‹ En campagne avec la Légion étrangèreChapitre 9 sur 33 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

En première ligne, aux « Marcjuises ». — Lindskoc. — Les chasMurs. — La pompe. — Lès cuisines. — Paysage.— Un tirailleur. — Pelle ; pioche; pluie ; boue.

— Patrouilles. — Sans bougies. — Carnaval. — Un article de Sem. — Au Canal. — Au IIB» territorial.

— Le sergent Gelmini,

La route est dure ; le froid vif ; il fait bon marcher. Les Russes, sous la direction de Midowitch, entonnent en chœur une valse populaire La Doubinouchka. Une autre section hurle : — Au jardin de mon père ^ Les lilas sont fleuris!.., — Puis voici la route de Châlons...

La D* reste en 2« ligne ; la D* continue à travers champs. On ne patauge plus dans la boue ; on se heurte contre des mottes de terre et contre des betteraves gelées. Près de la grand -route : halte. Pas de fusillade. Le paysage est horrible et grandiose. Autour d'un morceau de lune tournent de grands nuages noirs dont les ombres passent sur le sol défoncé. Les Marquises, Prunay, la Maison rouge profilent, sur les parties limpides du ciel, les formes fantastiques et nettes de leurs murailles effondrées. Le vent sifBie dans

les réseaux de fils de fer, les ruines et le* arbres, comme dans les agrès d'un navire. A gauche, au loin, des lueurs rouges vacillent, de temps à autre, suivies de détonations. Des soldats murmurent :

— C'est du côté de Reims : c'est sur la cathédrale I

En avant^ en tirailleurs ! Les sections ont cent mètres à parcourir avant de prendre le boyau qui longe la route et mène aux tranchées ; elle»

bordent les restes d'une immense ferme : la Ferme bleue. Près d'un hangar ruiné sous lequel s'abritent, tant bien que mal, les cuisines^ Grant, dans un groupe qui attend Tordre de départ, reconnaît Lindskoc.

— Eh bien, vieux !

— Je suis malade, mon cher Grant, très malade — sa voix est faible, sèche, brisée par des accès de toux creuse qu^il étouffe dans un cachenez. — J'ai la fièvre.. . je ne me tiens plus debout.. . une bronchite ! Nous avons eu un froid terrible... av. travail toute la nuit... j'ai toujours eu La poitrine délicate*.. Je ne sais pas si j'arriverai à Bouzy!...

— Veinard ! vous allez être évacué sur Paris I — réplique Grant en manière de consolation.

— Et si je tombais dans un hôpital avec mon femme pour infirmière !

— Allons, vieux, ne vous faites pas de bile I

— Je me sens très mal !

— Ecrivez-moi...

— Tenez, voilà notre demeure.

11 indique à Grant, sous un amas de décombres, un trou devant lequel se devinent les vestiges d'un escalier. Grant et deux de ses brancardiers trébuchent sur quelques pierres de marches, et se trouvent dans une cave basse, étroite, où dorment des hommes enroulés dans leurs manr* teaux.

— On vous réveille ! C'est la relève.

— Pas de mal ! Quelle heure ?

— Cinq 1/2.

— Nous partons à 6. Eh ! Langlois, Lamblet J Debout!

Ce sont les brigadiers d'un détachement de chasseurs d'Afrique démontés.

Dans un réchaud, des boulets de charbon se consument.

— Y aura-t-il de quoi faire chauffer le jus?

Non I Zut !

Une toile de tente est alors tendue, masquant rorifice de la cave, pour que la lueurdu feu attisé ne soit pas visible, au dehors. 11 y a du café pour tout le monde. Grant offre de Teau-de-vie ; M. DemièrC; au moment du départ, a versé dans son bidon une bouteille de vieux marc de Champagne. Quelques mots sont échangés sur le .< nom de Dieu de temps » ; la toile s'écarte :

AUX TRANCHÉES, EN CHÂMPAGNK 12t

— Allons, là dedans ! c'est Theure !

— On y est, chef !

Et serrant la main de Grantet des deux Russes:

— Au revoir, les poteaux !

— Au revoir, brigadier !

