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ATTAQUE

l’attaque du cüateau

en 1807. Nous ne pouvons plus demander à nos soldats de trois ans ces fiers et élégants aspects des soldats des vieilles armées. Jadis, dans nos bandes militaires, le soldat rompu à la vie des camps et de la campagne servait de modèle à tous. Aujourd’hui la moelle de notre organisation c’est le réserviste qui abandonne sa famille, son état, tout ce qui lui est cher et utile pour voler à la défense du pays. Le soldat d’autrefois était un conquérant, celui d’aujourd’huiestun défenseur. Le gentil hussard, que son dolman fût gris ou bleu foncé, vert ou bleu céleste, avait parcouru l’Afrique, le Mexique, fait le coup de sabre en Crimée ou en Italie. Ce grenadier avait promené ses guêtres en Italie, en Allemagne, en Égypte avant d’aller à Austerlitz. Ils ont l’aplomb de la valeur acquise, du courage affirmé. Maintenant l’état de soldat n’est que passager, ce n’est plus une profession, et sous la capote du réserviste bat le cœur et frémissent les passions d’un électeur. Les modifications morales, qu’on le sache, sont peut-être encore plus profondes que les modifications extérieures.

.l’ai dit que Détaillé avait fait la guerre pendant le siège de Paris. La Reconnaissance qui met en scène des troupes de l’armée de la Loire a tout l’air d’être poussée dans les environs delà capitale, tant le souvenir des choses qu’il a vues est fort chez notre peintre. Je jurerais que j’ai passé vingt fois par ce carrefour. Ces petites maisons semi-bourgeoises, semi-campagnardes, ressemblent à s’y méprendre aux villas dominicales de nos boutiquiers parisiens. Cependant l’action eut lieu dans les environs d’Orléans. Des gendarmes des régiments de marche, en éclaireurs, ont rencontré une patrouille de uhlans; à la suite de ce petit combat d’avant-garde où chaque parti a laissé des siens sur le terrain, un bataillon de chasseurs accourt, attiré par les coups de feu. Tous les détails de cette toile sont pris sur le fait même. La colonne principale formant le corps de la reconnaissance rejoint à point nommé sur la fourche du carrefour les'patrouilles de flanqueurs qu’elle a détachées sur ses ailes. Elles arrivent ensemble au contact direct de l’ennemi. Le gendarme blessé, le uhlan tué, son camarade démonté assis sur le bord du chemin, heureux d’en être quitte à si bon compte, font voir qu’au premier détour on va rencontrer les casques pointus. Les habitants à moitié cachés saluent encore prudemment leurs libérateurs, deux enfants partagés entre la curiosité et la crainte se faufilent le long d’un mur, et en tête s’avance l’avantgarde. Le petit peloton cpii la forme est composé des crânes des crânes.

Tous volontaires, tous gens d’attaque : aussi tous les genres d’énergie sont réunis dans ces huit hommes. L’officier imberbe brûle de se distinguer comme un ancien ; le sergent, l’œil au guet, mettra sa balle sous le casque du premier Prussien qu’il apercevra.

Et le sapeur de Crimée, médaillé et barbu! Quel beau type! Soyez certain pourtant qu’il ne pose pas. C’est son genre ; il n’est pas plus ému sur le « bi, sur le ban, sur le bout du bi du ban », comme dit la chanson, lorsqu’il adresse un compliment de caserne a une belle et ample nounou. A la fois simple et solennel, ce sapeur! Voilà tout ! — Et les autres, gamins, hier, — comme le moutard qui les guide et ramassera le fusil dupremier blessé, — aujourd’hui braves soldats, surtout au feu. Car pour la discipline, je ne meporte pas garant que ces chaudes têtes l’aient en grande admiration . Ce tableau est un des plus populaires de l’œuvre de Détaillé.

Je tiens à vous parler de ce clairon de mobiles qui se baisse pour prendre une cartouche que lui présente un blessé. C’est une esquisse pour le grand panorama de Champigny.

Avec son ami Neuville, Edouard Détaillé a peint deux grands panoramas; chaque fois chacun des deux maîtres a pris une moitié de la rotonde. Singulier mode de collaboration, dira-t-on, mais absolument nécessaire entre deux hommes d’un talent aussi affirmé, d’une originalité aussi tranchée. On n’aurait pas compris Détaillé corrigeant Neuville, on n’aurait pas admis Neuville retouchant Détaillé. Pour mon

compte, cette collaboration m’a toujours paru si surprenante cpie je n’expliquerais pas facilement comment elle a pu naître et pourquoi elle a produit d’aussi excellents résultats. C’est un tour de force que le hasard lui-même ne se chargerait pas de réaliser une seconde fois en deux siècles. D’ordinaire les panoramas sont des œuvres purement industrielles, où la convention joue le plus grand rôle et dont l’éditeur responsable utilise les talents secondaires d’une équipe de peintres subalternes.

