CHAPITRE DIXIÈME
A midi, sans y faire attention, j'avais franchi l'embouchure de la passe qui sépare l’île Harker de la grande terre, et je côtoyai l’île qui est près du Fort-Macon, dans l'intérieur de l'angle formé par le cap Lookout. Je vis qu’il m'était impossible d'arriver ce jour-là à Newbern, via Morehead, et j’amarrai le canot à l'extrémité de l'île Harker; je déjeunai là à deux heures, suivant la coutume fashionable, entouré d'hommes, de femmes et d'enfants ; ma manière de cuire mes conserves et de faire du bouillon de bœuf en aussi peu de temps, non moins que le canot de papier, inspiraient aux insulaires une grande admiration. Ils étaient d'abord un peu intimidés devant cette apparition, — qui semblait être tombée d'une facon merveilleuse sur leur rivage, — ct ils la contemplaient avec des yeux brillants de curiosité.
J'expliquai ensuite à ces gens les différents moyens d'utiliser le papier, même pour payer les dettes colossales des nations. Peu à peu mon auditoire devint trèssympathique, et je fus invité au diner du Christmas dans leur cabane, au milieu des bouquets d’arbres, près du rivage, et l'on mepressa de retarder mon départ jusqu'au soir. Nous primes cependant congé les uns des autres, eux m'aidant à lancer mon bateau, et moi les remerciant de leur obligeance; ils m'envoyèrent un joyeux adieu quand je mis le cap sur Beaufort, devant lequel je passai dans l'après-midi, sans autre incident.
A trois milles plus au sud, se trouve la jetée du chemin de fer de la ville de Morehead, dans le Bogue-Sound; arrivé là, une foule empressée vint prendre mon canot pour le porter à l'hôtel. Je reçus bientôt un télégramme
du directeur du chemin de fer de Newbern, qui m'offrait un passage gratuit par le premier train du lendemain.
Je crains d’abuser de la patience du lecteur qui a bien voulu me suivre depuis les régions glacées du Saint- Laurent jusqu'ici; mais, n’était la crainte qu’il me fausse compagnie, je 1 donnerais le plaisir de lui racconter en détail comment j'ai passé une semaine à Newbern ; comment on venait, même de l'intérieur, pour voir le canot de papier; comment, doutant de ma véracité, des gens se cachaient sournoisement pour le gratter avec la lame de leur couteau, ne tenant pas compte qu'il avait encore à naviguer dans beaucoup de passes dangereuses, et que son propriétaire devait naturellement préférer qu'il restât solide et étanche, plutôt que lardé de coups de couteau. Les vieillards eux-mêmes n'étaient pas moins enthousiastes, et lorsque je venais à m'éloigner de mon petit bateau, une ambition insurmontable s'emparait d'eux; au risque de le détruire, ils montaient dans la frêle coquille, qui était déposée sur le plancher. Je ne pus faire comprendre à un habitant de Newbern que lorsque le bateau était dans l’eau, il reposait sur toute sa coque , mais que, hors de l'eau, il w’avait plus pour support qu’un étroit petit morceau de bois.
« Par saint Georges, disait ce gros personnage à l'oreille d’un de ses amis, j'ai dit à ma femme que je monterais dans ce canot, quand même je devrais lui faire des avaries.
— Et, ami, qu'a dit la dame ?