Et les nouveaux locataires de la cave s'endorment, réchauffés par le brasier et par Teau-devie. Le lendemain, réveil sous la pluie — une pluie diluvienne qui dura pendant tout le séjour. Dans le secteur, pas de distractions possibles. — Les balles, sans arrêt, effleurent la crête des parapets. Quiconque désire regarder ce qui se passe chez le voisin d'en face n^a qu'à s'installer aux créneaux de tir. En se glissant derrière des charrettes et une moissonneuse qui forment barrage, on a un beau panorama des lignes ennemies. Elles se dessinent, à 100 m. de là, à flanc de coteau, sous de petits bois de sapins. En terrain libre, entre les réseaux de fils de fer, flottent au vent les drapeaux plantés par les patrouilles. A l'opposé, par une large brèche, s'aperçoivent le village de Prunay et ses trois meules de blé. Les Allemands ont occupé la Ferme bleue. Ils savent, par conséquent, qu'il s'y trouve une pompe fournissant abondamment de l'eau assez potable ; aussi leurs feux de mousqueterie traversent-ils la cour continuellement. La pompe est intacte ; elle a résisté à tous les bombardements. Pour la protéger : des plaques de tôles et des rondins. Le mécanisme est soi--

gneusement huilé. Des tresses de paille garnissent les tuyaux. Cette pompe est Tâme de Tendroit G^eatlà que se rencontrent les zouaves, les tirailleurs et les légionnaires. Ils viennent des secteurs voisins, chargés de bidons qu'ils remplissent ; ils profitent de l'occasion pour faire un brin de toilette. Là se racontent les histoires de la semaine ou du jour : sorties ; patrouilles amusantes; farces jouées aux Boches ; chasses aux lapins ou aux faisans. Les mitrailleurs qui sont le peuple le plus libre de la terre, les fusillent, le jour, et vont Les ramasser, quand la nuit tombe^ à T heure où ils débouchent les créneaux de leurs machines. Elle est superbe, la section de mitrailleurs du bataillon, composée comme elle Test de Scandinaves et de Russes, tous gaillards nets de figure et hauts de taille.

Autour de la pompe^ les Légionnaires entrent en relation avec les Marocains que les conditions nouvelles de la campagne n'enthousiasment pas.

— Ecoute, mon z'ami, ça pas la guerre ! Toi chez toi... moi chez moi. Toi jamais sortir... moi jamais sortir. Toi jamais rencontrer moi... moi jamais rencontrer toi l Qu'estrce qui c'est? riendi tout 1 Travailler, toujours pelle et pioche !..• pourquoi li faire !... Rien di tout I

Puis, Les plaisanteries commencent :

— Makach fatma, hein^ tirailleur ? Makach mouquère ?

AUX TRANCHÉES y EN CHAMPAGNE 123

— OuL» oui, boucoup fatma — et avec une grimace : •— r fransouze fatma !

— Elles sont jolies, les fatmas françaises ?

— Oui, camarade, boucoup zoulies ! Ma arabe fatma, boucoup zoulies, tu sais, mon z'ami !

— Attention, tirailleur ; toi, en France, trouver jolie fatma... ta fatma trouver, làk-bas, joli tirailr leur.

— Non, camarade, non ! Fatma du tirailleur, avec papa et maman du tirailleur^ là-bas, au douar !

— Makach kouskoussou, aux tranchées ! On te fait manger du cochon I

— Jamais, camarade ! Défendu !... Jamais manger alouf l Capitaine boun garçoun*. acheter boucoup moutons pour tirailleurs... alkif, mon z'omi I Moi bien li counns^tre li moutons... moi bel ger !

— Att revoir, Croîa !

Ce mot signifie « mon frère. » C'est ainsi que les zouaves et les légionnaires appellent leurs compagnons, les tirailleurs. Ce titre les enorgueillit extrôm^nent.

— Au revoir, mcm camarade... toujours trav^Uer... toujours en avaat... ma ça fa rien ! Boches... tas de salauds !

Et le Marocfdn blanc de boue, sous la pluie, rggagne son secteur et traverse le hangar des cuisines. U y règne une grande animation. Certains

sous-officiers, les secrétaires, les cyclistes, tous ceux qui étaient en corvée au moment de la soupe viennent y prendre leur repas, et Tàméliorer. La viande bouillie, jetée sur la braise, se change ainsi en rumsteck cuit à ^anglaise ; et il est bien rare que les cuisiniers n'aient pas, pour leurs ami?, un peu de graisse, quelques oignons qui assaisonnent excellemment la bidoche du frigo. Mais, si en ranimant les foyers de la fumée s'élève, cela ne rate jamais : six obus dans les parages des marmites ! Aussi est-on d'une prudence exagérée ; non par terreur des bombes allemandes, mais parce que sur le chapitre « fumée et lumière » le capitaine est impitoyable. Ce qui fait enrager les hommes, par exemple, c'est qu^en face, les Boches ne se gênent pas. Dès le matin, le long de leur première ligne, la fumée monte en tourbillons que la pluie rabat vers le sol. Et nous les laissons faire leur popote et se chauffer en tranquillité ! Pourquoi ?

