et les souliers recouverts par la glaise de la dernière marche, il monologue :
— Môa, j'aime le luxe, le luxe dans tout ce qu'il a d'ex... cellent ! de raffiné, de cruel ! Je voodrais vivre dans les ameublements décrits par Edgard Poe... Je ne rêve que vitraux, que tentures mordorées, velours noirs, peaux de bêtes, statues de marbre blanc... livres rares ! Je voudrais^ au milieu de splendeurs, mener Texistence d'im névropathe ! Oui, avoir une cervelle curieusement malade serait excellent ! Je me ferais servir par des esclaves, car il faut rétablir Tesclavage ! Des musiciens me donneraient des concerts ! Mais j'exclurais de mon répertoire Beethoven et Wagner... toute cette musique de «acristie 4e •démons allemands 1 J'écouterais les divines harmonies Ae Verdi, du divin, de TincomparaMe Verdi, musicien des musiciens !
Quand on parvenait à hii imposer silence, il confectionnait, avec des épingles, une chaînette pour son briqnet, ou taillait, dans du bois, les figures <d'un jeu d'échecs. H murmurait, de temps à autre : '
— Le vin est tiré, il faut le boire 1
Neuf heures i Les pieds enveloppés par les
molletières, la tête serrée par le passe-montagne, les mains gantées, chacun se glisse dans la toile de tente arrangée en sac de couchage. La respiration des hommes^ le croc y croc y croc des souris qui grignotent les boules de pain, les cuirs des sacs et des équipements^ troublent seuls le silence. De quart d'heure en quart d'heure, l'horloge de l'église sonne. Le timbre de cette horloge rappelle étrangement à Grant celui de l'horloge du lycée de Marseille, et, îl tout prendre, il se trouve beaucoup plus heureux, sur la paille du cantonnement, que sur les bancs des classes !
On recevait peu de lettres. Celles que Ton écrivait arrivaient-elles ? Cependant pouvaient-elles se perdre avec une aussi belle adresse :
/" Etranger, J^ Régt. de manAe,
Bataillon D,
Di^mon maracuine,
par B. €. M.
— ïonave^ Tirailleurs, Légion \ c'est classique, ça fait le joint : ça colle 1
Chaque dimanche, l'aumônier célébrait la messe. Catholiques et protestants, Israélites et orthodoxes ^e pressaient dans la petite église aux vofrtes basses. Autour de l'église, le cimetière. Des tombes de Légionnaires — volontaires des autres bataillons — s'y dressaient. Au bas d'un mur, des croix alignées. Au-dessous des noms qu'elles
100 EN CAMPAGNE AVEC LA LEGl
portaient, se lisait la même d une affaire^ ce jour-là, dans le
— G^est peut-être bien là qi attendre le jour du jugement !
Là ou ailleurs, qu^importi triste et charmant. Des plante t retenu es par les régiments qu corent les tertres. Les roses d dantes :
— Preuve que l'hiver sera le fossoyeur.
— Dieu vous entende, brav<
Lettres et colis commencent été perdu. Un bon point pour pour le vaguemestre, le serge de Carpentras et professeur d un lycée de Lyon. La vie s'c des fêtes de Noël. Oii les pass tonnement ou aux tranchées ' fait des projets ; on combine vite, pour le réveillon, les boi loge, et qui se sont complètei vieille fermière a un mot ma
— Dame, — dit-elle — [< êtes bien plus drôles, bien et complaisants !
Tout a une fin ! Il est port^ Décembre quelescornpagnies 1
aux tranchées le surlendemain ; qu'à la même date, les D'* et D* changeront de cantonnement. Le désespoir accable Gourfinkel :
— Ce qui pouvait m'arriver de pire m'arrive.
— dit-il à Grant. — Nous allons nous séparer. Mitelman et vous, partez, avec vos compagnies... moi avec la mienne ! Si la D* et la D^ marchent toujours ensemble, nous ne nous verrons plus, pas même au repos !
— Allons faire nos sacs, mon vieux Gourf !
Des « renseignés » prétendaient que l'on partait pour la grande attaque : on les croyait.
— Faut pas s'en faire ! On est quelques-uns qui boufferont la dinde de Noël à la table du bon Dieu!