‹ En canot de papier de Québec au golfe du Mexique [microforme]Chapitre 104 sur 184 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

raissant sur l’autre bord; ils fouettaient le courant de leurs queues puissantes, et soufflaient ou lançaïent de l'eau d’une façon très-désagréable. Au premier moment, ma surprise et mon inquiétude furent si grandes que pas un de mes muscles n'obéissait à ma volonté; le canot. commençait à être entraîné par le courant vers la plein” mer... Cet effroi ne fut que momentané, car, ayant découvert que mes compagnons n'étaient que des marsouins et pas autre chose, je manœuvrai pour les éviter, aussi vite que possible. Plus vite-j'avançais, et plus ils se multipliaient, sillonnant la mer dans leurs courses folles. Ils étaient longs de cinq à sept pieds, et devaient peser de deux cents à quatre cents livres chacun. Quoique leurs intentions fussent courloises, la brusquerie de leurs mouvements sur ce théâtre si peu solide était intolérable; je craignais surtout les coups violents de leurs queues dans les plongeons qu'ils faisaient sous mon canot, car une plaisanterie détachéepar une pareille caudalité m'aurait fait chavirer; il y avait là le sujet d'un roman dont la perspective n’avait pour moi rien de très agréable. Les cabrioles des marsouins ne durèrent que peu d'instants; après qu'ils eurent convoqué leurs camarades, et qu'ils m'eurent chassé dans trois pieds d'eau de profondeur, ils me saluèrent alors d'un adieu nasal plus catarrhal que guttural, et s'éloignèrent pour employer leur temps d’une manière plus avantageuse, en pêchant dans le courant de la passe, tandis que je me réfugiais dans une anse moins profonde, hors de l’action de la marée, pour me reposer et me remettre des effets de ma frayeur. Quand je me rapprochai de la côte, la marée

baissait si rapidement que le canot toucha terre, et je dus me mettre à l’eau, car je ne pouvais approcher qu'à quelques pieds du rivage.

A cinq milles de la passe Hatteras, je découvris une hutte de gazon abandonnée, que les pêcheurs occupent au mois de février, lors de la pêche aux aloses, et comme le vent du sud soufflait de la mer, que la pluie tombait, cette cabane dut me servir de refuge pour la nuit.

Cet édifice, à la mode de Robinson Crusoë, est construit sur des terrains bas, près du Sound, tandis que des falaises à l'aspect désolé, abrupt, sans arbre et sans végétation, qui doivent leur forme au vent, s'élèvent sur les arrière-plans. Elles me cachaient la vue de l'Océan qui, à en juger par ses mugissements sourds et mélancoliques lorsqu'il passait par-dessus les dunes, était d’assez mauvaise humeur.

Le canot halé au milieu des broussailles et solidement amarré, de peur qu'une marée perfide ne l’emportât au large, je transportai mes provisions,mes couvertures, etc., dans la hutte, qui avait grand besoin de réparations. Je m'empressai de boucher les trous dans le mur, du côté du vent du sud, avec de la terre, puis je me fis un lit avec les joncs du marais; il importait peu qu'ils fussent humides ou non, car j'étendis par-dessus un morceau de toile grasse, et mon lit se trouva fait.

On peut se procurer ordinairement de l’eau douce presque partout sur ces côtes plates, en creusant à une

profondeur de deux à trois pieds dans le sable. Je commençai donc par chercher une large coquille, et l'ayant bientôt trouvée, je me mis tout de suite à la besogne.

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