— Parce que, tas de ballots, — explique le sergent Charles, — il n'y a personne dans leur première ligne. A l'aube, leurs corvées allument,^ de distance en distance, des paquets de paille humide... puis ils remontent se les rouler, plus haut, en seconde ligna, dans le roc. De la trime, leur feu ! à quoi bon gaspiller les minutions ?

Mais on tombe d'accord. Nous ne gaspillons pas nos munitions. Pour un obus que nous en-

voyons, les Allemands nous en expédient une .douzaine. 11 est vrai que c'est de la camelote.

— Avant hier, sur dix-huit... je les ai comptés, — dit un sergent mitrailleur, — trois seulement ont éclaté.

Il s^ensuit une discussion sur la valeur de Tartillerie ennemie. Pour Tinstant, le 88 autrichien, le lOS fusant sont déclarés « de la bonne drogue. »

— En somme, ce qu'ils ont de mieux, c'est les 120 français, pris à Maubeuge, — concluent des artilleurs.

Mais où sont les 220 dont on voit, partout^ les entonnoirs ?

— Patience, — dit un mitrailleu r de rempart qmi habite le secteur depuis sa fondation, — ils reviendront... Ces messieurs voyagent par rail spécial.

A côté des leçons de stratégie et de balistique, monte le chœur des plaintes et lamentations. On rouspète ferme, mais avec bonne humeur, d'abord contre la flotte, puis contre le travail :

— Non, mais là, franchement, croyez-vous que c'en est une, d'existence !

Après la soupe du soir, Tarme à la bretelle^ les outils sur Tépaule, on part. On enfile des boyaux... on se cogne la gueule contre la pelle du copain qui vous précède... on enfonce sa pioche dans l'œil de celui qui vous suit... défense déparier, de fumer... on a de la bouillasse jusqu'aux genoux ! Enfin^ on arrive en terrain dé-

couvert. La séance débute par la réparation des dégâts causés par l'artillerie ennemie : boyaux conv^ blés, cagnas démolies, fils de fer détériorés... puis on creuse de nouyeaux boyaux... et de nouveaux abris à cinq mètres sous terre : une nouvelle ligne qui se prépare... Parfois une fusée : tout le monde à plat ventre ! Et une volée de balles passe par-dessus ! Au début, on hésitait avant de s'allonger dans la mélasse ; maintenant, on y va de tout son cœur. Il suffit de se rendre compte qu'il arrive un moment où il est impossible de devenir plus sale. Cette constatation faite, on réduit de 99 pour 100 les chances d'être amoché ! Des ombres s'avancent : ce sont les sentinelles qui se replient. Une heure, immobile à regarder devant soi ! Il vaut mieux manier les outils ! Cela réchauffe ! Les officiers, qui pourraient fort bien dormir dans leurs abris, sont là^ avec leurs hommes. Le petit lieutenant Vives, blond et rose, imberbe, le col de la capote relevé, le képi sur l'oreille, les mains dans les poches, se moque avec une telle verve de ceux qui ont peu de coeur à l'ouvrage, que chacun rit et travaille avec entrain. Il donne l'exemple. Sa force étonne. Le lieutenant Geccaldi — grande barbe noire de prêtre assyrien — distribue des cigares et des cigarettes: « Allons, mes enfants^ nous irons bientôt au repos ! Et là, rien à faire ! >» Il n'a jamais puni un de ses hommes. Il se ratta^apesur les ca-

poraux et les sergents : les responsables ! Au milieu des groupes de travailleurs apparaît fréquemment la fine silhouette du capitaine Junot escorté par ses agents de liaison.

