CHAPITRE DIXIÈME
sûr; mais où est son bateau? Vous voyez bien que je ne pouvais pas voir votre canot, tant il est bas sur l'eau. Au premier moment j'ai cru qu'un homme se sauvait sur une pièce de bois, mais bientôt après le bateau brillait au soleil, et je me dis à moi-même : Je donne ma langue aux chiens si ce n’est pas lui. Dernièrement j'étais remonté à Newbern, avec ma goëlette, et là j'ai appris qu’il y avait un homme qui descendait la côte à la rame dans un canot de papier, par suite d’un pari. Le bateau ne pesait que cinquante-huit livres, prétendait-on, et le canotier quatre-vingts livres seulement. Maintenant que je vous vois, je crois que vous pesez plus que cela, sans tenir compte du bateau. »
En assurant à ce jeune homme que c’était bien moi en personne, et que Îles habitants de Newbern avaient abusé quelque peu de sa crédulité, nous nous rendîimes ensemble à la maison du capitaine James Mason ; lui et sa famille me reçurent avec une extrême bonne srâce, de bon feu et un joyeux souper. Bien que je fusse un inconnu pour eux jusqu’à mon arrivée dans le Core-Sound, ils m’accueillirent avec autant de cordialité que l’eussent fait de vieux amis.
À un demi-mille au-dessous de la maison du capitaine, une nouvelle brèche avait été faite depuis peu de temps dans la plage par l'Océan; vingt ans auparavant, une ouverture du même genre s'était produite à la même place; pendant la durée de sa courte existence, elle était connue sous le nom de passe Pillintary. Le lendemain je traversai le Sound, qui, là, est large de quatre milles, et je suivis la côte jusqu'à un
village habité par des pêcheurs, qui porte le nom de Hunting-Quarters. Les maisons étaient très-petites, mais par contre les cœurs de ces braves gens étaient trèsgrands. Ils vinrent au-devant de moi, et emportèrent le canot dans l’unique magasin du voisinage. M. William Steward, qui en était le propriétaire, insista pour me faire partager sa chambre de garçon, dans une pièce qui n'était pas encore terminée et qu'il s'était réservée dans ce local. Mon jeune hôte avait tout au plus vingt ans ; il me dit avec la naïveté de son âge : « Je suis tout seul ici; en mourant, le père m'a recommandé de ne jamais laisser passer à ma porte un étranger sans lu; offrir l'hospitalité de mon foyer, si modeste qu'il fût. Aujourd’hui, vous arrivez juste. à temps pour la fête, car, par un heureux hasard, nous avons trois mariages pour ce soir, et tous les gars et les filles du voisinage seront à Hunting-Quarters. »
Je m'excusai doucement, en alléguant que je n'avais pas reçu d’invitalion; sur quoi le jeune homme se mit à rire de tout son cœur, en s’écriant : « Une invitation! mais personne n’en fait ici! Quand il y a une fête dans une maison, tout le monde y va sans être convié; vous voyez, nous sommes tous voisins. À Newbern et à Beaufort, et dans d’autres grandes villes, les gens ont leurs coutumes, mais ici tous sont des amis. »
Là-dessus, nous nous rendimes à une petite maison de la forêt de pins, où deux cœurs allaient bientôt être unis. L'unique pièce du premier étage était remplie de monde. Le ministre n'était pas arrivé, et l'assemblée s’occupait à regarder le jeune homme et sa jolie fiancée,