JEANNIOT. — ÉCOLE DE TAMBOURS
leurs portes défoncées. Cette besogne terminée, on exigea d’eux une indemnité de cinq... millions. Ne nous plaignons donc pas outre mesure et tâchons d’être toujours les plus forts. C’est, d’après La Fontaine etM. de Bismarck, le seul moyen de n’avoir jamais tort. Le tableau de M. Eugène Girardet, très mouvementé, est donc très bon. C’est, je le répète, un cours de morale politique et militaire qui 11e nous coûte que le plaisir de le regarder.
M. Jeanniot, je l’ai dit d’autre part à propos de son excellent tableau des Flanqueurs , est un artiste avec lequel il faut compter. Ses tendances portées vers le naturalisme l’ont servi particulièrement dans sa jolie École des tambours .
Ce n’est pas nous qui soupirerons après le retour de ces batailles où l’on voyait soit un général, soit un prince enflant son torse sur son cheval. Oh! les belles batailles ! Mais, comme des peintres assermentés les peignaient pour le compte de souverains voulant faire honneur à leurs maréchaux ou aux princes
de leur auguste famille, elles étaient destinées aux collections officielles ; qu’elles y demeurent. Aujourd’hui, dans l’art comme dans la réalité, la guerre, c’est de la fumée jusqu’au moment où tout le monde d’une nation se rue contre tout le monde d’une autre nation. Au-dessus et en arrière, avant, pendant comme après, n’en plane pas moins le génie du général en chef. Qu’il se nomme Bonaparte ou de Moltke, X ou Y, ce sera toujours lui qui aura gagné la bataille. L’histoire oubliera encore les noms des infimes dans le sang desquels aura poussé son laurier; en attendant, il faut que la peinture leur fasse une figure héroïque. Lorsque Géricault personnifiait la gloire des armées impériales dans son Cuirassier et son Guide , il ne niait pas le génie de l’Empereur, il réagissait contre la flatterie de David, aussi exagéré dans son impérialisme qu’il l’avait été dans le jacobinisme. Aujourd’hui, on ne peint plus de généraux, on peint des tambours, jusqu’au jour où nous redemanderons à nos artistes de nous retracer les traits de l’heureux vainqueur.
Avec la victoire reviendra le style dans la bataille. En attendant, admirons le côté peuple qui domine avec tant d’esprit dansl 'École des tambours. M. Jeanniot y a accumulé l’observation de détail. L’immense tambour-major, fortement campé sur sa haute canne, écoutant d’un air distrait un ancien sous-officier retraité qui lui raconte ses hauts faits, est une trouvaille. Ces écoliers, en rupture de classe, pénétrant avec amour les mystères de la vie militaire, sont-ils assez gamins? Quant aux tambours, leurs physionomies variées reflètent l’insouciance banale et joyeuse qui caractérise messieurs les officiers de la peau, généralement pratiques numéro un. Rien ne manque à cette scène populaire, croquis devenu tableau. C’est du très bon réalisme dans la note gaie.
Ligne de. feu , souvenir du 16 août 1870, a soulevé à l’Exposition un conflit au sujet de sa couleur. Nous n’avons à nous en occuper ici qu’au point de vue épisodique.
En 1870, M. Jeanniot était sous-lieutenant au A3” régiment d’infanterie de ligne. Sorti deux ans avant de l’École de Saint-Cyr, plein de fanatisme et d’envie de bien faire, il fit son apprentissage de la guerre dans cette vaillante armée de Metz, si belle, si glorieuse et si mal employée et commandée. Son régiment appartenait au corps du général Frossard. Lui personnellement se tira bien de la journée de Spickeren- Forbach; mais le 16 août, à Rezonville, il fut gravement atteint par une balle allemande et décoré pour sa belle conduite pendant l’action.
C’est donc un soldat de Rezonville qui peint les soldats de Rezonville. Cette bonne fortune est si rare de rencontrer dans le peintre d’une scène militaire un des acteurs de cette scène, que cela devrait me dispenser d’en dire davantage. Mais, toutes les fois que je suis allé au Salon, je ne me suis jamais lassé de regarder la Ligne de feu et d’écouter les observations qu’elle soulevait. Les peintres de bataille — sauf quelques-uns que je 11e nommerai pas, pour ne mécontenter personne — ont forgé une esthétique à part. Comme on héroïsait jadis les généraux, ils héroïsent maintenant les soldats et leur inventent des positions invraisemblables, des élans de gymnasiarque ou d’écuyer solo en représentation. Dans le tableau de M. Jeanniot, chacun, au contraire, est simplement, strictement, à sa place, faisant de son mieux pour son propre compte et pour le compte de tous. Pas de pose, rien de théâtral; l’horreur du combat est dans la douleur des blessés, sa majesté dans l’amplitude et la densité de la ligne de feu, que l’on sent se prolonger au loin, si l’on ne voit pas les rangs des tireurs. Cela est fort beau, parce que cela est vrai et qu’011 sent que cela doit être ainsi. Il n’y a de différence à l’œil, en peinture, entre la grande et la petite guerre, que les morts et les blessés faits par la première ; mais ces morts et ces blessés sont tout, et M. Jeanniot — qui s’y connaît — commence par nous montrer les morts et les blessés. L’héroïsme, c’est de tenir sous une grêle de projectiles : c’est l’héroïsme et c’est le devoir.
