‹ En canot de papier de Québec au golfe du Mexique [microforme]Chapitre 123 sur 184 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

leur service religieux, les affranchis vinrent en grand nombre pour voir le canot de papier du Yankee. Ces gens simples me regardaient de la tête aux pieds avec une vive curiosité, et leurs grandes bouches ouvertes me montraient des dents de perles, dont un blanc pourrait être fier. « Vous êtes un bon homme, cuniaine, nous le savons », disaient-ils, et quand je leur demandais pourquoi, leur réponse témoignait de ia naïveté de leur foi : « Parce que vous n’auriez pas pu venir ainsi, dans un canot de papier, si le Seigneur ne vous avait pas aidé. Il n’aide que les bonnes gens. »

Le cracker vint à son iour avec ses enfants pour voir la merveille, pendant que de leur côté les bateliers étaient tellement frappés des avantages de ma pagaie (invention des habitants des régions arctiques), qu'ils en prirent le dessin avec de la craie en la mettant sur une planche, et se promettant d'en introduire l'usage sur la rivière.

Ces crackers prétendaient qu'il fallait plus que des shouiings, ou tout autre service religieux, pour améliorer la condition morale des noirs; ils accusaient hautement les prédicateurs de couleur de troubler le sommeil de leurs poules et de leurs dindons. Quant à ce qui est de voler les porcs et de tuer les vaches : « Nous sommes perdus si le gouvernement des carpet-baggers" dure plus longtemps! » s’écriaient-ils avec conviction. « Nous

1 Nom donné aux républicains du Nord qui sont allés dans le Sud pour avoir des places et surtout pour y faire fortune; ne comptant pas rester longtemps en place, ils n'emportaient qu'un sac de nuit (bag), espérant gagner beaucoup d'argent en peu de temps.

laissons les nègres parfaitement tranquilles, mais ils nous voleront toujours ; ils ne peuvent pas s'en empécher, c'est dans leur nature. Si les carpet-baggers ne veulent nous laisser ni maison ni foyer, qu'est-ce qu'un pauvre homme peut devenir? Des noirs, ils font des juges de paix; ils les envoient à la législature, quoique les noirs ne sachent pas plus que nous lire et écrire. Ils prétendent que c’est parce que nous avons servi dans l'armée confédérée qu'ils nous mettent ainsi sous les pieds des noirs. Comment font les gens du Nord pour supporter que les blancs soient ainsi tyrannisés par les noirs? Étranger, quand vous retournerez dans votre pays, dites à vos compatriotes que nous avons des âmes aussi bien que vous autres gens du Nord, et des sentiments, par Dieu, tout comme les autres blancs! Le pays autrefois appartenait aux blancs, maintenant il est la propriété des nègres et des chiens. Eh bien, ces nègres de la législature, ils ont des crachoirs à filets d'or ! Où va le pays? Nous ne voulons aucun mal aux nègres, à la condition qu'ils laissent nos porcs et nos volailles tranquilles. »

Après cette tirade, il était amusant de constater combien faciles étaient les rapports des blancs et des noirs. Les crackers causaient de la façon la plus amicale avec les fils de Cham, qui peut-être leur avaient volé leurs jambons quelques années auparavant, prouvant ainsi qu'il est dans leur nature de savoir supporter leurs voisins quels qu'ils soient. Un voyageur pourrait citer des faits au lecteur en lui laissant le soin d’en tirer la moralité. Les hommes et les femmes du Nord, qui résident

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