Voici les patrouilleurs : ils ont remplileur mission; planté un drapeau français à la place du drapeau allemand qui flottait entre les lignes. Demain, les Allemands essayeront d'enlever le drapeau tricolore. On les attendra, dans un trou d'obus, ou derrière un paquet de gerbes de trèfles* La patrouille sera intéressante. D'ailleurs, les patrouilles sont toujours intéressantes. Le silence de la plaine si impressionant, si tragique, après les feux de mousqueterie et de mitrailleuses ; la fixité avec laquelle on observe, devant soi, un détail du terrain, hallucinent les cervelles. Tout bouge, tout remue, semble^t-il, imperceptiblement. Le sentiment qu'une forme immense et terrible va surgir, comme une vague, exaspère les nerfs. Et pour peu que les autres^ en face, vous lâchent une salve, on y va de son coup de fusil : cela soulage, cela brise le sortilège!

A 4 h. du matin, il faut recouvrir de terre noire la ligne blanche de la craie retournée. Vers 6 h., retour, café, repos. Après onze heures de bossage^

c'est pas volé !

... Nous menons une vie de terrassiers. Aux rats, à la boue, à la pluie qui ne cessera qu'à la fin du

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monde ou de la guerre — ce qui est peut-être la même chose — s'ajoute un autre désagrément : l'obscurité ! L'état des routes ne permet pas au ravitaillement de fonctionner comme il le devrait ; nous n'avons pas de bougies ! Mais on devient ingénieux. Nous faisons fondre, pour nous éclairer, la graisse de notre viande — et Dieu sait s'il y en a ! — et nous la versons, une fois liquide, dans des boites vides de conserves. Un bout de chiffon sert de mèche ; et voilà un fameux lumignon l A sa lueur rougeàtre, nous ressemblons, dans notre cave, avec nos passe-montagnes, nos cachenez et nos vêtements boueux, à des pirates dans leur repaire.

.... Avant-hier, grande manifestation d'artillerie. Pendant une heure, embrasement des lignes. Nos obus ont incendié un boqueteau : c'était superbe ! Pas un mort, pas un blessé à la compagnie !

Des murs et des toits se sont effondrés. Quel lamentable spectacle dedans ! Des machines à coudre, des berceaux, des meubles pleins de lingerie et de vaisselle.

L'autre soir : surprise ! Nous voyons, tout à

coup, dans la tranchée, une dame vêtue de satin bleu pèle, coiffée d'un chapeau à plumes et jouant avec un éventail. Un gentleman en haut de forme et frac Taccompagne. C'est Midowitch et Furlotti. Us ont déniché dans une armoire éventrée ces défroques magnifiques et, profitant de l'absence des officiers, les ont endossées. Ce que je raconte là est peut-être stupide, mais je ne me souviens pas d'avoir autant ri I

Quelle fête ! Dans un des colis que je viens de

recevoir : deux bougies ! Quelles belles flammes répandent ces bougies sublimes 1 Quelle tristesse, s'il avait fallu manger ce jambon glacé, ce pâté de foie gras, ce bon fromage de Hollande, à la lueur de nos lampions de graisse ! Nous fumons noscigares, étendus comme des pachas, et nous n'avons qu'à allonger nos mains pour saisir notre quart de café bouillant et notre petit verre de Bénédictine ! Cette Bénédictine, quelle trouvaille ! Je suis allé dans la boue et sous la pluie, en offrir un verre aux sergents Charles et Ostache. Le père Charles en a été ému jusqu'aux larmes ! A Faube nous serons relevés.

Le peintre Sem a rencontré, sur une route, un bataillon qui sortait des tranchées. 11 le décrit ainsi :

Mais voici que du fond du ravin surgit, dévale vers nous une cohorte de spectres blafards, d'êtres impossibles à définir. A cette distance je ne puis encore distinguer ce qu est en réalité cette livide apparition. On dirait une procession de pénitents, de trappistes rovêtus de frocs de bure blanchâtre. Cela approche ut se précise. Est-ce une équipe de puisatiers qui émer[^e de ce cratère de fange où se répercutent les détonations étouffées des canons ? Tout à coup je reste muet d'étonnement. Je me sens glacé par une horreur héroïque, car je commence à deviner. Ils avancent en une longue file qui ondule dans les ornières profondes. Ils sont plus de trois mille. La horde roule comme un torrent de limon, agité de remous ; bientôt son flot

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submerge notre auto, calée par ce flux de boue qui marche. Je suis pris d'une émotion indicible, la plus forte émotion de marie. Les voilà I Les voilà 1 C'est la relève des tranchées ! Ce sont les soldats qui viennent de passer dix jours et dix nuits dans les tranchées de B... Ah ! quel spectacle I Rien, vous m'entendez bien, rien, ni les dessins, ni les photos, ni les descriptions» ne peut donner une idée de cette terrifiante et sublime réalité. Quelle épopée ! Les sanglots me suffoquent ; je voudrais les acclamer, ces braves gens, mais les mots s'étranglent dans ma gorge.

