CHAPITRE DIXIÈME
assis tous deux sur des chaises au milieu de la compagnie avec les bras entrelacés, sans dire une parole à personne. Le poids de tout ce monde commençait à faire ployer le plancher, et comme deux poutres faiblissaient visiblement, je pensai à m'esquiver par la fenêtre, croyant que nous. allions être précipités dans la cave. Mais le bon naturel de ces braves gens ne prit aucun souci des craquements du bois, ils se contentaicnt de dire : « Ah! nous serons bientôt par terre! » Lorsque je demandais ce qu'il adviendrait si nous étions précipités dans la cave, un jeune campagnard me répondit de l'air le plus gai : « Un cellier, capitaine, mais il n’en existe dans aucune des maisons de Hunting-Quarters à trois milles à la ronde. Dans tout le pays environnant, on ne se sert pas de cellier. »
J'avais à côté de moi un jeune pêcheur, qui, au retour d'un long voyage, débordait de tendresse pour toutes les jeunes filles présentes : « Oh! mes belles, s'écriait-il, vous ne vous doutez pas combien je suis heureux de vous voir une fois de plus! » Puis, prenant dans ses bras une jeune fille aux yeux bleus, laquelle essayait en vain de lui échapper, il ajoutait : « O marin qui t'es ” exposé à tant de fatigues, ton repos est ici; comment pourrais-tu t'éloignér encore! » Cette déclaration sentimentale fut interrompue par une dame âgée, qui allongea son bras par-dessus mon épaule; puis, adressant un sermon d'un ton de reproche au galant marin, elle lui dit : « Sam, vous êtes fou! Vous ne vous appartenez plus ce soir, et cela en présence du capitaine du bateau
de papier. Si j'étais à marier, j'éviterais votre compa-
gnie, car vous êtes trop familier. » Le coup et l’observation tombèrent comme de l: pluie sur la tête et le cœur du marin, qui riposta : « Je connais mes avantages à Hunting-Quarters, où il y a beaucoup de femmes et os d'hommes. »
Cette phrase, dont tout le monde comprenait la justesse, provoqua dans la foule de grands éclats de rire qui se calmèrent à la nouvelle, donnée par un petit garcon, de l’arrivée du ministre; sur quoi le révérend s'ouvrit un passage à travers les assistants jusqu’au
jeune couple, qu'il imvita à se lever. Après quelques paroles précipitées du clergyman et les réponses timides des fiancés, la cérémonie était terminée. Ensuite la foule sortit en masse de la maison, chaque garcon choisit une jeune fille, ct chaque couple se rangea en procession à la tête de laquelle se plaça le clergyman, qui se rendit par une route sablonneuse à une autre maison située dans le bois, où un second mariage allait être célébré. C'était comique de voir les jeunes garçons quitter la procession et courir au village pour y acheter à vingt-cinq cents la livre des dragées, qui contenaient plus de plâtre que de sucre. Dès que leurs poches étaient remplies, ils venaient reprendre leur rang dans la procession, mettaient beaucoup de bonbons dans les tabliers des jeunes filles, puis, un instant après, ils recommençaient le même manége, faisant pleuvoir sur | leurs belles des gâteaux, des raisins, des noix et des | oranges. Le seul garçon qui paraissait n'être pas en faveur aux yeux des femmes dépensait plus d'argent | que tous ses autres camarades; mais, bien que chaque |