‹ En canot de papier de Québec au golfe du Mexique [microforme]Chapitre 105 sur 184 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

En levant la tête, un spectacle étrange frappa mes regards. Par un effet dont je ne pouvais me rendre compte, chaque sommet des dunes était surmonté de quelque objet de couleur sombre, qui se balançait et remuait du haut en bas d'une facon bizarre. En suivant avec attention le développement de ce phénomène, ces objets noirs semblaient prendre la forme d’une tête, d’un corps et de quatre jambes de cheval; un peu plus tard, la crête de chaque colline achevait de se couronner par l'entrée en scène de joyeux écureuils. Puis quelques moutons sortirent des gorges des falaises et vinrent brouter l'herbe autour de la hutte, comme s'ils avaient cru à leur isolement si loin du genre humain. Avec les moutons, les écureuils, les poneys, les oiseaux sauvages du Sound, et la mer mugissante pour me tenir compagnie, la nuii se passa. |

La brillante lumière de la lune me réveilla à cinq heures du main, et j'appareillai de nouveau dans des eaux peu profondes, à marée basse, éprouvant d’abord de grandes difficultés à tirer mon canot sur les basfonds, jusqu'à ce que j’eusse trouvé plus de profondeur ; ce ne fut plus alors qu'un exercice agréable. À midi, j'arrivai à la terre Ocracoke, non loin du phare, lieu où vinrent en grand nombre les gens du pays pour voir le canot de papier, dont la prochaine arrivée avait été annoncée par des pêcheurs.

Les femmes ici ne dédaignent pas de manier la rame, et souvent elles partagent les travaux de la pêche avec leurs maris. Ces vénérables dames se moquaient de l'idée d’avoir un canot si léger e‘ ‘à petit. L'une d'elles

mit sa pipe de côlé (en s'essuyant le nez du revers de sa main, ce qui est un usage très-fréquent dans le Sud), et, saisissant brusquement l'avant de mon bateau, elle le souleva à une bonne hauteur. Après avoir contemplé la finesse de ses formes, elle l’abaissa tout doucement par terre en s'écriant : « Bien sûr je ne risquerais pas ma vie à traverser un bras de mer à son bord, je vous le promets. » Ces sens m'apprirent que le yacht Julia, après s'être arrêté à Ocracoke pour demander de mes nouvelles, était reparti pour Newbern.

Du point où j'étais au débarcadère de la passe Ocraccke, il y avait plus d'un mille en ligne droite. Du débarcadère jusqu’au village de Portsmouth, sur la rive occidentale de la passe, on comptait cinq milles. Aucun des marins qui tâtaient de leurs robustes mains les flancs de la coque de mon canot, pour estimer sa force, ne croyait que je traverserais le Sound jusqu'à l’autre village sans chavirer. Un pêcheur, un homme de bon cœur, m'offrit de transporter ma personne et mon bateau à Portsmouth; mais comme le jour était calme, je pris le parti de faire encore cinq milles à l'aviron, en dépit des sinistres prophéties de ces gens : « Ce garçon-là se fera une bière avec son joujou de l'épaisseur d'une coquille d'œuf; ça ne vaut pas la vie d'un homme, etc. » Tandis que j'approchais de la côte plate, sur le Sound, des bandes d’oies du Canada fuyaient à une portée de pistolet au-dessus de ma tête. Un homme dans un dugout me dit que les chasseurs du village avaient fait éclore des œufs d'oies sauvages; qu’elles se rassemblaient maintenant par bandes de sept à huit cents oiseaux, et

Page 1