Comment vous les dépeindre ? Vous vous rappelez les objets recouverts d'une couche pierreuse que nos parents rapportaient autrefois d'une visite aux sources pétrifiantes d'AUyre ? Eh bien, c'est exactement cela.

Leurs képis sont des mottes de terre, leurs passemontagnes en tricot des cottes de mailles, leurs fusils des pioches de terrassiers, leurs sacs des blocs de mortier comme en portent sur leurs épaules les maçons. Les couvertures roulées en bandoulière font penser aux vieux pneus terreux abandonnés le long des routes. Toutes les saillies de leur équipement : épaulettes, boutons, ceinturons, bidons, musettes, cartouchières, sont mastiquées de glaise. De leurs barbes, de leurs moustaches pendent des stalactites, et, sous leur cagoule de boue, luisent des regards de loup. Un pieu dans leur main gantée de fange, à la façon des hommes primitifs, ils marchent héroïquement tout d'une pièce dans leur carapace, faisant jaillir dédaigneusement sur ces civils qui les regardent passer la boue gâchée par leurs pieds lourdement bottés de terre, et des écailles tombent de leurs ca-

potes à chaque enjambée* Sous lear enduit ils ont tous runiforme bleu horizon, mais verdi par Tusure. Cette teinte verdâtre, qui apparaît par place sur leur poitrine, à travers les craquelures de la tourbe, me donne illusion qu'ils portent ces cuirasses oxydées,' rongées de vert-de-gris, dont sont revêtus les chefs gaulois que les archéologues exhument des sépulcres sous les murs de Tantique Alésïa.

Ah ! si ces soldats, tels qu'ils sortent des tranchées de Champagne, revêtus de cette terre de France qu'ils défendent héroïquement, pouvaient défiler, un glorieux jour de printemps, sur les Champs-Elysées, quel délire ! On baiserait la trace de leurs pieds boueux. On croirait voir passer, descendus de l'Arc de Triomphe, les régiments de pierre de la Grande Armée et voler au-dessus de ces légions de statues en marche l'immortelle Marseillaise de Rude.

Tout le monde est furieux, de mauvaise hum&ïXT et grogne :

— Si c'est pas malheureux de voir ça ! Après les 10 jours qu'on vient de s'appliquer aux Marquises, comme si on n'aurait pas pu nous envoyer au repos dans un village... histoire de se décrotter et de laver son linge !

Le fait est que rendroit est particulièreiaent odieux. A 1 kilom. des tranchées^ le l<mg du canal de la Marne à on ne sait pas au juste quel fleuve. En contre-bas du chemin de hallage très élevé^ s'adossent des abris recouverts de terre et

de roseaux pourris. Ces abris sont bas ; on y circule à quatre pattes. Dans la paille hachée menu, la vermine grouille. Il pleut, là-dedans, comme au dehors ; on tend les toiles de tente. Les plantes aquatiques décomposées dégagent une odeur nauséabonde. Les eaux glacées du canal emprisonnent une quantité invraisemblable de vieilles capotes, de pantalons, de brodequins, de boules de son et de carcasses d'animaux. Un chemin de boue passe devant les abris ; comme on ne s y enfonce guère que jusqu'à la cheville, il est fréquentable ! Mais après ce chemin s'étale une mare noire ! On la traverse, sur des monticules de pierres, pour parvenir à la hutte de peaux rouges affectée aux cuisines.

— Ali 1 ce n'est pas le rêve ! On serait si bien, en face !

En face, sur les hauteurs de la forêt de la montagne de Reims, les jolies maisons du gros village de Verz... vous narguent ! Leur ensemble forme, au milieu des arbres noirs de la forêt, une tache ovale et blanche...

