‹ En canot de papier de Québec au golfe du Mexique [microforme]Chapitre 130 sur 184 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

tation me fit remarquer que ses gens étaient très-défiants à l'égard des étrangers, et il me conseilla de pousser jusqu’à une autre localité. Je lui dis que j'étais du Nord, et que je ne toucherais pas même à un des moustiques qui infestaient les demeures des nègres ; le vieux bonhomme secoua néanmoins la tête, en ajoutant qu'il ne répondait pas de moi si je restais à passer la nuit en pareil lieu. Un nègre de grande taille, qui avait écouté la conversation, s'écria : « Maintenant, oncle, vous savez que si ce gentleman est du Nord, il est des nôtres, et vous devez faire quelque chose pour lui aujourd'hui. » Mais l'oncle Surveillant reprit : « Bien des nègres, ici, sont extrêmement soupçonneux, et je ne sais pas du tout qui est ce blanc. — Eh bien, oncle, si cet homme est un Yankee, je saurai bien lui en faire donner la preuve. »

Pendant qu'il me questionnait, les moustiques s'étaient télégraphié les uns aux autres qu'un étranger venait d'arriver, et ils mettaient ma patience à une dure épreuve.

« Mon nom est Jacob Gilleu, et vous, quel est le vôtre? » Je le lui appris. Vint ensuite la question : « D'où êies-vous? — Je suis un citoyen des États-Unis, répondis-je. — Les États-Unis, qu'est-ce que c'est que ça? je n'en ai jamais entendu parler, » dit Jacob Gilleu. Lui ayant appris que c'était le pays gouverné par le général Grant, il s’écria : « Oh! vous êtes un homme de Grant! Tout alors est bien, vous êtes des nôtres, tout comme nous. Eh bien, écoutez. Je vais vous envoyer à un bon endroit sur le ruisseau l’Aïligator, où

demeure Seba-Gillings. C’est un noir, mais il vous traitera comme un blanc. »

Jacob m'aida à lancer mon bateau à travers la boue molle où nous allions presque nous engloutir, et en suivant ses instructions, je descendis à la rame de South-Santee à l’Alligator, où d'immenses marais couverts de grands jones me dérobaient la vue du paysage. A environ un demi-mille de Pembouchure du ruisseau qui était ma route directe jusqu’à la baie du Bull, je trouvai une grande ouverture à l'entrée du canal. J'y entrai et le remoniai. Arrivé à une pointe de terre qui s'élevait, comme une île couverte de jones, au-dessus du marais, je vis un hameau composé d’une douzaine de maisons ou hangars, et les ruines d’un magasin de riz. Le plus grand nombre des nègres étaient absents, occupés à travailler dans l’intérieur endigué de cette grande propriété, qui avant la guerre produisait quarante mille boisseaux de riz par an, et qui présentement était louée à un ancien esclave. Ce nouveau directeur n’obtenait en somme que peu de travail. Seba-Gillings, un nègre d'apparence vigoureuse, vint jusqu'à la digue sur laquelle j'avais débarqué le canot. Je m’empressai de lui raconter mon histoire, et pourquoi j'avais dû ne pas rester à l’autre village de noirs. Je me servis de Jacob Gi'ieu comme d’une autorité, pour demander un refuge contre les émanations de ces terres à moitié submergées. Ce personnage important me répondit : « Ne craignez rien, restez ici toute la nuit et aussi longtemps qu'il vous plaira; je vous traiterai comme un blanc. Je suis bien pauvre, mais je vous donnerai le meilleur de

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