Je crois que la composition — la composition plus que la couleur — de la Ligne de feu exercera une salutaire influence sur la peinture militaire. O11 nous a délivrés du général de mélodrame montrant du doigt un point indéterminé de l’horizon et ayant l’air de dire : « La victoire est Là ! » Si M. Jeanniot nous délivre des clowneries et des exercices de haute école militaire, il aura bien mérité de l’art et de ses contemporains.
M. Janet-Lange a dessiné et peint jadis une suite des uniformes de l’armée française en 1847; e^e est encore estimée des artistes et des amateurs pour son exactitude et sa précision. Ce 11’était pourtant pas un réaliste. Au contraire, il idéalisait tout. Le tableau que je présente est un exemple. Un vieil officier
JEANNIOT. — LIGNE DE FEU, SOUVENIR DU l6 AOUT 187O.
supérieur, le combat terminé, a cédé son cheval à deux blessés qui ne peuvent marcher, tandis qu’un tioisieme, atteint seulement a la tcte et les yeux couverts d un pansement, tient la crinière pour ne pas
JANET-LANGE. — allant a l’ambulance.
se tromper de chemin. Allant ci l ambulance rentre dans la catégorie des compositions sentimentales qu’aimaient trop nos pères et que nous dédaignons trop aujourd’hui.
Mais doit-on plaisanter à propos de ces compositions? Nos devanciers pleuraient en les regardant; ils valaient, après tout, mieux que les gens qui se pâment en lisant les exploits de Ilamollot.
Oui, certes, ce brave officier supérieur se conduisant en père de ses soldats méritait que sa conduite fut rappelée; et quant à toi, pauvre chien, l’ami si fidèle du soldat, salut! Tandis que la colonne file au loin, laissant le pauvre mort à la merci des maraudeurs qui lui couperont la tcte, et des chacals qui lui
déchireront les chairs, tu montres les dents à leurs avant-coureurs, aux corbeaux et aux vautours. Tu
remplaces près de lui la famille absente, le régiment qui s’en va, les camarades qui oublient. Salut, pauvre chien. La où des sceptiques ne voient qu’une rengaine, qu’un sujet de pendule, j’admire une idée juste.
D’ailleurs, M. Janet-Lange mettait beaucoup de soin et d’exactitude dans ses peintures.
Avec Dupray, Une grand’ garde aux environs de Paris , nous rentrons dans la réalité militaire. Dupray sait le mieux possible faire. valoir le plus petit sujet; il pousse la mise en scène et les accessoires jusqu’au point nécessaire pour qu’ils concourent à l’effet général, le complètent et fassent corps avec les personnages représentés. On ne peut se rappeler son Capitaliste sans songer à ce carrefour du boulevard extérieur, si turbulent, ou il a placé ses trois troupiers. Quand on regarde U ne grand’ garde aux environs de Paris , cette rue de banlieue au bout de laquelle s’ouvre la campagne nous fait froid aux os, et nous nous rappelons 1870. Alors nos limites s’arrêtaient là oii commençaient quelques mois auparavant les plaisirs dominicaux des Parisiens. Ou 11e pouvait dépasser Saint Denis ;
Asnières était interdit, à moins d’une permission motivée et difficile à obtenir. Un jour, j’allai déjeuner à ïvry; le lendemain, mes amis me
JANET-LANGE. — le dernier ami.
demandaient des nouvelles de l’extérieur. Je serais tenté d’écrire : « Heureux temps ! » Nous avions encore des illusions; nous attendions la province, la province nous attendait. Depuis, la défaite est arrivée, définitive et terrible.
Dans notre lanterne magique, où les images se suivent et ne se ressemblent pas, nous voyons toujours avec orgueil nos petits fantassins prodiguer leur vie. A l’assaut, en tirailleurs, en colonnes d’attaque, nos peintres les représentent toujours dévoués, toujours prêts. Allez! il fait chaud dans cette rue où déjà un blessé se tord dans les angoisses d’horribles souffrances. Les balles arrivent dru et l’officier a bien raison d’abriter ses hommes contre un ennemi invisible. Mais il faut rester là, même cheminer par les
maisons et arriver à découvrir et à dominer les maisons où se cachent les Allemands. Alors ils se tairont; car, s’ils restent à leur poste, ils ne voudront pius dès lors s’exposer à des représailles faciles.
DUPRAY. — UNE grand’garde aux environs de paris.
Ce drapeau est bien gardé. Avec M. Protais, on est toujours vivement pris au cœur. Je ne sais rien d’ailleurs de plus émouvant qu’un drapeau entouré de sa garde. S’il est frangé par la fusillade et noirci par
la poudre, si le numéro qu’il porte brodé en or dans ses plis de soie rappelle quelque trait d’un héroïsme particulier, le cœur bat, les yeux se mouillent; instinctivement on salue. Puisque sur de simples pékins la vue d’un drapeau agit aussi fortement, jugez de ce que cela peut être sur le troupier.
Depuis que le soldat passe moins de temps au régiment, ce sentiment peut être moins fort, mais le meilleur moyen de le raviver serait de ramener le réserviste, pour les manœuvres comme pour la guerre, dans le corps où il a fait son service actif. Du jour où il endosserait l’uniforme, le conscrit saurait que son régiment devient pour lui une famille, que
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