Détaillé et Neuville ont peint au contraire deux panoramas œuvres d’art. Comme l’épisode y prend la place principale et qu’ils ont même exagéré chacun cette nécessité du panorama qui doit diviser l’attention, afin cjue l’œil ne se fatigue pas de l’immobilité des groupes, le panorama de Champigny, le seul que les Parisiens connaissent, a amplement satisfait et satisfait encore le public. Le second panorama, Le soir de Rezonville, a été exécuté et est exposé fi Vienne, en Autriche. L’esquisse du côté de Détaillé, que l’on a pu admirer au Salon de 1 884 ? représente la garde impériale et la réunion des deux états-majors du général Bourbaki et du maréchal Canrobert. Cette esquisse, retouchée et poussée avec vigueur jusqu’à la perfection habituelle des tableaux du maître, est certainement le triomphe de la peinture épisodique.

Ah! s’il était en cible ce beau cuirassier blanc, il ne resterait pas longtemps dans son impassibilité de géant satisfait. Je profite de sa rencontre pour couler à fond la légende des cuirassiers blancs, des soidisant cuirassiers de M. de Bismarck, que l’imagination féconde des reporters — ces bêtes à plume du journalisme contemporain — précipitait tantôt dans les carrières de Jaumont — cpii n’existent pas, tantôt représentait comme une nuée de démons s’abattant sur la France. D’abord, il n’y apas en Prusse de cuirassiers blancs, pas plus que chez nous de cuirassiers bleus; ni de cuirassiers de M. de Bismarck encore moins que chez nous de cuirassiers de M. Grévy. La couleur de leur uniforme ne saurait être une désignation spéciale, puisqu’en 1870 ils étaient tous habillés de blanc; et le nom de M. de Bismarck ne peut leur être infligé, car lorsque M. de Bismarck se costume en cuirassier, il porte 1 uniforme d un régiment de la Landwehr. Le cuirassier prussien est, comme l’a peint Détaillé, un épais garçon de 1 Allemagne du Nord, aux cheveux peu fournis, à la barbe plus rare encore. C’est le Germain glabre de l’antiquité, race résistante et tenace dont les Romains 11’eurent jamais raison. Ajoutons pour être complet cpie l’armée prussienne possède dix régiments de cuirassiers (deux de la garde : gardes du corps et cuirassiers de la garde , et huit de la ligne, numérotés de 1 à 8). La couleur des galons de laine formant garniture de la jupe, du collet et des parements de la tunique, différencie seule les régiments entre eux. Nos voisins ont consciencieusement conservé ces distinctions, peu coûteuses mais fort utiles, parce qu elles entretiennent l’esprit de corps. Individuellement, avec son casque écrasé, son lourd fourniment, sa cuirasse noire, ses bottes d’égoutier, le cuirassier allemand est loin de représenter un chevalier de la Table ronde;

mais à cheval, en ligne, un régiment de cuirassiers est magnifique. Ils sont fort bien montés et il faut ajouter que leurs corps d’officiers se recrutent parmi les héritiers des familles les plus considérables de l’empire.

Voici encore un tableau fort admiré : En retraite!

Au milieu de fortunes diverses, tantôt à demi victorieuse en apparence, tantôt fortement et réellement ébranlée malgré son patriotisme, malgré le grand caractère de son chef, l’illustre Chanzy, l’armée de la Loire ne put résister à l’entraînement fatal de la guerre; elle dut céder devant la force et la discipline

de l’ennemi; mais ce qu’elle avait de meilleur disputa chaque kilomètre de terrain «à l’envahisseur.

Une batterie de mitrailleuses envoie aux Allemands ses dernières cartouches pour permettre à un bataillon de chasseurs à pied de filer sous bois et de se reformer un peu plus loin. Ce n’est pas le découragement qui accable ces braves gens, c’est l’obligation de reculer sans cesse.

Devant l’invasion dont les grands bras les étreignaient, devant l’hiver qui les tuait et les affamait, ils reculaient, pour reculer encore le lendemain. Heureusement cette année avait Chanzy, Chanzy toujours admirable d’abnégation.

Bien qu'il n’ait point du avoir — - quoi qu’il ait dit — beaucoup d illusions sur la qualité de ses troupes, jamais il ne le leur laissa voir. Sa figure au contraire — même dans les moments les plus difficiles — respirait la confiance et rendait le calme et l’espérance aux plus découragés. Savoir prendre vite une décision le soir d’une bataille — pour en profiter si l’on est vainqueur, pour ne pas être tout à fait détruit si l’on est vaincu — et surtout garder sa sérénité dans la conduite d’une retraite sont des qualités que doit posséder un général en chef. Chanzy fut assez grand dans cette malheureuse campagne de 1870 pour avoir mérité — même en étant battu — l’estime de ses concitoyens et le respect de ses ennemis.

Le Parlementaire nous conduit à Metz, à Metz où se trouvait la plus belle armée que la France ait eue depuis 1807 ; plus belle que l’armée de Crimée, plus nombreuse que l’armée d’Italie et à la tête de laquelle il eût fallu un Chanzy. Chanzy à Metz et un Pélissier à Paris, et peut-être nous nous serions tirés d’affaire. Certes il eut été difficile de remporter la victoire et de vaincre le million d’Allemands disciplinés par le génie méthodique d’un de Moltke, mais les hommes, les vrais soldats ne manquèrent pas au début, ni même à la fin. C’est toujours un homme de tête qui nous fit défaut.

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