Au Canal; pas d'autre distraction que d'assister aux bombardements. L'emplacement forme angle mort ; on ne risque rien ! L^cnnemi arrose le paysage avec méthode. D'abord, la ferme de lEsp... où habile le brave général Pein et son état-major. Les constructions sont mal repérées. Les projectiles les encadrent, mais ne les at-

teignent pas. Ensuite, c'est le tour des batteries de Pru... Sur elles, le tir est d'une précision extrême. Mais, pour détruire les abris des pièces ou des mtinitions, il faudrait au moins des 220, affirment les artiflots... Quant aux indigènes de Verz..., on ne se « bile » pas pour eux. Ils encaissent bien, chaque jour, de 40 à 50 obus, mais ils ont, pour se réfugier, des caves somptueuses, creusées à 20 mètres sous terre, maçonnées, meublées, éclairées.

Autre distraction : le chemin de Pru... où défilent les corvées, les blessés et le ravitaillement. On sait, ainsi, ce qu'il advient aux compagnies qui sont aux tranchées. On apprend que le bataillon est attaché à un des sous-secteurs de Reims ; que l'état-major, le commandant et le poste de secours sont installés, au petit bonheur dans les ruines de Pru... Cette nouvelle enchante Grant. Les compagnies marchant, désormnis, ensemble, il reverra ses camarades au cantonnement. 11 demande au lieutenant l'autorisation d'aller à Pru... pour organiser son service. Mais les bombardements y sont d'une violence telle que l'accès de la route est interdit. Pour la franchir, un billet, signé par le capitaine, et le mot d'ordre sont obligatoires. Aussi les malades du bataillon vont-ils, au Canal, passer la visite chez les territoriaux — le 118®, — dont un bataillon — pour les travaux et la garde — fait partie de la division maro-

cai:ie. La compagnie du 118* actuellement au repos cantonne dans un petit bois de sapins clairsemés, qui domine remplacement réservé à la Légion. Les chemins sont sablés, les abris solidement construits et vastes. Certains ont des fenêtres munies de vitres. Tous les hommes sont Provençaux ; ils ont baptisé leurs gourbis : « leï forces pas », — « leï faï tira », comme les cabanons de la Pointe rouge ou de Sormiou, dans la banlieue de Marseille.

Le médecin-chef habite un véritable chalet en rondins. Sur un pilier : les noms de ceux qui l'ont édifié. Ce sont des Marseillais ; Grant les cannait. Ils parlent de Marseille I Le major interrompt Tentretien. Le docteur Clavel est de taille moyenne, brun, de bons yeux marron, de fortes moustaches, une barbiche noire. Il est émerveillé d'avoir des Russes à soigner. Il les interroge sur leur pays, leur métier et leur famille. 11 se tourne vers son caporal :

— Vous voyez ça, Brodeur ! Des volontaires !... De braves enfants ! Je veux apprendre le russe ; comme ça^ quand les autres compagnies viendront, je les épaterai, pas vrai. Brodeur !

Il inscrit quelques phrases sur son carnet :

« Approche... où as-tu mal... » etc. — Puis:

— Je vous soignerai, moi, mes braves enfants !

La plus l^re fatigue entraine un : « Exempt

de service. » — Quand un homme lui parait mal en train^ il s'écrie :

— Toi, je vais te foutre en Tair. — (C'est4dire qu'il Tévacuait). — Tu iras te reposer à Epernay... tu boiras un peu de Champagne, tu dois Taimer, le Champagne, hein !

Inutile d ajouter qu'il y avait grande affluence h la visite de l'excellent major,

Grant obtint la permission d'aller à Pru...

Quelques réparations improvisées rendent habitable la maisonnette qui sert de poste de secours. Là demeurent le médecin auxiliaire, le nouveau major du bataillon et Mitelman, qui a quitté sa compagnie, comme l'exigent ses fonctions de caporal-infirmier.

Il ne pleut pas ; Grant en profite pour « faire son tour » dans les tranchées. 11 rencontre Blondell qui a remplacé Mitelman à la D^ comme infirmier; Gourfinkel, Martinoff... Le bataillon tient tout le secteur. Les différents ouvrages ont de forts jolis noms : Les MarquiseSy — la Croix du soldat y — le Bois de la mare, — la Grand' croix, — le Moulin, — les 500 mètres, — le Haricot. — Ce dernier point est furieusement bombardé quand Grant y pénètre. Un obus éclate dans l'abri de la mitrailleuse, démolit la pièce et arrache le bras du sergent Gelmini qui réparait une pendule trouvée dans les ruines. L'infirmier de la compagnie, de Vera, — docteur argentin, successeur de

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